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CHAPITRE III

Sommaire. ■ — Source de l'hypothèse. — 1. Son ampleur chez Leibniz. — " Arguments en sa faveur. — 2. Critique : onéreuse, cette hypothèse n'est point unique ni nécessaire. — 3. L'influence est réelle sans compénétration. — 4. La simplicité essentielle des âmes ou des monades n'y fait pas obstacle. ■ — 5. Conclusions : a) réalité de l'influence ; h) sa négation conduit logiquement à l'hypothèse moniste de l'identité foncière.

Sources. — La précédente critique ne laisse pas de compliquer le problème. Elle nous enserre dans une antinomie entre deux faits également certains : l'impénétrabilité des substances est démontrée d'une part, mais d'autre part l'expérience affirme la réalité de l'assimilation, qui est l'effet nécessaire et partant le signe naturel de l'influence réciproque. Or, si cette assmidation entre ce que nous avons appelé substanceagent et substance-agie ne résulte pas d'une compénétration, n'est-on pas conduit à nier toute influence réelle et à invoquer seulement une « influence idéale » (1) semblable quant à ses efl'ets à une influence réelle.

C'est la position que Leibniz prit dans le débat, fameux au XVI I^ siècle, sur la communication des substances. 11 y arriva, comme nous venons de le faire, après une critique de l'apparence. « I^a voye de l'influence, écrit-il, est celle de la pliilosophie vulgaire :

(1) Cf. LiiiuNiz, Monadologie, noSl, édil. Eni. lioutroux (l'aris, 1881).

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mais, comme on ne sçaurait concevoir des particules matérielles, ni des espèces ou qualités immatérielles qui puissent passer de l'une de ces substances dans l'autre ; on est obligé d'abandonner ce sentiment » (1), Leibniz, en effet, en vertu de sa méthode psychologique, a le sentiment très vif de l'immanence de la Monade, dont le type est l'âme humaine. Il va même jusqu'à l'excès en ne lui accordant « point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » (2). Cependant, la Monade connaît l'univers, mais uniquement parce qu'elle en est le miroir et dans la mesure où elle en est le miroir. C'est confesser que toute relation est œuvre d'assimilation. — A quoi est due cette dernière ? Ce n'est pas à une intervention divine selon l'hypothèse occasionnaliste de Malebranche, ce n'est pas davantage à un développement parallèle des attributs divins selon le système de Spinoza, c'est à une harmonie préétablie, si bien qu'en définitive, il n'y a pas d'influence réelle.

A ce titre, la théorie de Leibniz nous intéresse : elle est l'expression historique la plus vigoureuse de la deuxième hypothèse, que nous avons à examiner, celle qui nie la possibilité de l'influence réelle.

i. Ampleur et arguments. — Leibniz a mis le plus grand soin à exposer sa théorie et à la fortifier, parce qu'elle est nécessaire à sa monadologie. S'il abandonne le mécanisme cartésien, c'est qu'il ne voit en lui que la philosophie de l'apparence, « l'antichambre de la vérité » (3), car « la source de la mécanique est dans

(1) Cf. Troisième éclaircissement du système nouveau de la Nature et de la communication des substances, cdit. Erdniann, p. 135 (Berlin, 1840).

(2) Cf. Monad., n" 7.

(3) Cf. Trois lettres à M. Rémond de Montmort ; Lettre I, édit. Erdm., p. 702.

la métaphysique » (1). Le mécanisme, en effet, n'est que l'expression de la solution vulgaire, il implique la « transmission de quelque espèce ou qualité » (2), l'émission ou la transplantation de quelque entité. Or, cela est impossible. La nature même des substances s'y oppose, puisqu'il faut « les concevoir à l'imitation de la notion que nous avons des Ames i) (3). Elles apparaissent comme des activités originales douées d'appétit et de perception. Elles expliquent les forces et les unités véritables qui sont au fond de la matière. Elles sont simples par conséquent, et « il n'y a pas moyen aussi d'expliquer comment une Monade puisse être altérée ou changée dans son intérieur par quelque autre créature ; puisqu'on n'y saurait rien transposer, ni concevoir en elle aucun mouvement interne qui paisse être excité, dirigé, augmenté ou diminué là-dedans ; comme cela se peut dans les composés, où il y a des changements entre les parties. Les Monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. Les accidents ne sauraient se détacher ni se promener hors des substances, comme faisaient autrefois les espèces sensibles des Scolastiques. Ainsi, ni substance ni accident peut entrer de dehors dans une Monade » (4). De ce que la compénétratidn est impossible, Leibniz conclut donc que la substance ou monade ne peut subir aucune influence réelle. Celle-ci, d'ailleurs, au dire du mécanisme cartésien lui-même, serait pertubatrice des lois de l'univers. Il y a dans le monde une même quantité de force qui doit se conserver ; or, une influence réelle ferait varier cette quantité.

