‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17eChapitre 19 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE l' INFLUENCE GASCONNE

I. — L'influence gasconne, nous le savons par de nombreux témoignages^, fut considérable au xvi^ siècle ; mais cette influence, en quoi consista-t-elle ? Tous les historiens de la langue française reconnaissent les efforts que tenta Malherbe pour « dégasconniser la Cour » ; beaucoup seraient peut-être embarrassés de dire quelles étaient au juste ces tournures et ces expressions gasconnes qui choquaient tant le terrible grammairien. Quand on a répété avec Pasquier que Montaigne a donné à quelques substantifs un genre qu'ils n'avaient pas dans la langue usuelle, quand, en outre, on a reproché à l'auteur des Essais d^aivo'ir employé le verbe ajouir» comme un verbe transitif, il semble qu'on ait tout dit. Mais, ainsi réduite, "l'influence gasconne n'existerait pas ; et parler de l'influence gasconne serait — qu'on nous passe le mot — une véritable gasconnade.

Pour savoir ce qu'elle fut en réalité, nous avons puisé à deux sources ; nous avons d'abord interrogé les grammairiens de cette époque ; dans leurs remarques sont relevées de nombreuses formes gasconnes.

celles-là surtout qui s'étaient introduites dans le langage plus familier de la conversation. Nous avons lu également, soit les ouvrages français écrits par des Gascons et par des écrivains qui, sans être d'origine gasconne, ont longtemps vécu en Gascogne, soit des actes officiels, contrats, procès- verbaux, enquêtes, ou bien encore les lettres que des Gascons adressaient au Roi, à la Reine, à des personnages influents pour implorer quelque faveur, ou réclamer l'arriéré d'une pension. C'étaient de grands solliciteurs que les Gascons du xvi^' siècle : aussi ces lettres sont-elles fort nombreuses. On en a déjà publié beaucoup, également instructives pour l'historien et pour le philologue, ravi d'entendre les Gascon s s'exprimer dans leur français incertain et maladroit, et de saisir, pour ainsi dire, sur le vif les transformations ou, plus justement, les déformations qu'ils font subir à la langue française.

De toutes ces lectures, nous avons rapporté une ample moisson d'observations précieuses. Très souvent, en effet, dans les remarques des grammairiens du xvi^ et du xvii*^ siècle, reviennent comme un refrain ces mots ou d'autres semblables : a locution à éviter, uniquement employée par des Gascons », — « locution vicieuse apportée par les Gascons ». On ajoute parfois : « mais si usitée que nous n'osons la condamner^)). Quant aux auteurs gascons, les

^ Ménage condamne les phrases suivantes : « Je vous ai dit de faire cela; je vous demande défaire cela >^. Mais,

plus illustres eux-mêmes laissent de temps à autre percer le bout de Toreille, nous voulons dire que des tournures gasconnes leur échappent plus d'une fois.

Mais une difficulté se présente. Un grand nombre de ces locutions, qu'on nous signale comme gasconnes, appartiennent au parler provençal, limousin ou languedocien ; parfois même on les retrouve en italien ou en espagnol.

Devions-nous les écarter? Il nous a paru que nous avions le droit de les faire entrer dans cette étude, qui serait par trop incomplète, si Ton se bornait à rattacher à l'influence gasconne les tours et les mots purement gascons.

II. — C'est qu'en effet, à y bien réfléchir, une étude sur riufluence gasconne est tout autre chose qu'une étude sur les gasconismes. Si nous nous étions proposé de rechercher quels gasconismes ont pénétré dans la langue française, il nous serait interdit de comprendre dans ce travail les termes et les tournures qu'on retrouve dans les autres parlers de la langue d'oc ou dans le vieux français; il nous faudrait prendre ce mot de gasconisme dans son sens le plus exact et le plus rigoureux « manière de s'exprimer particulière aux Gascons^ ». Mais il s'agit,

ajoute-t-il, « comme il y a un grand nombre de Gascons à la Cour, elles y sont si usitées que je n'ose les condamner, quelque envie que j'en aye ». Observations sur la langue franc., chap. cclvi, p. Syi.

