LES DIVERSES HYPOTHESES
3. Phénoménisme. — Cette conviction, que nous retrouvons chez tous nos semblables, n'est pas sans fondement. Elle repose sur d'évidentes constatations expérimentales. L'introspection, quoi qu'en prétendent les phénoménistes, nous livre autre chose que le spectacle d'événements successifs et séparés les uns des autres (1), elle nous fait encore admettre l'unité constitutive du principe qui les produit. Ils portent tous, en effet, la marque de leur commune origine, c'est pourquoi nous les attribuons à un sujet identique : je pense, je sens, je veux.
Il y a donc un centre d'action, une source permanente d'où jaillissent nos divers phénomènes psychologiques à la manière d'effets sous l'intervention d'une cause. Et comme ces effets sont réels, cette cause est réelle : c'est le moi. Le moi n'est donc pas une pure série d'apparences mouvantes. Il était avant le phénomène actuel, il persiste après son évanouissement ; il est distinct des manifestations qu'engendre son activité. C'est lui qui, sous le nom d'idée directrice, oriente et organise l'expansion de ses énergies. Principe d'unité, il est nécessairement un lui-même. De plus, certains de ses actes exigent que son unité aille jusqu'à la simplicité : ainsi les synthèses rationnelles, ainsi la délibération qui précède l'acte libre lui-même.
(1) Le phénoménisme est né d'un abus de l'analyse, comme l'a fait remarquer M. H.Bergson (Revue de Mélaphysiqueel de Morale, ]an\ier 1903: Introduction à la Métaphysique). La connaissance du moi débute, en effet, par une vue synthétique", par une intuition, qui nous révèle l'âme dans la confusion complexe de sa vie. C'est pour éclaircir cette première notion que l'analyse intervient. Elle considère son objet comme de l'extérieur et cherche à noter les manifestations successives de son énergie. Seulement, elle fixe en des symboles immobiles et distincts, ce qui par nature est essentiellement mobile et continu : la représentation qu'elle donne de la réalité est donc analogue à celle qu'obtient une série de vues cinématographiques traduisant une action ininterrompue. Cette traduction est nécessaire pour le langage et commode pour la spéculation philosophique; mais à force de l'utiliser on se laisse aller à croire qu'elle est parfaite et exprime toute la réalité. Et parce qu'on ne veut plus le considérer que de l'extérieur, le moi semble être absorbé dans la série des phénomènes qui le manifestent. C'est une erreur due à l'emploi d'une méthode exclusive, n'atteignant qu'un aspect de la réalité.
Pour que s'accomplissent ces opérations, il faut que les divers événements psychologiques, dont elles se composent, soient réunis dans une même intuition du sujet, qui les compare. Or, la chose serait impossible si le moi en son fond n'était pas une unité absolue. « Toute perception... écrit C. Piat, enferme une synthèse de deux ou plusieurs termes donnés. Mais supposez que la pensée se compose de parties, dont l'une perçoit le premier de ces termes, l'autre le second, l'autre le troisième, s'il en existe un ; supposez, comme on le veut, que chaque représentation ait en elle-même comme un point brillant, qui est sa conscience : chacune de ces consciences ne pourra voir que pour son compte. L'une ne connaîtra que l'élément A, l'autre que l'élément B, etc.. ; il n'y aura jamais ni association ni déduction ; il ne se fera jamais une synthèse quelconque » (1).
Cette nécessaire unité du moi se prolonge dans le temps : les phénomènes changent sans cesse, mais quelque chose demeure identique sous leur continuelle mobilité. Cette identité du moi nous est garantie par le fait du souvenir.
Ce n'est donc pas sans raison que chacun de nous se considère comme un centre d'activité immanente, centre un et permanent sous un flot de phénomènes, centre jouissant d'une existence indépendante, puisqu'il demeure toujours le même dans les milieux les plus divers, où sa vie le transporte : en un mot, chacun de nous est une substance (2). Mais si je suis une
(1) La personne humaine, p. 41 (Paris, 1897).
(2) Nous n'insisterons pas ici sur celle critique du pliénomcnismc, car il nous suflit, pour le moment, de poser qu'en apparence au moins, les influences s'exercent entre des substances (listinctes, nous prouverons au chapitre IV que cet le apparence n'est pas trompeuse. Nous nous permettrons aussi de renvoyer le lecleur à notre ouvrat«c Les deux aspccls de l'immanence, ch. VI, où nous i)ensons avoir sufllsaniment démontré contre Tainc et Schopenhauer, que l'àme est une substance et une substance individuée.