CHAPITRE IV
Nous allons examiner dans ce chapitre les traces de rinfluence gasconne sur la syntaxe française. La syntaxe française n'est pas une au xvi® siècle, ni dans la première moitié du xvii® ; elle varie, on le sait, d'un auteur à l'autre, et l'histoire de ces variations est bien connue*. Il y a pourtant, même à cette époque, une syntaxe française, fondée sur l'usage le plus généralement suivi par les meilleurs écrivains. Cette syntaxe générale qu'on a très soigneusement étudiée', nous nous proposons de montrer ici quelles modifications elle a subies sous l'influence des Gascons.
Nous suivrons l'ordre des parties du discours ; en outre, avant d'indiquer, pour chacune de ces parties, les modifications qu'a subies la syntaxe française, nous rappellerons quelles sont les habitudes de la
* Cf. A. Benoist, De la syntaxe française entre Palsgrave et Vaugelas (Paris, 1887), et Ch. L. Livet, La Grammaire française et les Grammairiens au XVI« siècle (Paris, iSSg).
• Voir, dans Touvrage de MM. Hatzfeld et Darmesteter {LeSeipème siècle en France), le t Tableau de la langue fr. au xvi« siècle », chap. iv, Syntaxe.
syntaxe gasconne ; grâce à ce rapprochement, Tinfluence gasconne, établie d'une manière sûre, sera facilement reconnue, même de ceux qui ignorent le gascon.
§ I. — Article.
1 L'article, en gascon, peut remplacer le pronom démonstratif. Nous lisons dans les Récits d'histoire sainte : « La mayzoo de Annas, la de Cayphas » (la maison d'Anne, celle de Cayphe').
Ainsi parlaient les écoliers gascons, d'après Desgrouais ; ils parlent encore ainsi trop souvent :
-î Quelle leçon me dites- vous? — C'est la de ce soir'. »
« A qui est cette fourchette ? — C'est la de Monsieur'. »
Cet emploi de l'article n'était pas tout à fait étranger au français. « Henri Estienne, dit M. Benoist, remarque un emploi particulier de l'article, emploi qu^on pourrait appeler patronymique. Les papetiers qui fournissaient la famille Estienne s'appelaient les d'Hanri. C'est comme si Ton disait les fils d'Hanri. * »
* Cf. Lespy, Gram, béarnaise, p. i65, no 202.
* Gascon^ corrigés, p. 265.
' Ibid.
* De la syntaxe fr, entre Palsgrave et Vaugelas, p. 17.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. 87 l
20 Devant un mot, pris dans un sens partitif, l'article, en gascon, est supprimé dans la plupart des cas où le français emploie Tarticle partitif du, de la, des. Ainsi on dira : Bouy de bi, de pa, c'est-à-dire : Je veux de pain, de vin.
— f Abe companhoos qui obraben de pienti. » — Il avait des compagnons qui fabriquaient de peignes \
On sait que Pemploi de l'article partitif, peu fréquent dans le vieux français, s'étendit beaucoup au xvi^î siècle. « Au xvi® siècle, H. Estienne constate les trois locutions françaises correspondant à des locutions grecques analogues; manger le pain, manger du pain, manger pain ... La langue actuelle n'use que dans des locutions consacrées du substantif sans article . . . Au xvi*' siècle, la langue penche sensiblement vers le nouvel usage.* j» Dès le commencement du xvii^ siècle, Maupas écrit: « Le langage serait baaillant, disant: Bailley moy vin. J'ai acheté bois.'» La syntaxe reste encore hésitante jusqu'à ce que Vaugelas formule ainsi la règle : c Au nominatif et à l'accusatif, de se met devant l'adjectif et des devant le substantif; par exemple on dit : il y a d'excellens hommes, et il y a des hommes excellens.*» Et
* Cf. Lespy, Dic/., au mot Pienti.