^ Gazier {Nouveau Dict. classique illustré). —C'est à tort

nous le répétons, d'une étude sur Tinfluence gasconne. Or qu'importe, lorsqu'une expression étrangère à la

qu'on donne le nom de gasconisme à toute expression particulière aux dialectes de la langue d'oc. Cette confusion n'est pas nouvelle. Le Gascon a eu l'honneur, bien avant le xvie siècle, d'apparaître comme le représentant du Midi tout entier ; on trouve, au xiv« et au xv^ siècle, des textes où le mot gascon désigne soit la langue d'oc tout entière, soit l'habitant des provinces a d'au delà ». En voici un exemple. Dans l'Inventaire de la librairie du Louvre, — manuscrits possédés par Charles V, — on lit : « Girard le conte rimé en gascoing. » De même, dans l'Inventaire qui fut dressé de la librairie de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, après la mort de ce prince. « Un livre, couvert de cuir rouge, intitulé au dehors : c'est le roman de Gérard de Roucillon... et est rimé en gascon. » (P. Meyer, Girart de Roussillon, pp. clxxvi, clxxvii. Paris, 1884 ) Or, la langue de ce poème est intermédiaire entre le français et le provençal, mais elle n'est pas gasconne, — Cependant on trouve, même au xvi« siècle, des grammairiens qui distinguent les différents dialectes du Midi et ne confondent avec le gascon ni le languedocien, ni le limousin, ni le provençal. Cf. Peletier du Mans. Dialogue de l'Oriografe, p. 57 : « là où les Gascons, Prouvençaux et Perigourdins.., ipvononcet apartement; » p. 85 : a e cens de Gascongne et Languedoc ; » p, 90 : « Si vous vouliez montrer par écrit la diferance du François... d'avec le Prouvançal, Touloui^ein ou Gascon. » Même distinction dans Dolet ; « De laquelle faulte sont pleins les Auvergnats, les Prouvançaulx, les Gascons et toutes les provinces de la langue d'oc. » Les accens, p. 283, édit i556. — Nous avons déjà parlé (p. 9, note 1) de la Dissertation latine de J. Scaliger : Diatriba de hodiernis Francorum linguis. J. Scaliger sépare le gascon des parlers qui l'avoisinent : « Hic idiotismus proprie dicitur Vasconis-

DE l'influence GASCONNE. 2o3

langue française a été apportée par les Gascons, qu'importe que cette expression soit également en usage dans le parler provençal, par exemple, ou dans le parler limousin ? Puisque c'est les Gascons (et non les Limousins ou les Provençaux) qu'il faut rendre responsables de cette altération de notre langue, n'est-il pas évident que nous sommes en présence, nous ne dirons pas d'un gasconisme, — le mot serait impropre, — mais au moins d'une manifestation certaine de l'influence gasconne? L'emploi de « jouir )) pris transitivement n'est pas un gasconisme, à proprement parler; et cependant dira-t-on que Pasquier a eu tort de voir dans cette tournure, familière à Montaigne, un souvenir du dialecte gascon ? Notre étude sur l'influence gasconne dépasse donc de beaucoup les limites d'une étude sur les gasconismes; en dehors des gasconismes qui, naturellement, ne peuvent être expliqués que par l'influence gasconne, cette influence s'est exercée dans trois autres cas dont nous allons parler.

mus, tnultum a reliqua parte idiotismi Tectcsagici discrepans, adeo ut neque commercium quotidianum, neque vicinitas, neque flumina pontibus juncta illam difFerentiam toUere potuerint. Reliquee partis, quce citra Garumnam in usu est, etiam multce sunt differentiae, in quibus Lemovicismus et Petrocorismus a reliquis idiomatibus valde alienus est. » (Publ. par M. G. Ghabanneau. Paraphrase des psaumes de la Pénitence, p. xv).

III. — § Ic^ — Expressions communes au gascon et aux autres dialectes de la langue d'oc.

Lorsqu'une expression gasconne apparaît pour la première fois dans la langue française aux xv^, xvi^ et xviie siècles^ on doit admettre, d'une façon générale, qu'elle est due à l'influence gasconne, — alors même que cette expression serait en même temps provençale, languedocienne ou limousine. L'histoire politique et l'histoire littéraire nous y autorisent.

L'histoire politique nous montre en effet les Gascons répandus partout à cette époque, dans l'armée et à la Cour. Jusqu'à Henri IV, c'est sur les champs de bataille qu'il faut surtout les chercher; ils ne séjournent guère au Louvre; ils y viennent cependant pour accompagner les princes auxquels ils sont attachés, ou pour s'acquitter de quelque message*, ou, ambassadeurs (on sait si les ambassadeurs gascons furent nombreux), pour rendre compte de leur mission. Ces seigneurs gascons, nous les connaissons surtout par les Commentaires deB. deMonluc.

Avec Henri IV, les Gascons se fixent au Louvre.

