CHAPITRE II
Le dialecte gascon a exercé, au xvi® siècle, une réelle influence sur la prononciation française* et, par suite, sur la langue elle-même. Il est superflu, j'imagine, de montrer combien une étude sur la langue française serait incomplète, si Ton négligeait toute rhistoire de la prononciation. Non seulement la prononciation nous explique Torigine d'un certain nombre de termes, annïchiler-, par exemple, aujourd'hui
* Nous appelons prononciation française la prononciation des dialectes de l'Ile-de-France, et en particulier la prononciation usitée à Paris dans la bourgeoisie et le peuple.
- C est la prononciation nichil (pour nihil) qui a donné naissance au verbe annichiler. Ce verbe subsista quelque temps encore après que « nihil o eut remplacé « nichil f ; un curieux passage du Dialogue de Vortografe nous l'apprend : « De même que pour ce que du tans barbare on prononçoit « michi, nichil », au lieu de « mihi, nihil » ; là où iz falhoèt si doublemant que sans la poûreté du tans qui les sauvoèt, je ne croi point qu'iz n'en usset été punis en ce monde ici ou an l'autre : nous en avons le mot Françoes anichiler. Au lieu duquel si nous voulions meintenant dire anihiler. Dieu sèt comment on crioret après nous (Peletier, iSyS, p. i5o). Nicot ne connaît que annichiler.
disparu; chaise\ etc ; mais encore elle crée^ pour ainsi dire^ la physionomie même de la langue. C'est en les entendant prononcer que nous apprenons, dans la première enfance, les mots de la langue maternelle ; ils se fixent dans notre mémoire sous une forme que difficilement nous désapprendrons plus tard. Sur les lèvres d'un homme du Midi et sur les lèvres d'un homme du Nord, les mêmes mots n'ont pas les mêmes sons, la même harmonie, la même délicatesse, ni en définitive le même caractère.
Bien plus, ces différences de prononciation se reflètent dans l'orthographe. Entre l'orthographe et la prononciation s'établit un double courant d'action et de réaction. Que l'orthographe influe sur la prononciation, cela est évident : des lettres autrefois muettes sont aujourd'hui prononcées, uniquement parce qu'elles sont représentées par l'écriture^; la remarque s'applique surtout à ces consonnes finales, généralement muettes jusqu'à nos jours, que la prononciation moderne fait sonner de plus en plus'.
* Chaise, on le sait, n'est que le mot « chaire » prononcé différemment.
^ Si nous prononçons aujourd'hui adjoindre, advenir, absoudre, cela tient à ce que, au xv*' siècle, on a fait reparaître dans l'orthographe les lettres latines, absentes des vieilles formes « ajoindre, avenir ».
^ « Tant qu'une langue n'est généralement enseignée que par la tradition orale, la prononciation s'altère peu : les enfants répètent les sons qu'ils ont entendu émettre par
Mais, à son tour, la prononciation agit sur l'orthographe ; muettes dans le langage, bien des lettres disparaissent de récriture ; charactère est devenu caractère, rhythme est devenu rythme ; on finira par écrire pois (pour poids j, abatre, abatage, etc.
La prononciation gasconne, disons-nous, modifia profondément la prononciation française ' ; les gasconismes de prononciation, comme on peut appeler les modifications de ce genre, furent très nombreux, plus nombreux que les gasconismes qui altéraient le vocabulaire et la syntaxe. Gela est facile à comprendre. Les expressions et les tournures que les Gascons ont apportées, ou dont ils ont favorisé l'introduction dans le français, ne pouvaient être que peu nombreuses, si on les compare à la masse des termes communs au gascon et au français ; venus des mêmes sources latines, le vocabulaire gascon et le vocabulaire français sont sensiblement les mêmes. Mais les gasconismes de prononciation atteignent précisément cette large masse, ce fonds uniforme des
leurs parents et leurs compatriotes, et se garderaient bien d'y rien changer, de peur du ridicule. — Mais quand on a vu les mots écrits avec leur orthographe de convention, la tentation de redresser la prononciation suivant l'orthographe est si forte chez ceux qui se piquent d'être lettrés, qu'ils ne manquent guère d'altérer le langage pour le corriger. » Crouslé. Gram., cours supérieur, pp. xv et suiv.)
