‹ De l'influence du Moral en ChirurgieChapitre 9 sur 24 · IL — MODES DE REACTION VIS-A-VIS DE CES CAUSES · texte numérisé non relu

IL — MODES DE REACTION VIS-A-VIS DE CES CAUSES

Voici quelques causes, quelques influences qui retentissent sur l’âme des malades; examinons quelles vont être les réactions d’abord, du psychisme, puis de l'organisme.

1° Du psychisme

a) Les émotions. — Les émotions à tendances dépressives représentent la réaction la plus habituelle de l'esprit lorsqu'il reçoit une impression désagréable. Ce sont des émotions à base d’anxiété : inquiétude, angoisse (avec ses formes: peur et terreur), énervement, agacement; à base de tristesse : chagrin, abattement. |

Tout à fait rarement, on voit des gens accepter les situations les plus graves, non pas sans émotion, mais avec des émotions à tendances optimistes : calme, résignation, satisfaction, quel que soit le sentiment très fort qui les anime; Pascal, Hacke Tuke -et d’autres en ont donné des exemples.

Les émotions à base de tristesse et d’anxiété sont les plus fréquemment observées dans les services chirurgicaux : Hartenberg dit « qu’elles se déclenchent «chaque fois que notre moi se trouve en présence d’une «situation anormale, inattendue, grave, qu'il s’agisse «d’un danger matériel ou moral, d’une douleur, «d’un acte décisif à accomplir, voire d’un orage viscé- «ral». N'est-ce pas là le pain quotidien offert au moral du malade des cliniques?

Au plus faible degré, c’est l’inquiétude, « appréhension de quelque chose de grave», malaise physique indéfinissable, inquiétude de ce qui se passe au dehors, dans ses affaires laissées en suspens, chez les siens; souci du résultat de la visite à venir; incertitude de

ce qu'est son propre cas; ou bien inquiétude vague, imprécise, sentiment mal déterminé d'insécurité; vrai malaise moral.

L'anxiété est plus intense: c’est déjà une douleur morale; c’est la peur, raisonnée ou irraisonnée, raisonnable ou déraisonnable, par exemple de l’anesthésie, de ce sommeil quelque peu mystérieux, troublant, à l’idée duquel on se soumet avec des réticences; peur de ne pas se réveiller: peur, peut-être moins fréquente aujourd’hui, de souffrir pendant l'opération, car le peuple sait maintenant que l’on ne se réveille pas pendant l'opération; mais peur fréquente des fautes opératoires: hémorragie par accident, oubli d’un instrument, d’une compresse dans la plaie; peur de la douleur du réveil, des suites, de l'issue malheureuse, d’ « y rester», de demeurer infirme, surtout peut-être peur de l'inconnu, des heures à venir. Il suffit d'interroger, ou mieux de faire interroger des malades par des profanes pour se rendre compte de la réalité et de la fréquence de ces craintes. Ajoutons encore la crainte pudique, parfois surprenante : nous avons vu venir un Jour à un service une malheureuse, amenée à son corps défendant par une amie, une femme done qui s’était laissée littéralement ronger la poitrine et les flancs par un cancer du sein parce qu'elle n’avait pas voulu « se montrer»!

« Les rêves que vous donnez sont plus séduisants que les réalités que vous pouver offrir», a dit quelque part Anatole France. Ce n’est pas facile, hélas! à faire comprendre.

L’angoisse, la terreur sont les degrés extrêmes

cat

og

de l’émotion anxieuse qu’on rencontrera après les accidents de chemin de fer, après les batailles, etc. Les terreurs, au moment de l’anesthésie, sont assez courantes; nous en verrons des exemples plus loin.

= L’agacement, l’énervement sont plutôt le fait de . malades déjà opérés et qui commencent à récupérer

leurs forces; ils sont agités pour la moindre cause ou même sans cause. L’insomnie, dans ces cas, est pénible, car le sujet exacerbe son irritation par des orattages des draps, par des mouvements, par l’activation de sa respiration, sa transpiration.

Les émotions tristes peuvent s’associer aux précédentes: le malade, assailli d'idées noires, s’apeure de tout; il rumine tout seul ses impressions, fixe son esprit sur tout ce qui peut advenir de fâcheux dans la marche de sa lésion.

Rarement enfin le calme serein, la résignation, la bravoure, une sorte de bien-être seront le mode de réagir de l'esprit. Le malade « blague», plaisante son infirmité, sa lésion.