' C'est ainsi que Biaise de Monluc fut chargé d'aller demander à François !'■•' le « congé » de livrer cette bataille qui devait être le glorieux triomphe de Cerizolles. N'oublions pas les députations que les villes de Gascogne envoyaient souvent au roi, pour réclamer soit un adoucissement dans les impôts, soit toute autre faveur. (Cf. Comptes consulaires de la ville de Riscle, pp. 17, 47, etc.)

Qu'on parcoure les Mémoires du temps, et principalement les Historiettes de Tallemant des Réaux, on sera surpris de voir quelle place considérable ils occupent à la Cour scnas Henri IV, sous Louis XIII, même dans les premières années du règne de Louis XIV.

Voici d'abord M. de Bellegarde, le a torrent de la faveur >>, comme on rappelait à la Cour*; M. le Premier, comme l'appelle toujours Malherbe, qui « fut >) à M. de Bellegarde, avant d'être à Henri IV ;

— et M. de Thermes, son frère, dont Racan aima la veuve d'un amour profond autant que malheureux ;

— les vieux et dévoués compagnons qu'Henri IV traitait si familièrement, forment un groupe à part : le baron de Faget ; — Jean de Durfort, vicomte de Duras; — Jean d'Harambure, à qui il disait: Bonsoir, borgne ! — de Batz, le « faucheux )> à qui avait été envoyé ce charmant billet : « Mon faucheux, mets des ailes à ta meilleure bête : j'ai dit à Montespan de crever la sienne. Pourquoi ? tu le sauras de moi à Nérac ; hâte, cours, viens, vole ; c'est l'ordre de ton maître et la prière de ton ami^ » — François de Montesquiou, seigneur de Sainte- Colombe, et Lavardin, frère de M. de Miossens, qu'il appelait, avant d'être roi, « les chefs de son ConseiP ».

' Nous ne l'appelions à la Cour que « le torrent de la faveur » , dit Brantôme. {Les vies des grands Capitaines, chap. XXXVII.)

- Recueil des lettres missives. Berger de Xivrey, t. II,

5 Id., t. I, p. 82.

Que d'autres noms encore ! Jean de Gontaud, baron de Salignac, sur lequel Tallemant des Réaux raconte une curieuse anecdote^ ; — Antoine de Buade ; — Antoine et Gaston de Roquelaure ; — le maréchal de Belle-Isle ; — Damian de Monluc, seigneur de Balagny, et cet autre MonluC;, Adrien^ comte de Cramail^ prince de Chabanais^, qui « fut quinze ans tout entiers à Paris^ en disant toujours qu'il s'en alloit'» ; — Tréville^ le capitaine de ces fameux mousquetaires parmi lesquels était d'Artagnan^; — Louis de Goth^, marquis de Rouillac; — le maréchal d'Albret et son frère^, le chevalier, qui tua en duel le mari de M^^e de Sévigné; ~ le duc d'Espernon, le premier « parmi cette belle et généreuse noblesse gasconne », d'après Florimond de Raymond ; — les Gassion, dont la faveur se maintint longtemps, si l'on en croit le témoignage suivant : a Vers la fin du règne de Louis XIV, l'un des Gassion eut l'agrément de lever un régiment de son nom ; il le forma presque en entier de Béarnois, et, comme leur serment favori est « au Diu bibant »

* Histor,, t. I, p. i5o.

- Id., t. I, p. 5o6. Il parut souvent à la Cour dans les ballets. Une lettre de Malherbe à Peiresc nous apprend qu'il faisait partie de celui qui fut donné pendant le carnaval de lôio. (Lettre du 6 fév. 1610.)

'" D'Artagnan s'appelait de son vrai nom Charles de Batz-Castelmore. Inutile de rappeler combien s'éloignent de l'histoire les romans qui ont rendu ces personnages si populaires.

(au Dieu vivant), on Tavait surnommé assez plaisamment le régiment des « au Diu bibant' ».

En dehors même de l'armée et de la Cour, quelques Gascons faisaient encore assez bonne figure : Jean Silhon^ et Fr.-Henry-Salomon Virelade étaient académiciens, non parmi les plus illustres, il faut bien le reconnaître, mais enfin, ils étaient de l'Académie. Dans les finances, Pierre Tallemant, avant de se fixer à Paris, avait été longtemps banquier à Bordeaux ; et Pierre Puget, seigneur de Montauron, celui-là même à qui Corneille dédia Cinna, était appelé (( Son Éminence gasconne ». Il y avait même des Gascons a libertins » . Fontrailles, dit l'éditeur de Tallemant des Réaux , « tirait ce nom d'un petit village à quatre lieues de Ta^bes^ Il reparut devant la Fronde, et Blot l'a signalé plusieurs fois dans ses Couplets comme un gourmet, un libertin, un mécréant accompli . Chapelle et Bachaumont le retrouvèrent en Gascogne dans leur fameux voyage de i655... ils lui donnent le titre de « sénéchal d'Armagnac ».