(1) Ibi(L

(2) Cf. Eclaircisucmpnt du Noinx-aii Système.., édit. Erdin., p. 132.

()}) Cf. Siistèrnc notmciiu de Ut ndliirr cl de la communication des suhsl(tnccs, édit. l'Tdiii., \). 12r).

(I) Cf. Monad., n" 7.

lAlYPOTHESE DE l'iNFLUÊNCE IDÉALE 127

Descartes sans doute se tirait de cette difficulté, ruineuse pour son système, par un expédient. [1 distinguait le 77iouçcment et la direction, mais Leibniz prétend avoir découvert, que dans l'univers « il se conserve non seulement la même quantité de force rnoiwantc, mais la même quantité de direction vers quel côté qu'on la prenne dans le monde » (1).

L'antinomie est donc plus pressante que jamais. Pjour la résoudre, Leibniz n'a d'autre ressource que de supposer une harnionie préétablie : « il faut donc dire que Dieu a créé d'abord l'âme ou toute autre unité réelle, en sorte que tout lui naisse de son propre fonds, par une parfaite spontanéité à l'égard d'ellemême et pourtant avec une parfaite conformité aux choses du dehors » (2). — Cette conformité explique le fait de V assimilation : elle nous donne l'illusion d'une influence réciproque prise sur le vif ; alors qu'en réalité, cela suppose seulement le parallélisme du développement immanent des monades.

Cependant Leibniz sent très bien que sa négation de toute action réelle des êtres les uns sur les autres, heurtera beaucoup d'esprits, aussi s'efîorce-t-il de démontrer que son hypothèse est possible, qu'elle est avantageuse, qu'elle est nécessaire.

« Pourquoi, dit-il, Dieu ne pourrait-il pas donner d'abord à la substance une nature ou force interne qui lui pût produire par ordre (comme dans un automate spirituel ou formel, mais libre en celle qui a la raison en partage), tout ce qui lui arrivera, c'est-à-dire toutes les apparences ou expressions qu'elle aura, et cela sans le secours d'aucune créature ? » (3). La

(1) Cf. Eclaircissements du Nouveau Système..., édit. Erdm, p. 133.

(2) Cf. Système nouveau de la nature et de la communication des substances-, édit. Erdm. p. 127.

(3) Ibid.

chose serait conforme à la nature de la substance, qui, essentiellement active, « enveloppe essentiellement un progrès ou un changement » (1). Enfin, l'âme « étant représentative de l'univers », « la suite des représentations, que l'âme se produit, répondra naturellement à la suite des changements de l'univers même » (2), auquel elle aura été adaptée dès son origine. Rien ne s'oppose donc à cette conception. Par ailleurs, elle a l'avantage de donner « une merveilleuse idée de l'harmonie de l'univers et de la perfection des ouvrages de Dieu « (3). En même temps, elle garantit notre immanence et notre liberté intime, puisque par elle « dans la rigueur des expressions métaphysiques, nous sommes dans une parfaite indépendance à l'égard de toutes les autres créatures. Ce qui met encore dans un jour merveilleux l'immortalité de notre âme et la conservation toujours uniforme de notre individu, parfaitement bien réglée par sa propre nature, à l'abri de tous les accidents du dehors, quelque apparence qu'il y ait du contraire. Jamais système n'a mis notre élévation dans une plus grande évidence. Tout esprit étant comme un monde à part, suffisant à lui-même, indépendant de toute autre créature, enveloppant l'infini, exprimant l'Univers, est aussi durable, aussi subsistant et aussi absolu que l'Univers même des créatures. Ainsi, on àâit juger qu'il y doit toujours faire figure de la manière la plus propre à contribuer à la perfection de la société de tous les esprits, qui fait leur union morale dans la cité de Dieu. On y trouve aussi une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, qui est d'une clarté surprenante. Car ce parfait accord de tant de

(1) Ibid., p. 128.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

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substances qui n'ont point de communication ensemble ne saurait venir que de la cause commune » (1).

