‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17eChapitre 37 sur 38 · II. — Emploi de l'infinitif pour le subjonctif · texte numérisé non relu

II. — Emploi de l'infinitif pour le subjonctif

On a regardé au xvii^ siècle, comme un gasconisme, l'emploi de Tinfinitif après le verbe dire^ au lieu du subjonctif amené par la conjonction que ; « // m'a dit de faire » au lieu de « il m'a dit que je fisse». Cette tournure « il m'a dit de faire » nous paraît aujourd'hui la seule qui soit française; on est loin de soupçonner, tant elle est usuelle, qu'elle ne remonte pas au delà du xyii^ siècle, ou peut-être du xvic, et que nous l'avons prise aux Gascons. Vaugelas — qui d'ailleurs la condamne ~ nous apprend son origine. « Il m'a dit de faire. Cette façon de parler est venue de Gascogne et s'est introduite à Paris, mais elle ne vaut rien ; il faut dire : il m'a dit que je fisse. Ce qui a donné lieu à cette erreur, vraisemblablement, c'est que l'on a accoutumé de 'dire : Il m'a commandé de faire, il m'a prié de faire, il m'a chargé de faire, car ce seroit mal dit : il m'a commandé que je fisse, et ainsi des autres.* »

Th. Corneille n'est pas moins explicite: « Il m'a dit d'aller, il m'a dit de faire, sont des façons de parler très vicieuses, et quoique plusieurs parlent encore de cette sorte, on ne doit jamais s'en servir en écrivant. C'est le sentiment du P. Bouhours, et il en faut croire un aussi grand maître que lui ; il dit

* Remarques, t. I, p. 440.

que dans le discours familier, qui abrège tout, « // m'a dit d'aller » est plus court et va plus vite^ et que « il m'a dit que j'allasse » traîne davantage ; qu'ainsi il croit que dans la conversation on peut user de ce gasconisme, qu'il avoue ne valoir rien dans le fond, mais qu'il ne voudrait pas l'employer en écrivant. M. Ménage dit de même que cette façon de parler est gasconne et non pas françoise; mais que, comme il y a grand nombre de Gascons à la Cour, elle y est si usitée qu'il n'ose la condamner, quelque envie qu'il en ait. Il ajoute qu'elle est appuyée de l'autorité de M. Balzac* »

Cette façon de parler est la seule, en effet, qui soit usitée en Gascogne^; elle a triomphé des critiques de Vaugelas, de Th. Corneille, de Ménage, du P. Bouhours, et c'est justice, puisqu'elle donne à la phrase plus d'harmonie et de précision, sans lui rien enlever de sa clarté. Le triomphe de cette tournure fut rapide, puisqu'en 1704, l'Académie française condamnait Vaugelas : « Cette façon de parler s'est trouvée si commode pour abréger, qu'elle a esté receûe presque tout d'une voix. On a eu égard au

^ Remarques, t. I, p. 440.

- Les Gascons en font parfois un usage étrange, qui surprend comme une irrégularité, sans qu'on puisse s'en rendre bien compte. « Si on le mettait en doute, je dirais de questionner tous les grands qui ont passé au collège de Moissac, de i885 à 1890. » Froment de Beaurepaire, Pensées d'un homme de treize ans (phrase citée dans les Annales politiques et littéraires, 3 mai 189 1).

sens qui est exprimé par une seule parole : au lieu qu'en disant, il m'a dit que j'allasse, il m'a dit que je fisse, cela traîne beaucoup davantage que si on disoit: il m'a dit d'aller, il m'a dit de faire.' »

§ 6. — Préposition.

a). — PRÉPOSITION « de ».

I. — Les Gascons placent la préposition de après certaines prépositions, contrairement à l'usage français.

Contre de : Countre de la paret. Contre le mur'.

Selon de : Segont de la forma che es escriûta, Selon la forme qui est écrite ^

Derrière de : Darrè d'un grand calhau, derrière un grand caillou*.

