VOYELLES
§ L — Quantité et qualité des voyelles.
La distinction des voyelles longues, ouvertes ou fermées, était, et est encore de nos jours, l'écueil le plus dangereux pour les Gascons qui recherchent une prononciation correcte. La remarque en avait été faite au xvii^ siècle : « Les Picards et les Gascons prononcent brèves la plupart des syllabes qu'on doit faire longues ; par exemple, ils disent un patte, de la
patte^ battir^ pour un pasté^ de la paste, bastir. Ils prononcent une cotte pour une coste. Ils prononcent hoste et hotte de la même manière \ « Les rimes des poètes gascons^ de du Bartas principalement, nous fournissent d^innombrables exemples de ce vice de prononciation. M. Pellissier, dans son Étude sur du Bartas, en a donné une liste qui pourrait être bien allongée. « Parmi ces rimes, dit-il, la plupart sans doute se retrouvent chez les poètes classiques du xvii« siècle ; Racine fait rimer infâme et femme, taches et lasches, Antigone et trône, etc. Mais, en général, il faut y voir des gasconismes^ » Nos Gascons continuent à confondre hôte et hotte; côte et cotte, pâte et patte, etc.
§ 2. — Voyelle A'^.
Permutation de /'a et de /'e.
Au xvi^ siècle, cette permutation était si fréquente que Ronsard se croyait permis de choisir Tune ou
' Andry. Réjlexions sur l'usage présent, p. 452.
5 Nous entendons Va des mots français. Dans l'étude de la phonétique gasconne, nous avons pris pour point de départ les voyelles et les consonnes latines; mais, dans ce chapitre, où il ne s'agit que de comparer la prononciation gasconne à la prononciation française, c'est le mot français qui doit être le point de départ de la comparaison.
l'autre de ces voyelles (a, e), selon les besoins de la rime. « .... Tu ne trouveras fascheux si j'ay quelquefois changé la lettre E en A et A en E... pour faire une rime plus sonoreuse ou parfaite \ » Nous ne parlerons ici que de l'hésitation qui s'est produite entre la forme -èrent et la forme -arent, à la 3^ pers. plur. du passé défini.
Suchier s'exprime ainsi : « Des formes comme amarent (introduites dans Rabelais par Dolet) sont des formes provençales dues à l'analogie^.» Ces formes ne sont pas exclusivement provençales; certains dialectes de l'Est (bourguignon, wallon) les connaissent aussi bien que les dialectes du Midi. Si nous rappelons ici ce parfait en -arent, c'est qu'on le considéra, dans le premier quart du xvii^ siècle, comme un gasconisme; sans doute parce que les Gascons restèrent fidèles à cette forme, alors qu'elle était généralement condamnée. (Cf. Mémoires de Jean d'Antras, les procès-verbaux de cette époque publiés dans la Revue de Gascogne, passim, et Montaigne lui-même : P excès où tombarent d'autres. Essais, liv. II, chap. xvi, édit. i588). «Gardezvous, dit Maupas, de dire « aimarent, parlarent, criarent, à la mode de Gascongne\ »
' T. II, p 17. Odes. Advertissement au lecteur.
- Le Français et le Provençal, p. 221.
^ Gram. et syntaxe fr.inç., p. 2o5. — Nous ne nions pas que ces formes en -arent ne soient analogiques, mais d'un côté, il n'est pas prouvé que le français les ait empruntées
§ 3. — Voyelle E.
Les Gascons et les Français prononçaient cette voyelle d'une manière bien différente ; c'est peut-être dans le son de cette voyelle que les deux prononciations sont le plus dissemblables. « Les Gascons.... ont le malheur de confondre presque toujours Tè ouvert avec Té fermé^ ))^ et réciproquement ils confondent Vé fermé avec Tè ouvert ; ils confondent en outre Ve féminin avec Vé fermé.
a) E ouvert confondu avec E fermé,
« LV s'est toujours prononcé ouvert dans le suffixe -es (de -essus), succès, procès^ près, après^ auprès; dans le pluriel des noms en et, et, où il était déjà ouvert au singulier^ et encore plus ouvert au pluriel'. » Or, les Gascons faisaient entendre dans ces mots un é fermé. Andry leur reproche, ainsi qu'aux Picards, de dire succès avec un é fermé.
