‹ De l'influence du Moral en ChirurgieChapitre 5 sur 24 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

A l’origine de toutes les civilisations, chinoise, gréco-latine, arabe, etc., on trouve le souci de calmer les douleurs et les souffrances des malades, de consoler leurs tourments; et c’est de noble sentiment général qu'est né l'art de la médecine.

Tout empirisme pendant longtemps, mêlé de pratiques religieuses, peu à peu cet art s’est perfectionné jusqu’à devenir de nos jours, après les étonnants progrès du siècle dernier, une science des plus étudiées, permettant, à la suite de méthodes rigoureusement réglementées, de travaux minutieux, d'aborder avec audace la maladie.

Mais on a l'impression que, depuis les découvertes remarquables des anesthésiques et des hypnotiques, on croit en général avoir tout fait pour calmer la douleur; abusé par cette merveilleuse trouvaille qui permet, dans le calme du sommeil régulier, de tailler avec la plus grande tranquillité cette chair toute de sensibilité, on a peut-être trop délaissé les soins des tourments de l'esprit, notamment dans les heures si pénibles qui précèdent et suivent le narcose; comme dit Tardieu: « Les plus. grandes souffrances Aout les souffrances morales ».

* Les vieux maîtres de la chirurgie, qui ne possédaient

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pas cette arme nouvelle de l’anesthésie générale, avaient fort bien remarqué la réalité et l'importance des vives émotions à côté de celles de la douleur, et ils avaient signalé, bien avant les études des philosophes des xvue, xviut et xixe siècles, le rôle de l'esprit sur lecorps. Plus même que par des paroles encourageantes, certains avaient déjà utihsé des moyens reconnus bienfaisants pour « délivrer de la crainte et de la transe du mal» auquel s'attend le patient. Van Swieten continue : « Ce qu'il y a de plus «insupportable est cette crainte que représente tou- «jours à lesprit l’image du mal prochain, qui fait «que les malades comptent toutes les minutes, tous «les moments des heures qui précèdent le temps «marqué pour lextirpation. En sorte que Jules César «a dit avec raison qu'il était moins insupportable de «tomber tout d’un coup dans les embüches qu’on ne «pouvait éviter, que de les redouter continuelle- «ment », et il conseille l'emploi de l’opium une heure avant l’opération.

Certains de ces maitres ont laissé quelques sommaires réflexions au sujet des troubles qu'on pouvait rapporter dans l’état général de la maladie aux angoisses et aussi quelques avis concernant le rôle moral du chirurgien.

«Le chirurgien, dit Ambroise Paré, ne doit mespriser «les affections de l’âme, pour ce qu'elles causent «grands mouvements et mutations au corps, à cause «qu'elles dilatent ou compriment le cœur, et en ce «faisant les esprits se résolvent ou astraignent et suf- «foquent; ces passions sont joye, amour, espérances:

«vie, trestesse, crainte et autres: toutes lesquelles. « estre corrigées par leurs contraires. ».

. L’espérance souvent profite aux malades Sir « us que le médecin ou chirurgien fort désiré, appaise

«de son arrivée. la grandeur du mal, car la force de

«Pâme, quiauparavant succombait au mal, est excitée «et. relevée de l’espoir, et assaut Ia maladie avec telle «confiance qu’enfin elle la surmonte. »

- La phrase pittoresque: « Les joyeulx guarrissent.

«toujours», estun résumé précis de l’influence heureuse

de l’état d’ âme.

Mauriceau réclame de. l’accoucheur qu’il n’effraye pas les pauvres femmes: «11 tâchera de faire con£e- «voir à la malade l’impossibilité qu’il y a qu’elle puisse «accoucher sans son aide, et il la fera résoudre à se «mettre avec confiance entre ses mains, par paroles «douces sans l’intimider, luy persuadant que l’opé- «ration ne se fera pas si douloureuse qu’ellé se lest «imaginée et enfin qu’elle est obligée selon Dieu «de la souffrir tant pour elle-même que pour l’amour «de son enfant, qui périroit, certainement avec elle, «sans ce seul et dernier secours ».

Dupuytren, remarquablement, a vu le fait important de l'élément moral dans ce qu’il appelle la « stupeur» de certains nerveux, indépendamment de « tout ébranlement mécanique», lorsqu'il dit « qu’elle « peut exister ou n’exister pas, et qu’elle paraît beau- « Coup plus en rapport avec l’état moral du blessé

« qu'avec “les circonstances de la blessure. Aussi

« s’observe-t-elle, toutes choses égales d’ailleurs,

«chez les sujets doués de peu d’énergie morale ;

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aux armées, cela affecte surtout les jeunes soldats».

