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L'HYPOTHÈSE D'UNE COMPÉNÉTRATION DES SUBSTANCES

Sommaire. — La source. — ■ 1. En droit comme en fait, aucun élément de la substance-agent ne passe dans le sujet de son action. — 2. La substance-sujet d'ailleurs repousse toute invasion de ce genre : a) son immanence essentielle prouvée dans la vie sensible (plaisir, instinct, sympathie) ; b) dans la vie intellectuelle (formation de l'image, de l'idée) ; c) dans la vie morale (autonomie et hétéronomift). — Impénétrabilité du sujet. — 3. Confirmation par l'interprétation spontanée des relations entre substances dans le monde extérieur physique, physiologique, psychologique.

Origine. — Cette première hypothèse, qui expliquerait les faits d'influence par la diffusion conquérante de l'agent, semble naître du spectacle même des apparences. Vue de l'extérieur en effet, l'action d'une substance sur une autre se manifeste en la genèse d'une ressemblance. La bille heurtée par une autre bille semble continuer le mouvement de celle-ci, au point de faire imaginer que l'énergie de l'une a passé dans l'autre, la première perdant en apparence la quantité de mouvement que la seconde a gagnée. On croirait qu'il y a eu transmission d'un état, d'une qualité ; et c'est ce qu'érige en doctrine le mécanisme.

Le vivant de son côté absorbe et transforme les substances, dont il se nourrit. — L'activité psychologique elle-même s'alimente d'impressions, impulsions, excitations étrangères : la raison s'enrichit de notions dues à l'expérience ; le cœur se laisse pénétrer

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par les influences qui lui plaisent et sous la séduction de l'amour rêve de don sans réserve, d'union intime, d'identification totale avec son idéal. — Cela fait songer à la possibilité d'un envahissement mutuel, soit immjédiat, soit au moyen de substituts, analogues aux e ' Aa de Démocrite. — Et le langage traduit en la renforçant cette interprétation spontanée, puisque l'on parle de communication de mouvement, de transmission de la vie, d'infusion d'idées, de sentiments, de convictions. — Enfin, comme l'agent en travaillant se fatigue et s'épuise, il est naturel de penser qu'il donne aux autres quelque chose de lui-même et qu'il pénètre d'autant dans le sujet de son action.

D'après cette théorie, l'assimilation serait donc due à une compénétration des substances agissant les unes sur les autres ; et l'influence, comme l'indique l'étymologie traduisant l'apparence (in fluxus) s'accomplirait par une sorte d'émanation et d'écoulement.

Mais un peu de réflexion montre que cette hypothèse est inadmissible.

1. En droit comme en fait aucun élément de la substance-agent ne passe dans le sujet de son action. — En droit. En efï'et, l'élément que l'on supposerait en voyage d'un sujet à l'autre serait un élément accidentel ou un élément essentiel de la substance-agent (1).

Dans le premier cas, toute transitivité est inconcevable, car imaginer que l'accident se promène hors de la substance est contradictoire (2). De par sa

(1) On pourrait encore dire peut-être que l'élément émané de la substanceai»ent est une parcelle de substance, comme lorsque, par exemple, je trace une ligne blanche sur un tableau à l'aide d'un morceau de craie. Nous ferons observer qu'il y a dans ce fait un cas de juxtaposition, de superposition de substances et non un cas d'influence. Lire la critique de la transitivité, dans le livre de M. G. Fonsegiuve, Lu Caiisalitc c/Jicicnlc, p. 121 (Paris, 1893).

("2) Cf. Saint Thomas, Cumnicnl. in IV libros sentent., in I V lib, dist. XII, q. I, art. 1^% édit. de Panne, t. Vll, p. 651 : « Inconveniens est quod accidens transeat de subjecto in subjectum ».

nature, en effet, l'accident ne peut subsister sans un suppoi't, un sujet d'inhérence : un mouvement, par exemple, n'existe pas en dehors d'un être qui est mû, une pensée sans un esprit qui la pense. Or, dans le passage, si court soit-il, entre le moteur et le mobile, entre le maître et ses auditeurs, entre la substanceagent et la substance-agie, au moment du saut de l'une à l'autre, l'accident se trouverait privé de tout sujet d'inhérence et s'anéantirait.

Dans le second cas, c'est-à-dire, si la condition nécessaire d'une influence entre deux substances était le transfert d'un élément essentiel, l'influence réciproque serait encore plus inconcevable, car elle ne se pourrait faire sans détruire les substances en relation. Les éléments essentiels sont en effet constitutifs de l'être : en soustraire un à la substance-agent serait changer son essence et donc la détruire ; en ajouter un à la substance-agie aboutirait au même résultat (1). Sans doute, à en juger par la surface, cette action réciproque, vive au point d'être fatale aux êtres qui la produisent, se rencontrerait au sein des combinaisons chimiques, d'où naît une substance nouvelle (2), mais c'est l'illusion de l'apparence, et cette illusion ne trouve même pas de place dans les autres cas d'influence : ni l'action de nos semblables ne nous change substantiellement, ni notre puissance

(1) Nous nous tenons ici au point de vue le plus général de la notion de substance. 11 est évident que cette transitivité impensable, s'il s'agit de relations entre des sul)stances composées, l'est davantage encore s'il s'agit de relations entre des êtres ^impies, tels que les âmes humaines.