* Le Seis[ième siècle en France, p. 255 i^i^c partie). ' Gram,/r,j p. 11.
* Remarques, t. II, p. 6. Ailleurs, p. 128, il ajoute : Ccst une faute ordinaire à ceux de delà Loire de dire : il n'a point
Malherbe^ dans son Commentaire sur Desportes (IV, 3o2) : t Devant les substantifs précédés d'un adjectif, il faut employer de et non des, et dire : de hauts discours. > Or, voici comment parlent les Gascons :
« Je m^étais mis sur ung petit hault, où il y avait isfe pierres d'une ruinée de maison. » (Monluc. ')
— t Les ungs avoinct de falatutz de blanc et roige, les aultres de jaulne et noir. > (Id.*)
— < Tout avoit été vendu . . . pour achepter de pierre, pour Tediffice et réparation de leur diteesglise.» (Enquête de i546.')
— « et pour le sortir, il falut avoir de cordes et licols tous ensemble.*»
— c Donnez-moi rf^argent. * »
— « Apportez de lumière.' »
de l'argent avec Tarticle défini, au lieu de dire : il n'a point d'argent, comme ils disent aussi Tay d'argent pour dire J'ay de l'argent.
« T. II, p ï8i
* T. I, p. 297. Ce mot « falatutz » ne se trouve ni dans Littré, ni dans Godefroy ; mais le sens, au moins pour cette • phrase, en est indiqué par une variante que donnent les éditions antérieures à celle de xM. Ruble : a les uns avoient des accoustrements > .
' Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, p, 176.
* Récit d'un témoin de l'arrivée des religieux de Saint- Maur à Saint-Savin de Lavedan (162 1). Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 22.
' Gasc, corrigés, p. 3 1 .
« Ibid.
INFLUENCE SUR tk SYNTAXE. SyS
On sait, d'ailleurs, combien cette faute est fréquente dans tout le Midi. En revanche, les Gascons expriment l'article qui régulièrement doit être supprimé «f après de, signe du sens partitif, lorsque le complément de la préposition est précédé d'un adjectif qualificatif. * »
— « Car dans les bourgz il y avoict des plus beaux palais, des plus belles esgli^es et monastaires qu'il n'y avoict dens la ville. » (Monluc.')
— « J'ai des pelles mémoires (j'ai de beaux mémoires). i> (D'Aubigné.*)
— « Et moins vous allegueray ce que j'ai leu en des anciens mémoires de la maison de Benac en Bigorre. » (Belleforest.*)
— a Quoi 1 des lèvres Touvrier et Tartisan des langues Ne pourra point dicter des facondes harangues »
(Du Bartas. *)
Mais c'est surtout Montaigne qui tombe fréquemment dans cette faute ; nous pourrions en citer des exemples innombrables ; en voici quelques-uns :
— c Les Abyssins au rebours. . affectent pour la dignité et la pompe, de monter des grandes mules. » (Montaigne.*)
* Crouslé, Qram. y cours supérieur, § 609.
' Aventures du baron de Fceneste, p. 5o.
* Hist. prodig,, Anvers (1594), p. 370.
' La seconde Sepmaine, m*' jour (la Loy), p. 326.
* Essais, \vf, I, chap. xlviii (édit i595u Ce passage ne se trouve pas dans l'édition de 1 588
— € Et en ce monde des Indes nouvelles, on trouva des grands peuples qui en (d^araignées) vivoient. » (Id. *)
— f Et n^ay point chassé de mon cabinet des longues gaules que mon père portait. • (Id.*)
— f Je scay quMl s'est trouvé des simples paysans s^estre laissez griller la plante des pieds. » ^Id.*)
— € Du prim-saut il a laissé en mémoire des petits miracles. 1» (Id.*)
— t Ce sont des legierseffects. % (Id.*)
— € Cettuy-ci ne se propose point des vaines fantaisies. » (Id.*)
— f Mesprisant certes sa vie qu'il y cuida perdre, engagé pour eux à des longs et pénibles voyages. » (Id.')
