‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue française: de la fin du XVe siècle à la secondeChapitre 32 sur 37 · I. — Verbes intransitifs employés comme transitifs · texte numérisé non relu

I. — Verbes intransitifs employés comme transitifs

Les grammairiens du xvii^^ siècle avaient remarqué que les Gascons employaient, comme transitifs, un grand nombre de verbes intransitifs. Les principaux verbes de cette catégorie, ceux que Ton rencontre le plus fréquemment, sont : Entrer, Fixer, Jouir, Lutter, Obéir, Pardonner, Penser, Sortir, Tomber.

Entrer. — Vaugelas reprochait aux Gascons a de convertir plusieurs verbes neutres en actifs'» ; parmi ces verbes se trouve le verbe Entrer. Ce sont les Gascons, dit Vaugelas, c qui ont donné cours à cette phrase : Entre:^ ce cheval dans récurie » . G^est ainsi, en effet, que parlent les Gascons. Desgrouais leur reproche, lui aussi, des phrases comme celles-ci : Est-ce vous qui avez entré ce bois ? Entre\ davantage votre chapeau^.

L^usage gascon a fini par triompher ; on dit couramment aujourd'hui : Entre\ ce cheval dans Técurie Littré le reconnaît lui-même : « L'Académie n'a pas entrer dans le sens actif, mais elle a admis sortir actif, et l'usage admet entrer. Il faudra entrer ce piano par la fenêtre. Entrez ce cheval dansPécurie.

* Remarques, t. I, p. io5.

^ Gascon, corrigé», pp. i85, 186.

Entrez la voiture dans la remise. ï> (Dict.y au mot entrer, n» 19.)

Fixer. — Fixer n'est pas, à proprement parler, un verbe intransitif ; mais il ne peut avoir pour complément direct qu'un nom de chose. Cependant, les Gascons ont l'habitude de lui donner pour complément un nom de personne et de dire <i fixer quelqu'un », au lieu de a fixer les /eux sur quelqu'un ». Voltaire a signalé ce gasconisme. a Quelques Gascons ha^rdèrent de dire: « J'ai fixé cette dame tu pour ^ je Vai regardée fixement fi , ^f ai fixé mes yeux sur elle » ; de là est venue la mode de dire : fixer une personne.* » Il revient une seconde fois sur ce gasconisme : % La langue s'embellit tous les Jours, écrit-il avec ironie ; on fixe une femme, au lieu de fixer les yeux sur elle. ' » Cet usage gascon ne s'est pas maintenu ; la locution k fixer quelqu'un », bien qu'elle soit très répandue, est généralement considérée comme vicieuse.

Jouir, — Ce gasconisme est un de ceux que Pasquier reprochait à Montaigne. Il importe peu, nous l'avons déjà dit, que le vieux français nous présente des exemples de a jouir » pris transitivement. Au xvi« siècle, « jouir » est un verbe intransitif; c'est ainsi que l'emploient les écrivains non gascons ; le Thrésor de Nicot n'enregistre que cet usage : il

* Dict. philosophique y article Langue.

* Lettre du i5 mars 1789, citée par Littré {Dict., au mot Fixer).

est donc bien évident que le souvenir du parler gascon peut seul expliquer les phrases suivantes de Montaigne :

l — f Ny la santé que fay jouy jusques à présent

très vigoureuse et peu souvent interrompue. * »

— « Cest la vraie solitude et qui se peut fouir au milieu des villes et des cours des rovs.'»

— « L'amitié au rebours est jouye à mesure qu'elle est désirée.* »

— < Il ne sçait rien tenir ny rien jouir de bonne façon.*»

— « Cettuy vostre estre que vous jouysse^ est également party à la mort el à la vie.' »

— « Il ne sçait rien tenir ny rienjoujrr de bonne

façon.* »

— € Ce soleil, cette lune, ces estoilles, cette disposition, c'est celle mesme que nos ayeuls ont jouye. ' »

— < Moy qui fay les loix, tien que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce que vous jouy sse\^ »

* Essais, liv. I, chap. xx.

* Essais, liv. I, chap. xxxix (édit. i588), chap. xxxviii (édit. iSgS).

' Essais, liv. I, chap. xxxviii (édit. i588), chap. xxvir (édit. 1595).

* Essais, liv. I, chap. un.

' Essais, liv. I, chap. xx.

® Essais, liv. I, chap. un ' Essais, liv. I, chap. xx.

* Essais, liv. II, chap. viii.

mgim

— tf Je reçoy la santé les bras ouverts, libre, plaine et entière et esguise à mon goust à lajouyrJ »

— « Les éléments que nous jouyssons sont altérez.'»