Nous savons, d'ailleurs, que les Gascons n'ont jamais passé — et alors, moins que jamais — pour être très modestes. Sans doute, on a singulièrement

* Société béarnaise au XVIII^ siècle. Pau 1876, p. 242.

* « Silhon le melancholique », dit Ménage dans la Requeste des Dictionnaires.

^ Histor.ft. II, p. 66; note de P. Paris, p. 108. Fontrailles est en effet un petit village du canton de Trie (Hautes-Pyrénées).

exagéré tous les défauts de cette race; de du Bartas et de Ronsard, par exemple^ de Montaigne et de Calvin^ de Monluc lui-même et de Malherbe^ à ne considérer que la modestie, les plus gascons ne sont pas ceux qu^on pense ; somme toute^ il était peu de barons de Faeneste parmi ces cadets de Gascogne qui peuplaient la Cour. Mais il faut avouer que^ doués d'un caractère naturellement expansif^ jovial^ tout en dehors^ ambitieux en même temps de parvenir aux plus grands honneurs, ils aimaient à (( paraître ))^ ils se produisaient trop volontiers et abusaient de cette facilité d'élocution qui est chez eux comme un fruit du terroir. Si nous rappelons ici ce travers de leur caractère^ c'est qu'il explique en partie comment le gascon put pénétrer si profondément la langue française. Supposons les Gascons de la Cour^ modestes^, taciturnes et réservés : notre langue française eût été probablement enrichie^ ou encombrée^ de quelques gasconismes; jamais un Malherbe n'eût songé à la dégasconner. Les Gascons étaient nombreux et ils aimaient à discourir : c'est pour cela que tant de mots et de tours gascons s'introduisaient peu à peu dans le langage^ menaçant de s'y établir victorieusement comme en pays conquis. Ces gasconismes surprenaient et choquaient tout d'abord ; un Parisien pouvait-il ne pas sourire^ lorsqu'il entendait Pierre Tallemant^ ou tout autre^ aborder quelqu'un avec ces mots : « Adieu, Monsieur, comment vous portez- vous ^ », ou Roquelaure

* Histor., t. VI, p. 3o2.

répondre à un compatriote qui l'interpelle : « Saintot^ este familiarité ne se font^ » , ou encore M^^e de Gavoye demander à son mari s'il n'a pas « qiiaiique dette*.»

Tallemant des Réaux est charmé de ces nouveautés de langage : « Elle (M'"^ de Gavoye) a un petit accent et quelques mots du pays qui donnent plus de grâce à ce qu'elle dit'\ » Mais les puristes et les grammairiens grondaient d'autant plus fort qu'ils étaient, nous l'avons dit, parfois forcés de s'incliner. Voici un aveu très significatif de Ménage, rappelé par Th. Gorneille: « ... Gette façon de parler est gasconne et non pas française ; mais comme il y a un grand nombre de Gascons à la Gour, elle est si usitée qu'il (Ménage) n'ose la condamner*. »

Il est vrai que, sous Henri IV, la Gour n'était pas ce qu'elle sera plus tard, au temps de Vaugelas, l'arbitre du beau langage; elle n'en a pas moins exercé de tout temps une réelle influence sur la langue. Malherbe préfère le langage « des crocheteurs du Port au Foin » à celui de la Gour ; H. Estienne, avant lui,

Avait raillé ces courtisans, Au pris desquels les paysans

' Op.c.,x. V, p. 353.

^ Op. c, t. V, p, 177.

'" Op. c, ibid.

* Th. Corneille, dans ses notes sur les Remarques de Vaugelas, X. I, p. 441. Nous avons cité plus haut (p. 200, note i) les paroles mêmes de Ménage.

Leur ramage en grand honneur mettent.

Lors que leur charrue ils muguettent^ Au pris desquels les crocheteurs Sont très eloquens orateurs :

Au pris desquels n'est harengere Qui n'ait une élégance entière * .