Dans Monluc, procès est écrit le plus souvent procès : a Si aujourd'huy vous ne gaignés le procès à force de combattre » (t. III, p. 46) ; — « il falloit
au provençal, et d'un autre côté, leur persistance, au xviie siècle, malgré le discrédit dont elles étaient frappées, doit s'expliquer surtout par Tinfluence gasconne.
^ Dumas. La Bibliothèque des enfants, t. III, p. 149.
- Thurot. Hist. de la Prononc, t. I, p. 52.
à ce coup en vuider le procès commencé il y a plus de cinquante ans (ibid) )) et passim : « on copperoict les longues pièces de boys (t. I^ p. 228) ; « quand je regarde à céte ardeur indomptable... céte généreuse obstination. )> (Montaigne, liv. III, ch. vi).
De même, Ve tonique devant une s devenue muette se prononçait ouverte, en français ; mais, d'après un grammairien delà fin du xvii^ siècle, (des Francs Gascons prononcent ancêtres pour ancêtres, hêtre pour hêtre, tempête pour tempête, grêle pour grêlée »
b) E fermé confondu avec E ouvert.
Théodore de Bèze nous fournit des renseignements précis sur cette confusion : « Sunt vero très isti hujus literse e soni accurate dignoscendi, ne cum Aquitanis vel activa verba infinitivi modi ut « aimer, disner, parler y> vel pluralis numeri, ut hontes, seu participia passiva, ut lasses » (il manque le verbe) « quae omnia per e clausum, non autem apertum efferenda sunt, unde isti duri et Francicis purgatis auribus intolerabiles rythmi a doctissimis etiam poetis Aquitanis usurpati, quibus inter se conferunt Jupiter et disputer, hiver et arriver, parler et par Vair, lasses et acces^. » Ainsi, d'après Théodore de Bèze, il y a deux catégories de mots que les Gascons prononcent à tort avec un e ouvert : 1 0 les infinitifs
* Anonyme de 1696. Dissertation sur la prononciation de la lang.fr. La Haye, p. 84.
- De frajicicœ linguœ recta pronuntiatione. i584, p. 64.
en er ; 2<* les noms pluriels et les participes passés en -es^ .
Les rimes des poètes gascons nous montrent en effet que les infinitifs en er sont prononcés avec un e ouvert ; cette prononciation devint générale, à la fin du xvie siècle ; aussi ces sortes de rimes ne sontelles pas rares, même chez les poètes qui n'ont rien de gascon. On les appelait « rimes gasconnes », mais aussi « rimes normandes S) ; Lanoue les autorise.
c) E féminin confondu avec e fermé ou e ouvert'^.
Les Gascons et, d'une manière générale, les Méridionaux remplaçaient par e fermé Ve féminin non final atone. Voici le témoignage de Tabourot : « Ve demeure féminin en ces dissillabes cela, vêla, delà, tenir, secret, et ainsi les prononce mollement le vray
• A ces mots on peut ajouter l'adjectif léger dont la prononciation a été longtemps incertaine ; les Gascons le prononçaient par e ouvert. La conjonction et prenait également chez eux le son à'e ouvert. «; Ve dans et se prononce fermé et non point ouvert, comme font les Gascons » (BouUiette. Traité des sons de la langue françoise , 2«'édit., 1788. p. (S 10.)
- « On appelle ces rimes vicieuses rimes normandes, parce que les Normands prononcent Ver ouvert comme Vé fermé, /er comme /e; ou rimes gasconnes, parce que les Gascons prononcent Ver fermé comme Ver ouvert, aimer comme aimais. » (Dumas, La Biblioth. des enfants, t. III, p. 211.)
'" Cf. plus haut. Phonétique gasconne, pp. 54 et suiv.
François. Les Languedociens, Gascons et Auvergnacs disent au contraire: vêla, tenir, commencement^ •>^ . De même, V Anonyme de 1 696, parlant des Gascons : (( On leur entend toujours dire dehors pour dehors, dépuis, leçon, mesure, peluche, rétouche, secousse, tenaille. » Nous avons entendu bien des gens, qui ne sont pas Gascons, dire aujourd'hui : dehors, degré; on hésite entre désir et désir, mais désir paraît remporter.
Cet e féminin était si peu prononcé en français qu'on le syncopait parfois, au milieu d'un mot, surtout dans les verbes en eter. Le peuple dit encore : il carie, pour il carrelle ^ elle se décolte, pour elle se décollète^ il décachte, pour il décachette*.