— « Certes, je rends grâces à des honnestes hommes qui daignent prendre en bonne part mes foibles efforts. >> (Id.")
— c II est advenu aux femmes, aux enfans et aux insensez de commander des grands Estats à Tégal des plus suffisans princes. ^ (Id.*)
* Essais, liv. I, chap. xxui.
* Essais, liv. II, chap. xxxviii.
' Essais, liv. Il, chap. xxxii.
* Essais, liv. II, chap. 11.
» Essais, liv. II, chap. vi. Dans Tcdit. de iSqS, ce gasconlsme a disparu * t Ce sont de legiers effects. »
* Essais, liv. III, chap. xii.
' Essais, liv. III, chap. x.
^ Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais, liv. IIÎ, chap. viii.
— « On contrefit un grand deuil de sa mort et luy ordonna Ton des somptueuses funérailles. » (Id/).
— « Ils ont plus communément des belles femmes et moins de laydes que nous. » (Id.')
— « Ce sont des vaines escorces qui rejalissent des subjects ? » (Id.*)
Les Essais, nous Pavons dit, offrent de si nombreux exemples de cette construction, que nous renonçons à les transcrire tous; ceux que nous avons cités suffisent pour montrer que tel est Tusage ordinaire de Montaigne; chez les autres écrivains, au contraire, cette construction est rare et ne se ren^ contre qu'accidentellement.
§ 2. — Substantifs.
a Un certain nombre de mots ont, au xvi^ siècle, un genre différent de celui qu'ils ont aujourd'hui, ou ils hésitent entre le masculin et le féminin.*» Les Gascons donnèrent à quelques substantifs un genre différent de celui qu'ils avaient dans la langue du xvi<? siècle ; pour certains autres, dont le genre était indécis, ils employèrent sinon exclusivement, du moins presque toujours, le genre qui était usité dans
' Essais, liv. III, chap. vi.
• Essais, liv. III, chap. v.
' Essais, liv. III, chap. iv.
* Hatzfeld et Darmesteter, Op. cit. p. 246 (i^e partie).
Tancien français. Nous avons déjà remarqué quMl ne faut pas voir dans cet emploi un archaïsme, mais simplement un souvenir du dialecte gascon, si semblable à Tancien français.
Armoire, qu'on trouve avec les deux genres au xvi^ siècle, est le plus souvent masculin chez les auteurs gascons. Ménage en a fait la remarque : « Les Gascons le font masculin. Il est féminin.* > Armoire est en effet masculin dans le parler gascon : c u armari b {ttn armoire).
Carrosse était presque toujours masculin au xvii® siècle, mais, comme le remarque Littré, carrozza étant féminin en italien, carrosse a été féminin. A répoque où Ménage rédigeait ses Observations, il n^y avait plus que les Gascons et les paysans, ditil, pour donner à carrosse le genre féminin, et il cite à Tappui ce vers de Théophile :
f Du bruit de sa carosse importune le Louvre f. *
Ce mot est féminin en gascon. « Entenetz brouni la carroche % (entendez retentir la carrosse').
Couple. — Pasquier regarde comme un gasconisme le genre masculin que Montaigne donne à ce mot*. Comme affaire, comme armoire, comme tant
* Observations sur la langue fr., chap. lxxiii. « Ihid,
' Cf. Lespy, Dict,
* Lettres y liv. XVIII, let. i ; t. II, p. 5 17. Ménage s'étonne de cetie critique (chap. lxxiii) et rappelle que plusieurs bons auteurs, Saint-Gelais, Ronsard et Malherbe ont donné à Couple le genre masculin.
d'autres, ce terme était des deux genres et, par suite, chaque auteur écrivait à sa guise, un couple ou une couple. Cependant Pasquier a raison ; Tusage le plus général étant à Pépoque de Montaigne, de faire couple féminin, lorsque Montaigne et les autres Gascons écrivent « un couple » il convient de voir dans cet usage un souvenir du dialecte gascon. « Un autre coupple pareil», dit Montaigne, en parlant de Pibrac et de M. de Foix * .