Mais ce sont des délicatS;, et leurs critiques répétées ne sont-elles pas la meilleure preuve que ce langage, par eux condamné^ se propageait de la Cour à la ville ? D'autres , moins exclusifs , Peletier du Mans^ par exemple-^ et Ramus, ne méconnaissent ni Pinfluence de la Cour, ni celle du peuple. « Le peuple, dit ce dernier, est souverain seigneur de sa langue et la tient comme un fief de franc alleu et n'en doit recognoissance à aulcun seigneur. Lescolle de ceste doctrine n'est point es auditoires des professeurs hébreux, grecs et latins en TUniversité de Paris : elle est au Louvre, au Palais, aux Halles^ en Grève, à la place Maubert'\ » Ramus a raison : il est impossible que le langage accepté à la Cour n'ait pas trouvé, sous n'importe quel roi, de nombreux imitateurs ; comment admettre que de puissants favoris, que de grands seigneurs ne soient pas environnés de flatteurs qui les imitent jusque dans le

1 Deux dialogues du nouveau lang. franc, italianizé. Remonstrance aux autres courtisans amateurs du François italianizé et autrement desguisé.

'-^ Dialogue de Vortogr., p. 23,

5 Ramus, en tête de sa Grammaire, ib'ji.

ridicule de leur accoutrement ou de leur langage * ? Cette Cour, d'ailleurs^ dont la langue paraissait « barbaresque » à H. Estienne, était loin d'être indifférente aux questions de grammaire ; on aimait à batailler sur telle ou telle forme, tel ou tel mot ; Pasquier reproche à Henri 111 d'être un professeur de grammaire :

Grammaticam exercet média rex noster in aula 2,

ce dont H. Estienne le félicite au contraire ^ Sous Henri IV, les discussions de ce genre continuèrent à être en honneur. Fallait-il dire une cuiller, ou une cuillère ? Grande contestation entre « ceux du pays d' a Diou sias et ceux du pays de Dieu vous conduise. » En vain, Henri IV lui-même s'employait à faire triompher l'une de ces formes : « Malherbe le

' H. Estienne le reconnaît lui-même dans un autre passage : « Or je vous laisse penser combien les grands trouvent incontinent d'imitateurs, les uns par ignorance, les autres pour leur complaire. Car tout ainsi que les flatteurs de Dionysius (fils de Dionysius) qu'on appeloit en grec DionysioyLola'/.es, faisoient semblant d'avoir la mesme imperfection que luy quant a la veue, voire luy faisoient comme compagnie en ceste imperfection : ainsi ces courtisans, pour faire semblant de trouver bon ce langage de monseigneur ou de madame, eux-mesmes en usent comme s'ils n'en sçavoyent point de meilleur. » (Deux dialogues du nouv. lang. fr. ital. ; ic Dialogue, p. J47.)

- Cf. L. Feugère. Essai sur Pasquier, Didot, 1848, p. 127, ^ H. Est. Précellence du lang. fr. Epistre au Roy, pp. 8 et 9.

renvoya aux crocheteurs du Port au Foin^ comme il avoit accoustumé ; et comme le Roy ne se sentoit pas condamné du jugement de M. de Malherbe, il lui dit ces mêmes mots : Sire, vous êtes le plus absolu roy qui aye jamais gouverné la France, et si vous ne sauriez faire dire deçà la Loire une cuillère, à moins que de faire défense, à peine de cent livres d'amende, de la nommer autrement'.» Malherbe était le grand oracle, toujours consulté, quand on voulait terminer une discussion grammaticale, et il lui arrivait souvent de répondre avec toute la brusquerie d'un entêté pédant.

M. de Bellegarde lui demande un jour s'il faut dire despendu ou despensé ; « il répondit sur-le-champ que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent en la bouche, étaient plus propres pour les Gascons ^ »

Un autre jour, à M. de Termes qui le reprenait sur l'emploi du mot prospère, Racan répondit par ce vers de Malherbe :

Oh ! que la fortune prospère

« Eh bien, mordieu, s'écria Malherbe qui était pré-

' Cf. Vie de Malherbe, par Racan. Tallemant des Réaux cite la même réponse avec quelque variante : « Il (Malherbe) luy dit à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur Romain : Quelque absolu que vous soyez, vous ne sçauriez, Sire, ny abolir ny establir un mot, si l'usage ne l'authorise. »

- Cf. Vie de Malherbe, par Racan.

DE l'influence GASCONNE. 21 3

sent^ si je fais un pet, en voulez-vous faire un autre * ? » Nous n'avons pas à juger de Tatticisme de cette réponse qui nous paraît, sans doute, à nous plus grossière qu'elle ne parut à Racan et à M. de Termes ; une chose nous frappe surtout dans ce récit : c'est de voir un Gascon s'ériger en puriste et en critique.