Enfin, cette hypothèse n'est-elle point prouvée par la méthode d'élimination : « Figurez-vous deux horloges ou. deux montres qui s'accordent parfaitement. Or, cela peut se faire de trois façons. La première consiste dans l'influence mutuelle d'une horloge sur l'autre ; la seconde dans le soin d'un homme qui y prend garde ; la troisième dans leur propre exactitude...

Mettez maintenant l'âme et le corps à la place de ces deux horloges. Leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons. La voye de V influence est celle de la philosophie vulgaire ; mais comme on ne sçauroit concevoir des particules matérielles, ni des espèces ou qualités immatérielles qui puissent passer de l'une de ces substances dans l'autre, on est obligé d'abandonner ce sentiment. La çoye de l'assistance est celle du sistème des causes occasionnelles ; mais je tiens que c'est faire venir Deani ex machina, dans une chose naturelle et ordinaire, où selon la raison il ne doit intervenir que de la manière qu'il concourt à toutes les autres choses de la nature (2).

(2) Pour ISIalchraiiche. « il n'y a qu'une vraie cause parce qu'il n'y a qu'un vrai Dieu ». — Appuyé sur le critérium cartésien de l'évidence, il n'admet comme vrai que ce qu'il voit clairement être tel. « Or, il n'y a que l'être infiniment parfait entre la volonté duquel et les effets, l'esprit aperçoive une liaison nécessaire ». De la recherche de la Vérité, 1. VI, part. II, c. III, édit. de Genoude, p. 221 (Paris, 1837). Ailleurs, il affirmera, en conséqu*ice, que « la force mouvante d'un corps n'est que rcflicace de la volonté de Dieu qui le conserve successivement en dilîérents lieux ». Entreliens sur la métaph., VII, ibid., 2« vol, p. 45 et 46.

Ces textes nous induisent à penser, comme l'insinue Leibniz, que la théorie des « causes occasionnelles » est due à une exagération de la doctrine du concours divin, — exagération dans le sens de la prédétermination physique des thomistes. — Cependant, même dans cette théorie, d'après laquelle en définitive la créature agit nécessairement et infailliblement sous la motion divine, les causes second.es agissent réellement : leurs actions ne sont donc pas seulement des « occasions » de l'opération divine, qui, seule, serait efficace. — Quant à la coopération divine elle-même, elle est universelle ; et ce «■ concursus universalis » ne gêne en rien la réalité des influences réciproques dans le domaine des causes secondes, où Dieu « selon la raison (il) ne doit intervenir que de la manière qu'il concourt à toutes les autres choses de la nature » (Leibnitz, loc. cit.). Ce point de vue est donc en dehors du problème que nous étudions,

iSÔ EXPLICATION

Ainsi, il ne reste que mon hypothèse, c'est-à-dire que la ^>oye de Vharînonie préétablie par un artifice divin prévenant, lequel dès le commencement a formé chacune de ces substances d'une manière si parfaite, et réglée avec tant d'exactitude, qu'en ne. suivant que ses propres loix, qu'elle a reçues avec son être, elle s'accorde pourtant avec l'autre ; tout comme s'il y avait une influence mutuelle, ou comme si Dieu y mettait toujours la main au-delà de son concours général w (1).

A la suite d'une discussion aussi logiquement menée, Leibniz n'a-t-il pas raison de conclure : « Après cela je ne crois pas que j'aye besoin de rien prouver... « (2).

2. Critique. — Cependant nous ne partageons pas son admiration pour l'hypothèse de l'harmonie préétablie. Sans doute. Dieu aurait pu la réaliser, mais il ne s'ensuit pas que ce soit « la plus belle voie et la plus digne de lui » dans l'organisation de l'univers. Un ensemble de causes secondes capables d'agir les unes sur les autres à l'imitation de la Cause première ne manifesterait-il pas mieux la toute puissance divine ? (3) Au moins cette conception éviterait les graves inconvénients de la théorie leibnizienne.

