CHAPITRE II
Les Gascons n'avaient pas attendu Tédit de Villers- Cotterets pour fonder des écoles; les comptes des juradeS;, antérieurs à i5?>g, font souvent mention des gages dus aux maîtres qui instruisent les enfants. Cette date n'en est pas moins très importante pour rhistoire de la langue française en Gascogne. On voit alors les consuls d'un grand nombre de villes demander l'autorisation d'ouvrir des collèges, et les princes s'intéresser au succès de ces tentatives ^ . François l^^ aide puissamment à la création du collège de Guyenne-; la reine Marguerite fait à celui d'Agen une pension de cinq cents livres ^ ; le cardinal de Clermont lègue toute une fortune au futur collège d'Auch*. Les particuliers rivalisent de générosité avec les princes et les
' Voir un important article de M. L. Couture sur ce sujet, dans la Revue de Gascogne, t. XIV, pp. 5 et suiv.
- Sur le collège de Guyenne, nous renvoyons à l'ouvrage de M. GauUieur: Histoire du collège de Guyenne, d'après un grand nombre de documents inédits (Paris, 1874).
'' Cf. Notice sur le collège d'Agen, depuis sa fondation jusqu'à nos jours, par M. Philippe Lauzun (Agen, 1888).
* Cf. Revue de Gascogne, t. XXIX, p. 193.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l33
évêques ; Marguerite de Pellagrue fonde le collège de Condom^ Ainsi se multiplient les établissements où la jeunesse gasconne viendra se former à Pétude des lettres.
En 1 532, une petite ville des Landes, Saint-Sever, donne l'exemple-; Bordeaux établit en 1 539 le collège de Guyenne, qui compte parmi ses professeurs, sous la direction d'André de Gouvea, « le plus grand principal de France », au jugement de Montaigne, Grouchy, Guillaume Guérente, Buchanan, Muret, Élie Vinet, éditeur d'Ausone, Mathurin Cordier, le Lhomond du xvi^ siècle'; en 1546 s'ouvre le collège d'Auch, où enseignèrent, dit-on, Turnèbe, Muret et Passerat : collège des plus importants, à en juger par les Mémoires de Jean d'Antras qui, nous dit-il, s'y rencontra avec quatre-vingts ou cent gentilshommes*. Or, d'Antras fit ses premières armes en i563 ; ce simple fait nous montre à quel point de prospérité parvint rapidement le collège d'Auch. Lescar suit l'exemple d'Auch, de Bordeaux et de Saint-Sever, en 1 649^; Mont-de-Marsan en 1 556,
* Cf. Revue de Gascogne, t. XXVII, p. 22.
- Note historique sur les origines du collège de Saint-Sever (Landes), par M. Fierville. (Mont-de-Marsan, 1868.)
'" Si l'on veut se faire une idée de ce que fut le mouvement littéraire à Bordeaux pendant le xvie siècle, qu'on lise l'opuscule de M. Dezeimeris : La Renaissance des Lettres à Bordeaux (1864, Bordeaux, GounouilhouV
^ Mémoires de J. d'Antras. Notice rédigée au xviiie siècle.
^ Le collège de Lescar fut transféré à Orthez en a 566. Cf. L'Ancien collège de Lescar, Tpar H. Barthély (Pau, 1872,
l34 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Aire en i558^ Agen en i56o', Bayonne en locj^^. A côté de ces collèges, tous florissants^ il en est d'autres moins considérables sans doute, mais qui, remontant eux aussi à cette époque, sont un témoignage de rélan qui emportait alors la Gascogne tout entière.
Lectoure^, Nogaro*, Vic% Mirande*, Gimont' possèdent des collèges ; on en trouve avec surprise dans de très petites bourgades.
Samatan, un bourg perdu du Comminges, avait son collège ; écoutez plutôt ce qu'en dit François de Belleforest^ : « Je dois cest ornement a ceste ville, ma nourricière et douce naissance ou j'ay commencé a gouster les lettres sous Maistre Jean Thora, mon premier régent, que de lui consacrer ceste mémoire
Vignancour). Un document publié par M. Planté {Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, t. XIV, pp. i85 et suiv.), nous apprend qu'à un moment donné, le collège d'Orthez comptait plus de soixante-dix gentilshommes venus des villes voisines.
* Cf. La notice de M. Ph. Lauzun, citée plus haut.
- Histoire d'un collège municipal {Bayonne, 1889), par M. Drevon. La création du collège, décidée en 1 594, ne put être réalisée qu'en 1 698.
5 Gh.-l. d'arr. (Gers).
* Gh.-l. de c. (Gers),arr. de Gondom.
^ Gh.-l. de c. (Gers), arr. d'Auch.
6 Gh.-l. d'arr. (Gers).
' Gh.-l. de c. (Gers), arr. d'Auch.
8 François de Belleforest. Cosmographie de Munster. Paris, 1 575, en marge de la page 3j i .
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l35
a la postérité : et si le nom de Belleforest est pour vivre parmy les siècles a venir, que Samathan et ses citoyens se ressentent de cest honneur, qu'un nourrisson issu d'eux, nourry parmi eux et abreuvé des fontaines commingeoises aura relevé la Gascoigne du blasme de grosserie qu'on luy mectoit sus, et fait vivre le nom de Samathan qui estoit presque incogneu, sinon de ses voisins. )) Ne retrouve-t-on pas dans ces lignes émues comme un écho des paroles de Plutarque, disant son amour pour Chéronée, cette petite ville qui lui est chère entre toutes ?
Un autre Gascon, moins fier de sa patrie (il ne lui en coûte pas d'appeler «barbares » ses compatriotes' ), G. -M. Imbert, nous apprend que l'amour de la langue française pénétrait jusque dans le peuple :
Le jeune homme, la vierge et la vieille matrone Le vigneron rustique et plus basse personne Affectent ardemment le langage gaulois ; Et si semble aujourd'hui qu'il n'est fils de bon père Et qu'il n'est pas aussi conceu de bonne mère Qui voulant composer ne compose en françois*^.
Les vers sont bien mauvais, mais le témoignage est formel et précieux à recueillir.
* Sonnets exotériques publiés par M. Ph. Tamizey de Larroque (Paris, Claudin; Bordeaux, Gounouilhou, 1872.) Sonnet xxxvi.
Aussi los n'appartient aux barbares gascons Qui n'avons rien de droit sinon aux et oignons.
Il s'appelle lui-même « barbare gascon ». Sonnet XLVi. - Sonnet xxxv.
l36 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
En dehors de toutes ces écoles^ comment oublier Nérac, ce coin charmant qui fut, à cette époque, le centre d'un grand mouvement littéraire; Nérac, d'où s'envolèrent de gracieuses et légères poésies de Marot, et qui vit passer dans ses rues ensoleillées Bonaventure des Périers, Mellin de Saint-Gelais, Sainte-Marthe, Peletier, du Moulin et bien d'autres poètes réunis autour de Marguerite d'Angoulême : (( Somme, dit l'un d'eux, les voyant à l'entour de ceste bonne dame, tu eussses dit d'elle que c'estoit une poulie qui soigneusement appelle et assemble ses petits poullets et les couvre de ses ailes ^ » C'est à Nérac que les nymphes latine, française et gasconne de du Bartas se disputent le premier rang ; c'est de Nérac qu'Henri IV écrit quelques-uns de ses billets les plus alertes et les plus spirituels, et c'est là que d'Aubigné, le futur poète des Tragiques, laisse sa jeune Muse s'égayer en de joyeuses chansons.