Sans de : Sents de mi, sans moi*; Sen de ton adjutori, sans ton secours ^

Après de : Lo diluus après de las honors. Le lundi après les honneurs (le service funèbre '').

* Remarques de Vaugelas, t. I, p. 441. 2 Cf. Lespy, Gram. béarnaise, p. 424.

5 Texte gascon, cité par Marca, Histoire du Béarn,

^ Cf. Lespy, Dict., au mot Calhau.

s Cf. Lespy, Dict., au mot Sens.

6 Paraphrase des psaumes de la Pénitence, en vers gascons, vers SyS.

■ Cf. Lespy, Dict. , au mot Après.

Monluc a dit aussi : contre de, avant de.

— « Et pour ce que toutes ces choses que Ton a inventées contre de moi. » (Monluc.')

— « Les Huguenotz de sa terre s'estoient eslevés contre de luy. » (Id.^)

— « Alors Monsieur de Seignan... respondit que cela estoit bien vérité, que nous aurions le païs contre de nous. » (Id.^)

— (( et feuz conseillé des seigneurs qu'estoient avecques moy, d'envoyer protester contre de luy. » (Id.*)

— « ayant veu que je n'estois plus favorisé, ils ont pensé que le roy fairoit chancelier à ceulx qui se formaliseroient contre de moy. » (Id.^)

— « Et voilà sur quoy monsieur le mareschal Damville s'est fondé d'escripre une lettre qu'il a escript diffamatoire contrée de moy. ï) (Id/)

— « La peur les prendra davantaige, de sorte que, avant de huict jours, nous aurons tout le païs contre nous. » (Id.'')

•' T. II, p. '36o.

^ T. II, p 435,

* T. III, p. 29.

5 T. III, p. 249.

« T, III, p. 394.

' T. Il p. 434.

II. - Les Gascons ajoutent cette même préposition à Tad verbe moins, dans la locution faire moins; ils disent dans leur dialecte : « hè (ou ha) de mens » (faire de moins) .

— « Et puisque ce bruict a coureu par tout, je n'ay pu fere de moing\ que de rendre compte de ma vie. » (Monluc.*)

— c< Et que pouvois-je fere de moingi que de donner de leurs meubles aux gens d'armes? » (Id. ^)

Ailleurs, il est vrai, Monluc est plus correct : « Hz ne pouvoient faire moingz que de lui envoyer un gentilhomme •\ »

— « Aussi ne peux-je/a/re^e wom^ que de participer avec luy en Tennuy et en la peine où je le vois présentement. » (Jean de Monluc.*)

III. — Cette préposition est encore employée à tort par les Gascons, quand ils disent : « faire du, faire de la » au lieu de (( faire le, faire la » . En voici un exemple pris dans un ouvrage récent : « Labeutz que bourreus canta, ha dou hoou. » (Lorsque tu voudras chanter, fais du fou.^)

Du Bartas emploie souvent cette tournure :

^ T. III, p. 35o.

* Lettres inédites publiées par M. Ph. Tamizey de Larroque. Cf. Revue de Gascogne, t. IX, p. 1 38.

* Arnaudin, Contes de la Grande Lande, p. 279*

— « Tu fais du fier lyon, lorsque dedans les veines

D'un profane Néron, inhumain, tu forcenés... » '

— « . . . Nostre flottant chasteau

Qui fait de l'aigle en l'air etdu dauphin sur l'eau. » *

— « T\xfais du rossignol ou te changes en cygne. » ^ ~ « Dieu n'a fait du Tyran ^ couvrant de tant de mers

Les bestes de la terre et les hostes des airs. » *

— .c Dieu n'a fait du cruel en submergeant la terre. » ^

— « Tu fuis ta guarison, plus l'Eternel te picque,

Plus tu fais du restif, franc d'un sacré soucy. » ^

— « Envers son fils plus cher qu'il fasse du sévère. » '

— « Il faict du honteux. » (Bonaventure des Périers'.)