Celle-ci, en effet, nous semble extrêmement onéreuse. Elle nous oblige d'abord à supposer une infinité d' « automates spirituels », dont le réglage devient nécessairement d'une difliculté extrême, puisque non seulement il faut les harmoniser entre

(1) Cf. Troisième éclaircissement du système nouveau de la nature et de la communication des substcmces, édit. Erdm, p. 134 et 135.

(2) Ibid.

(3) Ainsi, saint Bonaventurk considi^re que le monde, par le jeu des causes secondes, se jierfectionne sans cesse, connue une livnine qui s'enil)ellit en l'iionneur du Créateur. Cf. in II, Sent., disl. XIII, ail. I, q. II, ad 2iini. édit. Collegii S' lionavenlurae (Quaracclii, 1.SS2) ; t. II, p. 316 : « Mundum quasi carnien pulcherrimum quodam decursu teniporum venu.stare ».

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eux, mais il faut encore les harmoniser d'avance aux variations incessantes du monde, ainsi qu'aux créations d'âmes qu'opèrent à chaque instant les « fulgurations continuelles de la Divinité (1) )).

De plus, pour que l'ordre du monde soit respecté, il est ahsolument nécessaire que l'évolution de chaque système clos soit déterminée avec une précision mathématique. Le moindre écart, en effet, ruinerait la concordance de F « action « et de la « passion » au sens leibnizien de ces mots. En ce cas, où trouver place pour la liberté ? « Tout est donc certain et déterminé par avance dans l'homme comme partout ailleurs et l'âm.e humaine est une espèce d'automate spirituel » (2). 11 est vrai que V intelligence fonctionnera encore en elle, que la spontanéité sera au principe de ses opérations, que la contingence caractérisera tous ses actes (3), mais ces explications ne permettent de conserver de la liberté que le nom. L'acte libre demeure logiquement possible, assure Leibniz, mais d'autre part il est réellement impossible dans un monde régi par l'harmonie préétablie. — Et pourtant la liberté existe. C'est un fait, que la conscience constate mon pouvoir d'agir ou de ne pas agir, de choisir telle voie plutôt que telle autre avant, pendant et même après toute opération réfléchie. Comme l'a bien fait ressortir M. Bergson (4), l'indétermination est une condition de l'acte libre ; or, malgré les subtiles explications de Leibniz, cette indétermination est inconcevable dans l'hypothèse de l'harmonie préétablie.

Enfin, ne semble-t-il pas étrange de supposer que

(1) Monad, n" 47.

(2) Cf. Théodicée, Essais sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme, etc., n" 52, cdit. Erdm, p. 517.

(3) Cf. Ibid, n° 302, édit. Erdm, p. 593.

(4) Cf. H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 155 et suiv. (Paris, 19U6).

l'Auteur de l'univers se soit adonné au labeur immense, que réclame cette hypothèse, pour vouer l'homme à une illusion invincible au sujet de ses perceptions, pour tromper par une vaine fantasmagorie ses sens et sa conscience. Ne serait-ce pas introduire l'incohérence dans l'œuvre de Dieu ? — Donc, ce n'est pas « la voie la plus digne de Lui »,

C'est pourquoi nous aurions peine à nous résigner à cette hypothèse très lourde, même si la méthode d'élimination ne nous laissait pas d'autre issue. Mais nous ne sommes pas réduits à cette extrémité, car l'énumération de Leibniz n'est pas complète.

3. L'influence est réelle sans compénétration. — Notre choix n'est pas limité nécessairement entre une p'ansitwité d'éléments voyageant de substance en substance et V immanence absolue de la Monade. Il existe un intermédiaire : c'est l'hypothèse de Vinfluence réelle sans compénétration de substances. Aristote l'a exposée notamment dans sa théorie de la connaissance, où il constate que l'influence de l'objet sur le sujet produit une assimilation, mais uniquement par la présence idéale du connu dans le connaissant. Saint Augustin l'invoque lorsqu'il enseigne que les corps n'agissent pas sur d'autres corps, en se dépouillant de leurs qualités pour les en revêtir comme d'un habit, mais par une influence qui n'est nullement invasion [afficiendo... non commigrando) (1). Albert le Grand s'exprime de même à