Cuiller. — D'après Ménage', les Gascons disaient un cuiller, au masculin, au lieu de dire une cuiller. Le Dict, de Lespy donne, en effet, à côté du féminin culhère, le masculin culhè, culher.
Dette. — «Dette » employé au masculin, voilà encore un gasconisme relevé par Pasquier; il le signala lui-même à Montaigne'. Montaigne écrit parfois <r une debte » ; le plus souvent, il écrit au contraire « un debte »...
— « t7« si gros debte, comme celuy de ma totale conservation.* »
— «... Jusques à ce qu'on fust arrivé à satisfaire exactement ce debte. ^ »
* Essais, liv. III, chap ix, édit. i588. Dans Tédit. de iSgS, le texte est ainsi corrigé: « une autre coupple pareille, t
* Op. cit , chap. ccLxxxviii.
5 « Je luy monstray plusieurs manières de parler familières non aux François, mais seulement aux Gascons, un debte, » Lettres, liv. XVIII, let. j ; t. II, p 517.
* Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais, liv. III, chap. xi.
— « ... Il n'est point de debte estrangier qui aporte plus de ruyne aux maisons.* »
— < . Il y avait danger qu'un marchant luy fist mettre la main sur le collet^ à cause à^un vieux debte, ^ m
Et c'est bien là un souvenir^ non de l'ancienne langue française, mais du dialecte gascon qui dit : tt et dewte, lou dewle. > On trouve également dette, au masculin, dans du Bartas :
— • Fait le dette plus grand ». *
Dot. — Ce mot est masculin en gascon ; de plus, nous croyons que tous les auteurs gascons l'ont fait masculin ; nous hésitons néanmoins à considérer cet usage, si général soit-il chez les auteurs gascons, comme un gasconisme, le masculin étant aussi souvent employé que le féminin dans la langue française du XVI® siècle.
— • Pourtant trouvé-je peu d'advancement à un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller cercher une femme qui le charge d'un grand dot. » (Montaigne.*)
Écritoire. — Le genre d'écritoire a varié ; mais, au xvii^ siècle, on reprochait aux Gascons d'aller contre l'usage, en disant a une écritoire ». Voici
* Essais, liv. 11, chap. viii.
* Essais t liv. I, chap. xiv.
•' Judith, III, p. 38o.
* Essais, liv. II, chap. vu.
Tobservation de Ménage : <f Rabelais, liv. P**^ chap. xiv, Ta fait masculin. « Et portoit ordinairement un gros escritoire, pesant plus de sept mille quintaux.* » Les Gascons le font aussi de ce genre. Il est féminin. » Fois. — Henri IV a employé ce mot avec le genre masculin.
— t Nous en retournant ma femme et moy en Bearn pour nostre entrée en la tenue des Estats, laquelle nous avons esté contraincts remettre et différer à un aultre fois.* »
Cela tient à ce que les Gascons se servent, au lieu du mot fois, du mot coup, qui est masculin t u cop», d'où la tentation de transporter au mot français le genre du mot gascon.
Honneur est souvent féminin chez les auteurs gascons :
— « et allors nostre honneur demeurera claire et nette devant Dieu et les hommes, t» (Monluc ')
— « Permettre seulement aux gentils femmes de sortir, leur honneur sauve. » (Montaigne.*)
Ici encore, nous croyons devoir constater l'influence, non du vieux français, mais du gascon qui dit « la honor ' » .
Huile garde, chez les auteurs gascons, le genre
* Op. cit., chap. Lxxiii.
* Lettres missives, t. I, p. 233.
* Essais^ liv. 1, chap r.