(2) Il n'y a i)as là d'ailleurs ])assage, don, communication d'un élément essentiel. La substance composée, en tant que composée, c'est-à-dire en tant que groupe de corps simjjles, est seule intimement atteinte dans le changement suijstanliel. Les c()nd)inaisons, en elTet, ne sont point des conipénélralions de sui)stance, mais des juxtapositions de parties infinitésimales en une s\ ntiièse déternunée, ce (|ui faisait dire à Anii)ére, qu'une molécule d'acide sulfurique est semblable à un pvUi système planétaire, dans le([uel trois atonies d'owgène se meuvent d'une manière rythmique autour d'un atome de soufre. \'A ces cori)uscules restent bien foncièrement distincts, puisque l'analyse chimique les retrouve.

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sur eux ne peut comme la Circée antique les transformer jusque dans leur essence.

Il n'y a donc pas d'éléments susceptibles d'être transportés d'une substance à l'autre.

En fait. Mais y en eut-il, que cela n'avancerait guère la solution, car en fait aucun élément ne se détache de la substance-agent pour pénétrer dans la substanceagie.

Malgré qu'il semble en aller autrement, l'être qui agit ne se dissipe pas dans son action ; en se donnant, il ne se diminue pas ; en produisant son effet, il ne s'épuise pas dans son fonds. Lorsque je communique une idée à autrui, j'exerce sur lui une action réelle, je l'amène à mettre son âme en harmonie avec la mienne, mais s'ensuit-il que ma vie intellectuelle diminue d'intensité dans la mesure où elle étend son influence ? Est-ce que ma conviction diminue dans la mesure cù s'accroît celle de mon interlocuteur ? Nullement. — Sans doute, sous l'effort immanent de mon esprit qui cherche une expression pour traduire mes idées, celles-ci se précisent et mon activité intérieure s'exalte... Mais, qu'au dehors l'effet que je cherche soit obtenu ou non, que je sois compris ou non, cela ne fortifie ou n'affaiblit en rien mon énergie pensante. Mon âme, de ce point de vue, apparaît comme un moteur immobile suivant l'adage de l'Ecole « quod agit, seinper idem est » ; elle ne s'épuise pas en ses actions extérieures, car rien ne s'échappe d'elle pour les produire.

Cette non-transitivité de la cause par rapport à son effet est générale. Est-ce que le vivant, qui communique la vie à divers éléments de matière organique voit s'amoindrir par le fait même son énergie vitale ? Est-ce que la flamme, en se communiquant, abandonne quelque chose de sa chaleur et de son éclat ? Est-ce que

iû. —

le corps, qui en meut un autre, perd quelqu'une de ses propriétés essentielles ou quelque partie de son énergie constitutive ? — L'âme, — et la conscience en témoigne, — n'est point devenue ignorante pour avoir communiqué sa science ; le vivant, — la physiologie l'atteste, — n'a rien perdu de sa vie pour avoir engendré un autre vivant ; la bille de billard, au dire de la mécanique, conserve avant et après le choc ses qualités d'élasticité et la même quantité d'énergie sous forme actuelle et sous forme potentielle. Les êtres ne sont donc pas diminués pour avoir agi.

Cependant, ils semblent s'être dépensés et s'ils sont restés substantiellement les mêmes, quelque chose est changé dans leur manière d'être., de sorte qu'on se demande encore, si vraiment rien n'est sorti d'eux par leur action... C'est une illusion causée par un manque d'analyse, car, — sans parler des modifications dues à l'évolution immanente de leurs énergies, — le changement d'état, que l'on constate, vient de la réaction de la substance-agie sur la substance-agent. Dans une relation entre substances matérielles, en effet, l'action est toujours double (1) ; et la substance

(l) Cette considération a été bien mise en lumière par le cardinal Mercier, dans sa Mélaplujsiqiic Générale, p. 462 (Louvain, 1!»05) : « L'action de la créature présu])i}ose une cause matérielle ; elle y opère un changement accidentel ou substantiel, un « mouvement ».

» Or, le mouvement se passe dans le mobile ; étant l'acte d'un sujet en ])uissance, il s'accomplil en ce sujet : dctio est in passa.

» Mais si l'action n'aHecte pas l'agent, si le mouvement ne touche pas le moteur, conuucnt exi)liquer qu'une force se dépense en agissant '? D'où vient (|np les sources d'énergie dimiiment et finalement s'épuisent ?

» Hlïectivemcnt, l'adage scolastique est paradoxal. L'idée courante est que l'action i>ienl de la cause et ne peut, en conséquence, la laisser telle qu'elle est ; rexpérience semble accréditer cette interprétation.

» (;e|)eiidant , observe Aristote, si vous dites que l'action est dans la cause, il faut dire que le mouvement est dans le moteur. Or, manifestement, le mouvement est dans le mobile. Le moteur n'est pas en mouvement, le mobile l'est. Ce n'est donc pas l'agent, mais le patient qui est aflecté par l'action.

L'expérience ne contredit pas cette rigoureuse analyse, mais la conq)lète : ce {(ui diminue et finalement épuise une source d'énergie, ce n'est pas l'action, mais la rraclion.