(1) Cf. Contra .Jalùmum Pelafjicinum, lib. V, c. XIV, n" 51, édit. Misne, P. L., t. XLIV, coJ. 812 : « Veruin fiiim est.., ea quae in subjecto sunt, sicul sunt {jinilitali's, sine sul)jt'clo in quo sunt, esse non j)osse, sicut est in siii)jecl() coipore color, ;uil l'ornia ; scd til/iciriulo Iransciinl non commi- (jrando : qiu'inadnioduni .l'Uliiopcs, qui ni^ri sunt, ni.^ros gi^nunt, non tanien in lilios parentes coloreni suuni vcliUi tiinicam Iransferunt ; sed sui corporis qualitate corpus, quod de illis propagatur, aniciunt ».

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propos des phénomènes d'aimantation (i). Enfin, saint Thomas se trouvant aux prises avec la théorie d'Avicenne et d'Avicebron, — qui niaient la possibilité des influences réciproques et, bien avant Malebranche, invoquaient l'intervention divine pour expliquer les moindres modifications produites dans les corps, — réfute leurs arguments par des motifs, dont plusieurs pourraient être invoqués contre la conception leibnizienne (2). Par exemple, lorsqu'il rappelle que si les choses créées ne pouvaient agir, les unes sur les autres, c'en serait fait de toutes les sciences naturelles (3). Si l'on va jusqu'à nier la réalité des actions réciproques, ajoute-t-il, c'est par réaction contre la théorie de ceux qui s'imaginent que les accidents passent de l'agent dans le patient, à la façon dont Démocrite concevait l'influence, c'està-dire par un écoulement d'atomes (4). .Mais c'est une exagération qui n'a pas d'excuse, car : « Il est ridicule de dire qu'un corps n'agit pas parce que l'accident ne passe pas d'un sujet dans un autre sujet. On ne dit pas, en effet, que si un corps chaud réchauffe, c'est que la chaleur, qui est dans le corps chaud, passe elle-même (idem numéro), dans le corps chauffé, mais on dit que sous l'influence de la chaleur, qui est dans le corps chaud, une autre chaleur [alius

(1) Cf. De apprehensionc. Pars I, n. 11, cdit. Prost (Lyon. 1653), t. XXI, De appreh., p. 3 : « Non dico a mai^nete virtuteni emitti sed in tracto ferro geiierari : et virtus generata facit moveri ferrum ad magnetem tanquam ad locum suae formae, in quo complementum accipit iliius virtutis, quae in ferro ipso generata est ».

(2) Cf. Sum. c. Gcnlilvs, 1. III, c. LXIX, édit. de Parme, t. V, p. 213, et Sum. theoL, 1 p., q. CXV, art. 1, c., ibid., t. I, p. 439.

(3) Cf. Sum. c. Gcnlilcs, l.c. : « Amplius... Si igitur res creatae non habent actiones ad producendum elïectus, sequitur quod nnnquani natura alicujus rei creatae poterit cognosci per elïectuni, et sic subtraliitur nobis omnis cognitiu scientiae naluralis, in qua praecipue demonstrationes per efïectùm sumuntur ».

(4) Cf. Sum. IheoL, I p., q. CXV, art. 1, ad 5um, ibid., t. I,p. 439,

calor numéro), qui auparavant était en puissance dans le corps chauffé, y passe à l'acte » (1).

Nous reviendrons plus loin sur cette théorie pour en étudier le détail et la valeur, il nous suffit ici de la signaler pour montrer que l'élimination dont se sert Leibniz n'est pas complète et que l'hypothèse de l'harmonie préétablie n'est nullement une hypothèse nécessaire.

