I. — CAUSES CAPABLES D'INFLUENCER LE PSYCHISME
L'homme devenu malade garde son caractère; auquel on doit prêter attention; il sera bon de connaître sommairement ses traits essentiels; Ribot, on le sait, qui ne prend garde qu'aux manifestations du sentiment et de l’action, les classe en sensitifs (émoüfs, inquiets, pessimistes, sombres, humbles), actifs (hardis, optimistes) et apathiques (inertes, avee alternatives d’inhibition et d'activité). Fouillée, lui, n’accorde de valeur dans la vie psychique qu’à l'intelligence. Aujourd’hui, on tend à faire deux groupes : les caractères à base d'imagination optimiste et ceux à base d'imagination pessimiste. Signalons ceux que Dupré a étudiés, présentant ce qu'il appelle la € constitution émotive», sorte de terrain spécial,
- prédisposé à réagir aux influences morales. L'école . autrichienne, avec Eppinger, Hess, décrit les mêmes « nerveux », sous le nom de « vagotoniques » et «€ sympathicotoniques». Quoiqu'il en soit, prédisposé ou non, le caractère est Ià en face de la douleur, de l'émotion, et on gagnera à le connaître. On saura aussi remarquer si le sujet possède des sources particulières d'énergie dans son éducation, dans des doc-
trines solides profondément religieuses ou philosophiques, dans un sentiment inébranlable du devoir, de l'esprit de sacrifice, etc.
Outre ce caractère, l’âge du sujet influera sur le moral; le nouveau-né est insensible aux émotions. Keen, cité par Gwathmey, nous dit, à propos de la staphylorraphie, que, dans les débuts de la vie, l’enfant ne sent pas la douleur et que, dans l’intervention, le seul danger vient de l’hémorragie. Plus tard il manque de compréhension, d'instruction, son inconscience fait qu'il ressent d’une manière très physique, il ne sait pas faire fonctionner son esprit d’où son bon moral habituel, son indifférence vis-à-vis de la lésion, et, em grande partie, d'accord avec l’immense réserve de ses énergies physiques, son aptitude très grande à guérir: il n’aggrave pas son mal par son psychisme. Il y aura lieu de se méfier beaucoup plus aux approches de la puberté. L’adulte, au contraire, est à l’âge de prédilection pour laddition des troubles psychiques aux troubles physiques, comme aussi d’ailleurs pour savoir guider son ima- gination, discipliner ses sentiments. Le vieillard a une « susceptibilité réactionnelle affaiblie » (Bourde), d’où des manifestations moins BEF ARteE, mais, en revanche, prolongées.
Le sexe féminin semble moins sujet au € choc traumatique», à cause « de la moindre activité de ses centres inhibiteurs», dit Bourde. Mais nous croyons remarquer chez elle que le moral joue grandement son rôle. Ses phénomènes affectifs sont spécialement vifs, et nul ne songe à nier combien une femme peut
avoir de « ressort», combien elle sait accepter sa peine, souffrir; et c’est, à notre avis, une raison très importante pour laquelle elle montre moins de choc psychique, bien que ses émotions soient peut-être plus vives que chez l’homme. Celui-ci, devant la douleur, reste souvent, ce n’est pas douteux, un enfant vis-à-vis de sa compagne.
La profession, le degré de culture intellectuelle, marquent également le moral de leur empreinte. Il est manifeste, « indiscutable, dit Bourde, que tout ce qui exalte les facultés psychiques favorise le choc». En effet, les intellectuels sont des prédisposés.
Le père de famille, dont les siens attendent le pain quotidien, l’homme d’affaires qui craint que la maison ne périclite, le travailleur de l'esprit, dont les facultés sont toujours en éveil, quel qu’il soit, par ses soucis : il réalise le terrain propice aux modicafitions de son moral, soit qu’il tende à laméliorer en voulant la guérison, de toute son énergie, soit qu'il se laisse aller au découragement.
L'état d'esprit sera encore bics différent selon l’état de santé antérieur, selon les conditions de vie, de nourriture, de bien-être, ete. SE
L'état d'action où d’inaction dans lequel est surpris le blessé a une non moins réelle importance; Crile effraie des animaux, les uns en cage, blottis, forcés à l’inaction, les autres en liberté, les tue ensuite et il constate des lésions des cellules nerveuses du cortex beaucoup plus marquées chez les premiers que chez les seconds; ilinterprête ce fait: 1° comme une preuve de l'influence des phénomènes psychiques,
tels la peur, sur l’organisme; 2° comme une explication de la prédisposition plus grande au choc chez les individus inactifs, tapis, craintifs, que chez ceux qui se ruent dans la mêlée: chez ceux-ci, tout l'esprit est tendu vers le but, vers la lutte, le terrible moment de la ruée hors la tranchée est passé; chez les autres, cette douloureuse crise psychique n’est pas résolue; ils n’ont pas totalement consenti au sacrifice ni rivé héroïquement leur pensée à l’action; ou bien ils se sont repris à la faveur de la minute de repos derrière un talus; en tous cas, ils sont-frappés dans une attitude de repliement, de terreur. Les réactions dans les deux cas sont bien diverses: l’un fait le bon blessé, l’autre fait le choqué grave.
Tels sont quelques facteurs inhérents au sujet, auxquels on peut reconnaître une influence sur le moral lors de la maladie chirurgicale.
La lésion organique elle-même peut agir sinon en soi au moins par l’intermédiaire des perceptions.
En effet, les sphères supérieures ne fonctionnent qu’autant qu'elles sont impressionables et impressionnées; impressionnables, elles le sont en dehors du profond sommeil ou de la perte de la connaissance, et impressionnées elles le sont par les symptômes du mal. Il faut remarquer cependant que ces sphères supérieures, dans l’état de veille, ne sont pas toujours . “impressionnables : nous trouverons là la preuve que les éléments douleur et lésion n’agissent sur le psychisme qu’autant que celui-ci en est conscient. On a rapporté des cas curieux d'individus dont le cerveau fonctionne à pleine intensité, mais mû par une idée
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exclusive telle celle du devoir à accomplir (une. personne à sauver), ou bien uné colère furieuse, une terreur (les combattants à l'assaut, les. fuyards éperdus) et qui, recevant alors un traumatisme violent, ne s’en aperçoivent pas. Ils sont complètement anesthésiés par la passion trop forte qui les anime et ce n’est que lors d’une cause contingente, comme la vue de leur sang, une chute révélatrice, que leur psychisme prend connaissance et aussitôt perçoit toute l'horreur de la plaie. Le choc qui en résulte est bien réellement psychique, puisque ce sont les seuls phénomènes de conscience qui déclenchent les troubles organiques. En somme, si la lésion paraît atteindre le moral, ce n’est pas elle-même, mais ses représentations mentales. A propos cependant de la maladie, citons que son siège, sa nature, sa gravité sont des conditions de variation du terrain moral; les blessés, les opérés, hommes ou femmes, des organes génitaux font bien souvent des ‘démoralisés, sinon des hypocondriaques. Des romanciers ont utilisé cette connaissance, ainsi qu’on le voit dans l/nsexuée. La perte de la vue ne se conçoit guère sans un mouvement de pessimisme ; de même l’amputation d’un membré indispensable à la profession. On connaît aussi la particulière sensibilité du caractère des gens atteints dans leur tractus digestif.
Quant aux symptômes douleur, hémorragie, infeclion, intoxication, asthénie, c’est la douleur qui, quant au moral, est le principal élément d’épuisement et de désordre; soit soudaine et brutale comme dans les écrasements, les grands traumatismes, les