M., VIII
Où tuit s'esteient assemblé Li lechéor de la cité.
(/^2rf.,VI,5.)
(1) Dérivé du bas latin lecator, leeatorem. « Lecator, leccator, catillo, scurra, Gallis (olim) lichard... Gloss. Isidori : leccator, gulosus (Alibi leno, lecator, mediator). Ungutio : scurra, lecator, vaniloquus. Brito, in synon :
Est opulo, scurra, leccator vel parasitus. »
(Ducange, v" Lecator.)
Quant près furent de la maison, Si oïrent une chançon Que un des lecheors chantout.
{Ibid,, VI, 19.)
Fil à putain, licheor pautpnier, Onkes mon peire, Dans Harnaus le guerrier, Ne servit onkes de si povre mestier.
[Roman de Gérard de Vienne^ à la suite de celui de Fierajjras en provençal, p. 166, publié par Immanuel Bekker, sous le titre : Ber roman von Fierabras, provenzalisch. Berlin, 1829.)
Et le proudom mist main à un coutel ou à aucune armeure et ocist ambedeux, ce est sa femme et son lechour. {Assises de Jérusalem^ édit. Beugnot, t. II, p. 218.)
Mais vers le XI V siècle, la déclinaison à deux cas qui existait dans l'ancien français, étant tombée en désuétude, il n'était resté de ces deux formes léchierres et lécheor, licheor ou lécheur que cette dernière, celle du cas régime :
Qui fiert de puing ou de paume aucun qui est de commune, se n'est glouton ou lecheem\ etc.
(Aveu de l'année 1302, cité par Ducange, ^^Lecator.)
Cependant peu à peu le mot lécheur a cessé d'être écrit. On ne le voit figurer dans les dictionnaires du XVP siècle non plus que dans les diverses éditions du Dictionnaire de l'Académie française. Quoi qu'il en soit, ce mot rayé de la langue écrite s'est conservé dans le langage populaire, où l'on retrouve tant d'expressions qui appartiennent à l'ancien fonds de notre langue, au français de première formation. Ainsi, le mot licheur, de forme et d'origine plébéienne, garde
dans le langage du peuple son sens primitif de gulosus et sert à désigner celui qui aime à manger et à boire.
Dès les temps anciens de la langue, on rencontre la forme lécher (1).
A cel lieu que chiens lechierent le sang Naboth, il lecherunl le tuen.
{Les quatre livres des Rois, p. 332.)
Mes à tel morsel istel lèche, Ghaz (chat) set bien quel barbes il lèche. (Roman du Renart, édit. Méon, 1. 1, p. 320, v. 8577.)
Au XVP siècle on trouve les deux formes lécher et licher, mais plus souvent cette dernière.
Lambo, lambere, lécher; lingo, lingere, lécher; delingo, delingere, lécher, mettre la langue sur aulcune chose {Epitoma vocabulorum a Guilelmo monachode Villadei, 1529.)
De cent membres et visages qu'a chasque chose, j'en prends un, tantost à leicher seulement, tantost à efflorer et quelquefois à pincer jusqu'à l'os.
(Montaigne, Essais, liv. I, chap. l.)
Licher, lingere, delingere, lambere. Licher tout entour, circumlambere.
(Robert Estienne, Bic. fr. -latin, 1539.)
Et tous les poissons lubriques, comme anguilles, congres, lamproies , ainsi nommés vulgairement parce qu'ils lichent les pierres.
{Traité de VEntretennement de santé, traduit en 1553 par Prosper Galonius, cité dans le Glossaire du centre de la France, par le comte Jaubert.)
(1) De rancien haut allemand leechôn, en aUemand moderne lecken.
. Alors le Ilot qui voit
Que le bord luy fait place, en glissant la reçoit Au giron de la terre, appaise son courage Et, la lichant, se joue à l'entour du rivage. (Ronsard.)
Cette coupe tant riche Couronne en ce ruisseau Que le saint troupeau liche, Puis d'une main non chiche Vient epandre cette eau.
(Charles Fontaine, Les ruisseaux^ ode XI, édit. de Lyon, 15S5, p. 147.)
Delingo, lécher. — Lambo, lapper comme font les chiens en beuvant, licher. — Lingo, licher, succer. {Ambrosii Calpini diciionarium, Lugduni, 1578.)