* Cf. Lespy, Dict. <i \ ma aunor et a mon profiect », dans les Fors d'Oloron.
qu'il a dans leur dialecte : Et fiz prendre tout Vhiiille des lampes des esglises et le distribuay pareillement aux soldats. » (Monluc.*)
Ménage est tout surpris de trouver cette faute dans le Quintil Censeur : « Charles Fontaine, Parisien... Ta fait masculin. Et c'est aussi de ce genre que le font les Gascons. Il est constamment féminin. De bonne huile, les saintes huiles. ' »
Image, — Hatzfeld et Darmesteter donnent, pour faire connaître le genre de ce mot dans la langue du xvie siècle, les exemples suivants :
« Images affreux. » (Du Bartas.) « Un image de liberté. * (Montaigne.) « Ce petit ymage d'argent. » (Des Périers.) « Maint et maint image. > (Jodelle. •)
Image était donc du masculin, au xvi® siècle * ; mais au xvii^, image n'était employé qu'au féminin. Les Gascons, d'après Ménage, continuaient à dire a un image S ; ils suivaient l'usage gascon « u imadyé » .
Mémoires, — Est-ce un souvenir du gascon qui fait dire au baron de Fœneste : < J'ai des velles mémoires, qui sont tenues d'un grand queitaine.® »
* T. II, p. 206.
* Op. cit., chap. LXMii. Palissy a dit également : t Et plusieurs guérissent . . du dit huile, parce qu*i7 est corrosif. » P. 3o (édit. A. France >.
* Op. cit., "p 249 (i«« partie).
* Voir dans Littré un exemple de « image » féminin
* Op. cit., chap. i.xxiii.
^ Aventures du baron de Fœneste, p. 5o.
— « avec ses lettres de recommandation et unes mémoires.' »
Ce mot, au pluriel, et dans le sens de souvenirs, est féminin en gascon : « Las memoris sont labils » (Les souvenirs passent vite.*)
Ongle, d'un genre incertain dans l'ancienne langue, est féminin dans Montaigne.
— (( J'ai peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d'une ongle.'»
— a Ayant l'ongle coupée en forme de doigts.* »
— a Car premièrement, estant tout esvanouy, je me travaillois d'entr'ouvrir mon pourpoinçt à belles ongles.'»
— f Tout ainsi le milieu dans son ongle crochue
Le pépiant poulet emporte par la nuë. i)
(Du Bartas.) «
Cet emploi du genre féminin peut être expliqué par ' l'influence du dialecte gascon ; en gascon, « ongle j> est féminin : las ouncles. Lespy cite {Dict., ungle) entre autre» exemples, cette phrase d'un directeur des vivres : Que m'an hèyt las une les taa braques.
* Aventures du baron de Fœneste, p. 24.
« Cf. Lespy, Dict.
' Essais, liv. III, chap. x.
* Essais, liv. I, chap. xlyiii.
^ Essais, liv. II, chap. vi (édit. i3S8). Dans Tédit. de 1 595, ce gasconisme a disparu : < à beaux ongles ». •^ Judith, liv. II, p. 368.
On m'a fait les ongles si courtes (qu'à peine puis-je me gratter quand une puce m'a mordu).
Le Savoyard Vaugelas remarque qu'on fait aussi ce mot féminin en Savoie, en Dauphiné et à Lyon. *
Paire. — C'est le gascon « u parelh » qui a fait écrire à J. Scaliger : a de trois paires de lettres que je vous envoiai dernièrement, il est impossible que vous n'en aies receu quelcun.*» Paire était parfois masculin au xvi^ siècle ; mais, on l'a dit fort justement, « ce mot était le plus habituellement féminin, et Scaliger, en l'employant au masculin, s'en sert contre l'usage le plus commun »' .
