I. — Théorie
1. Choix d'un idéal. — Comment, en effet, contribuer au progrès de la vie sensible sans avoir au préalable découvert un idéal, qui soit dans le sens de son développement, et d'avoir résolu de l'orienter vers lui ? — Mais, n'est-ce pas là faire appel à l'intelligence afin de concevoir ce but, et à la volonté afin de le poursuivre avec toutes les énergies de l'âme, d'abord par une résolution froissant peut-être tous les instincts, mais ensuite par un entraînement d'amour passionné ? — D'autre part, cette forme d'idéal que je propose à ma vie sensible, comme la forme d'idéal que je proposerai à ma vie intellectuelle et à ma vie morale, est conditionnée par l'idéal d'ensemble, que je 'me fais de la vie humaine (1).
Si je m'attache par exemple à l'idéal, que présente la philosophie platonicienne : ressembler à Dieu autant qu'il est possible, en faisant régner en soi ce parfait équilibre des tendances que Platon appelle la Justice, — je constate que je ne puis atteindre à cette perfection sans réaliser les conditions suivantes : 1*^ établir la concorde entre les diverses aspirations de mon cœur par la tempérance, et cette vertu devient l'idéal de ma vie sensible ; — 2° me garder de toute erreur et de toute illusion, arriver à la clarté des notions et à l'exacte connaissance des choses par la sagesse, et cette vertu devient l'idéal de ma vie intellectuelle ; — 3° enfin, me rendre maître de toutes les poussées fatales, qui s'accusent en moi, me faire supérieur aux sollicitations du dedans et du dehors, afin de n'agir que selon mon libre arbître par ma volonté
(1) Il y a là par conséquent une question qui doit être résolue au préalable, c^est la question de la destinée humaine. Mais nous n'avons pas à la discuter ici, puisque nous n'avons d'autre but que d'exposer une niétliode utile à la poursuite de toute lornic d'idéal.
personnelle, et la vertu ' de force devient l'idéal de ma vie morale.
Grâce à ce triple effort seulement, l'homme se conquiert lui-même, se forme lui-même, harmonise toutes les puissances de son être dans cette justice, qui résume toute la perfection à laquelle peut aspirer l'initiative humaine. Ainsi, l'éducation générale d'une âme ne se fait qu'à travers des éducations particulières. C'est donc vers celles-ci qu'il faut ramener notre attention, afin de montrer, comme nous l'avons promis, la marche à suivre dans l'emploi de la méthode que suggèrent les conclusions de notre étude de l'influence efficace.
2. Influence possible. — Nous commençons par la vie sensible.
La première manifestation de la vie psychologique est en effet un phénomène sensible, contre-ccup qu'éprouve l'âme lors de l'exercice d'une activité corporelle. C'est la sensation. Elle est agréable si l'activité, qui la provoque, s'est déployée harmonieusement, c'est-à-dire s'est assimilée aux circonstances extérieures, ainsi qu'aux tendances du sujet impressionné. 11 y a là une œuvre d'adaptation qui peut être progressive : tel acte pénible d'abord devient bientôt facile, et partant agréable, à qui l'a exécuté pendant quelque temps.
3. Les trois étapes : a) de V investigation. — Or, nous l'avons remarqué plus haut (1), le plaisir a une grande influence sur l'orientation de l'activité. Un être ne résiste pas à son besoin d'agir et de développer ses aptitudes. Seulement, il ne le fait pas en tous
(1) Cf. supra, livre premier, ch. IL
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sens avec une égale satisfaction. Certains actes lui apportent plaisir et bonheur, certains autres douleur et souffrance. Pourquoi ? Parce que ses ressources et ses aptitudes ne sont pas toutes également en harmonie avec les opérations, auxquelles l'entraînent les interventions étrangères. Il a ses préférences, dont la contrainte devient pénible ; il possède des capacités définies, effets de tempérament, d'éducation, de circonstances diverses, qui créent des prédispositions, d'où naissent des aspirations déjà orientées. L'analyse nous les révélera, quand à travers les assimilations souhaitées, à travers les sollicitations auxquelles cet être répond par une adaptation plus vive, nous essaierons d'entrevoir la source de ses élans, ses aptitudes caractéristiques, spontanéités complices sans lesquelles toute action exercée de l'extérieur sur lui serait inefficace.