Ces courtisans n'étaient pas seuls à introduire dans la langue française les expressions du parler gascon; était-il possible aux auteurs gascons d'oublier leur dialecte, ce dialecte alors bien plus vivant qu'aujourd'hui, de l'oublier assez pour qu'aucun gasconisme ne se glissât dans leurs écrits ? Au xvi^ siècle, un auteur avait beau se surveiller ; il était bien difficile que sa prose ou ses vers ne trahissent de quelque façon la province natale. Aussi, plus une province était riche en écrivains, plus il y avait de chances qu'une tournure ou qu'un mot de cette province passât dans la langue française. Or, nous avons vu combien furent nombreux les écrivains gascons à cette époque.

En résumé, les écrivains gascons et les seigneurs gascons forment deux groupes également brillants qui, pour les Français du Nord, représentent les Français du Midi; à cette époque, aux yeux de tous, le Midi, c'est la Gascogne ! Et voilà pourquoi nous pouvons expliquer par l'influence gasconne les tournures méridionales qui se trouvent dans la langue du xvi*^ et du xvn^ siècle.

• Jbid. Voir aussi Tallemant des Réaux, I, p. 294.

§2. — Expressions communes au gascon et à Vitalien ou à Vespagnol.

Notre langue empruntait en même temps de nombreux termes^ soit à Tespagnol, soit à Titalien ; l'invasion des termes italiens fut même assez puissante pour alarmer le patriotisme de H. Estienne, qui ne put contenir sa verve indignée.

Nous estimons que les Gascons furent pour beaucoup dans l'adoption de ces mots étrangers.

Pour bien montrer ce côté de Tinfluence gasconne, il convient d'abord de rappeler le nombre considérable de Gascons qui servaient dans les armées d'Italie. « Sire^, dit fièrement Biaise de Monluc à François I^'^, Nous sommes de cinq à six mil Gascons comptés, car vous sçavés que jamais les compaignies ne sont du tout complectes^ ni aussi ne se pourroinct-ilz pas tous trouver à la bataille : mais j'estime que nous serons de quatre mil et cinq ou six cens hommes comptés, et de cella^ je vous en respons sur mon honneur. Tous^ les cappitaines et soldatz, vous baillerons noz noms et les lieux de là où nous sommes, et obligerons noz testes que tous combatrons le jour de la bataille, s'il vous plaist de l'accorder et nous donner conged de combattre ' . »

Le Midi, c'est la Gascogne, avons-nous dit ; on

* Commentaires, t. I, p. 246.

serait presque tenté de s'écrier, après ces paroles de Monluc : Parmée d'Italie, c'est encore la Gascogne ; car enfin les « cinq à six mil Gascons comptés » que Monluc présente, pour ainsi dire, au Roi comme un sûr garant de la victoire future, ne formaient-ils pas un corps très important dans cette valeureuse armée ?

Mais nous pouvons, en outre, apporter à notre thèse des raisons d'ordre philologique.

Ces mots italiens (ou espagnols) devaient paraître plus ou moins barbares, ils devaient sonner étrangement aux oreilles des « Français », des hommes du Centre et du Nord ; ils étaient au contraire très familiers aux Gascons. Les mots que nous avons empruntés à l'italien et à l'espagnol se retrouvent pour la plupart dans le parler gascon, parfois avec de très légères modifications, souvent dans leur intégrité complète.

Loin de choquer le soldat gascon, ils étaient pour lui comme de vieilles connaissances, évoquant sans doute dans son esprit l'image du pays natal et les mille souvenirs de la jeunesse. Ces mots, que de fois ne les avait-il pas employés dans son village, quand il fauchait ses prés ou moissonnait les épis maigres de ses champs ! Et maintenant qu'il les retrouvait au loin, comment n'aurait-il pas aimé à s'en servir, de préférence aux vocables français, qui, pour lui, étaient presque les termes étrangers.

Des formes comme « cape, cadène, cagne, cargue, carrière, carriole, cavalerie, esquiver, capon, etc. »,

2lb CARACTERES GENERAUX

ne venaient-elles pas tout naturellement à ses lèvres, avant les formes françaises qui leur correspondent ?