Longtemps auparavant, la petite ville d'Orthez avait été, sous Gaston Phébus, le siège d'une des plus brillantes cours ; d'aucuns prétendent que Pétrarque y séjourna ; nous savons que Froissart y fut reçu avec honneur. Puis, cette gloire disparut ; au xvi^ siècle seulement, Jeanne d'Albret la fit revivre un instant et ranima la vie littéraire d'Orthez en créant l'Académie protestante (i566), qui reçut d'Henri IV le titre d'Université ( 1 583)^
* Sainte- Marthe (cité dans les Poètes français, Crépet, t. I, p. 659. Paris, 1861).
- L'histoire de cette Académie a tenté plus d'un curieux.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. \'h']
La Renaissance fut surtout une révolution poétique, dont Ronsard fut le chef et la personnification la plus glorieuse ; aimer Ronsard, c'était aimer la Renaissance, c'était applaudir aux aspirations de cette école qui s'était proposé d'illustrer d'un nouvel éclat la littérature française. Les poètes de la Gascogne connurent-ils Ronsard, et acceptèrent-ils la révolution que la Pléiade avait accomplie?
Ronsard comptait plus d'un ami en Gascogne. Il connaissait d'ailleurs ce pays qu'il avait visité à vingt-cinq ans, sans grand enthousiasme, à en juger par la joie qu'il éprouve en le quittante Quelques-
Cf. Les anciennes Académies protestantes, par M. Lourde- Rocheblave(jBw//efm delà Société du protestantisme français, 3'' année, pp. 280 et suiv.V - Étude sur les Académies protestantes en France, par M. Daniel Bourchenin (thèse, i885). — Étude sur l'Académie d'Orthe:^, par M. CoudiroUe (Paris, Lamelle- Lebas, i885). — Documents pour servir à l'histoire de r Université protestante du Béarn, par M. A. Planté {Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, t. XIV, pp. i85 et suiv.). — L'Instruction publique à Orthe^f, avant 1789, par M. Batcave (dans ce même Bulletin, t. XVIII, pp. 257 et suiv.). ~ L'Inscription de l'Université d'Orthe:^ (dans Revue de Béarn, Navarre et Lannes, partie historique, 2e liv. de 1884, pp. i83 et suiv.).
' Voir la pièce Retour de Gascogne, t. II, p. 456.
Le « Retour de Gascogne ^) a été composé la même année (i55o) que la pièce citée plus bas. « Vous faisant de mon escriture.. » Tout fait supposer que Ronsard, quand il rappelle sa a lecture » rappelle un fait récent. En i55o, il était en Gascogne, à Condom, selon toutes probabilités.
l38 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
uns de ses vers nous autorisent à penser qu'il s'arrêta à Condom, auprès de Tévêque Charles de Pisseleu, Le jeune poète montra à son ami ses Odes, encore ignorées du public. Doutait-il de son génie? Au moment de faire paraître ce volume qui allait rendre son nom immortel^ connut-il cette émotion profonde de l'écrivain qui jette son premier appel à la gloire? Ce qui est certain, c'est que Charles de Pisseleu l'encouragea et proposa même à sa jeune ambition, au lieu de ces Odes brillantes sans doute, mais parfois un peu courtes d'inspiration, de vastes poèmes où pourrait se déployer à l'aise son imagination créatrice, où il pourrait verser les trésors d'une plus haute poésie.
Vous faisant de mon escriture
La lecture, Souvent à tort m'avez repris De quoy si bas je composoye
Et n'osoye Faire un œuvre de plus haut pris.
Quel était cet œuvre « de plus haut pris » auquel le conviait l'amitié de Pisseleu ? La tragédie et l'épopée, nous apprend-il lui-même :
Qui pensez-vous qui puisse escrire
L'ardente ire D'Ajax, le fils de Télamon, Ou d'Hector rechanter la gloire,
Ou l'histoire De la race du vieil Emon ?
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. I Sq
Toute Muse pour tragédie
N'est hardie A tonner sur un eschaffaut, Ne propre à rechanter la peine
D'erreur pleine De ce Grégeois qui fut si caut.
Adieu donc, enfans de la terre,
Qui la guerre Entreprinstes contre les dieux 1 Ce n'est pas moy qui vous raconte,
Ne qui monte Avecque vous jusques aux cieux.
Quant est de moy, j'aime ma mode,
Par mainte ode Mon nom ne périra point ; Les autres de Mars diront l'ire,
Mais ma lire Boira l'amour qui me point ' .
' Ronsard, t. II, p. 418.
a Je fus maintes fois, dit-il ailleurs, avecques prières, admonesté de mes amis faire imprimer ce mien petit labeur, et maintes-fois l'ay refusé... (Préface mis au devant de la première impression des Odes, i55o).
Ronsard adressa trois Odes à l'évêque de Condom; la dernière est une manière de « consolation » assez étrange. Charles de Pisseleu avait été victime d'un accident de chasse ; un sanglier lui avait « outrepercé >) la cuisse. Console-toi, dit notre poète ; cette blessure te vient
D'un si brave sanglier, et non d'un daim craintif, Ou de quelque chevreuil devant les chiens furtif .
Et puis, ajoute-t-il,tuesen si noble compagnie! Combien
Ronsard dut retrouver à Condom deux amis dont nous parlons plus loin, G. -M. Imbert et J.-P. de Laberie; peut-être y rencontra-t-il (Condom n'est pas loin du berceau des Monluc), Jean de Monluc qu'il a magnifiquement célébré dans ses vers.
Déjà, dans le Bocage royal, aux prélats avides ou ignorants qui n'ont obtenu que par faveur leurs titres ou leurs revenus, il présente comme modèle Jean de Monluc, ce qui ne laisse pas de nous surprendre un peu.
Fresques un seul, Monluc, esloigné d'avarice, Accomplit aujourd'huy sainement son office, Presche, prie, admoneste et prompt à son devoir Avec la bonne vie a conjoint le sçavoir. Je me deuls quand je voy ces ignorantes bestes Porter comme guenons les mitres sur leurs testes, Qui par faveur, ou race, ou importunité Sont montez, ô vergongne, en telle dignité '.
Il lui adresse, un peu plus tard, une paraphrase sur le Te Deiim « pour chanter en son Église^ » ; la
de héros célèbres sentirent, comme toi, la dent cruelle d'un farouche sanglier : Ulysse, Ancée et
L' Abantiade Idmon. grand augure et prophète!
Nous nous imaginons que l'évêque dut murmurer le vers de Virgile :
Solatia luctus Exigua ingentis.
1 Ronsard, t. III, p. 376.
'- Ronsard, t. V, p 255.
même année (i 667), son admiration s'affirme dans le sonnet suivant :
Docte Prélat, qui portes sur la face
Phœbus pourtraict et Pallas au cerveau,
Je te dédie en cest œuvre nouveau
Tous mes lauriers, mon myrte et mon Parnasse.
Je ne veux plus qu'en vain le temps se passe Sans composer quelque livre plus beau, Pour y graver, ainsi qu'en un tableau D'un tel prélat les vertus et la grâce.
En te plaisant, à la France je plais : D'autres douceurs mon esprit je ne pais Qu'aux beaux discours de ta douce faconde.
Pour ce je veux tes honneurs raconter,
Car de savoir un Monluc contenter,
C'est contenter la France et tout le monde * .
La Gascogne avait beau être éloignée de la cour, on y connaissait donc, on y admirait Ronsard ; les poètes gascons marchaient sur ses traces et le prenaient pour chef.
Ce fut un Gascon B. du Poey, qui, Tun des premiers, le premier peut-être après Ronsard, répondit à l'éloquent appel adressé aux poètes en 1649 par Fauteur de la Défense et Illustration de la Langue Françoise. L'année suivante, en i55o, Ronsard publie son premier volume à'' Odes; B. du Poey fait
Ronsard, t. V, p. 328.
paraître le sien en i55 1 '. Il eut le rare mérite de se montrer original sur un point : le choix des sujets. « Et quant à ce, disait du Bellay^ te fourniront des matières les louanges des Dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines, la solicitude des jeunes hommes, comme l'amour, le vin libre et toute bonne chère... ^)). Du Poey, lui, n'accepte pas ces « matières » empruntées aux Grecs et aux Latins; il s'inspire d'un sentiment que du Bellay ne nomme pas, Tamour de la nature. Il chante les fleuves de son pays, le Gave et la Garonne. Au surplus, il est plein d'admiration pour Ronsard qu'il appelle « prince des poètes » .
Plus enthousiaste encore est l'auteur des Sonnets exotériques, G. -M. Imbert, ami de Ronsard et de Baïf, dont il avait été le compagnon d'études au collège Goquerel. De ces jeunes gens, qu'un amour passionné des belles-lettres réunit sous la direction de Daurat, on ne connaît guère que les plus célèbres ; sait- on qu'à côté de ceux dont la gloire a survécu, il en était d'autres, d'un génie moindre, d'un enthou siasme aussi profond ? Chaque province fournit son contingent à cette brillante troupe de poètes qu'on vit, selon l'heureuse expression de du Verdier (citée par Sainte-Beuve), ce s'élancer de l'école de Jean Daurat, comme du cheval troyen ». La Gascogne
* Odes du Gave, fleuve de Béarn, du fleuve de Garonne, avec les tristes chants à sa Caranite. Toloze, i55i. ^ Œuvres complètes de J.du Bellay, t. I, p. 38.
était représentée par Imbert et par Laberie ; nous ne possédons plus de ce dernier qu^un volume de Poésies latines^; Imbert nous est connu par ses Sonnets exotériqiies. Il a tous les défauts de l'école à laquelle il appartient, sans posséder cette grâce et cette fraîcheur de sentiment assez familières aux auteurs de la Pléiade, quand ils se jouent autour de sujets moyens. Ronsard pourtant a nommé un jour Imbert dans un sonnet' ; quelle gloire, quel motif de légitime fierté !
Il me nomme en un lieu : encore cest grand heur Quand un brave Ronsard abbaissant sa grandeur D'un barbare gascon met le nom en mémoire ^ .
Cette vénération presque religieuse, P. du Brach réprouve aussi ; il divise ses odes en strophes, antistrophes et épodes, à l'imitation de Ronsard ; il lui adresse des sonnets ; il lui dédie V Hymne de Bordeaux. Si par hasard il s'exerce sur un sujet que Ronsard a déjà chanté, avec quelle modestie il s'en accuse :
Mais quoi, ma Muse babilla rde, Voudrois-tu estre si ozarde Que de chanter ce qu'a chanté .
Le grand Vandomois tant vanté,
* Pauli Laberii Condomiensis régis consiliarii carmînum Sylva, Tolosae, mdlxxi.
- Ronsard, t. I, p. 412. Sonnet à Imbert. ' Sonnets e xotériques, 1^1^ \.
Et le mesme sujet eslire Qu'il a joué dessus sa lire Lorsqu'il a chanté le frelon. Eh quoi? ne sçais-tu qu'Apollon Presque a lui tout seul en la France Si bien prodigua sa science Qu'entre tous il sçait comme il faut Chanter un sujet bas ou haut * .
Nous arrivons enfin au plus grand des poètes gascons, G. de Saluste du Bartas. A-t-il subi Finfluence de Ronsard ? Oui, dit-on en général ; malgré Toriginalité dont il fit preuve, surtout en choisissant un sujet religieux, il n^en reste pas moins dans l'ensemble un disciple de Ronsard. M. Pellissier conclut ainsi sa thèse sur du Bartas : « Vraiment original par le choix de ses sujets et le fond même de sa poésie, du Bartas est d'ailleurs, en tout ce qui tient à la forme, un élève de Ronsard. Mais c'est un élève qui, trop souvent, compromet son maître. Dans sa langue elle-même, quoiqu'elle soit en grande partie celle de la Pléiade, il trouve encore moyen de renchérir sur ses devanciers ; les procédés à l'aide desquels ceux-ci avaient enrichi et ennobli l'idiome poétique, il les applique sans retenue et les discrédite quelquefois par l'abus qu'il en fait... ^» C'est, en somme, le même jugement qu'avaient porté MM. Hatzfeld et Darmesteter ; ils voient en du Bartas un disciple
' Œuvres de P. de Brach, p. 35.
- Pellissier. Thèse, p. 290.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. 14b
de Ronsard « et un disciple maladroit qui use et abuse des mots composés* ».
Nous avons relu avec soin Toeuvre de du Bartas ; nous connaissons les jugements à peu près unanimes portés sur cette œuvre; nous sera-t-il permis de déclarer qu^à notre avis ces jugements sont erronés? On ne manque jamais de placer du Bartas à la suite de Ronsard, dans le brillant groupe des poètes de la Renaissance'^; il nous semble, au contraire, que deuxgénies ne sauraient être plus franchement opposés. Si Ton veut rapprocher ces deux poètes, que ce soit pour marquer le contraste de leurs natures diverses, non pour établir, au profit de Tun d'eux, une filiation qui nous paraît imaginaire.
Tout les sépare. La poésie est, pour Ronsard, un art délicat, difficile, procurant à ceux qui le cultivent la gloire la plus pure, et les jouissances les plus rares à ceux qui savent en goûter les chefs d'œuvre. Sans doute, sa Muse aura plus d'une fois de nobles et sublimes accents ; elle trouvera « pour l'adolescence du roy très chrestien, Charles IX » de belles et
* Le Seipème siècle en France, l'c partie, p. 143.
- Mettons à part Sainte-Beuve {Tableau de la poésie française au XyA' siècle) qui a vu et noté en quelques traits caractéristiques le contraste que présentent ces deux génies. Sans doute il est loin d'avoir signalé toutes les différences, mais il en a dit assez pour avoir le droit de terminer par ces mots : (* Ceci répond à ceux qui n'ont jamais daigné distinguer du Bartas et Ronsard et qui continuent de les accoler. » On na pas cessé, pour cela, de les accoler.
magnifiques leçons ; « les misères du temps » lui inspireront des vers tour à tour émus ou vibrants d'indignation ; même il osera dire au Roi :
« De même peau que nous nature vous a fait ' . »
et un jour qu'il est allé à Saint-Denis, il rêvera mélancolique devant cette longue suite de tombes royales ; il murmurera :
«... Ce n'est rien que des rois - !
Mais prenons garde : les vers qui suivent détruisent ce que cette mélancolie peut présenter, au premier abord, de véritable poésie et de grandeur :
Ce n'est rien que des rois ! D'un nombre que voicy à peine deux ou trois Vivent après leur mort, pou?- n'avoir esté chiches Vers les bons escrivains et les avoir faits riches '\
Ainsi, tandis qu'il se penche sur ces tombeaux, ni son souvenir attristé ne va, comme celui de Villon, aux gloires éteintes du passé : « Mais où sont les neiges d'antan ? », ni sa méditation ne scrute « le néant de toutes les grandeurs humaines » comme le fera un Bossuet; c'est à lui-même que songe Ronsard, à sa gloire qui décline, à sa retraite digne et fière assurément, mais encore plus, involontaire, loin de cette Cour qu'il regrette.
Trop souvent, nous éprouvons avec Ronsard cette
* Ronsard, t. III, p. 287.
- Id., ibid., p. 374.
•^ Id., ibid., p. 375.
sorte de désillusion qui, des hauteurs sereines où son génie nous ravit, nous fait brusquement retomber à de mesquines et d^égoïstes préoccupations. Les Discours sur les misères du temps, pour prendre un autre exemple, contiennent d'admirables passages, oii sous les plus belles images resplendissent les plus nobles pensées ; mais n'y a-t-il aucune trace d'amertume personnelle dans cette « haine vigoureuse » dont il poursuit les protestants ? Est-ce bien aux dissidents, considérés comme les ennemis de la France, ou à ses ennemis particuliers, à a je ne sçais quels predicantereaux et ministreaux de Genève » qu'il lance ces invectives superbes ?
D'ailleurs, Ronsard habite rarement ces hauts sommets; il s'est plu surtout à chanter la nature, l'amour et les aimables lois d'unephilosophie doucement épicurienne. Qui n'a appris les vers cités partout :
Cueillez, cueillez vostre jeunesse;
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté*.
Ce même conseil, il le donne à Hélène :
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain, Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie - .
il le donne à ses amis,
La belle rose du printemps Aubert, admoneste les hommes Passer joyeusement le temps ^.
' Ronsard, t. II, p. 117.
■^ Id., t I, p. 340.
3 Id., t. II, p. 492.
« Aimons, )> ne cesse-t-il de répéter;
. . . Cependant que nostre vie Et le temps d'aimer nous convie.
Aimons, unissons nos désirs ^
S'il est vrai, comme le veut Gandar, que « ses préférences le portent moins encore vers Anacréon que vers Homère et Pindare )>, il faut avouer que seul Anacréon a souri à ses efforts. Imitateur de Pindare et d'Homère, il n'est, selon le mot de Balzac, que « le commencement d'un poète » : nous trouvons et nous admirons un poète achevé dans les odes inspirées d'Horace et d' Anacréon.
Quoi qu'il en soit, légère ou sérieuse, toute poésie est essentiellement une oeuvre d'art pour le poète vendômois-; elle est avant tout une leçon morale pour du Bartas, et comme une émanation divine ;
* Ronsard, t. II, p. 365.
2 Je veux bien qu'il lui soit arrivé un jour de se proclamer « le prêtre des Muses ^) et de voir dans la poésie « comme un culte et un sacerdoce », ainsi que le remarque M. Bizos dans sa belle étude sur Ronsard (Ronsard. Classiques populaires, p. 55); mais ce sont là, j'imagine, des souvenirs de l'antiquité, de poétiques formules où se retrouve l'écho des vers de Virgile :
Me vero primum dulces ante omnia Mnsae Quarum sacra fero, ingenti percussus amore, Accipiant. (Geor., II, 475-477. i
La vérité, c'est qu'il n'y a rien de religieux dans la poésie de Ronsard, et, d'une manière plus générale, dans l'esprit de la Renaissance.
Part n'est rien, Tinspiration céleste est tout. A ses yeux, les poètes n'ont qu'une mission : chanter Dieu ! (( Les vers ont au ciel pris naissance^ », a-t-il dit. La poésie est chose sainte et qu'il ne faut point profaner ; ce mot de a saint » revient sous sa p4ume à chaque instant \ On sent que pour lui, composer un chant, c'est prier, c'est rendre à Dieu un témoignage de pieuse adoration, c'est aussi exhorter les hommes à s'associer à ce témoignage éclatant. Sa Muse, c'est Uranie, vierge céleste, dont la voix proclame que les poètes sont les élus de Dieu
. . secrétaires Et ministres sacrez du Roi de l'Univers ^.
Lorsqu'un rayon d'en haut a touché leurs âmes, de ces âmes, sans effort, s'échappent les chants sublimes; car la poésie, remarquons-le bien, n'est pas pour du Bartas un art qui puisse s'apprendre; elle
' Puis doncques que les vers ont au Ciel pris naissance.
{Uranie, p. 421.)
2 Si vous ne coulez plus ainsi que de coutume Et sans peine et sans art, d saincts vers, de ma plume, . .
(Seconde Sepmaine, ii« jour, r^rc/ie, p. i63.) 11 faut qu'un sainct extase au plus haut ciel l'emporte. . .
[Uranie i p. 420.)
D'autant que tout ainsi que la fureur humaine
Rend l'homme moins qu'humain, la divine fureur
Rend Thomme plus grand qu'homme : et d'une saincte erreur
Sur le ciel porte feux à son gré le promaine. . .
{Uranie, p. 420.) 5 Uranie, p. 420.
l50 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
ne saurait devenir le prix d'un labeur prolongé.
Tout art s'apprend par art; la seule Poésie Est un pur don céleste . . .
Recherche nuict et jour les ondes Castalides , Regrimpe nuict et jour contre le roc Besson ; Sois disciple d'Homère et du sainct nourrisson D'Ande, l'heureux séjour des vierges Piérides ; Ly tant que tu voudras volume après volume Les livres de Pergame et de la grand cité, Qui du nom d'Alexandre a son nom emprunté, Exerce incessamment et ta langue et ta plume, Join tant que tu voudras, pour un carme bien faire L'obscure nuict au jour et le jour à la nuict : Si ne pourras tu point cueillir un digne fruict D'un si fascheux travail, si Pallas t'est contraire * .
Il est évident que du Bartas fait trop bon marché des ressources infinies que Tart peut apporter à la nature la plus heureuse. Ronsard a vu plus juste sur ce point : « Les autres^ dit-il (les véritables poètes).. . d'artîjîce et d'un esprit naturel élaboiiré par longues estudes et principalement par la lecture des bons vieux poètes grecs et latins^, descrivent leurs conceptions d'une vénérable majesté^ comme a faict Virgile en sa divine Œneide. )) (Préface de la Franciade.)
Mais ne nous y trompons point; du Bartas a beau
* t/raw/e, p. 420. On voit combien ces paroles sont opposées aux conseils renouvelés d'Horace, que donne du Bellay: Ly donques et rely premièrement, o poète futur, fueillette de main nocturne et journelle les exemplaires grecz et latins (t. I,p. 38).
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l5l
prodiguer dans ce'-passage les souvenirs mythologiques; alors même qu'il parle de Pallas^ Dieu seul occupe sa pensée. Ce serait d'ailleurs une grave erreur que de voir seulement dans ces vers un commentaire du fameux Nascuntur poetœ ; du Bartas n'a point simplement voulu dire ce qu'exprimera plus tard Boileau :
C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur...
Non ; l'inspiration qui a dicté au poète ce développement est une inspiration encore plus morale que littéraire ; si nous en doutions^ la suite nous le montrerait.
Car du tout hors de l'homme il faut que l'homme sorte
S'il veut faire des vers qui facent teste aux ans :
Il faut qu'entre nos mains il séquestre ses sens ;
Il faut qu'un sainct extase au plus haut ciel l'emporte...
Serez -vous tant ingrats que de rendre vos plumes
Ministres de la chair et serves de péché ?
Tout jour donques sera votre stile empesché
A remplir, mensongers, de songes vos volumes ?
Hé, n'orra-on jamais dans vos doctes escrits
Retentir haut et clair du grand Dieu la louange ?...
Profanes écrivains, vostre impudique rime
Est cause que l'on met nos chantres mieux-disans
Au rang des basteleurs. . .
Vous faites de Clion une Thaïs impure,
D'Hélicon un bordeau : vous faites, impudens.
Par vos lascifs discours, que les pères prudens
Deffendent à leurs fils des carmes la lecture '.
• Uranie, pp. 420, 421, 422.
l52 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Pour lui, il n'hésite pas à se séparer des poètes de son temps; il chantera
« Des vers que sans rougir la vierge puisse lire * ».
Faut-il donc s'étonner que, seul peut-être des poètes alors fameux, du Bartas n'ait point fait dés Amours'^? Ronsard célèbre Cassandre, Marie, Gallyrie, Astrée, Jeanne, Genèvre, Hélène ; « c'est l'amour et le bel œil de Cassandre qui l'ont rendu poète : quelques mois avant sa mort, il chantera encore Hélène; de l'une à l'autre il célébrera bien des maîtresses, les siennes, celles du Roi, celles des grands seigneurs, les unes qui rappelleront les courtisanes de l'élégie romaine; d'autres, naïves comme les bergères des églogues de Virgile; d'autres, voilées, idéales comme Laure elle-même ^ » Cassandre est la Laure de Ronsard; elle « a quelque chose d'idéal
' ire Sepmaine, ne jour, p. 43.
- Il eut, lui aussi, l'intention « en l'avril de son aage » de faire des Amours. Agrippa d'Aubigné nous l'apprend (lettre xi, liv. VI ; édit. Réaume et de Caussade, t. I) et du Bartas lui-même en fait l'aveu (Uramie, p. 419).
Et tantost je vouloy chanter le fils volage
De la molle Cypris et le mal doux-amer,
Que les plus beaux esprits souffrent par trop aimer,
Discours où me poussait ma nature et mon aage. . .
Mais Uranie le ramena bien vite dans les sentiers sévères de la sainte poésie ; et de ces chants amoureux, si jamais il les composa, il ne nous reste rien.
^ Gandar. Ronsard considéré comme imitateur d'Homère et de Pindare, p. 2.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l53
comme Laure ; à sa vue le poète se trouble, il n^ose soutenir son regard, ni lui dire comme à Marie, comme à Genèvre, son ardent mais profane amour S) . Il faut ajouter, — ce que ne dit pas Gandar — que cet idéal, Ronsard le rabaisse parfois et Toutrage singulièrement de ses désirs et de ses lascives imaginations : qu^on relise ces strophes, desquelles nous ne voulons donner que le premier vers :
Puis, mettant la bouche sienne - . . .
A côté des Amours, de Ronsard, prennent place rOlive, de du Bellay ; les Amours de Méline et les Amours de Francine, de Baïf ; les Contr Amours, de Jodelle ; les Erreurs amoureuses, de Pontus de Thyard ; les Sonnets amoureux et les Soupirs, d'Olivier de Magny ; les Sonnets, Odes et Mignardises de r Admirée, de Jacques Tahureau. . . ; du Bartas, lui, se refusa toute sa vie
A chanter la Cyprine et son fils emplumé ^.
En un mot, Ronsard est un païen*, dont la Muse est fille de l'antiquité : sa Muse est la Muse grecque ; du Bartas est un chrétien, et un chrétien qui appartient à la religion réformée, auquel Christ seul dicte ses chants pieux; Uranie est sa Muse. S'il est ori-
* Id., Ibid.
* Ronsard, t. II, p. 146.
'" ii'e Sepmaine, ii'^ jour, p. 43.
* Le mot est de du Bartas : « Poètes des Payens qui, hardis faites gloire. . . > 2» sepmaine, i^'' jour, (Eden), p, 3.
ginal dans le choix de ses sujets^ c'est qu'il a sur le but et la nature de la poésie elle-même des idées personnelles, opposées à celles de Ronsard et des poètes de la Pléiade.
Il a pleinement conscience de son originalité ; il en est même quelque peu fier. Ne s'est-il pas souvenu de Lucrèce^ dans ces vers :
Ça, ça donc, mon bon heur, ça preste-moi l'espaule Afin que la dessus des premiers de la Gaule J'esbauche de ma main ce laurier. , . *
« Tant y a^ dit-il ailleurs, que comme estant le premier de la France qui par un juste poème ay traité en nostre langue des choses sacrées, j'espère recevoir de ta grâce quelque excuse ^ »
Mais, puisqu'il a eu l'ambition de produire des poèmes héroïques, quelle conception s'est-il faite de la poésie héroïque en particulier? Sur ce point, du moins, est-il le disciple de Ronsard ?
Ronsard a longuement développé ses théories dans la préfacé de sa Franciade ; c'est une véritable recette qu'il communique « au lecteur apprentif » ; il énumère un à un tous les ingrédients qui entrent dans une épopée; il n'oublie rien, ni les discours des dieux, ni les harangues des capitaines, ni les descriptions de bataille, ni les augures, ni les songes,
* ire Sepm., ne jour, p. 58.
^ Advertissement sur la Judith et autres poèmes suyvans,
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. lb5
m les sacrifices^ ni les peintures « insérées contre le dos d'une muraille et des harnois et principalement des boucliers » . Ces théories peuvent se résumer en une formule : l'épopée parfaite est l'imitation de "^ Iliade ou de V Enéide.
Homère, de science et de nom illustré
Et le Romain Virgile assez nous ont montré
Comment, et par quel art, et par quelle pratique
Il falloit composer un ouvrage héroïque,
De quelle forte haleine et de quel ton de vers
Varié d'argumens et d'accidens divers.
J'ay suyvi leur patron. A genous, Franciade,
Adore VÉnéide, adore V Iliade '.
Plus de fictions, dit au contraire du Bartas ; plus de mythologie !
Sans doute, dans la pratique il n'applique pas jusqu'au bout ce principe rigoureux ; il s'arrête à michemin : « La Poésie est de si longtemps en saisine de ces termes fabuleux qu'il est impossible de l'en déposséder que pié à pié. Je luy ay donné les premiers assauts^ » Voilà ce qu'il répond aux chrétiens timorés qu'offusquaient dans ses vers les noms de Flore, d'Amphitrite, de Mars ou de Vénus. Il aurait pu ajouter que si de tels mots se rencontrent dans ses poèmes, du moins aucune divinité n'y est représentée comme un personnage vivant ou agissant; et c'est un premier point par où du Bartas se sépare de
' T. III, p. 37.
- Advertissement sur la première et seconde Sepmaine.
l56 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Ronsard^ dans sa conception du poènae héroïque. 11 s'en sépare encore en refusant de calquer son poème sur ceux de Virgile et d'Homère ^ On ne manqua pas de le lui reprocher.
ce Les autres. . . m'accusent ou que j'ay ignoré, ou que j'ay méprisé les règles qu'Aristote et Horace proposent aux Poètes héroyques. Si je persistoy en ma négative, ils seroyent peut-estre bien en peine de prouver leur intention : mais pour leur oster tout scrupule, qu'ils apprennent de moy que ma seconde Sepmaine n'est (aussi peu que la première) un oeuvre purement Epique ou Heroyque, ains en partie Panégyrique, en partie Prophétique, en partie Didascalique. Icy je narre simplement l'histoire ; là j'émeu les affections ; icy j'invoque Dieu, là je luy ren grâces ; icy je luy chante un Hymne et la je vomy une satyre
contre les vices de mon aage ; Que doncques
en une si grande nouveauté de sujet poétique, une
' A ce point de vue, du Bartas peut être considéré comme un précurseur de Chateaubriand. L'auteur àw Génie du christianisme reprendra ces mêmes idées en les précisant davantage et les parant de toute la splendeur de son style. M. E. Faguet a dit avec raison de ces théories nouvelles que Chateaubriand apportait en littérature : « Il demandait . . que la France eut une littérature à elle et non d'emprunt, que puisqu'elle n'était point païenne, elle n'eût pas une poésie mythologique ; que, puisqu'elle était moderne, elle n'eût pas une littérature ancienne; ... c'était réagir par delà i55o » (Études sur le XIX" siècle, p. 3o). Il donne la main à du Bartas, aussi étranger que lui et aussi hostile à l'esprit de la Renaissance.
nouvelle et bî:{arre (puisqu'ils la veulent ainsi nommer) méthode me soit permise ^ . »
Enfin^ comme s'il avait fait la gageure de tout renouveler dans l'épopée, du Bartas rejette le vers décasyllabique, remis en honneur par Ronsard ; il choisit le vers alexandrin, et cela, après que Ronsard a publié les quatre premiers livres de la Fraticiade, et que dans sa préface, avec l'autorité d'un chef d'école reconnu de tous, il a déclaré les alexandrins inhabiles à <r tenir en nostre langue le rang de carmes héroïques . . car ils sentent trop la prose très facile et sont trop énervez » .
Jusqu'à présent, — et certes nous avons touché à des questions très importantes — en quoi du Bartas s'est-il montré le disciple de Ronsard ? Mais sa langue, dira-t-on, n'est-ce pas la langue même de Ronsard, avec quelques défauts en plus ?
Nous reconnaissons sans peine que la langue de du Bartas rappelle celle de Ronsard par tel ou tel détail particulier; — dans l'ensemble de ses traits et, pour ainsi dire, de sa physionomie, elle en diffère complètement ; ce ne sont ni les mêmes défauts, ni les mêmes qualités.
* Advertissement sur la première et seconde Sepmaine. Qu'on conîpare ù cet avertissement celui qu'il avait mis en tête de Judith ; on verra que du Bartas avait d'abord pensé qu'il était nécessaire a d'imiter Homère en son Iliade, Virgile en son Enéide, et autres qui nous ont laissé des ouvrages de semblable estoffe. » Mais Judith est de iSyS, et la ire Semaine^ de 1579 ; il est bien évident qu'après avoir été le disciple de Ronsard, il s'en sépare complètement.
l58 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
Une imagination vigoureuse, qui anime Tœuvre tout entière ; une verve intarissable, souvent originale, qui captive et retient ; un enthousiasme dont les accents font songer à un Lucrèce, mais à un Lucrèce chrétien ; des coups d^aile puissants ; — et, à côté de pages sublimes, Temphase dans ce qu'elle a de plus grotesque ; la trivialité la plus vulgaire ; nul goût, nulle discrétion, nulle mesure : tel fut du Bartas.
En vérité, qu'il ressemble peu à Ronsard, auteur de ces Odes dites pindariques, froides et prétentieuses malgré des « poussées de grandeur », ou de ces quatre chants épiques, si pauvres et si lourds d'ennui î qu'il est loin, plus loin peut-être de ce Ronsard charmant à qui un génie plus facile inspira de petits poèmes où vivent encore aujourd'hui, dans tout leur frais printemps, la grâce, la naïveté, l'aimable simplicité d'une poésie naissante.
On a voulu faire hommage aux auteurs de la Pléiade, de la noblesse et de la majesté qui relève la langue de du Bartas; « il doit... à ses devanciers l'ampleur et la gravité de son style, la magnificence de ses images S). Comme si cette ampleur et cette gravité ne tenaient pas d'un côté à son génie naturellement noble et élevé, d'un autre côté au sujet même qu'il avait choisi.
L'humble sujet ne peut qu'humble discours produire, Mais le grave sujet de soy mesme produit Graves et masles mots - .
* Pellissier, op. cit., p. 27.
2 Urani , p. 423.
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. ibg
Et ailleurs : « La grandeur de mon sujet désire une diction magnifique, une phrase haut levée, un vers qui marche d'un pas grave et plein de majesté, non énervé, lâche, efféminé et qui coule lascivement, ainsi qu'un vaudeville ou une chansonnette amoureuseV » On ne saurait mieux dire.
11 reste que du Barias, à l'imitation de Ronsard, fait usage d'épithètes composées. Or, sur ce point encore, Tinfluence de Ronsard, d'ailleurs incontestée, est plus restreinte qu'on ne se l'imagine en général. Ces épithètes lui sont une précieuse ressource pour abréger le discours et renfermer en peu de mots une foule d'idées; et voilà pourquoi, prenant son bien où il le trouve, il n'hésite pas à user largement de cette faculté créatrice, comme bien d'autres en avaient usé longtemps avant Ronsard.
« Ha, que les Italiens qui plaident avec nous le pris de l'éloquence voudroyent que nostre langue se passast de ce riche parement, auquel la leur ne se peut accommoder avec grâce. Quoy! voulons-nous céder aux Alemans, la langue desquels ne se glorifie à peu près d'autre chose ? Mais il les faut, diras tu, semer avec la main, non avec le sac ou la corbeille. Je confesse qu'en ma première Sepmaine ils sont fort espais, et que bien souvent on en lit sept ou huict à la file. Toutes fois je pense ne l'avoir fait sans cause, car ayant à traiter par occasion de la nature de toutes les choses qui sont au monde, afin qu'avec-
' Advertissement sur la première et seconde Sepmaine.
l6o LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
ques plus grand ravissement le Lecteur apprehendast rinfinie sagesse de Touvrier^ mon livre eust esté aussi grand que le monde^ si je n^eusse trouvé les addresses et sentiers pour parvenir bientost où je vouloy.Or, qui est celuy qui ne cognoit bien qu^un epithete composé m^espargne tout un vers et quelquefois mesme deux : En ceste-cy (la 2^ Sepmaine) d'autant que l'argument ne m'y convioit point;, j'en ay bien usé plus sobrement. De manière que quelquefois tu courras 3 00 vers sans en rencontrer un seul. Bien est vray qu'en certains endroits, où le genre démonstratif a plus de lieu, c'est à dire que je lotie ou blasme avec quelque véhémence, tu en trouveras cinq ou six de rang ; ce que j'ay osé à l'imitative d'Orphée^ d'Homère ou de MaruUe, les Hymnes desquels en sont tous pleins. Et ce qui plus me contente, c'est que les sçavans me font entendre^ que si on les veut bien et soigneusement examiner, on en remarquera fort peu d'oisifs : de quoy tous les Poètes qui sont renommez ne se peuvent pas vanter \ »
Voilà un plaidoyer fort véhément et en somme fort raisonnable ; mais on voit que^ pour se justifier, du Bartas n'allègue pas une seule fois l'exemple de Ronsard. Quoi ! il invoque, avec H. Estienne, la (( conformité » du français et du grec; comme lui, il fait appel au patriotisme ', il prouve l'utilité directe
^ Advertissement sur la première et seconde Sepmaine. '^ Cf. Précellence du langage (p. 160, édit. Feugère) ; H. Etienne se montre un partisan très résolu de ces mots
LA RENAISSANCE EN GASCOGNE. l6l
de ces épithèteS;, il s'autorise de l'exemple d'Homère, d'Orphée lui-même : et le nom de Ronsard n'est pas prononcé ? Admettons un instant que du Bartas se soit montré le disciple et l'imitateur de Ronsard, en créant des mots composés : un tel oubli se comprendrait-il? Ces mots, on croirait qu'ils fourmillent dans l'œuvre de du Bartas, à lire des vers tels que ceux-ci, partout cités :
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme. Source de mouvement, chasse-ordure, donne-âme.
... Herme guide-navire, Mercure eschelle ciel, invente-art, aime-lyre.
F. Meunier en a fait le relevé complet : on en trouve à peine trois cents. Est-ce assez de trois cents mots pour ranger le poète gascon parmi les disciples de Ronsard^?
composés ; c'est un avantage précieux que la langue française a sur la langue italienne. Il approuve donc une si belle « prérogative que nous donne cette ancienne imitation de quelques composez grecs » il en propose lui-même un certain nombre ; il loue les poètes qui ont l'audace d'en créer de nouveaux, et n'est-ce pas à du Bartas qu'il songe, quand il ajoute : « mais depuis la poésie françoise s'est monstrée encore plus courageusement hardie (que du Bellay) : tesmoin celuy qui a dict du ciel porte- flambeaux » (p. 164). La i»"e Semaine commence en effet par ce vers :
Toi qui guides le cours du ciel porte-flambeaux
' Cf. M. Fr. Meunier, dans son Étude sur les composés qui contiennent un verbe Paris, 1H75, pp. 93 et suiv.
Une question non moins intéressante serait de savoir si du Bartas aimait Ronsard : partageait-il l'enthousiasme de ses compatriotes et de presque tous ses contemporains ?
M. Pellissier Taffirme, sans le prouver \ Nous avons montré que du Bartas n'approuve presque sur aucun point les tendances de la Pléiade : comment aurait-il regardé « comme ses maîtres » ces poètes dont- il condamnait les chants frivoles ? La vérité^ croyons-nous, c'est qu'il reconnaissait volontiers les hautes qualités de Ronsard^ mais qu'il comprenait et goûtait fort peu un génie si différent du sien. Une seule fois, il nomme Ronsard^ nous n'osons dire
Encore faudrait-il prouver que ce procédé de style n^était pas, pour ainsi dire, tombé dans le domaine commun, au moment où du Bavtas écvhit la première Semaine (iSyg); plus d'un quart de siècle s'était déjà écoulé depuis qu'avaient paru dans leur nouveauté hardie les premières épithètes composées. Ce grand espace de temps avait certainement suffi pour familiariser les lecteurs avec ces termes qui, en i55o, avaient pu les dérouter, et on n'était pas nécessairement un disciple de Ronsard parce que, comme lui et après lui, on faisait usage de mots composés. Qui donc songerait, par exemple, à rattacher à V. Hugo nos poètes décadents ou symbolistes, parce que, comme lui et après lui, ils ont brisé le moule de l'ancien vers classique, fait basculer « la balance hémistiche » et « patauger » l'enjambement,
« Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge » ? ' Op. cit., p. 27.
qu'il le loue, si parcimonieux et si maigres sont les éloges qu'il lui concède.
L'autre, ce grand Ronsard, qui pour orner la France Le Grec et le Latin despouille d'éloquence Et d un esprit hardi manie heureusement Toute sorte de vers, de style et d'argument * .
En revanche, on trouve çà et là plus d'une phrase qui semble dirigée contre lui. Il se plaint, non sans aigreur, de ces « envieux w qui, « sous un masque d'Aristarque, aspirent à la dictature perpétuelle (je ne diray pas tyrannie) sur les amateurs des lettres- » . Est-ce Ronsard qui est visé ? Qu'on se rappelle en quels termes Ronsard a condamné du Bartas^ Ailleurs, notre poète raille les critiques mesquines et minutieuses de ceux qui « mordent les ouvrages de leur temps, les examinant lettre à lettre, aulnant les syllabes, pesant les mots. » Il paraît bien difficile qu'en écrivant cette phrase, du Bartas n'ait pas songé à ces passages de la Préface sur la Franciade : « car A, O, U, et les consonnes M, B, et les SS finissans les mots et sur toutes les RR qui sont les vrayes lettres héroïques sont une grande sonnerie et batterie aux vers ...» — a Tu te donneras de garde, si ce n'est par grande contrainte, de te servir
* ne Sepm , iie Jour (Babylone), p. 212.
- Advertissement de la première et seconde Sepmaine.
3 « Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre
Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre. . . etc. » Et le fameux sonnet : a Ils ont menti, d'Aurat. . .
des mots terminés en îon, qui passent plus de trois ou quatre syllabes^ comme abomination, testification, car tels mots sont languissants et ont une traînante voix... » Rien ne prouve cependant d^une façon évidente que ces critiques s'adressent à Ronsard. Tout nous fait pressentir entre ces deux génies une opposition qui put aller jusqu'à Tantipathie, sans que nulle part cette opposition se manifeste ouvertement ; mais ces attaques directes que nous sommes presque surpris de ne pas trouver chez du Bartas, nous les rencontrons dans les vers d'un de ses amis, et c'est là un fait trop peu connu sur lequel il nous faut insister. Le poète dont nous parlons s'appelle Auger Gaillarde C'était, à tout prendre, un versificateur médiocre et un piètre caractère que ce charron-poète ; obligé de quitter Rabastens pour la part qu'il avait prise aux troubles religieux, il se retire à Montauban, auprès de ses coreligionnaires. L'exil lui fait des loisirs ; il les emploie à étudier la langue française et à lire les poètes français ; dès lors il écrit soit en français, soit en gascon ; parfois, comme dans les Amours prodigieuses, il réunit les deux langues dans un même ouvrage ; il serait plus juste de dire qu'il les mêle et les confond : sa Muse, même en français, parle souvent gascon ^
• Cf. Revue de Gascogne, t. XIV, p. 431, et surtout un excellent article de M. L. Couture, dans cette même Revue,
t. XV, p. 475.
2 Poésies IçLnguedociennes et françaises d'A. Gaillard, par G. de Clausade. Albi, 1843.
Était-il sincère protestant ? Il est permis de supposer que la réforme de la religion fut son moindre souci ; à coup sûr il n'était point puritain^ il Tétait même si peu^ qu'à la suite d'une publication trop libre, il dut quitter Montauban^ Cette fois, il se rendit à Pau, auprès de Jeanne d'Albret. Entre temps, il avait connu du Bartas, dont il sut gagner l'estime et l'affection. Si nous l'en croyons, l'auteur des Semaines aurait eu la pensée de le prendre pour gendre et de traduire ses vers gascons en vers français. C'était donner à la fois au pauvre « rodié de Rabastens )^ la gloire et, sinon la fortune, du moins une aisance fort honorable. Malheureusement, du Bartas mourut avant d'avoir mis à exécution ses projets ; rêves de gloire, rêves de bien-être, tout s'évanouit en même temps pour l'infortuné Gaillard, obligé jusqu'à sa mort de tendre la main et de quêter des pensions. Cette amitié ne fut sans doute pas
* Aussi faut-il se garder de prendre au sérieux les reproches d'immoralité qu'il adresse à Desportes {Lou Banquet, p. 261. Lyon, 1614). et ne pouvons-nous admettre, avec M. Brunot, que ce qui le choque en Ronsard, c'est le culte de Ronsard pour la femme, a Le culte qu'il (Ronsard) a de la femme, dit M Brunot, la déification de l'objet aimé auquel il prodigue les termes d'adoration qui ne sont dus qu'à Dieu, révolte le chrétien et le dévot. » {La Doctrine de Malherbe. Paris, 1891, p. 24.) Quand on a lu l'œuvre entière d'A. Gaillard, il est impossible de croire que le « chrétien >) ou le « dévot » ait été révolté, pour la bonne raison que Gaillard ne fut jamais dévot, ni peut-être même chrétien, au sens vrai du mot.
l66 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.
aussi tendre que le dit A. Gaillard ; Gascon et poète, n'a-t-il pas quelque peu exagéré une intimité dont il était fier? En dépit de toutes les exagérations, une chose est sûre ; c^est que Gaillard vécut assez longtemps dans la maison de du Bartas. Que faire entre poètes, au fond d'un manoir de Gascogne, sinon parler poètes et poésie ? sujet qui devait être d'autant plus cher à du Bartas qu'il avait, nous l'avons vu, des idées bien personnelles sur le rôle de la poésie. Or, du Bartas était un savant, Gaillard un artisan presque illettré; l'un était célèbre, l'autre inconnu; nul doute que Gaillard n'ait pensé comme son maître et ami, qu'il n'ait aimé ou détesté, — et pour les mêmes causes, — les mêmes écrivains. Les jugements littéraires de Gaillard sont l'écho des jugements de du Bartas. Que pensait donc A. Gaillard, de Ronsard et de ses disciples ?
. . . Bien souvent d'iceulx aux champs et à la ville J'ay oui qu'ils avoient dérobé de Virgile, De Pétrarque et d'Homère et d'autres poètes grecs. Mais dire l'on ne peut que j'use de tels traits. L'on dira, gran merci, que la langue grégeoise Je n'entens pas du tout si bien que l'albigeoise ; Que si je l'entendois et l'italique aussi, Si bien comme Ronsard je ferois tout ainsi. Mais non feray, pour vrai. Car c'est un méchant vice A l'homme qui dérobe un de son même office. Je pillerois plustost, si j'étois un larron, Tous autres artisans que non pas un charron ' .
" Qu'on nous permette encore de citer ce sonnet où
Gaillard aurait-il eu Pidée de reprocher à Ronsard son manque d'originalité; lui aurait- il fait un crime d'imiter Virgile, Homère et Pétrarque, puisqu'il ne connaissait ni le latin, ni le grec, ni l'italien ? D'ailleurs, il parle par ouï-dire.
J'ay ouï qu'ils avoient dérobé de Virgile.
Ne nous y trompons pas ; nous venons d'entendre Ronsard jugé par du Bartas.
On nous pardonnera sans doute, puisque nous avions à raconter ici l'histoire de la Renaissance en Gascogne, de nous être étendu si longuement sur le plus grand des poètes gascons, et d'avoir essayé de détruire le préjugé qui persiste à voir en du Bartas un disciple de Ronsard.
En résumé, la période de la Renaissance, plus
A. Gaillard se compare à Desportes et à Ronsard et se
décerne la palme :
Ta rime, Auger Gaillard, monstre ta gaillardise, Quand, d'un style bien doux tes vers vont décevant Les termes orgueilleux d'un autre plus savant Qui d'un art très parfait la nature déguise ; Veux-tu savoir comment tes poèmes je prise ? Desportes et Ronsard et d'autres bien souvent Les doctes vers d'autrui nous mettent en avant, Et tu ne hais rien tant qu'une telle entreprise. Non que de leurs escrits je veuille en rien mesdire, Au lieu d'en dire mal, certes je les admire; Mais je trouve tes vers bien coulants et sans fard Je trouve tes escrits provenir de toy mesme, Sans leur céder en rien, car la muse qui t'aime Faict plus paraistre en toy la nature que l'art.
{Poésies lang. e^/r., p. 3 14.)
l68 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE,
brillante ailleurs^ nulle part ne fut plus féconde qu'en Gascogne. Les collèges s'ouvrirent en grand nombre; la poésie, comme éveillée d'un long sommeil, s'épanouit soudain en œuvres nombreuses, dont quelques-unes d'une rare vigueur. Plus que toute autre, cette province cultiva, avec une ardeur de néophyte, l'étude des lettres et de la poésie ; elle répondit avec enthousiasme à l'appel de du Bellay et acclama Ronsard ; un seul poète échappe à l'influence de la Renaissance, ose rompre en visière aux maximes de son temps sur le rôle et la nature de la poésie en général,' aussi bien que sur les conditions particulières de la poésie épique, et inquiète un instant la gloire du chef de la Pléiade : c'est du Bartas.
LES AUTEURS GASCONS. l 69