b) de V intervention. — Elles sont les ressorts de l'activité (1), et en les faisant jouer avec adresse, on peut exalter cette dernière jusqu'à la passion. Celle-ci, en son origine, n'est quune tendance qui s'ignore parfois elle-même et n'est point déterminée par rapport à son objet. Elle peut être favorisée par des prédispositions organiques (les passions du lymphatique ne sont pas celles du sanguin), par le milieu social (les passions du grand seigneur ne sont pas celles du paysan), par Véducation professionnelle (les passions du militaire ne sont pas ordinairement celles de l'industriel), par Vimagerie mentale (les passions de l'oriental ne sont pas celles du Lapon), par les complicités de la volonté (lés passions de l'homme énergique ne sont pas celles du paresseux)..., mais sous toutes ces variétés se retrouve un trait commun,
(1) Cf. supid, livre second, ch. VII.
c'est que la passion est un amour de désir exalté jusqu'à l'extrême violence. Sans doute, on n'aime de la sorte que ce que l'on n'est pas et ce que l'on ne possède pas en réalité, puisqu'on souhaite l'acquérir ; cependant, — si pour désirer il faut connaître (ignoti nulla cupido), — la passion ne s'éveille qu'à condition que l'on possède son objet en quelque manière, je peux dire au moins d'un amour d'imagination. En conséquence, pour faire surgir quelque passion dans une âme, il faut lui révéler la beauté d'un objet, la lui faire aimer, lui faire pressentir le bonheur que lui apportera la conquête de ce qui devient pour elle un idéal d'amour.
Comment y réussir, s'il n'y a pas de compénétration entre les êtres ? Comment une âme peut-elle agir sur la vie sensible d'une autre âm,e ? — En lui suggérant d'abord une vision de bonheur, dont elle savourera d'avance et en imagination tous les charmes. Ainsi seront mis en branle ses désirs. Sous leur pression, l'équilibre qui régnait en elle sera brisé. Alors, inévitablement, se produira une intense fermentation psychique. De là,, un moment d'anarchie intérieure, pendant lequel une intervention étrangère peut à nouveau se produire avec efTicacité. Qu'elle maintienne à l'état vif les sentiments qu'elle veut rendre dominateurs, cela sufTit ; l'automatisme psychologique fera le reste en ralliant autour d'eux toutes les autres énergies du sujet. — Enfin, sur cette émotion qu'il a fait naître et triompher, l'agent extérieur peut encore exercer un contrôle. Il lui appartient, en effet, d'en contrecarrer ou d'en favoriser l'expansion conquérante, soit en empêchant le sujet d'atteindre aux satisfactions qu'il poursuit, soit, au contraire, en amorçant encore son désir par la réalisation progressive d'espérances qui le rapprochent de l'union
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avec l'idéal passionnément aimé. — Donc, par entraînement à un acte commun, suivant le mode que nous avons dégagé, à triple reprise, c'est-à-dire avant, pendant et après révolution psychologique d'un acte de la vie sensible, une influence peut être efficace. Elle peut dès lors concourir au progrès de cette vie, mais, encore une fois, son intervention pour être heureuse doit être adaptée, et cela exige la connaissance du sujet sur lequel on agit. Voyons par quelques exemples, la manière de travailler à l'éducation de la sensibilité.
1, — Formation personnelle.
A) Examen de conscience sensible : § 1. Le But.
La vertu qui doit régir la vie sensible est ce parfait équilibre des penchants et des inclinations, qui s'appelle la tempérance. Mais l'acquérir est un idéal, vers lequel je ne puis orienter mon âme sans connaître au préalable à quelle distance de ce but je me trouve actuellement, sous quelles influences je me mettrai en marche vers lui, de quelles ressources je dispose pour cela. Un examen de conscience conduit suivant notre méthode d'investigation me découvrira toutes ces choses.
§ 2. Moyens pratiques : a) les assimilations spontanées. — La joie que j'éprouve dans dc^; circonstances données me révèle à moi-même des sympathies secrètes et inavouées, ou bien m'enseigne la mesure encore inconnue de mes amours ou de mes haines. Grâce à mes émotions, j'apprends, par exemple, jusques à, quel degré je déteste mon ennemi : je me croyais incapable de m'apitoyer sur son sort et voici que son malheur me touche. Au fond de mon
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âme je ne le hais donc pas autant que j'imaginais. Ainsi, des phénomènes de surface et involontaires me font sonder en moi-même un abîme de tendances et de répulsions, qui, à la manière de l'amour-proprc, « se dissimulent dans les profondeurs de la conscience ». — Que de fois un accident, une séparation nous montrent de la sorte à nous-mêmes nos attaches aux lieux et aux personnes..., affections sourdes ou inconscientes, dont l'élément agréable semble avoir disparu par l'effet de l'habitude, mais qui nous tiennent par toutes les fibres de notre cœur.