' « Mon langage François est altéré et en la prononciation et ailleurs par la barbarie de mon creu. y Montaigne, 1. II, chap. XVII.
deux langues ; Français et Gascons emploient à peu près les mêmes termes^ mais les prononcent autrement :
étroit j estrét.
roi, rey.
libre, libe.
fourche, hourca, etc.
Cette diversité dans la prononciation tient, comme on le voit par ces exemples, aux différences que présente la phonétique dans Tun et dans l'autre langage ; en sorte que nous pourrions presque déterminer à Tavance, par Tétude comparée des deux phonétiques, quels ont du être les gasconismes de prononciation. Heureusement, nous ne sommes pas réduit à de pures inductions ; ces suppositions que nous suggère Tétude de la phonétique, nous les trouvons confirmées par des textes formels. On s'occupait beaucoup, à Tépoque dont nous parlons, de questions de grammaire et de langue ; la prononciation ou, comme on disait souvent, la a prolation », tient une grande place dans les Traités des critiques et des grammairiens, Sylvius, Tory, Dolet, Meigret, Peletier, des Autels, Joubert, Th. de Bèze, dans les Dictionnaires de rimes de Tabourot et de Lanoue, dans les Observations de Malherbe, dans les Remarques de Vaugelas, de Ménage, etc , etc. Les témoignages de tous ces auteurs ont été recueillis avec soin, classés et appréciés dans le savant ouvrage de M. Thurot : Histoire de la Prononciation fî^ançaise .
A ces témoignages s'ajoutent les renseignements
que nous fournissent Tétude des rimes, l'orthographe des écrivains gascons', et enfin la lecture des Mémoires du temps ; il n'est pas rare en effet de rencontrer dans ces Mémoires quelque anecdote curieuse qui nous apprend comment les Gascons prononçaient tel ou tel mot.
Nous savons donc en quoi consistaient les gasconismes de prononciation ; mais avant de les énumérer, une question — une sorte de question préjudicielle — se pose : Ces gasconismes ont-ils pu avoir une action quelconque sur la prononciation française ? Non, aurait sans doute répondu M. Thurot, puisque, pour ce philologue éminent, « ni voisins, ni étrangers, ni individus » ne sauraient modifier la prononciation. Les modifications qui se produisent, nous les constatons, nous les expliquons, mais il nous est impossible d'en découvrir les causes premières. Telle est la théorie de M. Thurot : « Il ne semble guère probable, dit-il, que des habitudes contractées dès le berceau et fortifiées par la vie de tous les jours puissent être modifiées par l'influence de voisins, d'étrangers ou d'individus. Il est difficile d'admettre qu'on ait prononcé à Paris è au lieu de oè à l'imparfait et au conditionnel sous l'influence des Normands, dans les noms de peuple sous l'influence des Italiens, que l'autorité de Vaugelas ait fait prévaloir allé sur aller. Les changements dans la pro-
* Aucun ouvrage n'est, à ce point de vue, plus intéressant à étudier que les Aventures du baron de Fœneste.