4. La simplicité essentielle des âmes nest pas un obstacle. — Désormais, la non-transitivité des accidents ne paraît donc plus un obstacle à l'influence réelle. Pourtant, la difficulté ne demeure-t-elle point, si l'on considère la simplicité essentielle des monades ? Simples, elles n'ont point en elles de parties (2). Or, toute influence réelle suppose, au moins dans son sujet, un déplacement de parties. En vertu de ce principe, remarquons-le, Leibniz semblerait admettre entre les substances composées la possibilité d'une action réciproque, d'oii naîtrait la ressemblance ou assimilation, que l'expérience constate entre l'agent et l'agi (3). Cependant, puisque « les composés symbolisent avec les simples «, l'action des premiers en définitive ne peut être plus réelle que celle des seconds. Ils sont, en effet, des agrégats de substances simples, c'est-à-dire sans parties, et, si la possibilité d'influence

(1) Cf. Sum c. Gcnl., 1. III, c. LXIX, ibid., t. V, p. 213 : » Ridiculum autcni est diccre qiiod idco corpus non agnt, quia accidens non transit de subjoclo in subjecluin. Non enini iioc modo dicitur corpus calidum calcfacerc, ((uo idem numéro calor qui est in calefacienle corpore transeat ad corjius caleCaclum ; sed quia virtute caloris, qui est in corpore calefaciente, alius calor numéro lit actu in corpore calefaclo, qui prius erat in eo in potenlia ».

(2) Cf. Muiuid, n" 1.

(3) Cf. Monad, n" 7. — Nouveaux essais sur rcnlrnilcmcnl hnnvdti. 1. II, chaj). VHI, édil. lùxlni, p. 231 : « Je dirois i)lulôl qu'il y a une manière de rcsscmbldixc non ])as entière et pour ainsi dire iii trrminis, mais expressive ou ime manière de rapi)orl d'ordre, comme luie lClli|)se ou même une Parabole ou Hyperbole ressenddenl en quekjue façon au cercle, dont elles sont la |)rojeclion sur le plan, i)uisqu'il y a un certain rap|)ort exact et naturel entre ce qui est projette et la projection, qui s'en fait, chaque point de l'un répondant suivant une certaine relation à chaque point de l'autre ».

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entre les éléments de l'agrégat est nulle pour chacun d'e.ux, leur union n'augmentera pas leur puissance par rapport à d'autres substances également simples. Qu'à cela ne tienne, car Leibniz lui-même nous montre qu'une influence réelle ne suppose pas nécessairement un déplacement de parties. 11 y a un progrès incessant dans sa monade, oii le présent est plein du passé et « gros de l'avenir » (1), oîi « il y a un détail de ce qui change » sous la poussée d'un « principe interne » (2). « Nous expérimentons nous-même une multitude dans la substance simple, lorsque nous trouvons que la moindre pensée, dont nous nous apercevons, enveloppe un,e variété dans l'objet » (3). Là se rencontrent « les changements naturels des monades (qui) viennent d'un principe interne » (4). Donc, entre les éléments de cette multitude reconnue au sein d'une substance simple, — c'est-à-dire dans laquelle aucun déplacement de parties n'est possible, — il y a une influence réelle. A moins de dire, en effet, que la Monade ne fait rien, est sans activité, est une force qui n'agit pas, ce qui revient à lui dénier toute existence véritable, il faut admettre qu'elle produit la succession de ses attributs. Evidemment, nous n'ajouterons point, avec M. Fonsegrive : « la communication des attributs différents est aussi difficile à expliquer que celle des substances » (5), car les attributs ont tous leur principe en un même fonds commun ; — mais nous conclurons que, l'influence pouvant se réaliser sans déplacement de parties, la simplicité de la substance n'est pas un obstacle

(1) Monad., n° 22.

(2) Ibid., n»" 11, 12.

(3) Ibid., no Ifi.

(4) Ibid., n° 11.

(5) Cf. La Causalité eijlcicnte, p. 152 (Paris, 1893).

aux actions réciproques, et la simplicité de l'âme ne l'isole pas par le fait même de l'univers qui l'entoure. L'âme, au contraire, soufîre parfois de l'étreinte brutale de cet univers et lutte contre les résistances, qu'il oppose à son développement. Cet effort même et cette souffrance, qui seraient incompréhensibles dans le cas d'un déroulement purement immanent et isolé, sont une preuve d'expérience, qui atteste la réalité des actions et réactions entre des substances diverses. A quoi l'on ne peut opposer que ces actions violeraient le principe de la conservation de l'énergie. Certes, de telles influences peuvent augmenter la quantité d'activité dans le monde : de la force vive sera transformée en travail mécanique, mais la somme de l'énergie universelle demeurera constante. Le principe leibnizien de la conservation de la « même quantité de force mouvante » (1) n'est donc pas une barrière infranchissable aux actions réciproques des substances.