» En fait, les forces corporelles sont régies par la loi de l'action et de la réaction ; chaciue fois qu'un cor|)s A agit sur B, le corps B, en retour, agit sur A, et l'action de A donne la mesure de la réaction de B sur A ; en fait, donc, tout agent devient ])alient, et toute cause active devient le sujet

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qui agit sous un aspect, pâtit sous un autre aspect. Si autrui subit l'influence de mes états d'âme et tend à s'assimiler à moi, par contre-coup je subis l'influence des siens et tends à m'assimiler à lui ; si le moteur heurte un corps au repos et l'entraîne à mettre ses énergies en acte dans un mouvement semblable au sien, celui-ci, en revanche, l'arrête et, dans la mesure de sa réaction, lui fait ramener ses énergies à l'état potentiel dans un repos semblable au sien, etc.. Mais cette double action ne suppose ni transitivité d'éléments, ni compénétration (1) : l'immanence substantielle des corps, des âmes et des vies reste sauve et la somme des énergies intérieures des corps reste constante. Les substances sont impénétrables et, si, à n'en pas douter, l'action a'ssimilatrice de l'agent est réelle, elle ne s'explique point par l'envahissement du sujet.

2. D' ailleurs, la substance- a gie, sous quelque aspect quon la considère, repousse toute ini'asion de ce genre. — Exposée sans cesse à des influences extérieures, notre âme (c'est la substance que nous connaissons le mieux et qui nous intéresse le plus) ne laisse point entamer l'immanence essentielle de sa vie. Certes, elle tire profit de l'intervention étrangère, mais son progrès

d'une seconde action. Devenant siijcl passif de l'action produite par B sur lui, l'agent A subil une diminution d'énergie.

» Suppose qu'il n'en fût pas ainsi ; que l'action de A sur B ne fut point suivie d'une réaction équivalente de B sur A, l'agent A ne perdrait rien de son énerf/ie première ».

Nous ferons seulement remarquer que la diminution d'énergie ici attribuée à la réaction du sujet, n'est point une destruction ou un amoindrissement de la substance-agent. C'est un retour à l'état potentiel des forces vives qui, sous la réaction d'un sujet en repos tendent à revêtir un état semblable au sien, suivant la loi de l'influence, et à rentrer, comme disaient les scolastiques, « in potentia materiae ».

(1) Cf. Gard. Mercier, ibid., p. 468 : « Lorsque nous voulons nous élever à une conception métaphysique, nous nous raccrochons à une image et nous nous persuadons volontiers que la netteté de la première répond à la facilité avec laquelle nous nous figurons la seconde. 11 faut se défier de cette illusion. Puisque l'action, même corporelle, ne modifie pas l'agent, la causalité efficiente ne peut consister dans un influx physique, qui passerait de la cause dans l'elïet. »

n'est point le résultat d'une compénétration ; il est l'œuvre de sa réaction sensible, connaissante ou volontaire.

a) Immanence de la ç>ie sensible. — Les phénomènes de sensibilité, en effet, sont subjectifs et variables, et à la même excitation les réponses sont des plus diverses : le mets qui me réjouit donne la nausée à mon voisin ; la plaisanterie, qui déride l'homme heureux, semble souvent d'une cruelle ironie à l'homme accablé de chagrin. Sensations et sentiments ne sont donc pas comme un dépôt introduit en nous par une, action extérieure. Ce sont des épiphénomènes qui accompagnent l'évolution des énergies intimes du sujet ; et suivant que cette évolution favorise ou contrarie les tendances de ce dernier, ils sont agréables ou pénibles.

11 est vrai qu'après quelques expériences, le sujet semble de mieux en mieux ressentir les excitations extérieures et y correspondre ; mais cet accroissement d'harmonie est le fait de l'activité du sujet lui-même, qui, en vue du plaisir deviné ou déjà éprouvé, se prépare à réagir, comme il faut, pour le retrouver. 11 y a là un cas d'assimilation progressive, non de compénétration. La preuve en est que si, par un effet de l'habitude, certaines opérations deviennent agréables, certaines autres peuvent être toujours désagréables : cela arrive quand le vivant ne prend pas l'initiative de s'adapter ou n'a pas la capacité de s'assimiler à l'impression reçue. Or, cela dépend de ses ressources internes. L'extérieur agit comme un médecin qui ne donne pas la santé, mais excite les forces vitales à rétablir l'équilibre physiologique. 11 ouvre des voies à l'activité : celle-ci les suit ou non suivant ses puissances. — Ainsi les inclinations dérivées ne sont pas

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une pure efTicience de l'extérieur. Elles ne sont pas l'unique effet du milieu dans lequel un être a vécu. Autrement, tous ceux qui sont soumis aux mêmes influences, devraient, envahis par elles, posséder des aptitudes uniformes. Il r'en va pas de la sorte. Chacun répond aux sollicitations du milieu suivant son énergie particulière et dans tous les cas, l'initiative de cette réponse reste au vivant lui-même.