Et si je t'asseure bien que j'aymerois encores mieux ne manger que des choux et licher deux grains de sel avecques Diogène.
{Les Dialogues de Jaques Tahureau , édit. de 1583, f^ 152 verso.)
Au commencement du XVII'^ siècle on écrivait indistinctement licher et lécher,
Nicot enregistre lécher, leicher et licher. Il paraît accorder la préférence à cette dernière forme, car dans tous les exemples qu'il donne il se sert de licher. {Thresor de la langue françoise tant ancienne que moderne, 1606.)
Guillaume Morel emploie les deux formes lécher et Ucher :
Dehngo leicher. — Lambo, lapper comme font les chiens en beuvant ou licher. — Se lambentes, se leichants. — Ursae
pariunt informem carncm, quam lambendo paulatim figurant. Leur façon est comme un morceau de chair sans forme ne figure, laquelle par après petit à petit en la léchant de leur langue ils forment et façonnent. — Lingo, licher, succer. — Linctus, lichement ou succement. Multi tussim veterem linctu salis discussere, leichant ou succant du sel.
{Guillelmi Morelli Thesorus vocum omnium latinarum , 1622.)
Cotgrave (/)i6'^ françois-anglois, 1636) indique lécher et licher.
Mais vers le milieu du XVIP siècle, licher avait cessé d'être en usage dans l'écriture, et on ne se servait plus que de lécher écrit lescher. C'est sous cette forme que ce verbe figure dans le Dictionnaire de Furetière imprimé en 1690, et dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française publiée en 1694.
On lit lécher dans la seconde édition du même Dictionnaire publiée en 17 j 8. Depuis cette époque, l'orthographe de lécher n'a plus varié.
Gomme on le voit, la lutte a été longue entre les deux formes du verbe dont nous venons de tracer l'historique. En effet, la forme savante lécher, que l'on rencontre d'abord seule dans les plus anciens textes de la langue, a été supplantée plus tard par la forme populaire licher devenue prépondérante au XYP siècle. Mais au XVIP siècle, la forme savante lécher a repris l'avantage et est restée désormais seule en possession de l'orthographe. Bannie de l'écriture, la forme populaire licher a continué et continue d'être d'un usage ordinaire et habituel dans la prononciation du peuple.
I IV. — De la permutation de la consonne l en n.
Dans la prononciation de certains mots, les gens du peuple substituent quelquefois une consonne à une autre. Ainsi ils changent / en net disent par exemple :
iVentille (1)
au lieu de
Zentille.
Linas
Li/as.
Ganeçon (2)
Ca/eçon.
Cette permutation de la consonne l en n est un souvenir des habitudes anciennes et populaires de notre langue diaprés lesquelles la liquide l latine devenait n en français.
Libella, diminutif de libra, balance, a donné en français d'origine livel, liveau, forme savante, et nivel, niveau, forme populaire.
Qui ne commence son euvre sur affection vertueuse, et ne la conduit au liveau et sous la mesure de raison, semble à celui qui édifie sur faux fondement.
(Alain Ghartier, édit. 1617, p. 298.)
Niveau.
(Robert Esiienne, Dictionnaire françois-latin, 1539.)
(1) Au XVII* siècle, la prononciation populaire nenfiWe était en lutte avec la prononciation grammaticale lentille. Ménage (Observations sur la langue française, t. I, p. 472), préférait nentille à lentille : « Il faut dire de la poirée et des nentilles avecque les Parisiens et non pas des bettes ny des lentilles avec les Angevins. »
M"« Buffet (Nouvelles observations sur la langue française, 1668, p. 130) s'exprime ainsi : « Plusieurs prononcent nentille, il faut dire lentille. » Ce mot dérive de Unticula, diminutif de lens, lentis, lentille.
(2) M"«Bufïel (p. 134) signale comme existant de son temps le vicieux usage de prononcer caneçon pour caleçon.
Liveau.
(Nicot, Thresor de la langue françoise ancienne et moderne, 1606.)
Liveau ou niveau.
(Gotgrave, Dictionnaire ang lois- français, 1611.)
Liveau^ niveau, livello.
(NathanaelDuez,/>îc. italien- français, '^^ partie, 1659.)
Cokicula, bas latin, diminutif de colus, a formé coloigm, connoille, quenouille.