— «... Et faïsoit toujours de lafaschée. » (Id.')

— (V Tu me viendras incontinant faire là du corrigeart et gaster ce qui estoit bien. » (Discours non plus mélancoliques que divers.^")

Cette locution se retrouve^, il est vrai, chez des auteurs qui ne sont pas Gascons et qui n'ont jamais habité la Gascogne. Faut-il en conclure que cette manière de parler était aussi répandue dans le fran-

' La seconde Sepmaine, i^r jour (L'Imposture), p. 59.

— La seconde Sepmaine, ic" jour (Les Furies\ p. 91.

'" La seconde Sepmaine, le'" jour (L'Imposture), p. 59.

* La seconde Sepmaine, ii^ jour (L'Arche), p. 168.

5 La seconde Sepmaine, ibid.

° La première Sepmaine, 11e jour, p. 85.

' La seconde Sepmaine, me jour (Les Pères), p 309.

9 T. II, p. 164.

"> Anonyme (Poitiers, Enguilbert de Marnef, i557),p. 54.

çais du Centre que dans le parler gascon ? Dans ce cas^ nous n'aurions pas le droit de signaler comme gasconismes les phrases que nous avons relevées chez du Bartas et chez Bonaventure des Périers. Cependant, il est certain que cette façon de parler : « faire du, faire de la » est, d'une part, très rare en dehors des auteurs Gascons, et d'autre part, très fréquente en Gascogne. Desgrouais signalait comme gasconismes les phrases suivantes : « il fait de son écuyer, il fait de son homme d'importance.'^ »

Quant à la distinction que Littré établit entre « faire le s> et « faire du 9 {Die t., au mot faire, n» 39), elle nous paraît bien subtile, et dans bien des cas difficile à déterminer.

IV. — Vaugelas reproche aux (c Gascons et à quelques autres provinciaux » de faire suivre le verbe commencer de la préposition de, au lieu de la préposition à. Pour Vaugelas, la seule forme régulière est « commencer à » ; — « et cela est tellement vray, dit-il, que mesme au prétérit défini, à la troisième personne singulière commença, il faut dire à après, et non pas « de », comme disent les Gascons et quelques autres provinciaux et mesme quelques Parisiens, soit par contagion, ou pour adoucir la langue, ostant la cacophonie de deux a.^ » Sur ce point la doctrine

' P. i3o. M. Pellissier, dans sa thèse sur du Bartas (p. 21 3), n'hésite pas à voir des gasconismes dans les vers que nous venons de citer.

'^ Remarques, t. II, pp. 149 et 3o2,

de Vaugelas a été condamnée et par Tusage et par TAcadémie française.

Ne faut-il pas de même voir un gasconisme dans remploi qu^Henri IV fait de la préposition de après le verbe croire ? « Il ne leur faut plus reprocher la Ligue (aux Jésuites); c'était Tinjure du temps; ils croyaient de bien faire et ont été trompés comme plusieurs autres.* »

V. — Un gasconisme fréquent au xvi^ siècle consistait dans Temploi de la préposition de devant les noms de famille. ^< Les Béarnais du temps passé donnaient les ^f de » à tout le monde indistinctement .... Tallemant desRéaux raconte qu'un Gascon, l'ayant entendu appeler Gédéon chez son père (Gédéon était son nom de baptême) ne l'appelait plus que M. de Gédéon . ^ »

Ménage a, lui aussi, noté ce gasconisme. « La plupart de nos gentilshommes, dit-il, s'imaginent que ces prépositions (de,Mu) devant les noms de famille sont une marque de noblesse, en quoi ils se trompent. Nos anciens ne les ont jamais mises que devant les noms de famille qui viennent de seigneuries, comme du Mont, de la Vallée, du Bellay, etc., et il ne les faut mettre aussi que devant ces noms-là. Il faut dire M. Paul, M. Charles, M. Gilles, M. Claude, etc., et non pas, comme disent les Gascons, M. de Paul,

* Cité par Jung, Henri IV écrivain, p. 35. - Cf. Lespy, Gram. béarn., p. 182.

