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CHAPITRE V

L'ADAPTATION PROGRESSIVE

Sommaire. — Les hypothèses précédentes délimitent le problème. — 1. L'adaption : a) présentée par la méthode de résidu, — bj examinée suivant les méthodes d'accord, de difTérence, — c) de variations concomitantes. — 2. Rôle de l'attention. — 3. Conclusion : l'adaptation condition nécessaire et mode unique d'influence efficace '■ subie ou exercée ; toute assimilation est œuvre d'adaptation progressive.

Délimitation du problème. — Les trois hypothèses précédentes reconnaissent V assimilation, comme le fait caractéristique de toute influence eilicace. Elles cherchent à l'expliquer, sans qu'aucune d'elles cependant y réussisse. L'assimilation n'est pas l'effet de la compénétration, dont parle Démocrite ; ni le résultat de V harmonie préétablie, qu'imagine Leibniz ; ni la manifestation de V identité fondamentale, que suppose Schopenhauer, Mais notre critique ne devient pas inutile pour cela, car l'élimination de ces hypothèses délimite les conditions du problème, en même temps qu'elle éclaire notre marche vers une solution.

Désormais, trois jalons sont fixés sur notre route pour nous garder de tout écart. Nous le savons, en effet, avec certitude : entre les substances, il ny a pas de compénétration; entre elles il y a plus quune harmonie préétablie ; entre elles, il ny a pas identité, mais distinction fondamentale. D'autre part, chacune de ces théories, faussées par des exagérations que les faits condamnent, a mis en lumière un aspect

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de la solution : V assimilation résulte d'une influence réelle (Démocrite), mais non envahissante (Leibniz), possible seulement grâce à des aptitudes sympathiques, dont Schopenhauer entrevit la nécessité dans le monde phénoménal.

Comment donc pouvons-nous la concevoir ? Comme le fruit d'une adaptation.

1. L'adaptation. — Si l'action efficace, nous l'avons montré plus haut (1), est génératrice de ressemblance, son expansion réalise une harmonie grandissante entre l'agent et l'agi ; et si le premier respecte l'immanence essentielle du second, cette harmonie, qui les assimile, ne peut être due qu'à une adaptation progressive.

a) Méthode de résidu. — C'est, après l'élimination des hypothèses antérieures, la seule manière, qui reste possible d'interpréter les faits, car elle seule se plie à toutes les exigences du problème. Certes, cette conclusion, que nous vaut l'usage de la méthode de résidu, ne manque pas de valeur, mais elle s'affirme singulièrement par le concours et le contrôle des méthodes d'accord, de différence et de variation^ concomitante.

b) Accord et différence. — Pourquoi telle influence réussit-elle à provoquer mon activité, et telle autre n'y parvient-elle pas ? C'est que l'adaptation de mes états d'âme à la première est possible ou même ébauchée, et qu'elle ne l'est pas à la seconde (2). Ainsi,

(1) Cf. livre premier, ch. II, III, IV, V.

(2) Nous pourrions reprendre ici tous les faits que nous avons recueillis dans, notre enquête pliéiiomcnologique (livre premier). Nous les avions invoqués pour montrer que, vu de iertérieur, tout cas d'influence réciproque se traduit par un progrès d'assimilation entre l'agent et l'agi. Nous ne

mon voisin de droite joue de la elarinette. Comme je ne suis pas musicien, il ne m'empêche pas de travailler, tandis que mon voisin de gauche ne peut se retenir de battre la mesure. — Mais voici que le joueur attaque un air connu. A mon tour, je suis captivé, je chante intérieurement avec lui et toute application me devient impossible. — Pareille fascination se rencontre dans la vie de l'animal. Indifférent à toute sollicitation étrangère à ses instincts, il cède fatalement à celle qui est en harmonie avec eux.

L'influence ne devient donc efficace qu'à condition de rencontrer dans le sujet, qu'elle atteint, une certaine malléabilité, qui permette à ce dernier de s'adapter ou de se laisser adapter. De même qu'un corps soluble uniquement dans l'alcool, ne subit aucune déformation si on le plonge dans l'eau pure, mon âme reste insensible à toute impression, qui n'éveille chez elle aucune consonance. Une excitation ou une pensée ne sont efficacement ni reçues ni comprises, à moins qu'elles ne soient par quelque côté en harmonie avec ma mentalité : ce que je n'ai encore pensé en aucune manière est pour moi inintelligible et la représentation d'une souffrance, que je n'ai pas éprouvée à quelque degré, ne trouve en moi aucun écho. Il en va tout autrement des conceptions qui me sont sympathiques et dans lesquelles je me retrouve, ou des douleurs qui m'ont déjà tourmenté.

pouvions aller au-delà, parce que nous ne savions pas encore si cette assimilation était (lue à une compénétration ou à une harmonie préétablie ou à une identité foncière. Ces hypothèses écartées, il serait facile de montrer que toute assimilation entre des substances en relation, se réduit forcement à une (i(bij)t(tlion, dont rar/cnl a l'iniliatinc. — On le constaterait encore en étudiant le mode suivant lequel ])roj«resse l'assimilation : en elTet, elle ne se produit pas brusquement ni d'une manière régulière, comme par une pénétration continue, mais elle s'opère i)ar une sorte de baUtnccmcnl et de rythme, — ce qu'accuse une série d'iiclions cl de réactions à travers lesquelles l'aj^ent et l'agi d'harmonisenl, se mettent au même point, par une adtij)l(dion réciproque croissante à chaque elïort de l'agent, à chaque passe d'influence.

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c) Variation concomitante. — C'est pour 'a même raison que l'an nonce brusque d'une mauvaise nouvelle, nous laisse parfois assez insensibles de prime abord. Il faut un peu de temps pour que l'âme se mette au point, afin de comprendre et de sentir toute l'étendue de son malheur... ; et la souffrance s'accroît, à mesure que, grâce à l'imagination constructive (1), râm.e s'adapte, pour les éprouver par avance, aux impressions douloureuses qui seront la conséquence de cette catastrophe.

Un phénomène analogue se rencontre dans la vie intellectuelle. Il nous arrive d'être certains d'une vérité rigoureusement démontrée* et d'avoir grande peine à l'admettre pratiquement. 11 y a en nous quelque chose, qui inconsciemment s'oppose à elle. C'est que notre milieu psychologique ne lui est pas favorable : notre préparation sympathique est insuffisante et alors toutes les énergies intérieures, qui sont comme la matière de nos actes conscients, ne se laissent pas informer par notre conviction intellectuelle. En des cas de ce genre, apparaît le rôle de l'action : elle vient au secours de la pensée, afin d'adapter l'âme entière à la vérité connue.

Comme ces faits le montrent : l'efTicacité des influences auxquelles nous sommes exposés, carie avec leur degré d' adaptation à nos dispositions intimes. Cette adaptation conditionne au même titre le succès des actions dont nous prenons l'initiative. La réaliser est donc le secret de toute puissance conquérante. Or, nous avons pour cela un instrument précieux, c'est V attention, que l'observation psychologique nous permet de définir un « pouvoir d'adaptation «.

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