• 5. Conclusions. — De ces considérations, il résulte que l'hypothèse de l'harmonie préétablie ne s'impose pas : elle n'est ni unique, ni nécessaire, puisque l'impossibilité des influences réelles, qui la légitimerait, n'est nullement démontrée.

a) Réalité de V influence. — Leibniz lui-même doit l'avouer. N'admet-il pas que les monades étant toutes distinctes les unes des autres, sont limitées et finies ; qu'elles n'existent point par elles-mêmes, mais par la Monade suprême, qui les crée au moyen de « fulgurations »? — N'admet-il pas que les monades qui recèlent en leur fond tant de virtualités, ne sont organisées de la sorte que par l'opération d'une subs-

(1) Cl'. Em. BouTRoux, Leibniz, p. 47 (Paris, 1881).

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tance distincte d'elles, souverainement intelligente et puissante ? — Or, n'est-ce pas là admettre la possibilité et la réalité de l'influence d'une substance sur une autre ?

Quant à la négation de l'action réciproque des substances créées, elle est contraire à l'expérience. Si nous ne constations pas notre influence sur autrui, pourquoi nous donnerions-nous tant de peine pour lui faire partager nos idées, nos sentiments, nos résolutions ? A quoi bon les systèmes et les exposés des philosophes ? — Sans doute, nous reconnaissons que notre âme jouit d'une immanence réelle, qu'elle résiste aux envahissements de l'extérieur et défend victorieusement son individualité et sa personnalité ; sans doute, nous constatons que notre esprit est une énergie intime, jouissant dans son domaine d'une véritable autonomie, ,. (1) ; — mais nous observons en même temps que notre immanence est relative, puisque nous subissons des impressions et des sollicitations, dont la source nous est étrangère. Notre raison, par exemple, ne pense pas ce qu'elle veut à propos de rien : elle est passive dans le premier moment de son opération, elle attend une suggestion qui éveille et oriente son activité. Bien plus, il arrive que cette détermination s'impose à nous malgré nous et nous donne l'impression qu'elle est causée par quelque chose qui n'est pas nous. Cette constatation fait naître en nous l'idée d'un non-moi, qui se révèle à nous par la résistance qu'il oppose à notre action et n'est connu de nous que dans la mesure où il agit sur nous. Ainsi, les substances étrangères nous font éprouver des sensations caractéristiques, que les sciences s'attachent à mettre en lumière, afin

(1) Cf. supra, livre second, ch. II, L' hypothèse de la eompénétralion.

d'en rechercher les causes. Nos sens et notre conscience reconnaissent avec une évidence inattaquable ces effets, dont nous ne trouvons pas en nous, comme eut dit Leibniz, la raison sullisante. Celle-ci est donc hors de nous ; elle agit sur nous. L'on peut discuter le mode de son influence, on n'est pas fondé à en nier le fait.

b) Conséquences d'une telle négation. — L'entreprendre, c'est s'acheminer fatalement vers le subjectivisme absolu et le monisme. En effet, si nos impressions, nos sensations, nos images, nos idées ne sont que des germinations purement intérieures, qui se produiraient même si d'aventure rien ne leur correspondait, — de quel droit Leibniz affirme-t-il l'existence de monades autres que la sienne ? De quel droit affirme- t-il l'existence du corps ? De quel droit ailirmet-il l'existence d'un monde créé par les fulgurations de la Divinité ? — Tout ce qui est hors de moi est inconnu et d'ailleurs inutile. Nous sommes amenés à dire avec Bayle « que l'âme du chien soit construite de telle sorte qu'au moment qu'il est frappé, il sentirait de la douleur quand même on ne frapperait pas, c'est ce que je ne saurais comprendre » (1). En ce cas, en effet, il faudrait accuser d'imprévoyance la Providence divine qui a fait le corps, chose inutile, et invoquer un Deum ex machina pour assurer l'harmonie des substances, ou bien il faudrait nier toute distinction entre elles.