M. de Charles, etc. ^ » Il faut bien avouer qu'en ceci les Gascons ont fait école.

VI. — Les Gascons suppriment la préposition de devant le mot plus ; ils disent : « quelqu'un plus ; aucun plus ; quoi plus ; rien plus ; » pour « quelqu'un de plus ; aucun de plus; rien de plus. »

— « Mais bien que nous n'ayons rien plus cher que le temps. »

(Du Bartas. ^)

— « Et quoy plus} )^ (Id.^)

— « Et donc vostre beau Dieu

Ne sçait rien faire plus ? » (Id.*)

M. Voizard, dans sa Thèse sur Montaigne (p. 1 25), remarque que Montaigne supprime également la préposition après rien, et cite les phrases suivantes :

— « Il n'est rien si gentil que les petits en France. S)

— « Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme. S)

Vaugelas a formulé la règle : « Rien devant un adjectif veut la particule de. C'est pourquoi M . de Malherbe a mal dit : Il n'est rien si mauvais que ce qui n'est point honneste, ni rien bon que ce qui peut

' Observations sur la langue fr,, chap. ccliii.

— La première Sepmaine, ne jour, p. 42. ■^ Judith, II, p. 363.

* La seconde Sepmaine, iii« jour (La Loy), p 328. ^ Essais, liv. I, chap. xxv.

'• Essais, liv. I, chap. lvi.

se faire avec honneur ; au lieu de dire rien de mauvais, rien de bon, comme il a dit en un autre endroit : Il n'est rien de si beau comme Galliste est belle.' »

VII. — On rencontre enfin, chez les auteurs gascons, la préposition de mise pour « à » dans certains cas : <f de main dî^oite » pour a à main droite. »

— « Le siège épiscopal qui est au premier rang de main droite.^»

— c( Et de qui est cecy? » (D'Aubigné. ^)

b), — PRÉPOSITION « en ».

Monluc se sert de la préposition en dans cette locution : « en lieu que » pour « au lieu que k

— a Ex en lieu qu'il se doibt enterrer avecques ce grand honneur. * »

C'est ainsi que parlent encore les paysans gascons.

On trouve dans Commines et dans Nicot 'î en lieu de », mais nous n'avons rencontré nulle part chez un auteur français « en lieu que ».

* Remarques, II, p. 400 (Nouvelles Remarques). - Prise de possession de l'évêché de Tarbes 2 juillet 1602. Cf. Souvenir de Bigorre, Tarbes, 1886, p. 117. ^ Aventures du baron de Fœneste, p. 8. *T. I,p. 3.

§ 7. — Conjonction,

Dans les propositions principales^ le verbe gascon est presque toujours précédé de la conjonction «que » . Les Gascons disent : Que sabi qu'es bengut {Que je sais que tu es venu). Cette conjonction est employée même dans les propositions interrogatives : Que bos bié? (Qz/e veux-tu venir?)

Cette particularité est bien connue de tous ceux qui se sont occupés de la syntaxe gasconne, a Un trait caractéristique du verbe gascon dans la langue actuelle, dit M. Luchaire, c'est qu'il est précédé constamment de la particule explétive que, remplacée quelquefois dans les propositions affirmatives par be^s> Après avoir cru d'abord que cette particule ne figurait pas dans l'ancien gascon, M. Lespy a reconnu qu'elle se trouve dans les Fors de Bearn et dans les Récits d'Histoire Sainte. On a donné de ce trait grammatical, propre au gascon, plusieurs explications plus ou moins ingénieuses^ Ce n'est point le lieu d'instituer une discussion sur ce point ; nous croyons,

* Études sur les idiomes pyrénéens, p. 2.55.

"^ Voir surtout Lespy, Gram. béarnaise, pp. 33o et suiv. ; L.-L. Bonaparte, sur le caractère pronominal du monosyllabe béarnais Que (Londres, 1878), et l'article de M J. Vinson sur cette brochure {Revue de linguistique, t. XII, janvier 1S79); P. Meyer (Glossaire de la Chronique albigeoise',.

avec M. P. Meyer, que cette conjonction est ici explétive ; il nous semble qu'on pourrait rapprocher cette tournure gasconne de certaines tournures françaises aujourd'hui quelque peu délaissées, mais non entièrement oubliées. Longtemps, en effet, on a eu l'habitude d'écrire, en tête des chapitres, une phrase contenant l'idée générale des pages qui suivent. « Première partie. Que la nature est corrompue.^» — (( Que la philosophie n'est pas une science comme les autres et pourquoi?" » Devant ces propositions, on sous-entend un verbe affirmatif, comme : « Je montre que, Je veux prouver que. » Pour expliquer le «que» de la conjugaison gasconne, il faut, croyonsnous, admettre une opération analogue de l'esprit qui a d'abord sous-entendu un verbe affirmatif, et peu à peu a été amené à faire de cette conjonction «que» une conjonction simplement explétive. Quoi qu'il en soit, il faut soigneusement distinguer les phrases, comme la phrase gasconne citée plus haut : « Que sabi qu'es bengut », des propositions où la conjonction ({ que » :

i» Marque le temps ou la cause (en latin cum) : (c La vie est trop courte et la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions/ » — c( Ma mère étant morte

• Pascal, Pensées, article xxir, 1 (édit. Havet). - L. OUé-Laprune, La philosophie et le temps présent, chap. VI (Paris, 1890).

'" Madame de Sévigné, lettre du 27 juin 1679.

dès Tannée 1626^ que mon frère n'avoit que trois ans. S) - (( Comment voudriez- vous ^w'//5 (vos chevaux) traînassent un carrosse ; qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?^ »

2^ Indique la conséquence ou le but (en latin ut) : « J'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même.^ »

« Faites, faites entrer ce héros d'importance Que je fasse un essai de mon obéissance. ^ »

30 Est explétive, mais seulement devant une proposition subordonnée ; la répétition de « que » dans les phrases subordonnées était d'un usage très fréquent au xvie siècle; on en trouve même des exemples au xviie.

« . ... Et que, quand bien ce fait

En faveur de Jacob plairait au Tout Parfait,

Que il requiert un bras mâle et non un bras de femme ^ »

— (( Qui lui dirent qu'il seroit bien estonné que, en faisant sa soumission au pape, qu'A lui fit l'affront.^)

— « Conrart disoit que, s'il eust fait cela avant

* Madame Périer, dans sa Vie de Pascal. ' Molière, L'Avare, HT, 5.

'" Molière, L'Avare, ibid.

* Corneille, Serf on M5; II, 2.

s Du Bartas, Judith, III, p. 38i.

^ Brantôme, t. 1, p. 25.

que d'espouser sa cousine, qu'A auroit rompu le mariage. ' w Cette construction est également très fréquente dans Malherbe.

Mais dans les phrases suivantes, « que » n^exprime ni le temps, ni la cause, ni la conséquence, ni le but ; c'est une conjonction explétive, placée devant la proposition principale ; c'est le « que » gascon, et ces phrases sont gasconnes :

— « Que tout ensemble je puis avoir de dix à douze mil livres. » (Monluc.-) Cette conjonction (( que » ne dépend d'aucun verbe précédemment exprimé.

