METHODE D INFLUENCE : VIE SENSIBLE
l'âme d'un Harpagon de l'âme d'un Saint Vincent de Paul, mon âme devenue avide de richesses de l'âme généreuse de Cyrano. Que de patience il faudra pour la franchir à travers tout le renouvellement de mes habitudes ! Que de tact et de discrétion pour éviter les imprudences qui amèneraient des catastrophes !-
§ 2. — Ei'olution d'une tendance élue ; moyens pratiques. — L'œuvre est possible cependant, et elle est singulièrement aidée par mon précédent examen de conscience. Ce regard méthodiquement jeté sur moimême m'a fait découvrir^ à côté de mon inclination dominante (où fen suis), des aptitudes diverses et parfois même opposées à cette dernière (ressources pour V éducation ) , ainsi que la manière de les mettre en branle (influences actuellement efficaces). Tyrannisées par cette inclination, qui en égoïste absorbe presque toute l'énergie disponible de mon âme, elles, sont réduites à un état virtuel, mais en fait elles n'attendent que des circonstances favorables à leur développement pour reparaître au premier plan de ma vie sensible.
a) Le choix réfléchi. — Parmi elles, je devrai donc choisir avec soin la terdance, cfue je veux exalter au détriment de mon avarice, ou encore la tendance, qui, dérivant le cours de mes désirs vers un but nouveau, amoindrira la violence de ma passion actuelle et enlèvera ainsi le principal obstacle à l'éclosicn de la vertu que je cherche à acquérir. Dans le premier cas, par exemple, je ferai appel à la disposition intime à qui je dois d'avoir vibré à l'unisson des sentiments d'honneur et de noble désintéressement de Cyrano ; dans le second cas, je ferai appela la disposition intime à qui, dans les intermittences de ma passion, je dois de prendre quelque plaisir à la lecture et à l'étude.
b) Uaction indirecte : le milieu. — - Quelle que soit d'ailleurs l'aptitude à laquelle je m'adresse à un moment donné, mon efîort sera toujours double : il s'exercera et par le dedans et par le dehors. Je commencerai par fixer mon attention sur l'état d'âme que je veux aviver. Par là même je favoriserai en mer intérieur son progrès, suivant la loi d'assimilation conquérante, que nous avons reconnue plus haut (1), comme la loi d'expansion de tout phénomène sensible. Ainsi, en ramenant à plusieurs reprises, ma pensée sur l'acte de désintéressement que j'ai admiré, j'augmente ma propension naturelle à l'imiter. C'est que j'en comprends mieux la noblesse et la grandeur ; ma mémoire, rapproche de lui le souvenir de faits analogues qui m'ont ému ; mon imagination pare la représentation, que j'en ai, de détails qui me charment ; peut-être même aux heures de rêverie me fait-elle éprouver en un exercice imaginaire, ce que j'éprouverais si j'en étais réellement l'auteur..., en un mot, tout en moi s'harmonise, s'adapte, s'assimile à ce sentiment, qui est devenu le centre de ma synthèse psychique.
Cependant, cette organisation du milieu interne par la méditation ne me conduira pas au delà de la zone des bons désirs inefficaces, s'il est contrecarré par l'influence du milieu externe. Celle-ci est d'autant plus redoutable que l'on songe moins à se mettre en garde contre elle. Et cependant le milieu ne cesse de nous suggestionner. Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, même sans dépasser
(1) Cf. supra, livre premier, ch. II, où nous avons montré que dans la vie sensible toute influence se fait par une sorte de rayonnement, qui conquiert en les harmonisant à l'émotion actuelle pour la renforcer, toutes les éner.^ies dont nous disposons. Nous avons tâché d'exi)liquer comment, en vertu de l'automatisme psychologique, maintenir un ])hénomène dans la conscience, c'est l'aviver ; et comment l'attention opère entre deux assimilations conduisant notre âme d'une assimilation ébauchée à une assimilation plus complète . . .
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ce que le D^ Grasset appellerait notre « i^ie polygonale », contribue à former en nous une mentalité qui gênera ou favorisera l'évolution de certaines tendances. Les images et les sensations passent, agissent sur notre âme comme la pluie sur le sol. Elle semble s'écouler en torrent, mais quelques gouttes s'infiltrent dans la terre, y cheminent lentement et, au loin peut-être, vont faire jaillir une source. Ainsi, de multiples impressions s'emmagasinent dans notre âme, y créent des prédispositions, qui un jour nous pousseront à certains actes avec une violence imprévue (1). Il est donc important de surveiller non seulement notre milieu intérieur, mais encore notre milieu extérieur et de les composer l'un et l'autre en vue du concours que nous voulons en obtenir.
, Nous pouvons beaucoup sur nous-mêmes par cette action indirecte. S'il dépend de nous, en effet, de détourner notre imagination et notre pensée de représentations qui laisseront en elle des résidus nuisibles à l'exercice de la vertu, et de nourrir notre esprit au contraire de considérations élevées qui formeront en nous une atmosphère favorable à l'éclosion des résolutions généreuses, — il dépend de nous également de nous entourer d'une société de personnes et même de choses (livres, tableaux, statues, etc.), qui sans cesse 'nous rappelleront la beauté du sentiment que nous désirons acquérir, qui nous le feront aimer, et en vertu du pouvoir-moteur des images et des idées nous amèneront à le faire passer en notre conduite. