‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17eChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En étudiant la Renaissance, nous avons parlé des principaux poètes gascons du xvi^ siècle ; mais nous n'avons pu donner qu'une idée incomplète, un « crayon imparfait » de ce qu'a été la poésie française dans cette province si riche en écrivains ; nous devrions, pour achever ce tableau, nous occuper de tous les Gascons qui écrivirent en vers. Nous ne l'essaierons même pas. Une telle étude, outre qu'elle serait infinie, ne présenterait aucun attrait. On ne trouve en effet chez la plupart de ces écrivains ni souffle puissant, ni grâce, ni inspiration personnelle; la langue est terne, inélégante, souvent prétentieuse. Faut-il s'en étonner ? Si la poésie vaut surtout par la forme, le choix des mots, la splendeur des images, la science de l'harmonie ; — les gascons du xvi^ siècle sont depuis trop peu de temps entrés dans l'unité française, ils sont encore trop peu familiers avec les ressources et les délicatesses de leur nouvelle langue, pour qu'ils puissent se montrer vrais poètes.

Déjà, au xve siècle, le cadet d'Albret, entre deux batailles, rime d'amoureux rondeaux ; les quelques vers que nous connaissons de lui, précieux et mignards, semblent indiquer qu'il avait pris pour

170 l^ES AUTEURS GASCONS.

modèle son maître et son ami^ Charles d'Orléans*. Au siècle suivant^ les versificateurs sont presque innombrables ; aux noms déjà cités, il convient en effet d'ajouter : François de Belleforest*, François le Poulchre^, Jean de la Jessée*, Joseph du Chesne,

* Cf. Poésies complètes de Ch. d'Orléans, par M. d'Héricault (Paris, Lemerre, 1874), t. Il, p. 204.

- Né à Samatan (Gers). II a laissé de nombreuses traductions d'auteurs grecs, latins, italiens, et composé les Histoires tragiques , une Pastorale (Pyréné), un Abrégé de Froissart, les Neuf Charles, V Innocence de Marie Stuart, les Grandes Annales de France, etc. Sa vie, et celle de quelques autres poètes gascons, a été racontée par G. CoUetet ; M, Ph. Tamizey de Larroque a publié et enrichi d'un précieux Commentaire ces Vies des poètes gascons (Paris, Aubry, i866).

^ Né à Mont de-Marsan, il habita peu la Gascogne, et nous en donne la raison dans une de ses Préfaces : « Ayant éprouvé son pays aussi peu favorable envers lui que la Grèce le fut autrefois à Miltiade, à Pélopidas et à Timoléon, et que Rome le fut au grand Coriolan », il se retira, en Lorraine, dans le château de Bouzemont, qui appartenait à sa femme. On a de lui : les sept livres des Honnestes Loisirs (liSy), le Passe-Temps (1 SgS). Signalons en passant une légère erreur de CoUetet : « Mais, dit-il, puisque, à l'exemple de Biaise de Montluc, il a pris soin d'écrire sa vie et ses diverses aventures, ou plustost, puisque ce fut à son exemple que ce mesme de Montluc escrivit ses Commentaires... » B. de Monluc mourut dix ans avant la publication des Honnestes Loisirs.

* Jean de la Jessée est né à Mauvezin (Gers).

Dessous le ciel gascon le destin m'a fait naître Où le Roi Navarrois est mon seigneur et maître. Au comté d'Armaignac.

Ses ouvrages sont nombreux (4 vol. in-4. Anvers, i583).

PES AUTEURS GASCONS. lyi

sieur de la Violette * ; Joseph du Chemin, né à Condom comme Jean-Paul deLabeyrie et Imbert^; Jean Rus' et Lancelot de Carie, tous deux compatriotes de P. de Brach; Jean-Pierre de Mesme, dont G. CoUetet a parlé dans les Vies des poètes gascons ; enfin P. de Garros , connu surtout pour ses poésies gasconnes, mais dont la Muse, comme celle d'A. Gaillard, s'aventura parfois dans le domaine français*. Tous aujourd'hui, sauf du Bartas, sont à peu près inconnus; quelques-uns cependant eurent une heure de

* Né dans l'Armagnac, Joseph du Chesne, médecin et poète, a composé la Morocosmie, ou de la Folie, vanité et inconstance du monde (i5s3). M. Ph. Tamizey de Larroque apprécie ainsi le poète et le médecin : Décidément, le médecin ne valait pas mieux que le poète, quoique le poète fût aussi mauvais que possible ; et pourtant je ne sais pas si, drogues pour drogues, je n'aurais pas encore préféré les meurtrières pilules inventées par le premier aux vers obscurs et barbares entassés par le second dans le Grand Miroir du monde et dans la Morocosmie (^Vies des Poètes gascons).

- Sur ces trois poètes Condomois, voir l'étude de M. L. Couture (R. de Gasc., t. XV, pp. 399 et suiv.), reproduite et complétée dans un tirage à part. Trois poètes Condomois

' Les Œuvres de J. Rus ont été rééditées par M. Ph. Tamizey de Larroque (Bordeaux et Paris, 1875).

^ Au tome X du Recueil des poésies françaises des xv^ et xvi*^ siècles (par MM. de Montaiglon et James de Rothschild. Paris, 1875) se trouventâ'deux pièces qui doivent être attribuées] à des Gascons : « L'Apologue nouveau du Débat d'Eole et de Neptune, et le]Testament de Jehan Levrault » (Cf. Revue critique, article de M. G. Paris, 187Ô, p. 341).

célébrité, et la plupart méritent au moins qu'on rappelle leur nom dans Thistoire de la littérature française.

On a dit de P. de Brach qu^il fut « un correct et habile versificateur* » . Peut-être est-il juste d'ajouter que, si trop souvent la pensée est triviale et l'expression sans éclat, il a aussi des pages où tressaille une émotion sincère. Témoin attristé des guerres religieuses, il flétrit les excès des deux partis ; oublieux des chants d'amour, il n'a plus alors qu'une ambition :

« Sous un vers adeulé déplorer tristement

Le malheur de la France en son mal incurable-, »

(( Lancelot de Carie a été célébré par Ronsard et du Bellay^ » ; du Bellay n'hésite pas à le placer sur le même rang que Marot, Ronsard et Saint-Gelais.

Le Lot, Le Loyr, Touvre et Garonne A vos bords vous direz le nom De ceux que la docte couronne Eternise de hault renom ^.

B. du Poey passait pour un critique judicieux et éclairé; François de Rabutin le choisit pour son Aristarque : « Ne voulant laisser mon œuvre manque et imparfait, priai un mien ami, nommé Bernard du Poey, de Luc en Béarn, qu'il daignast tant prendre

* Darmesteter et Hatzfeld. Le seipème siècle en France ; i''e partie, p. i36.

2 Les Poèmes de P. de Brach, p. i38.

s Le seii^ième siècle en France ^ i^e partie, p. i36.

LES AUTEURS GASCONS. lyS

de peine pour moi, que me secourir en ce qu'il cognoistroit y défaillir de propriétés de langage, liaisons de sentence et autres choses. En quoy, comme il est homme non seulement amateur de toutes sciences, ains. . . gracieux et secourant à ceux qui les suyvent, m'y a aidé et en tout esté amy *. » Colletet loue F. de Belleforest « pour son style assez net et doux et même assez flory pour son temps ». Somme toute, nous avons fort peu d'auteurs à qui notre langue soit plus obligée^ » Ce fut un travailleur sérieux qui s'intéressa à tout et fit des excursions dans tous les domaines, poésie, histoire, mathématiques; s'il ne s'éleva jamais bien haut et ne produisit en aucun genre d'œuvres vraiment remarquables, du moins dans tous ses ouvrages fait-il preuves de qualités honorables et d'ingénieuse « curiosité » au sens que les Latins donnaient à ce mot.

La prose fut plus favorable aux Gascons ; le premier en date, Gaston Phébus, appartient précisément à ce Béarn, qui fut, nous l'avons vu, si longtemps hostile à l'introduction de la langue française. Bien que la plupart des historiens de la littérature française aient omis de citer l'auteur des Deduys de la chasse des testes sauvaiges et des oyseaux de

* Commentaires des dernières guerres en la Gaule- Belgique; Collection des Mémoires, Michaud et Poujoulat, t. VII, p. 389.

* Cf. Vies des poètes gascons, par G. Colletet ; édit. T. de -Lar roque.

174 l'ES AUTEURS GASCONS.

pf^q/e, le xiv^ siècle compte peu d'écrivains qui lui soient supérieurs. Gaston Phébus n'est point un auteur à proprement parler; c'est un grand seigneur qui un jour prend plaisir à décrire^ dans un style à la fois sobre et imagé, les animaux dont il avait observé le caractère et les mœurs. 11 craint pourtant que son inexpérience d'écrivain ne se trahisse dans son ouvrage ; il n'ignore pas pour quelles causes il peut (( faillir », et avoue, en toute humilité, qu'il ne lui est pas aussi « facile de parler le français que son propre langage \ » Modestie assurément exagérée. L'ouvrage, que distinguent surtout des qualités de clarté et de simplicité, ne connaît ni les abus de l'allégorie, ni l'excès des divisions scolastiques, les deux grands défauts de cette époque. Il « sent son gentilhomme » aurait dit Montaigne. Les veneurs de nos jours lisent encore ce livre resté classique dans l'art cynégétique ; les studieux de la langue française y peuvent rechercher le premier emploi de nombreux termes de vénerie, toujours en usage ; et nous, ses compatriotes, nous saluons en Gaston Phébus l'écrivain qui ouvre d'une façon si brillante l'histoire de la littérature française en Gascogne.

Deux Gascons font, au xv^ siècle, le récit d'un Voyage à Jérusalem: le seigneur de Caumont^, et

^ « Il n'est pas aussi facile à ma langue de parler le français que mon propre langage. » Prologue.

2 Voyage d'Oultremer en Jhérusalem, par le seigneur de Caumont, l'an mccccxviii, publié pour la première fois,

LES AUTEURS GASCONS. lyS

Philippe de Voisins^ seigneur de Montaut^ Donnons en passant un souvenir à Robert de Balsac^ auteur d'un curieux opuscule : Le chemin pour aller à rOspital^, d'oij s'exhale, dit son éditeur, une agréable senteur gasconne ; et sautons tout de suite au jcvie siècle, qui a été de toute façon le grand siècle des Gascons.

Le plus illustre de tous les écrivains Gascons, à cette époque, c'est Montaigne. Montaigne est né en Périgord; cependant, peut-on hésiter à le ranger parmi les auteurs Gascons? Il a passé une grande partie de sa vie à Bordeaux, c'est-à-dire en pleine Gascogne (nous parlons de la Gascogne linguistique). Il avait, dans les Landes , des intérêts qui paraissent avoir été assez considérables. « Le baron de Caupène, en Chalosse, et moy, dit-il, avons en commun le droit de patronage d'un bénéfice qui est de grande estendue au pied de noz montaignes, qui

d'après le manuscrit du Musée britannique, par le marquis de La Grange, Paris, i858. Nous connaissons encore, du même auteur, le Livre Caumont, où sont contenus ce les dits et enseignements du sieur de Caumont, composés pour ses enfants, l'an 1416 », publié parle D"" Galy Paris, 1845.

' Voyage à Jérusalem de Philippe de Voisins, seigneur de Montaut, publié pour la Société historique de Gascogne, par M. Ph. Tamizey de Larroque. Paris, i883.

2 Publié par M. Ph. Tamizey de Larroque (Revue des Langues Romanes, t. XXX, pp. 276 et suiv.). Robert de Balsac est également l'auteur d'un petit Traité d'art militaire : La nef des batailles, etc.

se nomme Lahontan * . » Et ce pays gascon, il le connaissait bien; son esprit curieux et observateur en avait étudié les mœurs, qu^il décrit dans un chapitre très intéressant-. Il connaissait aussi T Armagnac ; n'est-ce pas là qu'il vit, étant en visite chez un de ses parents, ce « Larron repentant )> dont il conte rhistoire ? « En la terre d'un mien parent, l'aultre jour que j'estois en Armaignac, je veis un païsan que chascun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie'\ »

De plus, le dialecte gascon lui était familier, tandis qu'il ignorait le périgourdin. Lui-même reconnaît que son « langage français est altéré et en la prononciation et ailleurs par la barbarie de son creu *. » Or, quel est ce creii ? Est-ce le périgourdin, comme on serait d'abord tenté de le croire? Il le connaît à peine. « Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Périgourdin ; car je n'en ay non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault gueres. C'est un langage, comme tout autour de moy d'une bande et d'autre le Poittevin, Xaintongeois, Angoulemoisin , Lymosin, Auvergnat, brode, traisnant, esfoiré. » Quel est donc le dialecte qui corrompt son « langage françois )>, si ce n'est le gascon? le gascon, dont il fait cet éloge enthousiaste que nous avons déjà cité, et qu'il nous

• Essais, liv. II, chap. xxxvii.

2 Essais, ibid.

5 Essais yViw. III, chap. u.

'^ EssaiSy liv. II, chap. xxvii.

paraît utile de rappeler ici, tant ce passage est important et décisif. « Il y a bien au-dessus de nous vers les montagnes, un gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref et signifiant, et à la vérité un langage masle et militaire, plus qu'aucun autre que j'entende : autant nerveux et puissant et pertinent comme le François est gracieux, délicat et abondant* ». Aussi les gasconismes, nous le verrons, sont-ils innombrables dans les Estais; il arrive même à Montaigne de citer des phrases entièrement gasconnes : « Bouha prou bouha, mas a remuda lous dits qu'em- ».

Enfin, il s'appelle lui-même Gascon en plus d'un endroit. Lors de son voyage en .Italie, il s'arrêta à Lorette, fit ses dévotions à la Vierge, communia et suspendit aux murs de la chapelle un ex-voto dont il nous fait la description détaillée. « Il y a quatre figures d'arjant attachées ; celé de Nostre Dame, la miène, celé de ma famé, celé de ma fille. Au pieds de la miène, il y a insculpé sur l'arjant : Michael Montanus, Galliis Vasco, eques regii ordinis. » On

' Essais, liv. II, chap. xvii.

- Essais, liv. I, chap. xxiv (édit. lôgS); xxv (édit. i588); littéralement: Souffler pour souffler, mais à remuer les doigts, nous en sommes là ; ou bien, Souffler pour souffler, mais à remuer les doigts, nous avons; (nous devons remuer les doigts) Sur le sens très controversé de ce proverbe, Cf. article de M L. Couture, dans le Bulletin théologique, scientifique et littéraire de l'Institut de Toulouse, 1890, p. 178, et Un dicton gascon dans Montaigne, par M. l'abbé Dulac. Tarbes, 1891.

l'y 8 LES AUTEURS GASCONS.

le voit, Montaigne prend le titre de Gallus Vasco, Français de Gascogne^ et dans ces deux termes réunis^ je trouve la véritable définition de son génie littéraire \

On voit que, pour n'être pas Gascon de naissance, Montaigne n'en est pas moins un vrai Gascon ; il s'est en quelque sorte naturalisé lui-même Gascon, par cet amour qu'il porte à la Gascogne et au dialecte gascon.

Et comme pour faire cortège à Montaigne, voici Biaise de Monluc^, d'Ossat^, Henry IV* et Florimond de Raymond^, trop méconnu aujourd'hui, peut-être trop loué autrefois par Et. Pasquier, qui le place au même rang que Montaigne et du Bartas.

* « Je suis Gascon, dit-il ailleurs, et si n'est vice (le vol) auquel je m'entende moins ». Essais, liv. II, chap. viii.

- Biaise de Monluc, né vers i5o3, aux environs de Condom ; M. de Ruble nous a donné des Commentaires et des Lettres de B. de Monluc une très bonne édition (5 vol. in-8», publication de la Société de l'Histoire de France).

^ Arnaud d'Ossat naquit en iSSy, à Larroque, canton de Castelnau-Magnoac (Hautes- Pyrénées), et non à « Cassagnabère, dans le diocèse d'Auch », -comme le disent à tort les auteurs du Seizième siècle en France (irc partie, p. 43, note).

* Cf. les Recueils de Lettres, publiés par MM. Berger de Xivrey, le prince de Galitzin, Halphen, Guadet, Dussieux; et la thèse de M. Eug. Jung sur « Henri IV écrivain ».

•* Sur Florimond de Raymond, voir la savante étude de M. Ph. Tamizey de Larroque: Essai sur la vie et hes ouvrages de Florimond de Raymond. Paris, 1867.

(( Eussiez-vous estimé que la Gascongne, qui est logée en un arrière-coin de la France, nous eust pu produire quatre plumes Françoises, telles que celles des seigneurs de Monluc, Montaigne^ Raimond et Bartas, les trois premiers en prose, le dernier en vers^?» Ce sont là de grands noms et justement appréciés; mais, à côté et au-dessous de ces écrivains de race, il nous faut citer des historiens et des chroniqueurs qui ne sont pas sans quelque mérite : Michel de Castelnau, dont on connaît les Mémoires ; François de Belleforest, prosateur et poète; L'HostaP; Bernard Girard, scigneurduHaillan^; Jean d'Antras*; Gabriel de Lurbe, auteur de la Chronique boiirdeloise'^ ; nous ajouterions Dominique de Gourgues, s'il était parfaitement établi qu'il soit l'auteur de la Reprise de la Floî^ide, un véritable petit chefd'œuvre'.

» Lettres, livre XVIII, lettre ii ; t. II, p. 5 19.

- Pierre de L'Hostal est l'auteur de ce « Soldat François » , dont la vogue fut grande sous le règne de Henri IV.

^ Sur B. Girard, né à Bordeaux, historiographe de Charles IX, Cf. Le seipème siècle en France, ir*^ partie, pp. 5 1-52.

* Les Mémoires de Jean d'Antras de Samazan, seigneur de Cornac, ont été publiés par M. de Carsalade du Pont et M. Ph. Tamizey de Larroque. (Sauveterre de Guyenne, 1880.)

^ Chronique bourdeloise composée ci-devant en latin par Gabriel de Lurbe et par luy de nouveau augmentée et traduite. (Bordeaux, Simon Millange, 1594.)

^ Dominique de Gourgues est né à Mont-de- Marsan. La

l8o LES AUTEURS GASCONS.

Après les chroniqueurs et les auteurs de Mémoires^ les épistoliers avec Henri IV pour « maître de chœur » . D'heureuses recherches nous font connaître, chaque jour plus nombreuses, les lettres des ambassadeurs gascons qui parcourent à cette époque T Europe et l'Orient : Jean de Monluc, presque aussi illustre que son frère, le maréchaP; François de Noailles'-; Georges d'Armagnac^; Gabriel deGramont; M. de Castillon'*, ces deux derniers évêques de Tarbes ; Jean de Gontaud, et un peu plus tard, le bayonnais Denis Dusault^

La sève gasconne n'est pas tarie au xvii^ siècle ;

Reprise de la Floride a été publiée de nos jours par M. Ph. Tamizey de Larroque. (Paris, Aubry ; Bordeaux, Gounouilhou, 1867.) Cf. Revue critique, 6 juin 1868, article de M, P. Meyer.

* On sait que Jean de Monluc, évêque de Valence, fut un des diplomates les plus habiles du xvie siècle. Ses harangues politiques sont des plus remarquables. On a aussi de lui des Sermons (Paris, \Sbg et i56i). Cf. Notes et Documents pour servir à la biographie de Jean de Monluc, par M. Ph. Tamizey de Larroque (t. VIII, pp. 397 et suiv.).

- Évêque de Dax, mort à Bayonne en i585.

^ Évêque de Rodez, et plus tard archevêque d'Embrun. Ses Lettres ont été publiées par M. Ph. Tamizey de Larroque. (Paris, Claudin ; Bordeaux, Lefebvre, 1874.)

-* M. J. Kaulek vient de publier sa Correspondance politique. (Paris, 1889.)

^ « Grande et belle figure d'un diplomate accompli », dit E. Plantet {Correspondance des deys d'Alger avec la Cour de France. Paris, 1889. Introduction),

LES AUTEURS GASCONS. l8l

ce sont des Gascons que Jean de Silhon^^ Tun des premiers Académiciens, un ardent défenseur, comme le fut plus tard La Fontaine, des vieux mots devenus suspects^; celui-là même qu'Antoine Oudin citait comme un modèle, et dont il plaçait les œuvres entre celles de Malherbe et celles de Balzac. (^ Il y a tant d'histoires en bonne langue, disait-il dans la préface de ses Ciiriosite:{ françaises ; vous avez les œuvres de Malherbe, de Monsieur Silhon, celles de Monsieur de Balsac... » ; — Bertrand de Vignolles^; Scipion du Pleix, auteur de V Histoire générale de France'' ; Adrien de Monluc, petit-fils de Fauteur des Commentaires, auteur lui-même de la Comédie des Proverbes, des Pensées du Solitaire, et probablement

* Né à Sos (arrondissement de Nérac), vers 1693, mort à Paris, 1667.

- Cf. Comédie des Académistes , de Saint- Évremond ; Silhon est l'un des Académistes que l'auteur met en scène dans celte comédie où les caractères sont, en général, dépeints avec assez de vérité.

^ B. de Vignolles a composé des a Mémoires des choses passées en Guyenne, 1621-1622 >, réédités de nos jours par M. Ph. Tamizey de Larroque (Collection méridionale. Bordeaux, Gounouilhou, 1869). ^f- ^^vue de Gascogne j t. VII, p. 453; t. XII, p. 385.

* € Scipion du Pleix fait preuve d'un certain talent, disent les auteurs du Seizième siècle en France (i^e partie, p. 52). S'il accueille également les généalogies fantastiques d'Annius de Viterbe, il montre de la science et de la critique quand il arrive à l'histoire des deux premières races, et l'érudition chez lui est réelle et de bon aloi. »

l82 LES AUTEURS GASCONS.

des Jeux de V Inconnu ; J. Pierre du Camp, sieur d'Orgas, né à Tartas (Landes*); Marca, auteur justement estimé d'une Histoire du Béarn, son pays natal; Jean Gaston, un disciple de du Bartas^; et voici que, au déclin du siècle, comme pour fermer magnifiquement cette théorie d'écrivains gascons, naît Montesquieu.

De Gaston Phébus à Montesquieu, quelle longue suite de prosateurs et de poètes ! Qu'ils diffèrent de nature (et de mérite), nul n'y contredit : la Gascogne est féconde en génies de tout genre ; n'a-t-elle pas produit, à deux ans de distance, la Semaine, de du Bartas (1578), et les premiers livres des Essais (i58o)? Mais, malgré ces différences, les auteurs gascons présentent un ensemble de traits communs et, pour ainsi dire, un air de famille parfaitement reconnaissable ; ce sont « éclos sous un même astre,

* On trouvera dans le Bulletin du bibliophile (1862, pp. 980 et suiv.) une analyse critique des Satires ou réflexions sur les erreurs des hommes et les nouvellistes du temps. (Paris, Gabriel Quinet, 1690.)

- Œuvres poétiques et chrétiennes du sieur de Jean Gaston. (Orthez, Jacques Rouyer, i635.) Cf Bulletin du ProteS" tantisme, 1^67, pp. 28, 174, 612. Citons encore, ne fût ce que pour mémoire, Jean d'Intras de Bazas, l'auteur d'un très^ curieux Pressoir mystique, et de romans justement oubliés ; — Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de Bordeaux ; M. Ph. Tamizey de Larroque a étudié et jugé, avec une sévère équité, ces deux écrivains dans la Revue de Ga^co^we (t. VII, pp. 45 1 et suiv.).

LES AUTEURS GASCONS. l83

oiseaux de même volée et de même printemps^ ».

Entre tous, il en est un, dont les qualités et les défauts sont les qualités et les défauts même du génie gascon ; nous voulons parler de ce brave capitaine qui, du jour où il ne put plus combattre, s'improvisa historien pour raconter ses combats, de ce soldat-écrivain dont Sainte-Beuve était si enthousiaste qu'il fut un jour tenté de l'appeler a un héros de Corneille, venu un peu plus tôt" », Biaise de Monluc.

D'allures vives, gardant en son étoile une confiance superbe qu'accompagne une admiration non moins grande de son propre mérite, amoureux d'aventures, hardi et prudent à la fois, par-dessus tout d'une belle humeur qui éclate à chaque rayon de soleil, à chaque sourire de la fortune : n'est-ce pas ainsi qu'on s'imagine le Gascon du xvi^ siècle, et c'est le portrait de Monluc. Né au cœur même de l'Armagnac, son origine est franchement gasconne; moins lettré que du Bartas ou que Montaigne, moins réfléchi que d'Ossat, moins fin et moins politique qu'Henri IV, — quand il écrit, il s'abandonne librement à sa verve native ; c'est lui, l'écrivain gascon par excellence.

Il écrivit les Commentaires bien tard, déjà vieux ;

* Sainte-Beuve. Chateaubriand et son groupe.

' 0 Que n'a t-il eu ce coin de magnanimité qui nous permettrait d'ajouter, comme on est bien souvent tenté de le faire . Le gascon Monluc, en propos et en action, c'est un héros de Corneille, venu un peu plus tard. » {Causeries du Lundi, t. XI; p. bj) .

mais Tesprit avait gardé toute sa pénétration^ la mémoire toute sa fraîcheur, et le cceur tous ses enthousiasmes comme toutes ses haines ; ses passions sont aussi vives qu^à Fépoque lointaine où le reportent le plus souvent ses souvenirs. De là cette émotion profonde qu'il nous communique, de là cette verve qui nous emporte. Il revoit les champs de bataille, il assiste à la lutte, il y prend part, il s'indigne, il triomphe ; écoutez-le rager, jurer, trépigner de colère, tressaillir d'aise, crever de dépit, tirer de furie, charger de cul et de teste ; telles sont ses expressions. Ce n'est pas lui qui pourrait dire tout simplement, comme le veut La Bruyère : a il pleut, il neige^ » ; jamais l'idée ne s'offre à Monluc qu'illustrée par une image.

Souvent l'image est belle, noble, concise. Veut-il nous faire comprendre ce bonheur constant qui suivit André Doria dans toutes ses expéditions maritimes? il dira ce mot admirable : a il semblait que la mer redoutast cet homme! » (t. I, p. 89). Veut-il exprimer le regret que Charles-Quint et François P'" n'aient pu rester unis ? « Si Dieu eust voulu que ces deux monarques se fussent entendus, la terre eust tremblé soulz eux. » (I, 43). Ailleurs, il s'adresse à ses compagnons d'armes : « C'est une belle forteresse qu'un bon cœur. » (III, 357), Thucydide a parlé, aussi lui, de ces âmes courageuses qui sont les plus fermes murailles d'une ville ; mais Monluc ne con-

» La Bruyère. De la Société et de la Conversation.

LES AUTEURS GASCONS. l85

naissait certes pas T expression de Thucydide; cette image s^est offerte d^elle-même à son âme guerrière. Les belles expressions, comme les belles pensées, viennent du cœur, et Tâme de Monluc, naturellement noble et fière, lui inspira souvent de magnifiques accents. Il demande, au début des Commentaires , que toujours on respecte le soldat : « Ils sont hommes comme nous, et non pas bestes; si nous sommes gentilshommes, ilz sont soldatz ; ils ont les armes en main, lesquelles mettent le cœur au ventre à celuy qui les porte » (I, 32) ; et, à propos des lâches et honteuses amours, il laisse échapper cette exclamation où perce une mâle tristesse qui fait songer à des vers bien connus d'A. de Musset : a O la grande vilennie que Tamour d'une femme vous desrobe vostre honneur et bien souvent vous face perdre la vie et diffamer. » (I, 40). Sontelles d'un courtisan ou d'un fier soldat, ces phrases superbes en leur brusque concision : « Noz vies et noz biens sont à noz roys ; l'âme est à Dieu et l'honneur à nous ; car sur mon honneur mon roy

ne peut rien.)) (II, 117) « Je n'ay tousjours faict

acte que d'homme de bien, bon et loyal subject et serviteur de mon roy, et ne l'ay jamais servy en masque ni en dissimulation, car mes faictz et ma parole ont tousjours chemyné par ung chemyn. » (11,333).

Mais B. de Monluc n'habite pas constamment ces hauts sommets; le plus souvent il se tient à micôte; son récit est simplement enjoué, « piaffant »,

l86 LES AUTEURS GASCONS.

pimpant de belle humeur, et l'image plutôt familière. a Je mVstonne de ce qu'on lit aux histoires romaines de ceux qui, avant le jour des batailles assignées, dormirent aussi profondément que si cestoit le lendemain de leurs nopces. » (II, 292). Dans quelles histoires romaines Monluc a-t-il lu cet épisode de la vie d'Alexandre ? cela importe peu ; mais ne voit-on pas quel ton jovial, bon enfant, légèrement gaulois, il donne à sa pensée ? Bossuet et Voltaire, dans leur récit de la bataille de Rocroy, racontent ce même trait, chacun à sa façon ; Monluc, dont l'esprit « appréhensif » (II, 292), toujours en éveil, n'avait qu'une préoccupation, tromper l'ennemi et déjouer ses pièges, Monluc n'admire guère ce sommeil ; ces généraux le déconcertent et l'étonnent, qui à ia veille d'une bataille « dorment aussi profondément que si c'estoit le lendemain de leurs nopces^ ».

Comment sous une forme plus pittoresque, exprimer surprise plus vive ?

Il parle quelque part des seigneurs peu soucieux d'affronter les périls de la guerre, qui vivent tranquillement dans leurs foyers. Avec quel dédain il nous les montre, « mangeant la poule du bon homme auprès du feu » (I, 62) ou bien « Tousjours crouspys sur les cendres » (III, 478); « Escoutant d'où vient

* On peut appliquer à Monluc ce qu'il dit du maréchal de Brissac « qui tousjours brassoict quelque entreprinse... tousjours en action, jamais oisif et croy qu'en dormant son esprit travailloict tousjours et songeoit à fere exécuter quelque entreprinse. » (I, 358).

le vent » (III, 357). ^^^ n'échapperont pourtant pas à la mort. Mort pour mort, n'est-il pas plus beau de tomber sur le champ de bataille « le ventre au soleil? » (III, 33). (( Ceux qui soufflent le charbon en leurs mains ne sont pas plus exempts que les autres : et ne sais pas quel choix il y a de mourir d'une pierre dans les reins ou d'une balle par la teste. )) (II, 120). Pour lui, la bataille est une fête, c'est une danse, c'est un festin ; il trouve les images les plus gaies pour dire le plaisir qui l'emporte aux combats. Même blessé, sa belle humeur ne l'abandonne pas : « Et après me remontarent sur mon mulet ; car auparavant ils me menoinct en espousée, soubz les bras. » (I, 348).

Une imagination tour à tour noble et familière, toujours pittoresque et expressive, voilà donc ce qui distingue d'abord l'auteur des Commentaires, Est-il nécessaire d'ajouter que souvent l'image descend jusqu'à la trivialité, que la grâce et l'émotion discrète sont absentes de ces pages, que l'art enfin, du moins dans ce qu'il a d'appris et de voulu, ne s'y montre jamais? Si Monluc oppose parfois les membres d'une phrase en de justes antithèses, c'est pur hasard ; n'y cherchons point un artifice de langage ; et s'il poursuit une image à travers de longues périodes, ces périodes se dérouleront rarement dans un équilibre parfait et harmonieux.

Les incorrections sont nombreuses. Termes impropres, formes barbares, confusion de temps et de modes, inutiles répétitions, toutes ces négligences

nous choquent à bon droit ^ et nous voyons bien ce que le récit y perd^ non ce qu'il y gagne. Où Monluc s'éloigne le plus de Tusage régulier^ c'est dans la construction même de la phrase; mais alors son langage^ incorrect si Ton veut, original à coup sûr, a je ne sais quelle saveur propre, prend je ne sais quelle allure indépendante et vive, et pleine de charme.

Il arrive parfois que la période se prolonge ; Monluc s'embrouille parmi des incidentes qui maladroitement se relient les unes aux autres et s'enchevêtrent ; on sent, comme à un frémissement de la voix qui dicte (car il dictait), qu'il s'impatiente et s'irrite contre cet ennemi dont il ne peut venir à bout ; il précipite sa marche et termine sa phrase au hasard, brusquement. Il lui arrive aussi d'annoncer une double proposition, de développer la première avec complaisance, et puis, si une pensée nouvelle a frappé son esprit, si un souvenir nouveau s'est éveillé soudain, — il oublie le second terme de sa proposition et continue le récit. Ou bien, changeant le mouvement de la phrase, il saute, comme par une ellipse hardie, des mots presque nécessaires au sens. L'écrivain, on le voit, c'est le soldat, le hardi capitaine qui menait à GerizoUes le bataillon des Enfants perdus ; ce qu'il aime par-dessus tout, c'est la marche en avant, la course au pas de charge, comme vers un ennemi qu'il faut culbuter'. Or, rien ne ressemble moins qu'une

' Disons de lui ce que Quintilien dit de César : « Eodem

telle course à une belle parade, à une de ces « montres )> où les soldats défilent avec un ordre parfait, dans une correction soutenue. Monluc pousse ses phrases comme il poussait ses soldats sur le champ de bataille, (c chargeant de cul et de teste », Tépée dans les reins, en avant ! Tant pis si quelques traînards restent en arrière, si quelques incorrections se glissent dans la période ; la phrase court, alerte et pressée ; le récit va grand train. Voilà pourquoi Monluc est inimitable dans les narrations ; voilà pourquoi Sainte-Beuve ne craint pas de le comparer à Hérodote ou à Xénophon. Quel dommage que nous ne puissions citer tout au long quelqu'un de ces admirables morceaux, et non pas seulement ceux que tout le monde connaît, la Défense de Sienne, ou son Discours au Roi pour obtenir « congé de livrer bataille >), mais une foule d'autres moins remarqués et dignes de l'être tout autant, ce songe, par exemple, où il voit son Roi mort (III, 95), ou ce charmant épisode du Moulin de M. le Président (III, 376).

Monluc connaissait les Commentaires de César ; a-t-il rêvé de devenir l'heureux rival de l'historien romain ? La vanité de notre gascon permet de le supposer ; mais, si fort au-dessous du chef-d'œuvre

animo dixit quo bellavit. » (Institut, orat., x, I.) Tel est, d'ailleurs, le jugement de Et. Pasquier : « Vous trouverez dedans ses Commentaires un style soldatesque entremêlé du langage de Gascogne, de laquelle il estoit extrait : chose non à luy malséante, pour estre le gascon naturellement soldat ». {Lettres, liv. xviii, lettre n; t. II, p. 5 19.)

igC» Î^ES AUTEURS GASCONS.

latin que Ton place les Commentaires de Monluc^ pour la correction, la clarté et la pure élégance du style, il est certain que ceux ci l'emportent par la vie, l'intérêt et la passion. Car nulle part, dans les Commentaires de César, nous ne trouvons ces généreux sentiments qui, chez Monluc, éclatent à chaque page, et dont la vive expression toujours nous fera tressaillir d'une émotion profonde, nous voulons dire les jeunes enthousiasmes d'un soldat qui aime également la gloire et la patrie.

Mais ce n'est point un chapitre sur Monluc écrivain, que nous nous proposons d'écrire ; dans Monluc, nous voyons simplement l'auteur gascon, en qui se retrouvent, accusés jusqu'à l'extrême, les deux traits distinctifs de la race tout entière : l'imagination féconde et l'insouciance, voulue ou non, des règles et de l'art ^ : qu'on en juge plutôt.

Montaigne accepte volontiers le reproche d'être c( trop espais en figure », et comme il jette bravement par la fenêtre règles et syntaxe, ou du moins

' Nous ne voulons point prétendre qu'en dehors des Gascons, nul ne songea à s'affranchir des règles. Il suffirait de nommer Régnier (et de rappeler sa lutte contre Malherbe), ou bien mieux encore Théophile de Viau ; il est vrai que ce dernier est bien voisin de la Gascogne, s'il n'est même un vrai Gascon. Ce qui nous paraît incontestable, c'est que nulle part on ne trouve à celte époque un groupe d'écrivains appartenant à la même province, et proclamant d'une manière aussi ouverte leur indépendance à l'égard de la grammaire et des règles du langage.

comme il fait profession de dédaigner les finesses de Part ! « Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque, plutôt difficile qu'ennuyeux, éloigné d'affectation, déréglé, décousu et hardi ; non pédantesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de J. César'. ... J'ai volontiers imité, continuet-il, cette débauche qui se voit en nostre jeunesse au port de leurs vêtements. Un manteau en écharpe, la cape sur une épaule, un bas mal tendu qui représente une fierté desdaigneuse de ces parements estrangers et nonchalance de Tart ; mais je la trouve encore mieux employée en la force de parler'^. » Il reconnaît que son langage est « aspre, ayant ses dispositions libres et desreglées », mais il ajoute : « et me plais t ainsi^ ».

Aussi n'a-t-il cure de mettre de l'ordre dans ses pensées « Je n'ay point d'autre sergent de bande à

i Ne semble-t-il pas qu'en détaillant ainsi tous les caractères du parler qu'il aime, Montaigne songe à son compatriote Monluc ?

- Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i588), chap. xxv (édit. i595).

^ Essais, liv. II, chap. xxvii. D'ailleurs, il ne se dissimule pas que c'est encore aimer l'art, en quelque façon, que de vouloir à tout prix l'éviter. « Je sens bien que parfois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art ^t l'affectation, j'y retombe d'autre part. » (ibid.)

ranger nos pièces que la fortune. A mesure que mes resveries se présentent, je les entasse'. )> Ou encore : « C'est icy un fagotage de pièces descousues'^ » Pas plus que Tordre dans les pensées, la correction, dans J'expression, ne lui paraît avoir une bien grande importance. « De ma part, je tiens que qui a en Tesprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines, s'il est muet :

Verbaque provisam rem non invita sequentur

Il ne sçayt pas ablatif, conjunctif, substantif ny la grammaire. ... il ne sçayt pas la rhétorique. . . . ny ne lui chaut de la sçapoir\ » Que demande donc Montaigne ? Il veut que dans toute page des images nombreuses donnent aux pensées de Técrivain de l'éclat ou, comme il dit, une physionomie riante, « que les inventions y rient*. » Il aime par-dessus tout « les braves formes de s'expliquer vifves, profondes » , et il ajoute bien vite que ce qui « esleve et enfle les paroles >■> ; c'est « la gaillardise de V imagination y> ; c'est ainsi qu'il traduit le fameux mot de Quintilien : Pectus est quod disertum facit°.

Du Bartas ne se distingue pas seulement des poètes de son temps par l'inspiration religieuse et biblique

' Essais, liv. II, chap. x.

- Essais, liv. II, chap. xi.

'■ Essais, liv. I, chap. xxvj (édlt. i588), chap. xxv (édit. i595).

^ Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i58S), chap. xxv (édit. .1595), .

^ Essais, liv. III, chap. v.

de ses œuvres; il ne se montre pas moins original;, nous Pavons vu, lorsqu^il considère la poésie comme un don et n'accorde à Tart, si habile et si laborieux soit-il, qu'une importance secondaire. Quant à cette profusion d'images outrées^ parfois triviales, souvent d'un goût douteux, n'était-ce pas aux yeux de ses contemporains, un défaut gascon?» Stylum ejus. . tanquam nimis crehro jîguratiim, tiimidum et vasconice ampullatum critici quidam reprehendunt' ».

Ce qui nous séduit dans Henri IV écrivain, c'est encore et toujours cette verve irrégulière, mais puissante, qui trouve en se jouant les images les plus pittoresques et les plus gracieuses, ce style vif, prompt, (c escarbilhat >> pour employer avec Pasquier un mot a né au milieu de l'air de la Gascogne S).

11 faut avouer que le génie gascon est moins facile à surprendre chez d'Ossat et Jean de Monluc ; mais tous les deux sont évêques et diplomates, et l'on conviendra que le caractère même de ces fonctions devait contrarier, sinon réprimer, toute verve et toute saillie ; l'évêque en eux tuait le gascon ; encore ne serait-il pas trop malaisé de prouver que le gascon ne mourut jamais tout entier.

Ce que nous venons de dire répond assez exactement à l'idée qu'on s'est faite, au xviic siècle, de l'auteur gascon.

Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon,

* De Thou. Hist., liv. XCIX.

2 Lettres, liv. ii, let. xii ; t. II, p. 45.

dit Boileau, et il songe à La Calprenède^ qui, par sa naissance, n'appartient pas à la Gascogne ; Fauteur de Cléopâtre n'est gascon que par sa tournure d'esprit, et, dans cet ordre d'idées, nul ne s'avisera de contester sa nationalité gasconne ; car ce qui le distingue, lui aussi, c'est une vive imagination ; il prodigue les images comme les grands coups d'épée ; il raconte à merveille ; ses récits font frissonner M"^6 de Sévigné, qui « s'y prend comme à la glu » ; d'ailleurs il est peu correct, son « style est maudit en mille endroits » ; ses romans sont pleins de « méchants mots^ » ; c'est bien un auteur gascon. A notre tour, si nous voulions définir d'un seul mot l'humeur gasconne, nous dirions : a L'humeur gasconne est le triomphe de l'imagination, d'une imagination quelque peu déréglée, — point érudite ou amie des fantaisies burlesques, comme celle qui s'étale avec trop de complaisance dans Rabelais et les auteurs rabelaisiens; — ni douce et voilée de mélancolie, comme celle qu'éveille chez les écrivains bretons, par exemple, une nature triste et brumeuse ; — mais naïve, et radieuse comme le pays où elle est née, éclatant en saillies imprévues, étincelante de vie et de soleil. Parler d'école gasconne serait une exagération : mais n'est-il pas évident que les auteurs gascons représentent, à leur insu, un principe littéraire opposé à celui que Malherbe chercha à établir et que Boileau proclama plus tard? Malherbe et

' Lettre du 12 juillet 1671; t. II, p. 277, éd. Monmerqué.

LES AUTEURS GASCONS. |q5

Boileau ont trop méconnu le légitime pouvoir de rimagination'.

L'imagination, au contraire, est le grand charme des écrivains gascons. Des deux faces de Tesprit français, ami de la raison et de la logique, en même temps qu'épris de libre fantaisie et d'indépendance, c'est la seconde que les écrivains gascons représentent, non sans quelque gloire, dans les lettres françaises. On a voulu voir dans l'art classique l'équilibre de toutes les facultés, et dans le romantisme, la rupture de cet équilibre au profit de l'une d'entre elles*; s'il en est ainsi, nous ne saurions mieux déterminer le caractère des auteurs gascons qu'en disant d'eux : Ce sont les romantiques du xvi^ siècle.

* « Il (Malherbe) avoit aversion contre les fictions poétiques, et en lisant une épître de Régnier à Henri le Grand, qui commence :

Il était presque jour, et le ciel souriant. . .

et OÙ il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'étoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place {Vie de Malherbe, par Racan). Racan nous apprend aussi que Malherbe « ne vouloit pas que l'on nombrât en vers de ces nombres vagues, comme mille ou cent tourments, et disoit assez plaisamment, quand il voyoit quelqu'un nombrer de cette sorte : « Peut-être n'y en avoit-il que quatre-vingt dix-neuf. » (Ibid.)

^ « Les romantiques ont achevé de conquérir à l'écrivain la liberté de se mettre lui-même, de sa personne, dans son

Romantiques;, ils le sont par Téclat^ la verve^ la passion^ et souvent aussi par Tabsence de mesure et le mauvais goût.

Les Gascons ont altéré la langue par les termes et les constructions apportés de leur pays : mais, en retour, n'ont-ils pas enrichi notre littérature d'œuvres remarquables et vraiment originales? Et en vérité, quand on assiste à une si magnifique éclosion de soldats et d'écrivains, dans cette Gascogne « logée en un arrière-coin » comme dit Et. Pasquier, on se demande s'il est au xvi^' siècle ou dans la première moitié du xvii^, une seule province qui fasse plus grande figure dans l'histoire littéraire comme dans l'histoire militaire de la France.

œuvre; ils ont de plus réintégré l'imagination dans les droits que la raison, depuis déjà deux cent cinquante ans, ou lui déniait ou se subordonnait . » F. Brunetière. (Conférences deTOdéon; 14e conférence, publiée dans la Revue Bleue,

27 fév. 1892.)

Page 1