Il semble que, dans ces mots en -eter, les Gascons remplaçaient par un e franchement ouvert, tel qu'on le prononce aujourd'hui, cet e à peu près féminin de la pénultième ette, ete. Voici du moins ce que raconte l'abbé de Choisy : Dans un bureau de l'Académie, bureau composé de Charpentier, Perrault,
* P. i5,vo.
- « Dire il carie pour il carrelle est une prononciation très vicieuse qu'on entend souvent. » (Littré. Dict., au mot carreler.)
^ « 11 faut se garder d'une prononciation très répandue parmi les femmes : je décolte, il décolle, et ainsi de suite partout où sont les deux tt. (Id., au mot décolleter.)
* « Prononciation très vicieuse et très commune. » {Id., au mot décacheter.)
Dangeau^ Choisy et du grand Corneille^ on discutait sur la prononciation du verbe becqueter. « On a demandé;, dit Tabbé de Choisy, s'il faut dire : ces deux pigeons se becqiietent, ou se becqueieni, c'està-dire avec un e muet ou un e ouvert^ à la pénultième. Pas un bureau ne veut a becquètent -» , disant que c'est une manière de parler gasconne. Et effectivement, on a envoyé consulter l'autre bureau qui a été du même avis, excepté deux Gascons qui prétendent que becqiietent est admirable \ •»
Quant à Ve féminin final (en latin a atone), les Gascons le changeaient souvent en 0, vice de prononciation dans lequel tombaient d'autres méridionaux, les Limousins par exemple'.
§ 4. — Voyelle /.
Les Gascons ont une tendance à changer soit e en i, soit i en e; le fait est constaté encore au xviii^ siècle par Dumas. « Certains Gascons changeiit Ve en / en bien des mots, et disent par exemple : dijîgurer, diviner^. ^> Bien des Gascons, dit-il ailleurs, changent 1'/ en e, et disent : « redicule, femenin, deviser'*. y> Le Dictionnaire de Lespy nous offre
' Cité par Cocheris. Hist. de la grammaire, p. 111. - Cf. plus haut, Phonétique gasconne, p. 61, § 11. 5 La Bibl. des enfants, t. III, p. i38. ^ Ibid., p. J40.
d'autres exemples de cette confusion : redemi et redimi, deluvi et dilubï, deberti et diverti, etc.
§ 5. - Voyelle O.
On sait que jusqu'à la moitié du xvii<^ siècle, la prononciation de la voyelle o fut très incertaine ; à un moment donné, o était prononcé ou dans la plupart des mots, a J'ai veu le temps, dit Chifflet, que presque toute la France estoit pleine de chouses. Enfin la pauvre chouse vint à tel mépris que quelques railleurs disoient que ce n'estoit plus que la femelle d'un chou\ » C'était le règne des «ouystes)), comme dit Tabourot des Accords (p. 69, v»). Étaitce l'italianisme qui avait mis en honneur ce son ou, comme le prétend H. Estienne? Cette prononciation, au contraire, n'était-elle autre chose que l'ancienne prononciation française, comme d'autres l'ont sou-
* Essay d'une parfaite Grammaire ; traité de la pronott' dation, II, 5 (Anvers). — Il est vrai que, par une sorte de compensation, ou était souvent écrit et prononcé 0 Tabourot des Accords s'excuse, pour ainsi dire, de mettre ensemble les terminaisons ope et oupe. 0 Je mets icy c ope » et « oupe » ensemble, non pas que je veuille devenir ouyste, mais parce que nos poètes françois tout au contraire rendent ou en 0, comme Ronsard qui rime Croupe contre Calliope et escrit Crope. » ^P. 69 V"). De même (p. 84 v^) : « Ose. Quelques-uns riment avec les mots en ouse, ostant Vu, et disent Tholose, Espose, et tout le contraire des Ouystes. »
tenu depuis*? Au fond, cela importe peu; car il est certain que si cette prononciation par ou était Tancienne prononciation même, du moins elle paraissait nouvelle ; sans cela comprendrait-on Tétonnement de Chifîlet et les railleries dont il parle ? L'ancienne prononciation avait disparu; elle a revécu pour un instant, grâce à la mode italienne, que favorisaient certains parlers provinciaux, et, entre tous, celui dont rinfluence fut le plus considérable au xvi^ siècle, le parler gascon.