Cette immanence de la vie sensible apparaît plus nettement encore dans l'éveil de l'instinct. L'instinct est pour ainsi dire une puissance préordonnée à telle action d'une manière exclusive. Née sans doute avec le vivant, elle attend une provocation pour entrer en jeu. La vue des armes mêlées aux bibelots d'Ulysse suffit, à ce qu'on raconte, à susciter en l'âme d'Achille une explosion d'ardeur guerrière ; un gibier, qui se présente par hasard, éveille soudain et pour toujours l'instinct du chien de chasse. Serait-ce cette très simple et très peu puissante perception, qui aurait déposé tant de forces et si caractérisées dans ces organismes ? Non, la disproportion entre l'effet et la cause ferait rejeter l'hypothèse. Les organismes, l'expérience le montre, sont des réservoirs d'énergie déjà spécifiée, ordonnée à la protection et au développement de l'être tout entier. Par la sensation, qui l'accompagne, l'impression se présente à eux en solliciteuse demandant à la vie de diriger son activité vers le but qu'elle propose. Sa prière sera exaucée, dans la mesure où elle concordera avec les aspirations intimes de ceux à qui elle s'adresse. Ces différences de succès démontrent que l'influence extérieure ne peut entamer la spontanéité constitutive de la vie sensible.

Cependant, les faits de sympathie ne nous présentent-ils pas des cas de fusion, d'envahissement mutuel des âmes en une joie commune ou une commune

llÔ EXPLICATION

souffrance ? — Non, ici comme ailleurs, l'inviolabilité du sujet est sauve. Dans un phénomène de sympathie, en effet, ma douleur ne s'extériorise pas pour entrer dans l'âme de mon ami et la sienne ne s'introduit pas en moi. Je souffre non sa douleur, mais une douleur analogue à la sienne résultant de la représentation, que je me fais de son chagrin. Voilà pourquoi cette répercussion sensible sera plus ou moins vive selon mes aptitudes psychologiques. Elle pourra également varier de nature suivant mes goûts et mes prédispositions : je sympathise avec la douleur de mon ami, qui a échoué dans un examen ; mais ce n'est peut-être pas pour les mêmes raisons et de la même manière que nous souffrons. Lui, gémit de la peine qu'en ressentiront ses parents ; moi, de sa propre douleur et, tempérament plus positif, du retard que cet échec apporte à ses études. Enfin, plus mon âme sera, par l'ensemble de ses aspirations, semblable à la sienne, mieux je comprendrai sa douleur et me mettrai à sa place. J'y réussirai davantage si quelque jour j'ai été exposé aux mêmes souffrances, sans que je sache jamais si ces mêmes causes produisent chez lui et chez moi des effets identiques avec la même intensité. 11 n'y a donc pas transfert et comme infusion d'états de conscience, mais seulement effort vers une assimilation des âmes. Les images et les idées en sont le moyen nécessaire ; et plus elles seront semblables, plus on avira de chances de voir naître des émotions analogues, sans encore rien prédire d'une manière absolue.

Il n'y a donc point là de compénétration. Il n'y en a pas davantage dans le domaine de la i>ie connaissante.

b) Immanence de la vie intellectuelle. — Les corps ne nous envoient pas des eï'fWXa, qui^ à la façon imaginée

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par Démocrito, s'introduisent en nous et atteignent notre âme, mais au dire de la science expérimentale de simples ondulations lumi-neuses, par exemple, viennent ébranler le nerf optique. Cette impression est loin d'être la connaissance. Car, en dépit des affirmations sensLialistes, l'esprit n'est pas inerte comme un tableau noir, sur lequel l'expérience dessine son objet ; c'est une activité qui entre en jeu sous une excitation, puis élabore par son énergie propre une représentation ou image. La part du sujet dans la production de ce phénomène ressort du fait, que la même impression organique provoque l'apparition d'images aux nuances très diverses. Les lignes confuses d'un mur effrité éveillaient en l'esprit de Léonard de Vinci la représentation d'un fourmillement de bataille..., parce que sa spontanéité connaissante avait été orientée en ce sens par des exercices antérieurs. L'habitude devient ainsi la cause de nombreuses perceptions acquises que dans sa réaction l'esprit combine toujours avec les suggestions venues de l'extérieur (1). L'artiste et le campagnard en face du même paysage ne jouissent pas du même spectacle. La puissance et la délicatesse des facultés de l'un ainsi que la richesse de son imagerie mentale lui font découvrir certains traits qui échappent à l'autre. Parfois, ces traits se précisent et se colorent d'eux-mêmes, et malgré qu'en puisse avoir le peintre, le minimum d'idéal nécessaire à la beauté de l'œuvre d'art s'insinue jusque dans la reproduction réaliste et devient l'élément de son succès. L'artiste voit donc d'un autre œil que le vulgaire, qu'est-ce à dire ? Sinon qu'une même sollicitation organique reçoit chez l'un et chez l'autre une

(1) C'est ainsi qu'est modifiée l'image que se fait de son chapeau, un homme à qui on vient de couper les cheveux : il se le représente énorme.

réponse de richesse variable. Or, cela ne serait pas, si l'être connaissant était une simple réceptivité sans énergie propre, un sujet en son fond compénétrable à ce qui l'entoure.