Et lors quant ladite Jehane oy ces paroles, prist sa coloigne et en feri le suppliant trois coups sur la teste. {Lettres de remission de 1358, citées par Ducange,vo Conucula.)
Et estoit le descort pour ce que Richart Goubin avoit donné à Thomas Picot d'une connoille à femme sur la teste. {Lettres de remission de 1412, citées ibid.)
Posterula a donné en ancien français posterle, posterne, poterne.
Par la posterle s'en ist isnellement.
(Roman de Girard de Vienne, cité dans Ducange, v** Posteimla.)
Tant li mainne une fosse voie, K'il vinsent à une posterne Ki estoit j ouste une cisterne.
{Boman de la Violette, v. 2602.)
E porra les murs de la ville parchier ou faire parchier et faire une posterne, pur isser (sortir) de son manoir. (Rymer, annéel281,t. II, p.l71.)
Margila (l)ou maria (bas latin) avait d'abord donné
(1) Dérivé de niarga, mot lalin que Pline cite comme étant d'origine gauloise : « Alia est ratio, quam Bristannia et Gallia invenere alendi eam
en ancien français mark, merle; puis sous l'influence de la prononciation populaire / est devenu w, et le mot mar^e s'est changé en marwe (1).
I V. — De la permutation de la consonne n en l.
De même que, dans la prononciation de certains mots, le peuple change / en n, de même aussi il change n en /; par exemple, il prononce :
Ca/onier au lieu de cawonnier;
Esqui/ancie — esquiwancie;
Zuméro (2) — numéro ;
Ve/in — venin;
Ve/imeux •—- venimeux ;
Enve/imer — envenimer, etc.
Ce mode de prononciation populaire se rattache au système de formation primitive de notre langue. En effet, dans le passage du latin au français originaire, la nasale n des primitifs latins s'est changée en la linguale /. Par exemple :
Venenum a donné en vieux français ve/in;
Bononia — Bo/ogne;
Castellum-iVantonis — Ghâteau-Z^andon ;
Pawerma — Pa/erme;
Ruscinionem — Roussil/on, etc.
ipsam : quod genus vocant margam, » {Plinii secundi nat. hist. lib. XVII, 4, 6.
(1) Marie pour marne se dit encore dans les patois de la Picardie et de la Flandre.
(2) Dans les patois de la Picardie et de la Flandre, on dit Umèro pour numéro.
Quels grâces puis-je rendre de la salveteit de mon airme (àme) à celui ki lo velin de détraction me mat devant? {Sermons de saint Bernard à la suite du livre des Rois publié par Leroux de Lincy, p. 557.)
Il fut mentieres (menteur) quant il dist kil semblanz seroit al Haltisme, et peires (père) fu de la menzonge, quand il Yenvelimeie semence de sa falseteit gittat (jeta) assi (aussi) en l'omme, quand il dist qu'il seroit si cum Deu.
{Ibid., p. 523.)
Le Venin et l'infection de civile discorde fut ordonné de Dieu pour reprimer l'orgueil des haultesses mondaines. (Alain Ghartier, p. 323.)
La forme populaire ve/in, ve/imeux, enve/imer a été remplacée de bonne heure dans notre langue par la forme savante venin, vemmeux, envemmer, et dès le XIIP siècle on ne rencontre guère ces mots écrits autrement que de cette dernière façon.
Serpent sont de maintes generacions; tant come il sont devisé de manières, ont il diverses natures; mais gencraument tuit serpent sont de froide nature, ne ne fièrent se il ne s'eschaufent; et por ce nuit li venins d'eulx plus de jor que de nuit; car doutens de nuit.se refroident en eulx tout coiement por la froidor de la rousée, et tout yver se gisent en lor niz, et en esté s'en issent; et tuit venin son froit.
(Brunetto Latini, li Livre dou trésor^ p. 190.)
Aspides (aspic) est une manière de venimeux serpent qui ocist home de ses denz.
(Ibid., p. 191.)
La boucle d'une pierre fu Qui ot grant force et grant vertu :
Car cis qui sor soi la portoit, Nés uns (aucun) venins ne redotoit.
Nus nel' pooit envenimer, Moult faisoit la pierre à aimer.
(Roman de la Rose, édit. Méon, t. I, p. 44, v. 1075.)
Celui qui est en colère et qui le dit est préférable au traditor qui cache son venin sous de belles et douces apparences.