Le son ou, en effet, est bien plus fréquent dans le dialecte gascon que dans le français moderne, puisque la phonétique gasconne change en ou : 1 0 Va tonique libre des mots latins, devenu eu en français (Cf. plus haut, p. 63) ; 2^ Tô tonique libre devant les nasales (Cf. p. 62) ; 3<^ Tô tonique entravé (pp. 61, 62), ces deux derniers restés intacts en français; 40 o et 6 protoniques initiaux (p. 65).
Voilà pourquoi nous pouvons affirmer que les Gascons contribuèrent pour une large part à cette rapide extension du son ou, eux qui disaient souleil, souretta (sœurette), boulentat, prouméte, boumi, etc. Dans les Lettres de Marguerite d'Angoulême, nous trouvons presque constamment proumettre (p. 2 1 7), proumets (p. 276), voulentiers (p. 3o5), voulentés (pp. 307, 3o8, 3 II, 334, etc.); — dans les Nouvelles Lettres, voulentés (p. 62, 82, etc.); souleil (p. 76) ; voumir, voumissement (p. 119); — dans
* Talbert. Du Dialecte biaisais, pp. 38 et suiv.
Belleforest^ conlonrer\ proujfitta'^ , ouse^; — dans Montaigne, pourter, courvée, Gascougne, fouyers, etc. E. Jung a remarqué, lui aussi, les nombreuses « confusions de lettres que commet Taccent gascon » dans les Lettres d^Henri IV ; il signale, entre autres, Byssou^e pour Viçose*. La lettre suivante, écrite par un Gascon, dans le premier quart du xvii^ siècle, nous édifiera complètement sur cette habitude de la prononciation gasconne. « J'estimay qu'au retour du sieur Castaing que j'avois envoyé à la Cour, je seroy satisfait àts pentiouns qu'il a pieu à Sa Majesté de m'accorder en consideratioim des services que je luy ay rendus. . , cela m'a ocasiouné d'envoyer de rechef le sieur du Luc, donneur de la présente pour continuer la poursuite de mes dites pentioiins. . . vous sçaves mieux que tout autre les consideratiouns . . . . tout ce que j'ay fait jusques içy a redoundé au bien de Testât . . . vous me faires cest honneur, . . Je vous supplieray de me continuer
• « Faut-il coulourer naïfvement un bon chef de guerre ? » [Harangues militaires, p. 4). — « C'est en ce livre que les succez en sont paincts et tellement coulourez que...» {Ibid.)
- « Il n'y prouffitta non plus qu'en la plus part des autres. » (Mémoires et Histoire de l'origine, invention et autheurs des choses . . , p. 32 1 .)
Proufit et Proufiter se rencontrent fréquemment chez presque tous les écrivains du xvi^ siècle.
3 « plus tost que convoiteux il ouse
Jouyr du droit qu'il a dessus sa belle espouse, »
{Ibid.,^.Z^\.)
* Cf. Henri IV écrivain, p. 61.
Vouneur de vos bonnes grâces. De Castilloun, ce 26 de may 1621. Fontrailles\ » A rextrême fin du XVII® siècle, les textes français écrits en Gascogne nous offrent ces mêmes particularités d'orthographe phonétique. « Il est pourté au quarante uniesme
article que ; il s'y transpourta pour le voir et
examiner si elle estoit de la qualitté pourtée par ledict règlement. ...."-»
Signalons d'une manière particulière les termes venus des mots latins terminés en -orem; tandis que les Français disaient : Saveur, Honneur, les Gascons disaient : Sabou, Honnou', favorisant ainsi une tendance — longtemps persistante — delà langue française à créer des formes en -our^ à côté des formes en -eur. Cette tendance a été signalée par M. G. Paris, a On trouve aussi, dit-il, pour ces mots (en -ore) des traces d'une tendance à changer eu en ou. Un dicton, encore fort usité au xvi® siècle, portait :
En oiseaux, en chiens, en amours Pour un plaisir mille doulours,
* Lettre de Louis d'Astarac, vicomte de Fontrailles, publiée par M. Ph. Tamizey de Larroque, dans la Revue de Gasc. (t. XXXII, pp. i83, 184).
^ Requête présentée par le sieur Duhard, de Bagnères-de- Bigorre, en lôgt (publiée dans \q Bulletin de la Société Ramond, année 1887, p. iSg).