Peut-être est-ce la constatation de cette impénétrabilité du sujet conscient, qui a suggéré à Aristote la théorie de l'action et de la passion. Grâce à l'union du sensible et du sentant dans ur acte commun se fait l'assimilation connaissante. Mais, pour réaliser cette dernière, l'objet ne pénètre dans le sujet que d'une manière idéale. Il y laisse sa forme sans sa matière, comme l'anneau appliqué sur la cire y laisse sa représentation (figura) (1). Seulement, le sujet n'est pas une cire inerte mais un vivant, et c'est par une réaction qu'il façonne lui-même ses images ou représentations.

Celles-ci formées sous l'excitation, l'influence continue et le contrôle de l'objet présent nous révèlent quelque chose de l'extérieur ; elles sont cependant si bien notre œuvre, que nous concevons leur cause sur le modèle de la force qui nous constitue nous-mêmes. Par un anthropomorphisme, que l'expérience et la réflexion corrigeront ensuite, nous attribuons spontanément à toutes les substances nos manières de sentir, de penser et d'agir. Si nous n'y prenons garde, il nous arrivera de briser l'objet, qui nous blesse, et ce, pour nous venger, comme l'enfant frappe la chaise à laquelle il s'est heurté. C'est cette tendance qui, jadis, a peuplé la nature de dieux et de déesses, puis a multiplié incon-

(1) Remarquons en passant que ce mot « forme » dans le langage de riicole, ne désigne ici qu'une (orme intentionnelle, c'est-à-dire n'existant que dans res[)ril. i^sr.e inlentionale est opposé ;\ esse reale.

Notons encore que dans la comjjaraison arislolelicicnne, « l'anneau ap|)liqué sur la cire y laisse sa forme sans sa matière «, il faut entendre le mot «forme» au sens analogique, car si le contact de l'anneau donne «■^ la cire un être accidentel nouveau (forme accidentelle), la matière, ici la cire, ne le reçoit que par l'intermédiaire de la représentation ou figure gravée sur l'anneau (figura).

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sidérément les causes finales, fait parler sans rire de l'horreur que le vide inspire à la matière et a créé enfin tant de belles métaphores à l'usage des poètes.

Nous prêtons instinctivement notre âme aux êtres qui nous entourent et ce mouvement de sympathie n'est si puissant et si universel que parce qu'il est la conséquence rigoureuse de notre mode essentiel de concevoir les choses, sans poui'oir sortir de nousmêmes et sans être substantiellement pénétrés par elles. Il en résulte pour nous une grande difficulté d'atteindre à la connaissance adéquate de l'univers. La science marche vers ce but pas à pas et au prix d'un effort persévérant par l'élimination progressive des causes d'illusions, d'inférences et d'erreurs.

La nécessité de cet effort montre l'insuffisance de la théorie empirique pour expliquer nos idées générales expérimentales. Il serait inutile, en effet, si elles naissaient d'une compénetration de l'extérieur sous forme d'impressions passivement reçues ; si elles étaient un simple dépôt d'influences étrangères, si, selon Texpression de Spencer, les relations externes absolues des choses créaient les relations internes absolues des idées. Nous savons, au contraire, de quelle « pensée patiente » le savant paie ses découvertes ; mais, par cela même, nous savons aussi qu'elles sont le fruit de son initiative intellectuelle, puisque seul, parmi tant d'autres qui ont été les témoins des mêmes phénomènes, il en a dégagé et mis en lumière l'uniformité réelle sous leurs diversités apparentes. Et, par la suite, lorsque à son exemple nous voulons nous donner des choses une vue scientifique, nous le faisons par un acte tellement nôtre, qu'il porte la marque de nos tendances et préférences personnelles.

De là les extensions différentes de notions généles, que plusieurs expriment par les mêmes mots.

Elles ne sont pas nées sous la pression des mêmes images, clans des milieux psychologiques également riches, et, il leur reste toujours une nuance d'origine. Il faut, en effet, à toute idée une image qui lui serve de point d'appui, m,ais pour la même idée cette image varie d'un homme à l'autre. Quand je parle d'un polygone, mon imagination me représente un triangle ; si je prie mes voisins de dessiner sur une feuille de papier ce polygone, qu'ils ont défini comme moi une « figure à plusieurs côtés », l'un trace un hexagone, l'autre un octogone. L'idée de force physique me fait songer aussitôt à un athlète de foire jonglant avec des poids ; je demande à un ami un exemple de force musculaire, il me propose (et je reconnais en cela l'influence du milieu dans lequel il a vécu), il me propose le cas du taureau qui, dans une corrida, soulève sur ses cornes un cheval et son cavalier.

L'influence de cette image persiste dans le développement que nous donnons à nos idées, irisant pour ainsi dire la notion générale et en gênant la claire vue. De cette manière diverse de se représenter les choses et de ce reflet des images sur les concepts naissent les discussions interminables et irréductibles. Des métaphores, traduisant des nuances personnelles, se glissent entre nos auditeurs et nous : et elles nous empêchent de leur faire connaître notre pensée totale. Ils refont à travers des « réfractions mentales » qui les trompent, les concepts que veulent énoncer nos expressions.