Paroi. — Ce mot était tantôt masculin, tantôt féminin. Nicot le regarde comme masculin, mais ne cite que des exemples où il est employé au féminin. Montaigne avait dit d'abord « il alla froysser sa teste contre un paroy et s'y tua* », mais dans l'édition de i5g5, on lit « une paroy »• Le Gascon dit : u paret, un paroi \
Rencontre, — Souvent masculin dans l'ancienne langue, par exemple, dans Froissard, ce nom est presque toujours féminin au xvi^ siècle (sauf peut-
' Dans les Nouvelles Remarques, t. II, p. 422.
• Lettres de J. Scaliger publiées par M. Ph. Tamizey de Larroque {Recueil de travaux de la Société d'agr., se. et arts. Agen, 2« série, t. VI, p. 249).
' Voir Revue des Langues Romanes, 1886, p. i33.
* Essais, liv. II, chap. xxxii (édit. i588).
s Cf. Lespy, Op. cit., Paret.
INFLUENCt SUR LA SYNTAXE. 383
être quand il signifie occasion: en ce rencontre)*. Les auteurs gascons l^employaient au masculin^ et Pasquier ne manque pas de reprocher ce gasconisme à Montaigne.
— a Le rencontre m'en offrira le jour quelque autre fois, plus apparent que celu/ du midy.*»
— « Je ne faudroy pas de m'engager enfin en quelque malplaisant rencontre, m (Id.*)
— « Il faut le rencontre de beaucoup de qualitez à le bastir. » (Id *)
— « Fuyez-la, faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, n (Id.*)
— « Quoy que die ce subtil rencontre d'Arcesilaus. I Ud.")
— « Un personnage sçavant, et de mes amis, c'est merveille quels rencontres et combien admirables il trouve. • (Id.')
* a En matière de querelle, dit Vaugelas, plusieurs le font masculin,. . . mais le meilleur est de le faire féminin. » Patru : c Pour moy, je le ferois en tous sens tous) ours féminin. » Th. Corneille : « Tant de personnes escrivent en ce rencontre, quand ce mot signifie occasion, qu^on ne peut condamner ceux qui dans ce sens le font masculin. 11 est pourtant mieux de le faire tousjours féminin. » (Remarques, pp. 74i 7^-)
* Essais, liv. I, chap. x.
' Essais, liv. II, chap. xxwii.
* Essais, liv. III, chap. v.
'^ Essais j liv. III, chap. x.
® Essais, liv. II, chap. xi (dans Tédit. ibgb seulement). '' Essais, liv. II, ibid.
— « Ceux qui eurent Taclvantage au rencontre de la Rochelabeille. » (Id/)
— € Le principal eflFort du rencontre fut en cest endroit. • (Id.*)
— t Guillaumes^ d^où Ton dict que le nom de Guienne est venu par un froid rencontre. » (Id.*)
~ (( Et encores que ce ne soict pas grand cas de ce rencontre que je vous ay descript. » (Monluc,*)
— « Outre que le rencontre estoit en lieu ou les chevaux ne se pouvaient aucunement soustenir. fè {\à .')
— ^ A cet heureux rencontre, Adam d^aise sautelle. >
(Du Bartas. «)
— c Et les Démons craignant Véblouissant rencontre. •
— a Tombant icy d^wn bienheureux rencontre. » (Pierre de Brach.*)
— « Ledit sieur de Parrabère que je vis despuys ce rencontre. » (D'Antras.*)
— (( les plaines de Saint-Clair où se fit un rencontre. » lld.**)
* Essais, Hv. I, chap. xxxii (édit. i588), chap. xxxi (édit. ibgb).
* Essais, liv. 1, chap. xll ' Essais, liv. I, ibid.
» T. III, p. 442.
La seconde Sepmaine, i^*" jour (Les Artifices), p. i37. ' Ibid., iii« jour (La Loy), p. 344.
» Œuvres de P, de Brach, p. 181 (édit. iSyô). » P. 85.
* P. 1 5 et passim.