'^ Les Gascons écrivaient également Sabur^ Hounur ; cette dernière faute se rencontre surtout chez les Gascons milettrés.
assimilant ainsi doulour à amour. Les formes langour^ rigour, savour, vigour, indiquées par Littré pour le XI v^ siècle, ne sont peut-être pas de simples provincialismes \ » Ces formes Qn-om^ sont très nombreuses dans la langue française, même au xvi^ siècle ^ Nous relevons dans le Dictionnaire de Trévoux (5^ édition) une remarque qui semble contredire notre théorie : il s'agit des hésitations de la prononciation française entre Bigordan et Bigourdan, Bordeaux et Bourdeaux . « Bigourdan paraît meilleur que Bigordan ; il est plus doux et plus selon Tusage de nostre langue qui change volontiers Vo en ou. Quelques-uns écrivent Vigordan, mais il faut laisser cette prononciation aux Bigourdans et aux Gascons. » — c( Bourdeaux : nos pères écrivirent plus communément Bordeaux. Mais Bourdeaux est mieux aujourd'hui, et il faut toujours le prononcer ainsi, quoique communément ceux du pays prononcent Bordeaux, » Cette dernière assertion est bien certai-
' Cf. Romania, t. X, p. 45.
- En voici quelques autres que je trouve dans Cl. Marot ;
Au bout duquel, soubz un rosier plaisant, Peult veoir de loing Loris encor faisant Tout à part soy ses regretz et clamours Aprez sa rose...
(Complainte de Monsieur le général Guillaume Preud homme ; édit. Ch. d'Héricault, p. i52.) A telles ne prens point plaisir, Elles sentent trop leurs clamours. {Id., p. 323.)
L'aage me conduisoit
Sans paour ne soing, où le cueur me disoit. {Id,, p, 332.)
nement erronée. Que quelques Gascons aient dit Bordeaux et Vigordan, nous l'admettons volontiers' ; mais que telle ait été la prononciation habituelle aux Gascons^ cela est inexact. Les Gascons qui prodiguent le son ou, nous venons de le voir, auraient donc fait exception pour ces deux mots, et quels mots? deux mots qui désignent précisément leur pays ! Est-ce vraisemblable ? D'ailleurs les auteurs gascons (d'Antras, Monluc) écrivent Bourdeaux; c'est Bourdeaux qu'on lit dans la plupart des pièces officielles de cette époque ; de nos jours, enfin, il n'y a qu'une prononciation, et c'est Boiirdew, Bigoiirda.
Voyelle u et diphtongue eu.
Quelle fut exactement, aux xvi^ et xvii^ siècles, la prononciation de la voyelle u ? Question des plus complexes que nous n'avons pas à traiter ici. Nous voulons simplement rapprocher deux faits : i^ dans un grand nombre de mots où se trouve la graphie ew, la prononciation a hésité entre eu et u ; 2" les Gascons donnaient en général à la diphtongue eu le son u.
Prouver ces deux faits, c'est prouver et déterminer l'influence qu'ont exercée les Gascons sur ce point délicat de la prononciation française.
* Voir plus bas, IV, Consonne s (pp. 262, 263), comment nous expliquons de telles contradictions.
En ce qui concerne les hésitations de la prononciation entre en et u, nous renvoyons au savant article de M. A. Darmesteter'.
D^autre part^ il ne nous est pas' difficile d'expliquer la prédilection des Gascons pour le son u. La diphtongue eu, on le soit^, ou bien est issue de ô, ù, ô^ ou bien s'explique par la chute de muettes médiales^ dans certains mots où ces muettes étaient suivies de Il tonique. Or^ en gascon, ô, ù toniques produisent ow (Cf. p. 63); 6 produit, selon les cas, o ou bien ou ; par ailleurs, les consonnes médiales ne tombent pas (securum a fait segu ; maturum, madu) ; d'où cette conclusion, que les Gascons ignoraient le son eu. Qu'est-il arrivé lorsqu'ils ont fait usage de la langue française et qu'ils se sont trouvés en présence de ce son, inconnu à leur dialecte? Ils ont en général donné à la diphtongue eu le son qui en est le plus voisin, u ; parfois, dans les mots où eu vient de ô, û, ils ont conservé le son gascon ou. Cette prédilection des Gascons pour le son ^ est prouvée : i» par les rimes des poètes gascons^ Th. de Bèze critique
* Revue critique, 1875, pp. 3 7 et suiv. Voir aussi Romanîa, t. V, pp. 394 et suiv. - « Malherbe, dit Racan, ne vouloit point qu'on rimât sur malheur ni bonheur, parce qu'il disoit que les Parisiens n'en prononçoient que Vu, comme s'il y avait bonhur, malhur. » {Vie de Malherbe.)