A notre tour, nous interprétons à notre manière le langage de ceux qui nous parlent ou des auteurs que nous étudions. Les idées, qui trouvent en nous des consonances, les sentiments, qui trouvent en nous des complicités, nous intéressent au détriment du reste, à tel point que nous sommes exposés à ne relire dans les ouvrages d'autrui que nos idées ou, ce qui est plus

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grave, à n'y retrouver que ce que nous y mettons nous-mêmes. Pascal ne disait-il pas : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois » (1). Il y a donc en chacun de nous une spontanéité connaissante, dont l'activité risque de troubler la vue, que nous avons du non-moi. C'est un inconvénient, mais cela prouve au moins que dans nos relations avec le monde extérieur, nous ne sommes pas envahis, qu'il y a en nous un centre impénétrable et que toutes les productions de notre esprit sont autochtones (2).

Cette conclusion est d'autant plus légitime, qu'elle est exigée par les faits. Il n'est point d'idée, en effet, qui, par un de ses aspects, ne soit .générale ou universelle et nécessaire. Or, ces caractères ne peuvent s'expliquer par les données d'influences étrangères : ni l'hypothèse de la « sensation transformée », ni celle « de l'association habituellement perçue » n'y suffisent. Quoi qu'elles prétendent, l'expérience ne nous livre que du particulier, et il n'est point de prodige d'alchimie mentale, qui permette à une accumulation de faits particuliers de déposer en nous des notions vraiment universelles. Dans ses affirmations, le sujet dépasse donc tout ce que lui fournirait le don extérieur. Notre idée de cause, par exemple, est plus impérative que la succession constante entrevue dans l'expérience : elle renferme l'idée d'action et d'influence nécessitante.

D'autre part, l'esprit forme ses idées d'un seul coup ;

(1) Cf. Pensées, édit. J. Didiot, p. 2G2 (Lille, 1896).

(2) Cf. Saint Thomas, Sum. theoL, L p., q. CXVII, art. 1, ad lum, édit. de Parme, t. I, p. 447. — Nous avons déjà cité (chap. II), ce texte où saint Thomas montre que le maître qui enseigne, n'introduit pas ses idées dans l'intelligence de son disciple, mais, respectant l'essentielle immanence de ce dernier, provoque simplement et guide son activité intellectuelle, comme le médecin par son intervention excite les énergies vitales de son malade, lesquelles sont la cause vraiment efficiente de son retour à la santé.

il n*attend pas le dépôt progressif de l'observation. Quand l'excitation, qui le sollicite, est suffisante, il réagit ; il manifeste ainsi une énergie qui nous distingue de l'animal. Celui-ci, en effet, est aussi bien que l'homme le témoin des phénomènes naturels, ses ancêtres les ont même contemplés avant les nôtres. Si donc l'intelligence n'était qu'une simple réceptivité passive, qui s'enrichit uniquement par l'apport de l'expérience, les animaux, soumis comme les hommes aux mêmes influences extérieures, devraient comme eux posséder les notions universelles. En réalité, ils ne les possèdent pas. Il reste donc que la vie rationnelle est l'œuvre d'un principe qui ne se trouve pas chez les animaux. Certes, ce principe subit l'impulsion de l'objet extérieur, mais dans sa réponse il manifeste ses ressources intimes ; il élève à l'acte ses puissances latentes, quand il dégage et formule ses notions universelles. En cela, sa réaction est supérieure à l'action, ce qui est la caractéristique de l'activité vitale. Et, comme toute vie, notre énergie connaissante, loin de se laisser envahir, défend à sa manière l'impénétrabilité du sujet pensant et affirme son essentielle immanence.

c) Immanence de la vie morale. — Celle-ci n'est pas moins évidente dans le domaine de la vie morale. La volonté humaine n'est pas la créatrice des lois de sa conduite. Elle est liée par une loi inéluctable, dont nous ne sommes pas les auteurs, puisque nous n'avons pas choisi à notre gré la fin à laquelle nous destine et nous entraîne une constitution physique et physiologique, que nous ne nous sommes pas donnée à nousmêmes. Mais cette loi naturelle, oii se trouve-t-elle écrite, sinon cs-cœur des hommes ? — Avant les influences extérieures et indépendamment d'elles, elle

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est vivante en toute conscience humaine. Elle n'est donc point d'importation étrangère, cette loi pour laquelle nous sommes faits « ad quam non docli sed facti ; non instituti sed imbuti sumus « (1) ; elle est essentiellement immanente à la personne humaine, dont elle est d'ailleurs l'apanage moral. En conséquence, la personne humaine jouit d'une autonomie qui, pour n'être pas absolue, n'en est pas moins réelle. Rien ni personne ne la viole en effet, et toute prescription hétéronome qui nous atteint est non avenue si elle est en opposition avec la loi naturelle, dont les lois positives ne font que déterminer et préciser les exigences.

Ainsi, sous quelque aspect que l'on considère l'activité de l'âme, on constate que celle-ci résiste à toute invasion du dehors. L'influence réciproque est incontestable, mais elle ne se fait point par compénétration, voilà le résultat de l'observation psychologique.

3. Confirmation par l'interprétation spontanée. — Peut-être recevra-t-elle quelque confirmation dans un coup d'œil jeté sur le monde qui nous entoure. Le rechercher nous semble légitime. En effet, si, d'une part, nous nous sommes placés avant tout au point de vuehumain du problème, nous savons, d'autre part, pour les raisons exposées au chapitre précédent, que nous interprétons spontanément les faits d'influence dont nous sommes les témoins, à l'image des faits d'influence auxquels nous participons.