— < Depuis que ceux qui me devançoient en la possession des biens que je jouys m'ont quitté leur place. 'j»

— « La dispense que mesme des hommes ecclésiastiques jouyssent en ce siècle. * »

— c Les biens mesmes de l'esprit et la sagesse nous semble sans fruict, si elle n'est jouie.S

— « Si nous ne jouyssons que ce que nous touchons, adieu nos escuz quand ils sont en nos cofires, et nos enfans s'ils sont à la chasse.^ j

— € Il f Alexandre) n'eust pas voulu ^ow/r V empire du monde mollement et paisiblement.' »

— « Et me semble yo^o^r plus gayement les plaisirs d'une maison estrangière.'i^

— t II y a du mesnage à la jouyr (la vie) : je la joufs au double des autres.* *

* Essais, liv. II, chap. xii.

* Essais, liv. II, chap. xx.

' Essais, liv. II, chap. xvn.

* Essais, liv. III, chap. v.

' Essais, liv. IIÏ, chap. ix.

^ Essais, liv. III, chap. ix« ' Essais, liv. III, chap. x.

* Essais^ liv. III, chap. ix.

® Essais, liv. III, chap. xirr.

— « Je me contente dejoujrr le monde, sans m'en empresser. * >

— € Les autres sentent la doulceur d^un contentement...; ils jouyssent les autres plaisirs, comme ils font celluy du sommeil, sans les cognoistre. * «

Et en dehors de Montaigne :

— € Au dernier dudit cloître (avons trouvé) une petite maison canoniquale qui souloit estre jouye par le S. Bajon, chanoine.'»

— • Une maison que semble estre jouye par le susdit Vemounet.* »

Lutter. — Ce verbe est également regardé par Montaigne comme un verbe transitif.

— «r Nature... fait naistre souvent... des productions d'esprit qui lui tient les plus artistes productions, ' »

— tf Et puis je ne luitte point en gros ces vieux champions-là et corps à corps. S

* Essais, liv. III, chap. ix.

* Essais, liv. III, chap. xiii. Montaigne emploie cependant « jouir » d'une manière intransitive, mais beaucoup plus rarement.

' Enquête de iSyo, procès-verbal de Jean de Védrine Cf. Revue de Gascogne, t. XII, p. lyS.

* Ibid. Sur « que « sujet, voir ce que nous avons dit plus haut, p. 4o3.

^ Essais, liv. 1, chap. xxiv (édit. i595). Ne se trouve pas dans le texte de 1 588.

° Essais, liv. 1, chap. xxv (édit. iSgS). Manque aussi dans le texte de 1 588.

— t Mesprisant les douleurs moins aspres, desdaignant de les lutter et les combattre.* »

— « Cupidon est un dieu félon ; il faict son jeu à luitter la dévotion et la justice.' »

— t Ayant accoustumé de luicter les deffauts qui sont en moy et les dompter par moy-mesme*'»

— « Ces malplaisantes pensées qui me battent pendant que je m^arme pour les chasser ou pour les luicter. * >i

Obéir. — Littré ne cite pas d'exemple de ce verbe employé transitivement; cette tournure , n'était pas rare cependant.

Nous trouvons dans Monluc : «f Ne se vouloient obéir Vun Vautre^ » ; - et dans Ta vannes : « Obéis ta mère^ » ; — et dans Malherbe : < La plus grande beauté d'une femme étoit d'obéir son mari. ' » Peutêtre cette construction a-t-elle été prise de l'italien, mais il est possible aussi que le gascon Tait introduite dans la langue française. Le gascon, en effet, avait l'habitude de donner à « aubedir » (obedire, obéir) un complément direct. * Bolo aubedir les soes prega-

^ Essais, liv. H, chap. 11.

* Essais, liv. HT, chap. v.

* Essais, liv. III, chap. v(.

* Essais, liv. III ^ chap. xw.

•' Le plus souvent, Monluc construit ce verbe comme un verbe intransitif. (Cf. t. HT, p. 353.) « Col. Petitot, t. XXV, p. 248.

ries. > (Il voulut accéder à ses prières^ obéir les siennes prières. *)

Pardonner. — Les Gascons donnent à ce verbe un nom de personne pour complément direa ; ils disent couramment : Je l'ai pardonné ; y ox pardonné PauL c Lo senhor Ta perdonade de la faute que feite ave. » (Le seigneur lui a pardonné la faute qu^elle avait faite, V a pardonnée àt la faute. 'j

Ce gasconisme se rencontre dans Monluc et dans Montaigne :

— <i Et pardonna Sa Majesté les tous généralement. » (Monluc.')

— tt Gnna est convaincu ; pardonne-le, » (Montaigne. ^)

Penser. — On dit dans le parler gascon : a Je te pensais ici » pour t Je pensais que tu étais ici. »

— ce Et quand on lespensoit en un lieu, ils estoient en un autre. » (D'Antras.*)

Sortir. - Ce verbe est toujours employé transitivement en gascon : « En se sourtint d'aquére counfessioun. » (En se sortant de cette confession.')

* Cf. Lespy, Dict., Aubedir.

* Cf. Lespy, Dict., Perdouna.

^ T. III, p. 21 5.

* Essais f liv. 1, chap. xxiv (édit. i58S); rédition de iSg*) est plus correcte : pardonne-/M>^.

^ P. 65. Peut-être faut-il expliquer cette tournure, par l'ellipse du verbe être, « et quand on les pensoit (estre) en un lieu ».