— f J'ay esté constrainct mettre toute ftia vie par escript et déclaire tout ce que j'ay au monde, pour ce que Ton m'a mandé que l'on avoict fait entendre au Roy que j'avois gaigné trois cens mil escuz. Que j'aimeroys mieux estre mort que si cella estoict véritable. Et comment pense-t-on que j'en aye prins ? Que le roi me doibt encore quatre ou cinq mil francs de ma pention. » (Id.^j

— (( J'ay donné ung autre (cheval) au cappitaine Maussan, qui est de ma compaignie; ^w'au rencontre qu'ils eurent auprès de Rocquecorne, son cheval luy fut thué entre les jambes. » (Id.*)

* Tallemant des Réaux, Hist,,^, p. 204. ^ T. I, p. 18.

•> T. I, ibid.

— (( Car je suis venu au monde filz d'un gentilhomme^ que son père avoict vendeu tout le bien qu'il possedoyt. » (Id.^)

— (c Et pour cella sont-ilz méprisés ? Vont-ilz à rhospital? Qiie le Roy, la Reyne^ Monsieur^ et tous les princes et seigneurs de la cour font si grand compte d'eux. . . que. . . » (Id.^)

— (( La compagnie du comte de Tende estoict ce jour-là de garde; que le cappitaine Taurines en estoict lieutenent. )^ (Id.^)

— (c Et me donna ledict seigneur mareschal du sien propre, pour m'en retourner en France, cinq cens escuz : que je jurerois qu'il ne lui en demeura pas la moytié d'autant. » (Id.*) Nous pourrions multiplier les citations tirées des Commentaires ; Monluc fait un très grand usage du «que » gascon.

— « Outre et, qu'il semble aus subjects^ spectateurs de ces triomphes, qu'on leur faict monstre de leurs propres richesses. » (Montaigne. ^) Cette conjonction a d'ailleurs été supprimée dans l'édition de 1 596 .

— (( Il en fit un beau sonnet, qu'il me donna, que je voudrois avoir donné beaucoup et l'avoir. » (Brantôme/)

— « Devant laquelle (ville) il y avoit quarante-cinq

^ Essais, liv. IIÎ, chap. vt, édit. t588

'' T. VIII, p. 34.

OU cinquante mille hommes, que je me double c'ils ne se feussent résolus à ce siège, qui fut leur ruyne, que. . . » (D^Antras.*)

— (( Faictes mes affectionnées recommandations au grand duc et à ma niepce, que je lu y baise les mains et à vous un million de fois. » (Henri IV. ^)

- Lettres missives, t. V, p. 249.

Les Gascons occupent une place considérable dans rhistoire littéraire du xvi^ siècle et du commencement du XVI i^ ; ils ont, à cette époque, exercé sur la langue française une réelle influence qu'on a trop souvent méconnue. N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre que les gasconismes sont rares dans Montaigne ? Cette opinion, si généralement admise aujourd'hui, eut surpris les contemporains de Montaigne, et fait sourire Montaigne lui-même. Ne reconnaissait-il pas, en effet, que ses Essais contenaient « des mots du creu de Gascogne » ? Bien plus, ne se refusait-il pas à corriger ces fautes, qu'il appelle des fautes « non d'inadvertence » mais « de coustume » ? Sans doute, dans l'édition posthume qui parut en lôgô, un grand nombre de gasconismes ont disparu; mais ce texte même de 1 695 renferme tant d'expressions franchement gasconnes, (\u^ï\ faut décidément voir dans ces souvenirs du parler gascon l'un des traits distinctifs de la langue de Montaigne.