nonciation de la langue vulgaire ont commencé à se produire dans la petite bourgeoisie et dans la classe populaire, qui sont précisément la partie de la société la plus indépendante d'influences étrangères ou littéraires\ Les lois de la phonétique expliquent bien comment ces changements étaient possibles ; elles nous laissent ignorer pourquoi ils se sont produits. Nous voyons bien que oê par un e ouvert et long a passé naturellement au son le plus voisin oâ; mais nous n'en comprenons pas davantage pourquoi une prononciation usitée pendant des siècles est tombée à un certain moment en désuétude, tandis qu'une prononciation bornée pendant longtemps à un petit nombre de mots a gagné peu à peu en quelques années, et en moins de cent ans a envahi tout le vocabulaire. Les causes qui déterminent la production de ces changements et-, en général, les manifestations de la vie collective des sociétés nous sont plus cachées que leurs lois^ »
Nous ne partageons pas cette opinion. Il est certain qu'il est très difficile de changer a ces habitudes contractées dès le berceau et fortifiées par la vie de tous les jours » . Pour rejeter cet accent du terroir, cette prononciation acquise dès l'enfance, il faut pendant de longues années une attention et un soin
' Ceci n'est pas tout à fait exact : beaucoup de changements, au XVI'' siècle, se produisirent d'abord à la Cour et non dans la petite bourgeoisie ou dans la classe populaire.
- Hîst. de la Prononc . , t. II, pp 753 et suiv.
continuels ; qu'on se rappelle Théophraste^ dont une marchande d'herbes reconnaissait l'accent étranger, bien qu'il séjournât à Athènes depuis plus de vingt ans. Mais^ il n'en est pas moins vrai — et ceci contredit la théorie de M. Thurot — qu'en étudiant la prononciation des personnes qui nous semblent parler correctement, nous parvenons à modifier notre prononciation, à la corriger et à dépouiller tout accent particulier. De même, à vivre longtemps au milieu des Gascons et des Normands, un Parisien prendra insensiblement peu ou prou de l'accent gascon et normand, a L'air de cour est contagieux, disait La Bruyère, il se prend à Versailles, comme l'accent novjnand à Rouen ou à Falaise. » {Les Caractères, chap. vni.) Il s'agit ici de l'influence exercée par un groupe sur des individus isolés. Le contraire se produit également. Qu'un roi, qu'un ministre puissant mettent à la mode telle ou telle prononciation, les courtisans si attentifs à leur plaire l'adopteront bien vite.
Et cette influence, combien sera-t-elle plus forte si au lieu d'un roi ou d'un ministre, nous supposons un groupe de personnages, prononçant toute une catégorie de mots d'une même prononciation nouvelle ! C'est ce qui est arrivé pour les seigneurs italiens venus au Louvre à la suite de Catherine de Médicis, et pour les seigneurs gascons, compagnons d'Henri IV. Voilà pourquoi il nous paraît difficile de nier l'influence italienne ou l'influence gasconne sur la prononciation française.
2 3o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
Allons plus loin. A supposer que la cause première des changements dans la prononciation nous échappe, on doit du moins admettre que, pendant cette période de transition où la prononciation ancienne et la prononciation nouvelle luttent entre elles, le caprice, la mode, une influence étrangère facile à déterminer interviennent, protègent, encouragent en quelque sorte Tune ou Tautre de ces deux prononciations. En voici un exemple pris dans le livre même de M. Thurot : « La diphtongue ei provenant de è long tonique, à''ï tonique bref, et dV ou / plus gutturale, a été remplacée d'une façon générale par la diphtongue oi\ "» Or, nous savons que dans beaucoup de mots, au xvi^ siècle, cette diphtongue a été remplacée à son tour par e. Au xvi^ siècle, ajoute-t-il, la lutte existait encore entre Tancienne prononciation oi et la prononciation e. Pour quelques mots, c'est la prononciation e qui Ta emporté. Eh bien, est-il si difficile de surprendre et de noter les causes qui ont, nous ne dirons pas provoqué, mais propagé et fait triompher cette petite révolution phonétique ?