(1) Cf. CiGERON, Pro Milone. — Nous trouvons des vues analogues chez saint Augustin {de Trin., lib. VIII, c. 3, n" 4 ; édit. iVIigne, P. L., t. XLII, col. 919 : « De bono dicere nequeanius aliud alio melius, nisi esset nobis impressd nolio ipsius boni secundum quod et probaremus aliquid et aliud alii praeponeremus ».

Et chez saint Thomas, Siim. IhcoL, I, p. q., LXXIX, art. 12, in c, édit. de Parme, t. I, p. 319 : « Oportet naturaliter nobis esse indita principia speculabilia, ita et principia opcrabilinm » — principes qu'il a appelé ailleurs raisons séminales des vertus : « principia juris comniunis dicuntur seminalia virtutum ». Ibid., la, Ilac, q. LI, art. 1 in c, ibid., t. II, p. 178.

Nous y avons constaté que nous concevons les influences externes sur le modèle des influences internes, c'est-à-dire, comme des cas d'assimilation. Nous avons constaté ensuite que nous avions raison d'en agir ainsi, puisque le signe d'une action efficace est l'apparition d'une similitude entre l'antécédent et le conséquent ; et cela nous a permis de traverser et de dépasser la critique de Hume. — Certes, ce philosophe n'a pas assez remarqué ce fait, qui révèle chez les êtres l'existence d'une puissance passive, d'une capacité de recevoir une impulsion et de s'y assimiler. Cette capacité est réelle, puisque les sciences la déterminent et la mesurent d'une façon mathématique.

Mais la substance matérielle, malgré son inertie fondamentale, n'est pas une simple réceptivité. Elle possède des aptitudes qui entrent en acte sous une excitation et manifestent ce que l'Ecole appelait des «puissances actives ». Celles-ci jaillissent du fond même de l'être ; et l'analyse la plus minutieuse ne peut découvrir par leur moyen la nature de la cause étrangère, qui a provoqué leur action. A ce second point de vue, Hume avait raison de dire : « Présentez au plus fort logicien gui soit sorti des mains de la nature, à l'homme qu'elle a doué de la plus haute capacité, un objet, qui lui soit entièrement nouveau ; laissez-lui scrupuleusement examiner ses qualités sensibles ; je le défie, après cet examen, de pouvoir indiquer une seule de ses causes... » (1) Un projectile m'arrive. Je puis en conclure une qualité de la cause efîiciente, c'est une poussée dans l'espace, mais au sujet de la nature de cette cause : poudre ? ressort ? muscle d'un homme ? vent ? etc., je ne puis rien affirmer immédiatement.

(l) Cf. Essais philosophiques sur l'cnlcndcnwnl humain, t. I, Troisième Essai, p. 111, truduil de l'anglais (Londres, 1788).

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Et vraiment, Aristotc n'avait pas mal comparé cette action de la cause à l'impression que fait le cachet sur la cire : il y laisse sa forme ou figure (1), mais rien de sa matière ni de la main qui l'applique. En un mot, l'examen de l'efTet nous révèle le mode d'efficience de la cause et rien de plus.

Or, ce mode d'efficience apparaît aux sens externes comnie il a paru à la conscience : la cause impose une assimilation au sujet sur lequel elle agit. Mais cette assimilation résulte-t-elle d'une compénétration ?

Il ne le semble pas. Les corps, en efîet, sont regardés comme des systèmes clos, subissant des influences et y répondant sans se laisser entamer sous peine de périr. Leur impénétrabilité est un axiome de la science et l'expérience en montre le bien fondé. Si on laisse retomber une boule d'ivoire, par exemple, sur une plaque de marbre : la boule s'aplatit, s'arrête un instant, puis s'élève en vertu de sa propre élasticité, c'est-à-dire en vertu d'un principe d'activité qui réside en elle-même. Il y a donc dans les corps une source intime d'énergie. Celle-ci peut être mise en œuvre par l'action d'un corps étranger, mais en ce cas rien ne passe de l'agent dans l'agi. — Quoi qu'en dise le mécanisme, qui ne traduit que l'apparence superficielle, il n'y a pas de transitivité de mouvement. Le mouvement, en effet, est toujours le mouvement de quelque chose, c'est un accident, un mode d'être, qui ne se conçoit pas en dehors d'un être qui est mû. Or, nous l'avons vu (2), les accidents ne peuvent voyager d'une substance à l'autre, au passage ils s'évanouiraient faute d'un sujet d'inhérence. Lors donc qu'un corps heurté entre en mouvement, nous

(1) Cf. Supra pour le sens de ce mot, p. 112, ii. 1. CI). Supra, pp. 1U3 et suiv.

devons dire non pas que le moteur a donné de son mouvement au mobile, mais que le moteur a fait passer à l'acte l'énergie potentielle du mobile.