Ces états d'âme n'apparaissent nettement à nos yeux que dans les moments de crise, ils peuvent cependant toujours être découverts par qui s'examine avec soin. En ce cas, il n'en faut plus rester à l'étude des émotions dues à une réussite ou à, un manque d'assimilation, chose facile mais qui ne donne pas de résultat bien marquant. Il faut atteindre leur source — et sous les sympathies spontanées, que nous éprouvons, apercevoir notre ressemblance profonde avec les personnes ou les choses qui les ont fait naître. « Qui se ressemble, s'assemble » : nous pouvons donc découvrir dans les vertus et dans les vices de nos amis, comme en un miroir, quelque chose de nos qualités et de nos défauts.
b) Les adaptations qui réussissent. — Par exemple si je commence à, me plaire en la compagnie des joueurs, si je constate l'agrément extrême que me procure le jeu, je puis voir en cela le signe d'une passion qui grandit. L'intolérance de ses attraits, qui me font négliger les devoirs auxquels j'étais le plus fidèle ; mon égoïsme révolté et ma brutale colère contre ceux qui veulent me corriger, m'en avertissent davantage. Hélas ! à ce moment il est déjà bien tard. Ce qu'il m'eut importé de découvrir, ce sont les pre-
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miers indices de cette passion naissante et encore faible. Or, pour cela, il eut fallu beaucoup de vigilance. Il eut fallu surveiller mes penchants, mes goûts, mes souhaits d'adaptation, que trahissent mes attitudes d'âme et de corps : gestes, impulsions irréfléchies, rêveries me reportant sans cesse vers le jeu, objet de mes préférences, écriture automatique me faisant tracer le nom des joueurs ou dessiner des rois de cœur et des as de trèfle..,, phénomènes spontanés qui, dans les moments oii s'affaiblissent la contrainte de la volonté et l'excitation des perceptions extérieures, manifestent au premier plan de la conscience nos aspirations instinctives.
Certaine persistance d'émotions ou de désirs, qui durent jusque dans le rêve, où les tendances, comprimées à l'état de veille, prennent leur revanche avec une extraordinaire violence d'élan, ont une particulière valeur d'indication. Souvent, — pour continuer l'exemple choisi, — je me vois auprès du tapis vert ; l'or roule, je gagne, je suis heureux ; puis d'autres nuits la malchance me poursuit, je suis au désespoir et au réveil je me sens brisé, mais content de constater que je sors d'un mauvais rêve. Toutes les fois qu'une digestion pénible me donne le cauchemar, celui-ci revêt la forme du malaise atroce qu'éprouve le joueur, qui, perdant sans cesse et toujours davantage, suit avec un terrible sentiment d'angoisse le mouvement de la roulette ou les gestes du partenaire distribuant les cartes... Il n'y a plus de doute, je suis possédé par la passion du jeu,
c) La diversité des aptitudes découvertes. — Elle n'est cependant pas tout à fait dominatrice, car d'autres sentiments trouvent place dans mon âme. Dans les intervalles, oii le jeu m'est impossible, je lis avec plaisir. Or, je me suis complu dans la lecture
du Cyrano de Bergerac, tel que nous le présente Rostand : par une de ces contradictions, dont la nature humaine est coutumière, j'admire le désintéressement de ce cadet de Gascogne ; sa fierté vaillante me ravit ; les vers qu'il récite me reviennent à la mémoire avec une facilité extrême. Bref, il est des moments oii je suis moi-même « son personnage », et ce n'est plus que par un altruisme fictif que je l'appelle « Cyrano » et non pas de mon propre nom. Qu'est-ce à dire ? si ce n'est que mon âme vibre à l'unisson de ses nobles sentiments, que sa passion pour l'honneur est mienne. — ■ C'est un trait nouveau de mon personnage sensible. Peut-être cette deuxième tendance m'aidera-t-elle à détruire la première et à rétablir en mon âme cet équilibre, cette liberté à l'égard de la passion, cette tempérance, qui malgré tout demeure mon idéal aux heures oiJ l'épuisement physique, la fatigue, le dégoût de mes émotions de joueur me rendent un peu de calme et me permettent un retour sur moi-même.