Il est utile de faire mention de l'attitude de fausse bravoure qui laisse croire, à cause d’un effort incapable de durer, au calme et à la force devant la douleur à venir. « Rien n’est plus mauvais, dit Vel- «peau, que ces fanfaronnades de calme ou de rési- «gnation. Il semble que la vie s’épuise en se repliant «sur elle-même, au point de rester ensuite incapable «de résister à l’attaque qui vient de lui être portée.»

b) Leur influence sur le caractère. — Ces émotions, aux causes étudiées plus haut, détermineront des

retentissements variables suivant Île terrain psychique (émotivité); aussi, ne saurait-on préciser un caractère de lopéré futur ou récent, mais des aspects psychiques.

De très rares malades n’offrent à considérer aucune réaction de leur moral durant leur séjour à la clinique ou à l’hôpital; ou, du moins, s'ils’ en ressentent elles sont très faibles, passagères et insignifiantes (malades résignés ou indolents à l'excès). En général, après les émotions, les douleurs, l’opération, après. la longueur parfois du temps nécessaire à la guérison, souvent entrecoupé d'incidents, de nouvelles interventions, il y a déséquilibre de l'harmonie antérieure du caractère.

Pendant la maladie, on peut observer des aspects de ce désordre plus ou moins manifestes, quelquefois dissimulés par le sujet.

On ne remarque guère de modifications de l'intelligence; il faudrait pour cela des lésions avec mtoxicatidn très profonde, prolongée; ce sont alors des entités nosographiques, tels des délires, des formes de manie aiguë. L’imagination est néanmoins fréquemment exaltée et l'attention atténuée au moins en général, car elle se fixe volontiers sur les phénomênes morbides d’où l’exagération des facultés de perception et ainsi l’hyperesthésie physique et morale.

Le plus habituellement, on observe ces troubles chez les émotifs; mais comme tout le monde l'est, en somme, ils sont fréquents.

Chez l'enfant on note parfois un excès de besoin

de caresses; il lui faut la présence de sa mèêre, ses

chansons; il lui faut de l’affection. On peut retrouver aussi, chez l'adulte, si on la recherche, cette hyperaffectivité.

Quant aux malades difficiles, grognons, qui critiquent tout : le médecin, le personnel et eux-mêmes, les infirmières les connaissent bien; ils appellent sans cesse, ont toujours un besoin quelconque; on ne s’occupe pas assez d’eux, la prescription ne vient pas à son temps, la piqûre se fait attendre, le voisin qui crie à côté ferait bien de se taire. [ls sont d’autant plus désagréables à supporter que la gravité de leur cas est moindre. Qu'on n’aille pas prétendre que ces individus étaient, avant d’entrer à la clinique, des individus énervés et énervants; nous connaissons un jeune homme parfaitement normal, n1 psychopate, ni dégénéré, qui, dans son état normal, se contente de tout et de rien, qui ne réclame jamais l’aide de personne, mais qui, durant un séjour assez long et pénible dans une clinique, mit singulièrement à contribution la vertueuse patience des Sœurs infirmières. Or, des maladies non chirurgicales n'avaient pas affecté de la sorte son caractère; notons, de plus, qu’il conserve une émotivité spéciale vis-à-vis de malaises physiques qu’il aurait auparavant totalement négligés. |

Le découragement s’observe bien des fois, mêlé à une sensation d’impuissance; c’est un des troubles qu’il s'agira de combattre le plus énergiquement, car il fait céder bien des énergies et verser au pessimisme, qui est la pire des attitudes morales. La tristesse, la crainte, la peur, l’anxiété ont été étudiées;

leur répétition, leur prolongation portent sérieusement atteinte au moral.

Enfin, les troubles de l’activité sont ee Le malaise psychique se traduit, chez les uns sous forme de réaction, d’excitation, de besoin de mouvement, d’énervement; le sujet ne dort pas, remue ses bras, ses jambes, s’agace; chez d’autres, soit alternativement, avec cette activité exagérée, soit isolément, c’est la dépression, le besoin de repos, et, avec la manifestation correspondante de l’affectivité, on trouve réalisé l’apathique inerte, abattu, incapable de lutter, s’affectant du moindre incident, n’ayant plus de réactions.

En somme, sans nrétendre avoir indiqué, ce qui serait fastidieux, tous les troubles du caractère observés chez le malade de chirurgie, en rapport avec ses émotions, remarquons que, en général, la note particulière semble être une tendance aux réactions égoistes, pessimistes, dépressives; Dubois dit des « hypo-mélancoliques». En tout cas, le manque de réactions, l’exagération accusée de l’émotivité, celle aussi de la suggestibilité sont, pour nous, les traits essentiels de l’âme du blessé, de l’opéré, avec diminution de la personnalité, asthénie, diminution de la volonté. Est-ce inconsciemment pour ces raisons que l’on a bien souvent répété du blessé qu'il était un « grand enfant»? 3

2° Mode de réaction de l'organisme

Les réactions ne se bornent pas à ces troubles du caractère; il existe aussi une foule de retentissements

Page 1