^ Peyret, cité par Lespy, Gram, béarnaise, p. 3 17.

INFLUENCE SUK LA SYNTAXE. 41 l

Les Gascons essayèrent de faire passer cette construction dans la langue française, f Sortir est neutre, dit Vaugelas, et non pas actif. C'est pourquoy a sorte\ ce cheval » pour dire « faites sortir ce cheval » ou (( tirez ce cheval > est très mal dit, encore que cette façon de parler se soit rendue fort commune à la Cour et par toutes les Provinces. On accuse les Gascons d'en estre les autheurs, à cause qu'ils ont accoustumé de convertir plusieurs verbes neutres en actifs, comme tomber, exceller, etc., jusques-là qu'ils disent mesmes « entre\ ce cheval », pour dire « faites entrer ce cheval », ce que j'ay oiiy dire à des Courtisans nez au cœur de la France. Sur quoy il faut remarquer que de toutes les erreurs qui se peuvent introduire dans la langue, il n'y en a point de si aisée à establir, que de faire un verbe actif, d'un verbe neutre, parce que cet usage est commode, en ce qu'il abrège l'expression, et ainsi il est incontinent suivy et embrassé de ceux qui se contentent d'estre entendus sans se soucier d'autre chose ; on a bien plustost dit : « sorte\ ce cheval », ou t entrei ce cheval » que t faites sortir ce cheval » ou < faites entrer ce cheval. ' »

Nous lisons, dans le récit d'un Gascon, des phrases comme celle-ci :

— « Et pour le sortir, il falut avoir de cordes et licols.' »

* Remarques, t. I, pp. 104, io5.

• Cf. Revue de Gascogne, t. XKXIl, p. 22. Sur « avoir de cordes »>, voir plus haut, p. 372.

Molhei^ ne condamne qu'à moitié cette constniction. I Sonir, dit-il, en signification active, ne plaît pas à tout le monde. ' • Cette critique tranche trop avec le ton acerbe, si habituel à Malherbe, pour qu'on ne la considère pas comme une sorte de concession faite à un usage solidement établi. Ce n'était pas une faute bien grave, c'était plutôt une impropriété de langage, d'après Béroalde de Verville. ■ Puisque l'y suis, remarquerai un mot impropre qu'a dit aujourd'hui un honneste homme et docte : Sorte\ mon cheval, au lieu de dire -./ailes sortir.* v Cette manière de parler se répandit si bien que l'Académie Française fut obligée de l'accepter : c II est certain que la pluspart des gens qui ont des chevaux à faire voir, disent ordinairement : « Sorle^ ce cheval de Vescurie pour dire : tire:{ ce cheval; mais on ne peut dire entre\ ce cheval pour à\rt faites entrer ce cheval, ' » De nos jours, rien n'est plus fréquent que l'emploi de sortir t en signification active >.

— g Soriej moi mon chapeau <ic soie,

Mon bel habii de drap d'Elbeuf. * «

— • Il je sort du lit Cl se tient debout. * •

Tomber. - Ce verbe est signalé par Vaugelas comme l'un des verbes neutres que les Gascons ont

' T. IV, p a52.

' Le Cabinet de Minerve, p. 1 5 1 (cité par Uttrê. Dict., au mol Sortir, Hist ).

'■ Ci Remarques de Vaugelas, i 1, p. io6.

' Jacques Normand (Revue illustrée, i" juin 1S89).

M. Aicard (Gi/B/dî, 6 juin 1891).

INFLUENCE SDR LA SYNTAXE. 4l3

« accoustumé de convertir en actifs. » Que de fois n^avons-nous pas, en effets entendu dire à des Gascons : or J^ai tombé mon chapeau ; il a tombé sa plume, jo Un écolier, raconte Desgrouais, expliquait la fable du Corbeau et du Renard : quand il en fur venu à cet endroit « Corvus emisit ore caseum, quem dolosa vulpes rapuit », il dit : « le corbeau tomba le fromage et le rusé renard se le prit. ' »

Nous ne serons donc pas surpris de trouver cette construction dans Montaigne :

— «Il est bon de tomber souvent de l'eau, car nous voyons par expérience que..., il est bon de ne tomber point souvent de l'eau, car les poisans excrennens qu'elle entraîne ..." »

Malherbe avait, lui aussi, relevé chez Desportes cette faute qui n'était pas rare au xvi^ siècle ; il lui reproche d'avoir écrit a tomber quelqu'un^ ». Aujourd'hui, comme le remarque Littré, on commence à parler ainsi, en dehors du Midi ; on ne craint pas de dire, avec quelques précautions, il est vrai : tomber quelqu'un, t Que M. de Persrgny, pour nous servir d'une expression triviale, mais très énergique, tombe M. Rouher, rien de mieux. %

* Gasc. corrigés, préface, p. xix. Sur le gasconisme « se le prit », voir plus haut, pp. 39 5 et suiv.

* Essais, liv. II, chap. xxxvii. » T. IV, p. 314.

* Littré, DicL, au mot Tomber

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