Ainsi, à travers mes assimilations spontanées, à travers les adaptations dont le succès marque mes prédispositions actuelles, je découvre en mes aptitudes profondes, la source de mes faiblesses mais aussi le moyen de les corriger,
B) Correction et développement.
Désormais, ce n'est plus à l'aveugle que j'entreprendrai d'amender et de perfectionner ma sensibilité. Je sais le rôle que doit jouer cette puissance, stimulant, guide et récompense de mon activité, j'en sais aussi les défauts et les ressources. Il me sera donc facile de trouver une voie qui la conduise de ce point de départ à l'idéal que j'ai conçu pour elle : notre méthode d'action y pourvoira efficacement.
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Si certains héros ont mes sympathies, en vertu de nos constatations théoriques (1), je puis dire qu'il y a entre nous des parentés, que je leur ressemble. Mon âme est en harmonie avec la leur, et à force de vivre en leur compagnie, mes sentiments deviendront identiques aux leurs. C'est à moi de voir si j'accepte ce genre de développement ou si je veux orienter vers d'autres objets les élans de mon cœur. Rendre habituel ce changement de direction sera faire l'éducation de ma sensibilité : je tâcherai de diminuer la facilité de mes adaptations en un sens pour les augmenter en un autre, par exemple, j'essaierai de remplacer mon amour de l'or par an noble désintéressement.
§ 1. Elimination iVun penchant maw^ais ; moyens pratiques. — Cependant instruit par l'étude de l'influence efficace, je sais que cette œuvre ne s'accomplit point par un seul coup de volonté. Mes tendances devenues habituelles se dérobent en effet à l'empire de cette dernière, et si elles le subissent un moment, elles ont vite fait de reprendre leur revanche. On ne les arrête donc pas en droit fil. Aussi, m'efïorcerai-je d'attaquer indirectement ma passion pour le jeu ; d'abord en l'apaisant par manque d'exercice, puis en dérivant vers un autre but mon activité. Pour cela, après avoir comprimé par un effort énergique les élans inconsidérés de mon inclination, je ferai le siège de la tendance mauvaise elle-même, en modifiant les milieux internes et externes qui influent sur son évolution.
a) La méditation. — Ayant résolu de me corriger de l'avarice, qui me pousse à jouer, je méditerai sur la laideur de ce vice et sur ses tristes conséquences ;
(1) Cf. supra, livre second, ch. V, VI.
aux séductions, qu'il exerce sur moi, j'opposerai les répugnances que suscite en mon âme la représentation de ses hontes. Je travaillerai de la sorte à dissoudre les trompeuses cristallisations d'images et d'idées qui ont provoqué en moi une ardente soif de l'or facilement gagné.
b) La conspiration du silence. — Puis, j'éviterai la conversation de ceux qui n'estiment que les richesses et mettent en elles leur souverain bonheur. Je fuirai cette salle de jeux, où j'ai réalisé des gains considérables qui ont allumé en moi le désir de posséder. Je ne laisserai pas mon attention se fixer, même pour le combattre, sur le souvenir des nuits que j'y ai passées, et cela par crainte de ce vertige moral qui paralyse et fait tomber dans le mal, qu'on redoute trop. Je m'isolerai. Je me retirerai à la campagne où moins de luxe s'étale et où l'on goûte la douceur d'une médiocrité dorée. En un mot, par une sorte de conspiration du silence, je ruinerai en mon âme les préjugés qui ont flatté ma passion. Enfin, au besoin même, je changerai mon régime de vie, s'il est vrai, au dire de plusieurs, que la pauvreté de l'énergie physiologique comme chez les vieillards, crée une propension à l'économie et à l'avarice (1).
c) La substitution. — Mais cette œuvre de déblai, toute négative, est insuffisante, car l'activité de l'âme ne se détruit pas ; elle change seulement d'objet et d'orientation. Une tendance ne cède la place qu'à une autre tendance, qui se substitue à elle. Or, pour réaliser volontairement, et dans un sens déterminé, une telle substitution, il faut énormément de persévérance. C'est que la distance est grande, qui sépare
(1) Cf. F. Thomas, La Sufigcstion, son rôle dans l'éducation, p. 89 (Paris, 1898) : « ... la plupart des auto-su^sestions ont leur cause dans le jeu plus ou moins régulier des fonctions physiques... ».