^ Cf, surtout les rimes de du Bartas. Un autre poète gascon, Jangaston, d'Orthez, disciple de du Bartas, confond bien plus les sons eu et u {Œuvres poétiques et chxétiennes, i635.)
déjà chez les poètes gascons les fausses rimes heur, dur ; — engraveure, figure ; — heure, nature ^ ; 2» par Forthographe de certains mots, dans les prosateurs gascons, orthographe conforme à la prononciation gasconne; tels :asture, dolur, chalur, seignur, rigur, honur, vigur, eue, linsul, demure, plurer, hurter, lurrer, etc., etc., qu'on rencontre presque à chaque page dans Monluc, Montaigne, d'Antras. D'Aubigné, dans les Aventures du baron de Fœneste, prête toujours à son Gascon la prononciation par u : hure (heure), faschux, gloriux, dus, haunur, doulur, etc. Voici la fin d'une lettre de Fabien de Monluc, dernier fils du maréchal : a Remetant le reste au presant portur ; me recomandant bien humblement à vostre bonne grâce, priant Dieu, Monsieur, que an santé vous doynt uruse et loungue vie'\ » Une autre lettre, du même, se termine ainsi : a Apres m'estre recommandé de bien bon cur à vostre bonne grâce, priant Dieu, Monsieur, que an santé vous doynt uruse et loungue vie. Vostre millur neveu^ w Nous trouvons, au dix-septième siècle, à la date « du mois de janbier mille sis sans trante et heuit », sous la signature d'un Gascon, gentilhomme du prince de Gondé et capitaine au régiment de Sère :
' Cf. le résumé que A. Darmesteter a fait de l'opuscule de Th. de Bèze. {Romania, V, p. 397.)
^ Lettres inédites de quelques membres de la famille de Monluc, publiées par M. Ph. Tamizey de Larroque (Auch, 1890), p. 24.
■' Ibid., p. 25.
« les dus noteres au pie des dix (sic) actes souz sinnes^ supliant et ordonnant a sus qui viendront après moy de garder soinusement le dit livre, et di fere inscrire lurs pactes de mariaies et testamans a Tavenir, afin de pouvoir touiours justifier lur isu et avoir devant les ieus lonur de lurs ansetres... Sur quoy je lur donne mes bénédixions et me suis soux sinne, Saint-Sever*. « Cette prononciation n'a pas encore disparu; nous nous souvenons d'avoir entendu avec étonnement un évêque gascon dire à des jeunes gens : a Chère junesse » .
§ 7. - Voyelles nasales.
Les Gascons étaient facilement reconnus à la façon dont ils prononçaient les voyelles nasales ; loin de fondre en un seul son, comme le veut la prononciation française, la nasalité et la voyelle qui précède m et n, ils détachaient et faisaient sonner cette m et cette n. Bien des Parisiens suivaient leur exemple, si Ton en croit Hindret. « Il y a beaucoup de gens élevés à Paris qui. . . n'ayant pas pris garde aux règles du bon et naturel usage de notre prononciation (il s'agit des voyelles nasales), ont contracté une certaine habitude de prononcer cette m ou cette n d'une manière forte et retentissante, à peu près comme
* Revue de Gascogne, t. XXXI 1, p. 92,
25o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
celle des Gascons qui prononcent Vn presque avec autant de force que s'il y avoit quelque voyelle après, croyant se faire distinguer par cette prononciation grossièrement imitée, que leur mauvais goût leur a fait trouver plus mâle et plus emphatique que la nôtre ^ » On sait que pour certains mots^ l'usage général, et non pas simplement l'usage gascon^ était de bien marquer la nasalité; tout le monde disait gr an-maire, comme le prouvent les vers si connus de Molière :
Veux- tu toute ta vie offenser la grammaire ? — Qui parle d'offenser grand'mère ni grand-père? {Femmes savantes, II, 6.)
Littré fait remarquer que Dangeau^ voulant peindre exactement la prononciation, écrit grawwaire.
An. — « Les Gascons font entendre la nasale an dans les mots constamment, damner, qu'ils prononcent cow5^<3«-mew/, dan-ner, Q.XC.', .... Ce défaut est contre le bon usage, car on dit dd-ner avec un a long et constament avec un a breP . »
En. - (( En provenant de en et de in, a pris dans la 2^ moitié du xvi^ siècle, le son de an dont il était déjà très voisin et avec lequel il se confondait la plu-
* L'Art de prononcer parfaitement la langue fr, (1696), 2e édit., p. 293.