Parmi les mots italiens et espagnols qui ont été introduits dans la langue française, ceux qui sont terminés en -ade forment une catégorie importante. Presque tous ces mots étaient connus des Gascons ; dans leur dialecte, en effet, non seulement la terminaison latine -atam donne ada, ade, mais ce suffixe -ade est un suffixe vivant qui, de nos jours encore, sert à former des mots nouveaux. L'espagnol « bonetada)) (bonnetade) était- il donc fait pour les surprendre, quand ils disaient régulièrement a berretade? » ou (c bandolero, circundar, parada », quand ils employaient « bandoulè, bandoulèro, circonda, parada ? »

Est-ce que les mots gascons « bolada, escapada, estropiât, estrette, capa, casa, accasa, bira, camp » ne leur faisaient pas tout de suite comprendre et aimer les mots étrangers « volata, scappata, stroppiato, stretta, cappa, casa, accasar, virare, campo ? »

Il est donc légitime dVffirmer que, plus que tous les autres Français, les Gascons ont dû se servir des termes italiens et espagnols : ils en ont été les protecteurs et comme les tuteurs. Cette conclusion se trouve confirmée par le témoignage de La Noue, le fils de ce vaillant capitaine Bras-de-Fer, qui vécut si longtemps parmi les Italiens et les Gascons. Voici ce qu'il dit à propos du mot « cargue ». «Pour remplir mieux la bouche, plusieurs disent aujourd'hui : Donner une cargue au lieu d'une charge.

D'un côté les Italiens le rendent familier, de Vautre les Gascons nous le font aussi recevoir, qui, pour pratiquer continuellement cest exercice, en ont aussi le nom (qui est de leur creuj si souvejit à la bouche, qu'il est quasi naturalisé maintenant parmy nous\ »

§ 3. — Expressions communes au gascon et à r ancien français.

L'influence gasconne a ramené dans la langue française^ ou maintenu — quand leur fortune commençait à décliner — un grand nombre de tours et d'expressions appartenant à l'ancien français : c'est là un troisième caractère qu'il convient de signaler.

On sait que dans toutes les langues il s'opère des changements continuels; elles se modifient et se renouvellent « entre nos doigts » comme dit Montaigne, obéissant tour à tour à deux forces opposées : l'une révolutionnaire, qui détruit, qui renverse, mais qui en même temps apporte des éléments nouveaux ; l'autre conservatrice, fidèle aux vieilles formes, qui combat et repousse tous les néologismes. Les Gascons furent, d'une manière générale, mais à leur insu, les auxiliaires de la force conservatrice. Il serait possible de retrouver dans l'ancien français la plus grande partie des expressions signalées comme gasconismes^

* Le Grand Dict. des rimes, p. 54.

^ Le gascon offre avec le vieux français les plus grandes

2l8 CARACTÈRES GÉNÉRAUX

E. Pasquier reproche à Montaigne d'avoir fait c( rencontre )> du masculin; mais^ dit M. Voizard, nos vieux auteurs donnaient à ce mot le genre masculin ; ce n'est donc pas un gasconisme, et Pasquier a tort'. Nous pensons^ au contraire, que Pasquier a mille fois raison de voir dans cet emploi du masculin, sinon un gasconisme, du moins une trace dePinfluence du gascon. Quand Montaigne écrivait « un rencontre »/ se doutait-il seulement que Froissart avait ainsi parlé, bien longtemps avant lui? Non, on disait généralement en français, au xvi^ siècle, « une rencontre » ;

ressemblances ; en gascon, comme dans le vieux français, la consonne médiane persiste ; on a dit autrefois en français, comme on dit encore aujourd'hui en gascon, « védut, madur, vida, etc. ». Beaucoup de mots qui appartenaient à l'ancienne langue sont toujours en usage dans le parler gascon : « ades, affouler, araser, colomb, gazaille, etc. » C'est au point de vue de la syntaxe que les différences seraient le plus sensibles; et, là encore, nous pourrions noter de très curieux rapports.

(y Mort m'a mes homes », lit-on dans la Chanson de Roland (xcivK Littré, qui cite cet exemple (au mot mourir), ajoute celui-ci : « Et oïrent que cil qui morut dist : il m'a mort. » De même en gascon : « Yo l'ey morte », je l'ai tuée (Dict. de Lespy). Il serait facile de multiplier ces rapprochements

* a Pour rencontre, le masculin n'est pas un genre particulier au gascon, et ce nom est du masculin dans l'ancienne langue, par exemple dans Froissart. Aussi Pasquier se serait, je crois, exprimé plus justement en blâmant son ami d'aimer les formes archaïques. » Thèse sur la langue de Montaigne. Introd., p. 7.

et si lui, Montaigne, s'écarte de Pusage français, c'est qu'il suit l'usage gascon.