Nous n'aurons garde cependant d'exagérer l'influence du dialecte gascon. Cette influence s'est présentée à nous sous un double caractère : elle s'est exercée tantôt directement, tantôt indirectement. L'influence gasconne a été directe, quand elle a introduit dans la langue française qui les ignorait, ou qui, les ayant

connues, les avait oubliées, certaines règles de syntaxe, certaines expressions, certaines habitudes de prononciation, en usage chez les Gascons. Elle a été indirecte, quand, deux formes étant en présence, elle s'est bornée à favoriser Tune d'elles, celle qui se rapprochait le plus du parler gascon ; ainsi, entre Chère et le terme italien nouvellement introduit Care, entre Charge et Cargue, entre Eschappée et Escapade y etc., les Gascons ont choisi et employé de préférence Care, Cargue, Escapade, etc. Voilà pourquoi nous avons pu dire que les termes italiens et espagnols, entrés dans la langue française au xvi^ et au xvii^ siècle, n'eurent pas de protecteurs plus puissants que les Gascons. Chez les écrivains gascons, nous retrouvons tous ces mots dont le rapide succès faisait s'indigner H. Estienne : Philausone est plus qu'à moitié Gascon.

Peu importe d'ailleurs que ces règles, ces expressions ou ces habitudes de prononciation auxquelles, pour abréger, nous avons donné le nom de gasconismes, se rencontrent, soit dans le vieux français, soit dans d'autres parlers de la langue d'oc. Sous la plume ou sur les lèvres des Gascons, cette prononciation, ce vocabulaire ou cette syntaxe dont nous avons relevé les particularités, ne peuvent être et ne sont en effet que la syntaxe, la prononciation et le vocabulaire gascons.

Loin d'avoir exagéré l'influence gasconne, nous serions plutôt tenté de croire qu'elle fut en réalité bien plus étendue, bien plus large, bien plus puis-

santé que nous ne Tavons montré. Pour traiter, avec toute l^ampleur qu'elle comporte^ la thèse qui fait Tobjet de ce travail, il faudrait lire tous les écrits (imprimés et manuscrits) des Gascons du xvi^ et du xvii^ siècle^ et non seulement des Gascons, mais encore de tous ceux qui séjournèrent en Gascogne assez longtemps pour prendre quelque chose de Pair et du style gascons. Cela même ne suffirait pas ; car si rinfluence gasconne s'est manifestée dans les écrits, on s'imagine aisément qu'elle dut être plus sensible encore dans les conversations et les propos journaliers qu'échangeaient Gascons et « Français ». On l'a dit avec beaucoup de raison : « La langue est toujours plus hardie que la plume ; tel qui n'hésite pas à parler jargon ou argot se gardera bien d'écrire comme il parle'. » Sans les « Deux Dialogues du nouveau langage fy^ançois-italianisé '>^ , soupçonnerait-on le nombre considérable de termes italiens qui à un certain moment furent admis ou tolérés dans la langue usuelle? Il nous était impossible, on le comprend, d'énumérer toutes les expressions, tous les tours apportés de Gascogne à la Cour d'Henri IV, et de représenter, avec tous ses traits, « ce nouveau langage français-gasconnisé » . Si incomplète qu'elle soit, nous sommes persuadé que notre étude renferme les gasconismes les plus importants, nous voulons dire, ceux qui furent le mieux accueillis.

' G. Larroumet. Cf. Revue des Deux -Mondes, i»"' juillet 1892, p. 141.

ceux qui résistèrent le plus longtemps aux critiques des puristes et des grammairiens.

Mais cette influence gasconne a-t-elle disparu tout entière? N'en reste-t-il rien dans la littérature ou dans la langue française ?

Les écrivains gascons, — nous parlons des plus grands, — ont pour mérite principal Téclat et la richesse de leur imagination ; et, par là, ils représentent, comme nous Pavons dit, Tun des côtés de Tesprit français, épris de fantaisie et d'indépendance, en même temps qu'ami de l'ordre, de la logique, de la raison. Leurs œuvres ont, pour ainsi dire, dénoncé à l'avance ce qu'il y a d'étroit et d'incomplet dans la théorie de Boileau : «Aimez donc la raison! » Les noms glorieux de Montaigne, du Bartas, Henri IV, d'Ossat, Biaise de Monluc brillent au premier rang dans l'histoire des lettres françaises ; ni leur nom, ni le charme de leurs écrits ne s'éteindra tant qu'il y aura des Français lettrés, sensibles à la pure volupté que nous donne une page pleine de vie, étincelante de verve et d'imagination .