Et il indique la nécessité d'éviter au malade toute cause de ce choc moral. « Ce sont les soins moraux

surtout que le chirurgien doit prodiguer à ces malheureux réduits à subir de ces eruellés mutilations. Qu'il cherche, par tous les moyens en son pouvoir à captiver leur confiance; à ranimer leur courage abattu. Il y parviendra en compatissant avec eux à leurs maux, en déplorant l’impuissance de toutes les ressources de l’art que l’on a employées pour les sauver de ce parti extrême, en leur traçant les chances d’une guérison prompte et assurée en échange d’une mort certaine, en rassurant leur imagination effrayée contre les douleurs inséparables d’une opération, en leur exposant enfin tous les moyens qui leur resteront encore pour pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille...» «Il est des malades que la seule idée de l’opération frappe de stupeur et d’effroi. Plusieurs, honteux de leur faiblesse, font de violents efforts sur eux-mêmes pour la surmonter; mais alors ils se livrent en victimes plutôt qu’en hommes courageux et armés de résolution, et demeurant frappés de la pensée que l’opération projetée devra nécessairement leur être funeste. Peu de dispositions morales sont plus défavorables que celle-là. Tant qu’elle existe, il faut s'abstenir. Nous pourrions citer lexemple d’un grand nombre de malades qui se sont ainsi soumis à des opérations comme à une mort certaine et qui ont, en effet, péri peu de temps après. Il importe qu’ils envisagent, au

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contraire, l’opération comme le seul moyen de

guérison que leur laisse la nature. L’espérance

doit les animer et les soutenir; s’ils désespèrent d'eux-mêmes, s’ils nourrissent des espérances de

« mort, il est rare que des encéphalites consécutives

ne surviennent pas et ne soient pas la cause d’une terminaison fâcheuse. »

Velpeau aussi étudie les « préparations morales»;

°c’est son mot, la façon d’annoncer avec douceur la nécessité d’une opération; l’emploi des mots arrête son attention. Gosselin signale « les effets fâcheux

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de la douleur physique et de la douleur morale chez les blessés et les opérés, et la nécessité de les éviter l’une et l’autre dans la mesure du ‘possible... »;

il continue : «...Remarquez en effet que cette muti-

lation ajoute une cause d’infection purulente à celles qui existent déjà par le fait de la lésion traumatique. Je veux parler de la grande perturbation morale. L'homme qui, en pleine santé, est obligé de se soumettre à la perte d’un membre, sans y avoir été amené progressivement par de longues souffrances dans un lit d'hôpital, comme cela a lieu chez ceux que nous amputons pour des tumeurs blanches supposées, sans avoir été amenés, dis-je, à considérer cette mutilation comme une ressource salutaire, est violemment impressionné. Or, soyez sûr que cette grande secousse morale est une Cause puissante des accidents consécutifs aux amputations. Notre malade; en voyant que nous avons le ferme espoir et le désir de lui conserver son membre qu'il sait gravement blessé,

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«est, sous ce rapport, dans de meilleures conditions, «et c’est pour cela que je le crois un peu moins «exposé à la mort que si je l’amputais».

Le baron Larrey, le grand chirurgien des armées du premier Empire, fut beaucoup un soldat, peu tendre même, et s’il connut bien les effets du « vent du boulet» sur les jeunes conscrits, 1l ne paraît pas avoir beaucoup tenté de soigner le moral par d'autres choses que par de bonnes ventouses ou salgnées: ce qui, malgré tout, dans des circonstances très pénibles pour tous et au milieu de gens singulièrement endureis, pouvait être une juste façon d’agir.

Plus près de nous, nous trouvons aussi des idées éparses, çà et là, concernant les soucis du moral de l’opéré futur et actuel.

Le travail de Poucel, de Montpellier, qui remonte à 1904, intitulé: Psychothérapie dans l'intervention chirurgicale, analyse avec un esprit réfléchi, lettré autant que bon, ce que peut un chirurgien sur le moral du sujet avant, pendant et après l’opération.

Charles Lefebvre, dans son livre: La Période préopérateire, indique le soin qu’il faut prendre du terrain moral du futur opéré à côté de ceux concernant les organes et leur force de résistance.

Mais, hormis ces quelques travaux, nous ne trouvons rien d'important dans la littérature médicale française récente qui se rapporte à ce sujet, spécialement dans les traités classiques, « dans lesquels on cherchera vainement, dit Forgue, un chapitre ayant trait aux obligations et à l’action morale de l’opérateur, aux conditions psychiques de l’opéré»:

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