Que le vieux français fût complètement oublié, et que, par conséquent, il soit faux de voir dans les gasconismes de Montaigne de prétendus archaïsmes, nous n'en voulons pour preuve que le jugement même de Pasquier. Pasquier était un lettré, plus qu'un lettré, un érudit, un curieux de l'antiquité ; aurait-il accusé Montaigne de gasconismes s'il s'était seulement douté que ces façons de parler se retrouvaient dans notre vieille langue? Ne se serait-il pas demandé, tout au moins, pourquoi Montaigne revenait parfois au français du xiii^ et du xiv^ siècle ?

Et ceux qui défendirent Montaigne contre les critiques de Pasquier, n'auraient-ils pas eu beau jeu à montrer dans l'auteur des Essais, au lieu du Gascon qu'on prétendait y trouver, un studieux admirateur du vieux français? Cependant Sorel, pour excuser Montaigne, se borne à plaider les circonstances atténuantes : « On lui reproche, dit-il, son langage qu'on tient n'être pas si pur qu'estoit déjà celuy de la Cour de France, mais si on y trouve de quoy censurer à cause de quelques façons de parler gasconnes, elles sont pourtant en petit nombre. Il est vray qu'il fait un mauvais emploi du mot de jouir, lors qu'il dit : « la santé que je joiiy, et l'amitié que j'ay joûye », comme aussi il fait masculins ou féminins plusieurs noms contre la coutume et contre la nature. Ce reproche n'est pas de grande considération et mesmes il faut remarquer qu'on l'a repris de quelques

mots qui depuis ont passé en usage, ce qui est peut-être arrivé par le crédit quil leur a donné*.»

Sorel ignorait, lui aussi, que dans le vieux français il n'est pas rare de trouver des exemples où Jouir est employé comme verbe transitif ; et Deimier l'ignorait également, lui qui écrivait en 1 6 1 o : « Quelquesuns ont voulu introduire une façon nouvelle de parler ainsi : Jouyr ceste maison, jouyr ses désirs, jouyr ses délices ^ »

On a étudié en détail )es archaïsmes de Montaigne ^ ; la vérité est qu'il n'y a guère d'archaïsmes dans sa langue; ces prétendus archaïsmes ne sont autre chose que des souvenirs du gascon*.

* Bibl., p. 86. S'il fallait d'autres témoignages, H. Estienne nous fournirait une nouvelle preuve de cette ignorance de l'ancien vocabulaire français. Il regarde negun comme un terme dialectal [PréceU du lang.fr., p. 260), et cependant negun se trouve dans de très anciens textes français. (Voir Dict. de Godefroy.)

- Académie de l'art poétique, p. 487.

^ Glauning (Fréd.). Archives de Herrig, 1872 (Archaismes syntactiques de Montaigne).

* De même, il arrivait parfois que les « italianisants » remettaient en honneur — à leur insu — des termes du vieux français. « Et à ce propos du vieil langage François, quand nous disons Martel in teste, je me suis souvenu que nos ancestres disoyent Martel pour Marteau (ainsi que Chastel pour Chasteau, Agnel pour Agneau) et toutesfois, quand ces messieurs les courtisans disent Martel in teste, ils ne prennent pas ce Martel du vieil langage, mais le syncopent de l'Italien Martello. — Phil. — Il n'y a rien plus certain. Car mesmes la plus grand' part ni ne sçait ni ne

En dehors des locutions et des termes complètennent oubliés^ il en était d'autres qui^ sans être tout à fait hors d'usage, n'avaient plus grande faveur. La lutte est vive, au xyi^ siècle, entre certaines formes récentes du langage et les vieilles formes. Faut-il dire, en suivant la mode nouvelle, une dot, un chiffre, une dette, un exemple, une affaire, un mensonge, ou garder les vieux genres : U7i dot, une chiffre, un dette, une exemple, un affaire, une mensonge ? Les Gascons conservent fidèlement la tradition de l'ancienne langue, sans le savoir, nous le répétons, et sans le vouloir, uniquement parce que le langage gascon se trouve d'accord avec ces traditions.

C'est pour cela aussi qu'ils continuent à employer une foule de verbes pronominaux, déjà bien démodés : se commencer, se changer, se craindre, et qu'on trouve chez leurs écrivains une foule de vieux termes inconnus aux autres écrivains de ce temps.

IV. — Ainsi l'influence gasconne présente un triple caractère :

1 0 Elle introduit dans la langue un certain nombre d'expressions ou de tournures, les unes franchement gasconnes, les autres gasconnes et méridionales ;

2*î Elle aide puissamment à la fortune de la plupart des mots empruntés à l'italien ou à l'espagnol ;

veut sçavolr comment nos ancestres ont parlé. » H. Est. Dialog. du nouv. lang.fr. ital., p. 84.

Page 1