— «Certes, boici un von rencontre, » (D'Aubigné.*)
Patenostre. — Pasquier signala à Montaigne, comme un gasconisme, l'emploi de ce mot avec le genre masculin. « Je le menay (Montaigne) en ma chambre, où j'avais son livre,»et là je luy monstray plusieurs manières de parler familières non aux François, ains seulement aux Gascons, un Pate-nosire, un Debte, un Couple, un Rencontre.' > Voici la phrase de Montaigne (Essais, 1, lvi), où Pasquier a trouvé c un patenostre » : a Je voudroy que ce soit le seul patenostre que les Chrétiens y emploiassent. •
Sang est féminin en gascon < la sanc » : et aqui lo estrenglo talement que lo fe sclatar la sanc per los ditz ; — il le serra si fort qu'il fit jaillir le sang entre les doigts \ Littré ne cite pas d'exemple de sang employé au genre féminin; nous croyons pourtant reconnaître une trace de ce féminin dans les jurons : Palsambleu, Palsangué, Palsanguienne. Ces jurons, inconnus avant le xvi^ siècle, se décomposent, non pas comme dit Littré, en «par le Sang Dieu », mais en f par la sang Dieu ». Ce qui le prouve, c'est qu'on trouve souvent: Parla sambleu.
Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis. . . > ^
* Aventures du baron de Fœneste, p. 87.
* Lettres, liv. XVlll, lettre i; t. Il, p. 5 17.
' Un baron béarnais, textes du xvc siècle (Publication de la Société des bibliophiles du Béarn, 1878, p. 38). ^ Le Misanthrope, acte 11, scène vu (texte original de
On trouve même dans les Fourberies de Scapin : « par la sang ! ' » L^origine gasconne de ces locutions est d^autant plus probable que ce sont des jurons^ et que les soldats gascons passaient pour être très riches en expressions de ce genre. (Samdiu, sandis^ cadedis^ mordioux, pardioux^ etc.)
§ 3. — Z>e V Adjectif.
AJ>JECTIFS POSSESSIFS.
I. — L^adjectif possessif est souvent représenté en gascon par Tarticle ; on dit couramment a et pai » (le père) pour mon père.
Tallemant des Réaux connaissait ce gasconisme : « Chut, chut, luy dit-il (La Calprenède), ne me nommez point ; car si le père le sçavaît ... * » Le récit continue ainsi : c Une fois que le père qui ne vouloit pas que je fisse des vers me trouve comme je rimois, il se mit en colère, prit un pot de chambre, d'argent s'entend. » A ce dernier trait, on devait
1666). 11 est vrai que rédition de 1682 donne en variante : Par le sang bleu ; mais l'édition de 1682 a été revue par La Grange et Vinot, revue, c^est-à-dire altérée en plus d'un passage.
* Acte II, scène vi; t. VIII, p. 469 (éd. Desi)ois).
' Historiettes, VI, p. 384.
INFLUENCE SUR LA SYNTAXE. SSy
reconnaître le Gascon, tout aussi facilement qu^au gasconisme par où débute la phrase.
— c Jettent au pied les armes, » (Du Bartas. ')
~ a quelque femme éplorée,
A qui la mort inique avoit ravi V époux ^ > (I<^-*)
II. — Le gascon ne remplace pas Tadjectif possessif par l'article, lorsqu'il s'agit d'une chose inséparable de la personne. Ainsi, tandis que le français dit : il m'a fait mal au pied, on dira en gascon : que m'a heyt maw aw mé pè (à mon pied).
On peut relever ce gasconisme dans les vers suivants de du Bartas :
— « Il n'a devant ses yeux foy ni loy ni justice.' »
— 1 et ne peut à peine
D'un grand quart d'heure après reprendre son haleine. ^ »
— c Il escar bouille sa teste,.. ' *
Desgrouais reproche aux Gascons ces tournures : (nMa^èvre m'a repris. — Vous m'avez fait mal à mon pied. • »