La cause principale, nous la trouvons dans ce que nous pouvons appeler « le souci du moindre effort » . M. A. Darmesteter, qui étudiait ce changement dans les imparfaits des verbes, l'a bien vu : « Ce phénomène peut s'expliquer sans aucune influence étrangère par le besoin d'une prononciation plus facile,
' Hist. de la Prononc, t. I, p. 374.
besoin auquel est dû plus d'un changement dans la phonétique de la conjugaison*. »
E était plus facile à prononcer que oi ; cela suffisait pour que cette prononciation nouvelle se répandît rapidement. M. A. Darmestetcr aurait pu citer quelques textes de grammairiens du xvi^ siècle, qui prouvent combien cette opinion est juste : « Et je scay bien, dit H. Estienne, qu'entre vous courtisans trouvez ces mots de trop meilleure grâce, pource
' Romania, II, p. 144. Remarquons en passant que M. Darmesteter ne nie pas à pnorz, comme le fait M. Thurot, et ne repousse pas d une manière absolue l'idée d une influence quelconque, capable d'expliquer les changements de la prononciation ; il conclut ainsi son article : « En résumé, il n'y a dans la formation de l'imparfait ni assimilation de la première conjugaison à la deuxième, ni action du patois normand sur la prononciation générale. Quant à la mode italienne, elle a pu exercer une influence sur la prononciation de certains mots. » De son côté, M. Crouslé, à propos de l'évolution que subit la prononciation moderne, s'exprime ainsi : « Elle (cette évolution) prouve d'ailleurs l'influence qu'ont acquise les langues étrangères, au moins celles du Nord et de l'Est, moins paresseuses que la nôtre à l'articulation des consonnes. Nos organes, stimulés par l'eff^ort qu'elles exigent dans la prononciation, deviennent apparemment plus énergiques Mais un fait plus certain est l'intervention des Français du Midi dans nos habitudes de parler. Us ont toujours conservé du latin ces consonnes finales qui suivent la voyelle accentuée, tandis que le français du Nord, le véritable français, les assourdissait. (Gram. fr., cours supérieur, p. xvl)
quils sont plus mignards et qu'il ne faut pas que les dames ouvrent tant la bouche ^ » .
G. des Autels s'était déjà moqué de cette dame qui (( voulant bien contrefaire la courtisanne à Tentrée de cest yver dira qu'il fait fret. Serrant tant les lèvres que Ton sentira bien au petit bruit ou (si je pouvois ainsi parler) strepit de la voix qu'elle sort par force et contrainte^ comme le vent passant par quelque petite fendasse^. y> Petite fendasse^ a dit G. des Autels ; petit bec^ dira Palliot : « Je ne puis omettre que je ne me plaigne pourquoi ceste diphtongue (oi) semble si odieuse à noz courtisans^ qu'ils en veulent faire la petite bouche et penseroient que leur petit bec seroit grevé s'ils l'avoient prononcée librement, ouvertement, naturellement ^ »
Ainsi, c'est bien le désir de rendre la prononciation plus douce, plus molle, qui a amené peut-être et qui, à coup sûr, a fait accepter pour un certain nombre de mots le changement de oi en e.
Mais, onl'auraremarquéjG. des Autels, H. Estienne et Palliot déclarent tous les trois que cette nouveauté a pris naissance parmi les courtisans. L'exemple des seigneurs et des courtisans dut bien vite trouver de nombreux imitateurs; donc, à cette cause « le souci du moindre effort » signalée en premier lieu s'en ajoute
' Deux Dialogues du nouveau lang. franc, ital., p. 556. - Réplique de Guillaume des Autels aux furieuses défenses de Louis Meigret, p. 20.
"' Le vray orthographe françois, 3 v».
une autre : la puissance de la mode. Il en est une troisième : Tanalogie de cette prononciation avec la prononciation italienne et normande. N'est-il pas permis, en effet, de supposer qu'ayant le choix entre la prononciation oi et la prononciation e, les Italiens, les Gascons et les Normands choisissaient toujours cette dernière, qui était celle de leur langue maternelle, celle qui leur était le plus familière ?
Désir d'une prononciation moins rude, puissance de la mode, analogie avec l'italien, le gascon et le normand, ces trois causes aidèrent certainement à la propagation de la prononciation nouvelle : il est donc légitime d'étudier, même dans le domaine de la prononciation, les influences dialectales et étrangères.