Mais alors, selon la remarque de M. Boutroux, « sur le prolongement de la voie leibnizienne se trouve le système hégélien de l'identité radicale entre l'être et la pensée et de l'immanence de l'absolu au sein

(1) Cité par Dm. Bouruoux, Leibniz, p. 174, a. 2.

l'hypothèse de l'influence idéale 139

du relatif » (1), Et ce relatif lui-mêiiie, il n'y a pas de raison de le prendre en considération. Enfermée en elle-même, la monade ne connaît que son évolution interne. Le monde pour elle n'existe que dans ce déroulement subjectif ; son moi pose le non-moi, qui l'intéresse et cet excès d'idéalisme conduit au moiiisme.

Abandonnant donc la distinction des substances, que Leibniz avait exagérée jusqu'à l'immanence absolue, on ne reconnaît plus que l'existence d'une substance unique, le moi dont tout le reste n'est que modifications. Si nous croyons avoir constate l'individuation des substances, on nous dit que ce n'est là qu'illusion : elles ne sont distinctes qu'en apparence, car en réalité tous les êtres jaillissent d'une source commune. Les faits d'assimilation que nous constatons dans leurs influences réciproques s'expliqueraient par cette identité radicale. Ainsi, les solutions que nous avons critiquées jusqu'ici (thèse de la conipénétration et antithèse de l'immanence absolue) seraient enveloppées dans une synthèse supérieure, suivant laquelle l'action des substances entre elles serait conçue exactement sur le modèle de ce qui se passe dans notre âme.

Telle eût été la conclusion logique de Leibniz (2).

(1) Cf. Em. BouTRoux, Leibniz, p. 162, n. 3.

(2) Il est vrai" que Leibniz, dans sa correspondance avec le P. Des Bosses, fait appel à un iniicalum substantielle, sorte de forme du composé, mode indépendant (Ad Des Bosses, epist. XXX, Erdm, 710), des monades qu'il réunit. Ce principe intermédiaire, élément sul)stanlicl, qui distingue les composés d'avec les simples, réaliserait les phénomènes. « Non video quomodo concipi possit realisans phenomena esse extra substantiam. Nam istud realisans efïicere débet, ut substantia composita contineat aliquid substantiale praeter monades, alioqui nulla d bitur substantia composita, id est,composita erunt niera phaenomena » ad Des Bosses, epist. XXIX, Erdm, 739).

Leibniz l'invoque aiin de montrer comment sa théorie s'accommode avec le dogme de la transsubstantiation dans le problème de la persistance des accidents eucharistiques (cf. Dictionnaire de théologie catholique, de Vacant, au mot Accidents euchciristiriues, col. 1447). Mais ce inn"iilum substantiale « ne saurait être autre chose que la liaison même des monades résultant de l'harmonie préétablie entre leur activité et leur passivité » (E. Boutroux, La Monadoloijie, p. .')6 (Paris, 1881).

Leibniz, en etïet, répugne à admettre l'existence d'accidents absolus :

L'étude de son système nous y conduit et c'est l'hypothèse qu'il nous reste maintenant à examiner.

« Ita non crit opus, accidcntihus non modalibus, quae parum capio » (ad Des Bosses, epist. XIX, Erdm, 6«!), et (epist. XXI, Erdm, 686) : « Videntur auteni haec (accidentalia realia) esse plane supcrflua... » — Il ajoute, d'ailleurs, dans sa lettre XXX'^^ (lirdin, 740) : « Subslantia agit quantum potcst nisi impediatur ; impeditur auteni etiani substantia siniplex sed naturaliter non nisi inlus a scipsa. \'A cuni dlcitur nionas impediri, hoc intelligenduni est de alterius repraesentatione in ipsa. Autor rerum eas sibi inviccm accomniodavit, altéra pati dicitur, duni ejus considcratio alterius considération! cedit ». — C'est donc toujours à l'harmonie préétablie ([u'il revient, et en définitive, la seule inlluence qu'il admette, est une influence idéale.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de ce viiiculum siibsUinlialc, nous pensons n'avoir pas à en faire état ici, car nous avons étudié la théorie de Leibniz uniquement iiarce qu'elle est le type représentatif d'une des hijpolbèscs possibles dans le jjroblème des influences réciproques.

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