Celle-ci est la véritable cause du mouvement de ce dernier. En effet, si d'un coup sec, je mets en mouvement une bille de billard, cette bille, abandonnée à elle-même, en vertu de son inertie, continuerait indéfiniment son mouvement (à supposer qu'aucune résistance ne l'arrêtât). Or, quelle est la cause de ce mouvement indéfini ? Ce n'est plus le coup de la queue de billard dont le contact avec la bille a cessé depuis longtemps. Oii est la cause des modifications continuelles du mobile ? « Ces phénomènes, répond M. D. Nys, demandent une cause stable, permanente, Cxir ils peuvent se perpétuer à l'infini, si l'on supprime toute résistance. De plus, cette force doit résider dans le mobile lui-même, si l'on veut qu'elle soit présente à ses effets constamment renouvelés, c'est-à-dire aux parties fugitives du mouvement » (1). Mais si la cause efficiente du mouvement est immanente au mobile, si « la supposition d'une qualité motrice inhérente au mobile s'impose » (2), que produit donc l'intervention de l'agent extérieur ? Elle éveille les puissances latentes dans le mobile, les élève à un acte semblable au sien : dans le cas présent, la queue de billard contraint la bille à se mouvoir d'un mouvement semblable au sien ; — mais, on vient de le voir encore une fois, aucun élément du moteur ne passe dans le mobile.

Si, dans l'ordre de la mécanique, la science conclut à V impossibilité de la compénétration, elle parle plus nettement encore au sujet des actions chimiques. Au milieu des influences diverses (|ui leur permettent

(1) Cf. D. Nys, Cosmoloyic, \i. 115 (Louvain, 1903).

(2) Ibid.

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d'utiliser tantôt l'une, tantôt l'autre de leurs affinités, les atomes demeurent indestructibles. Ils possèdent une sorte d'individualité, que rien n'envahit ; et après de longs voyages à travers les combinaisons les plus opposées, on les retrouve identiques à eux-mêmes.

On ne constate pas davantage de compénétration de substances dans le domaine de la vie physiologique. Si nous nous souvenons des expressions de Milne- Edwards (1), il appelle la vie « une force organisatrice de la matière pondérable » et il ajoute que « ses manifestations sont dépendantes du m.ode d'arrangement qu'elle y détermine ». Le principe vital informe donc les matériaux qu'il s'adjoint pour constituer ce composé toujours mouvant, qu'est l'animal ; mais dans cette synthèse, les diverses substances se compénètrent si peu en leur fond que le tourbillon de la vie les emporte successivement, sans que le vivant en soit essentiellement amoindri. - — Celui-ci, d'autre part, dans ses rapports avec ses semblables, défend son individualité, car toute influence, qui l'absorberait, le détruirait par le fait même. — Enfin s'il s'accommode aux conditions du milieu, afin de n'en pas souffrir, il y a cependant une limite à son élasticité ; la franchir serait pour lui la mort. Le vivant donc est une spontanéité dynamique définie qui résiste à toute compénétration essentielle.

Bien que plus souple dans ses manifestations, la vie psychologique se comporte de la môme manière. Quelque puissantes que soient en ce domaine les assimilations, les hommes ne s'y réduisent jamais à l'unité... que par métaphore : il y a une barrière que ne franchissent pas les influences sociales. Si, comme nous . l'avons montré plus haut, l'action de nos semblables

(1) Leçons de Phijsioloyie, t. XIV, p. 265 (Paris, 1«80).

ne peut violer l'immanence substantielle de notre moi, nous ne pouvons pas non plus pénétrer de force chez eux pour y implanter toutes faites des idées, y dicter des consentements, y créer des amours.

Notre action n'a pas une telle puissance ; elle ne peut que provoquer la formation de leurs états de conscience. Aussi, devons-nous tenter de nous rapprocher d'eux, de nous faire autant que possible semblables à eux, afin de mieux comprendre leurs pensées, leurs aspirations, leurs volontés, et, par suite, d'agir sur eux a^^ec plus d'efficacité.

Pour connaître leur état d'âme, nous sommes réduits à des conjectures, à la même enseigne que tous ceux qui ne peuvent observer une activité que par le dehors. Les déceptions nombreuses des politiques, qui prétendent pénétrer les secrets desseins d'autrui, afin de le conduire à leur grc, en sont la preuve. L'unique base de leurs hypothèses est un ensemble de gestes et de paroles — manifestations qu'en réalité chacun interprète suivant ses propres tendances, et que deux hommes voisins traduisent de façon diverse avec des impressions diverses. Ainsi, le même rôle n'est jamais tenu de la même manière par plusieurs acteurs et cependant, chacun d'eux pense être passé sous la peau de son personnage. Sans doute, ils éprouvent des sentiments, qui portent le même nom, mais chacun les éprouve suivant son caractère particulier. L'impossibilité d'une compénétration réelle entre les âmes est ia cause de ces divergences et de ces impuissances.

Une impossibilité du même genre arrête a fortiori le mystique dans son élan vers Dieu, auquel il voudrait s'unir, jusqu'à s'abîmer en lui et y perdre toute sa personnalité. Entre le fini et l'infini, il ne peut y avoir d'identification substantielle : toute participation de la vie divine, si haute et si intime, si surnaturelle

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qu'on la suppose, ne sera jamais qu'analogique, — et, se réduira à une ressemblance, sublime peut-être, mais en définitive à une imitation, selon la formule platonienne répétée par le pseudo-Denys : la déification n'est qu'assimilation et union à Dieu, autant qu'il est possible (1).

(l) De la hiérarchie ecclés., ch. I, ij à, édit. Migne, P. G., t. III, col. 376.

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