- Dumas, La Bibl. des enfants, t. III, p. i58.
part du temps \ » Mais la prononciation fut longtemps incertaine ; elle l'était encore au commencement du xviie siècle. Racan nous apprend ( Vie de Malherbe) que Malherbe lui reprochait de « rimer indifféremment aux terminaisons en ajit et en ent, comme innocence et puissance^ apparent et conquérant, grand et prend. »
L'usage des Gascons était favorable à l'ancienne prononciation en ; dans leur dialecte, en effet, comme dans quelques autres, en, provenant du latin en, in, ne prend jamais le son an (Cf. plus haut, p. 64). Ils prononcent par en tous les participes présents qui viennent des verbes latins de la 2^ et de la 3^ conjug. : balén, sabén (Cf. plus haut, p. 57). C'est pour cela que Monluc écrit dens une litière (I. 344); — dens huict ou dix jours. . . dens deux nuicts (I. 349); psivdedens la ville (I. 352) ; — et ccpendent (I, 349) ; — cepen(i6'w/ jeluy remonstray (I. 35 i); ~ pendent mon extrémitté (II, 6) ; — ung lieiitenent de roy (I. 358); — deux ewgénieurs (I. 346), etc., etc.
La préposition française eji est toujours prononcée é;z. Dumas constate que « il n'y a point d'é fermé nazal dans la langue françoise, mais les Gascons semblent en user fréquemment dans leur idiome ; ils disent, par exemple, en faxén ako, sérés contén, pour : en faisant cela, vous serez content ^ »
In. — L'/ était complètement dégagé de Vu, dans
* Thurot. Hist. de la pron., II, p. 429. - La Bibl. des enfants, t. III, p. i58.
la prononciation gasconne et méridionale. Les Gascons, remarque Dumas, font entendre Vi dans des mots comme vînmes, qu'ils prononcent vi-nemes^ ; dans cinquante et vingt-cinq^, dit Mou lis. Cette prononciation était plus répandue qu'on ne le supposerait tout d'abord ; c'était celle de la Gascogne (Cf. plus haut, p. 53) et de presque tout le Midi ; Lancelot nous apprend que c'était également celle de la Normandie^
On. —Nous avons déjà vu que, dans le dialecte gascon, 6 tonique devant une nasale devenait ou : en sorte que les mois français terminés par -on, étaient prononcés -oun par les Gascons. C'était là une première faute contre la prononciation française. Mais, alors même qu'il leur arrivait de donner à la voyelle o le son o, et non le son ou, ils s'écartaient souvent de la prononciation régulière, en ce qu'ils faisaient sentir 1';/. « Nous ne prononçons quasi point la lêtre n après une voyèle, quand èle et accompagnée d'une tierce lêtre ; comme en ces moz. , . ., conte, condicion, confire, e tous autres têz ; là où les Gascons, Prouvançaus é Périgourdinsia i prononcet apertement\ »
' La Bibl. des enfants, t. III, p. 162.
'^ Cf. Moulis. Règles pour la prononciation (1761), p. 52. « Les vieillards d'au delà de la Loire prononcent encore Vi pur dans cinquante et vingt-cinq, ce qui est inexact. »
^ Brève instruction sur les règles de la poésie françoise (1660), chap. II, art. m.
* Peletier. Dialogue de Vortografe, p. 57.
Un. — Comme e dans en^ comme / dans in, les Gascons séparaient et prononçaient à part u dans un. L'adjectif indéfini tin, ils le prononçaient u-n, et non eiin ; la prononciation fut d'ailleurs indécise pendant longtemps. « Les témoignages qui attestent la prononciation par eu sont de la seconde moitié du xviie siècle ; les témoignages antérieurs conduiraient à penser qu'on faisait entendre plutôt un ii\ »
Au xvin^ siècle, la lutte entre les deux prononciations continuait, mais le son u était condamné. « Ceus qui parlent bien prétendent qu'on doit prononcer les mots lundi, un, aucun, etc., comme s'il y avoit îeundi, eun, aukeun, ... de sorte que Vu pur ne se trouve jamais nazal que dans la prononciation des Gascons et de certains provinciaux-. »