Cette action des grands écrivains gascons sur notre littérature, nous n'en parlons qu'en passant; nous avons surtout étudié l'influence gasconne sur la langue française ; et de cette influence, de ces nombreux gasconismes de prononciation, de vocabulaire ou de syntaxe que nous avons signalés, il faut bien dire qu'il reste peu de traces dans la langue actuelle.

En ce qui concerne la prononciation, bornons-nous à une observation générale. Nous avons vu qu'on

adressait aux Gascons ce double reproche de supprimer l'aspiration dans une foule de mots^, et de faire entendre les consonnes finales; or, si Ton constate justement qu'aujourd'hui notre langue tend à supprimer Vh aspirée et à faire sonner les consonnes finales, est -il téméraire d'affirmer que les Gascons ont favorisé le développement de ces tendances, dont quelques-uns déplorent les progrès ? « Piet-à-terre » est un de cesgasconismes que Malherbe a combattus, que l'usage a admis.

Les Gascons n'ont guère enrichi directement le vocabulaire français; tout au plus leur devons-nous ces mots : Cadet, Capidet, Goujat, Gouge. Mais leur influence a aidé au succès de nombreux termes venus de l'Italie, de l'Espagne ou de la Provence ; « Bandolier, Barrique, Bastine, Cabane, Cachalot, Cap, Cape, Capon, Cuillère, Esquiver, Religionnaire. Tocsin y, et de tous ces mots en -ade, qui forment un groupe des plus intéressants à étudier : Bonfietade, Boutade, Coyonade, Jurade, Passade, etc., etc.

Les modifications apportées à la syntaxe française ne sont pas plus importantes. Il est permis aujourd'hui d'employer transitivement certains verbes qui, dans la langue du xvi^ et du xvii^'^ siècle, étaient intransitifs : Entrer, Sortir; dans le langage familier, nous osons même dire Tomber quelqu'un, et, malgré Voltaire, l'usage semble admettre de plus en plus « Fixer une personne » au lieu de cette tournure, plus logique sans doute, mais aussi beaucoup plus

longue et plus lourde « Fixer les yeux sur une personne » . L'emploi transitif de ces verbes est une conquête des Gascons. Ce sont encore les Gascons, si nous en croyons Ménage, qui nous ont appris à écrire : « // m'a dit de faire » au lieu de « Il m'a dit que je fisse » ; et de cette tournure nouvelle, certes, nous ne pouvons que leur être reconnaissants.

On le voit : les « témoins » de l'influence gasconne sont, en somme, assez rares. Malherbe et les autres grammairiens ont réussi à « dégasconner » la langue. Et c'est justice, il ne nous en coûte pas de l'avouer, malgré notre amour pour la Gascogne et ses écrivains. Vouloir que la langue française fût correcte, pure de tout alliage, qu'elle fut une, comme la nation elle-même, c'était là une juste et noble ambition; et sans croire, comme H. Estienne se le figurait volontiers, qu'arrêter au passage une invasion de termes étrangers fut un acte de haut patriotisme, ou, comme il disait, « le devoir d'un personnage vrayement amateur de sa patrie^ », — on peut estimer que ceux-là accomplirent une œuvre saine et utile à leur pays, qui essayèrent de donner un seul vocabulaire, une seule syntaxe à la langue trop diverse du xvic siècle. En émondant cette langue, en excluant les constructions et les termes italiens ou dialectaux, ils frayaient la voie aux chefs-d'œuvre qui devaient^ au siècle suivant, illustrer la langue française et la patrie elle-même.

' Cf. Précellence du lang. franc,, p. 12.

TABLE ALPHABETIQUE

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