(Madame de Sévigné, lettre à M^e de Grignan, du 12 janvier 1676, édit. Monmerqué, 1866, t. IV, p. 335.)
II importe de remarquer que si la forme savante a prévalu dans l'écriture, la forme populaire a continué de rester longtemps dans la prononciation (1). Au XVIP siècle l'usage vicieux de prononcer ^e/mpour venin existait encore. C'est ce que nous apprend M*'" Marguerite Buffet, qui s'exprime en ces termes : « Plusieurs disent c'est du velin, cela est velimeux ; il faut prononcer du venin et aussi venimeux. » {Nouvelles observations sur la langue françoise, publiées en 1668, p. 137.)
Parlons du mot orphelin, qui rentre essentiellement dans le sujet de cette étude.
Ce mot dans Tancien français se présente sous les formes orphe, orphene, orphenin, orphelin.
Orphe et orphene dérivent directement du latin orphanus.
Anais, dist le roïne, on vous respondera : Fedris premièrement me fille point n'ara, Car Savaris, sez frère, le sien père enerba, Le fort rois Loays, dont orphe demeura. (Hugues Capet, chanson de geste, publiée par le marquis Lagrange, p. 90, v. 1923.)
Li doiens et li capitles devant dit n'obligent mie h taille
(1) En Normandie et en Champagne on dit velin pour venin.
païer clercs, ne veves, ne croisiés, ne orfenes ki mainent sour le terre S. Pierre.
(Charte de l'année 1267, citée par Ducange, v^ Orphanus.)
Orphmin et orphelin proviennent d'un mot latin factice orphaninus dérivé à! orphanus : orphenin est la forme savante, orphelin la forme populaire.
A la vedue (veuve) e as orphanins.
(Lois de Guillaume le Conquérant, IX.)
L'autre de follir ne refîne L'autre est de foilles orphenine (L'autre ne cesse de se garnir de feuilles L'autre de feuilles est orpheline).
(Roman de la Rose, édit. Méon, t. II, p. 90, v. 5976.)
El (si) jugement de nostre déboneireté est empêtrez contre orphelins^ encontre veves... Et se li orfelin, ou veves requièrent nostre jugement...
{Le conseil de Pierre de Fontaines, édit. Marnier, p. 360 et 361.)
Si que li règnes orfelins En fu plus riches par mulz ans.
{Chronique des ducs de Normandie, v. 32649.)
De toutes parts les chasteaux sont habitez de veufves esplourées ou désolées femmes de prisonniers et sont les seigneuries en mains d'enfans et d^orphenins.
(Alain Ghartier, édit. de 1617, in-4", p. 323.)
Orphanus, a, um, qui est privé de père ou de mère, orphelin.
{Epithoma vocabulorum a Guilelmo monacho a Villa Dei> 1529.)
Or félin, orphanus.
(Robert Estienne, Dict. fr -latin, 1539; Jehan Thierry, Dict. lat. 1564.)
Gaius Marlius... estant demouré orphelin de son père, fut nourry soubs sa mère veufve, et feit voir par expérience, que l'orphelinage apporte bien d'autres incommoditez à un enfant, mais qu'il ne l'empesche point d'estre homme de bien et de vertu excellente par dessus le commun.
(Amyot, Hommes illustres, Coriolanus, i .)
Orphelin ou orphenin.
(Nicot, Trésor de la langue francoise ancienne et moderne, 4606.)
Orfenin, or félin ou orphelin.
(Gotgrave, Dictionnaire françois-anglois, 1611.)
Dans les premières années du XVIP siècle on se servait encore des deux formes orphelin et orphenin, mais plus rarement de cette dernière. Enfin, vers le milieu de ce siècle, la forme savante orphenin avait entièrement disparu de l'orthographe, et depuis cette époque la forme populaire orphelin est seule restée en usage tant dans l'écriture que dans la prononciation.
Ce mot orphelin nous offre un exemple remarquable de l'influence de la prononciation populaire sur l'orthographe. En effet, la tendance qui porte le peuple à changer dans certains mots la nasale n en la liquide l s'est manifestée fort anciennement sur le vocable qui nous occupe. Ce mot, introduit sous la forme savante orphenin et bientôt oblitéré par la prononciation populaire, a fini par changer dans l'écriture sa consonne w en / et par produire le mot orphelin que nous avons conservé, dans notre orthographe, sous sa forme populaire.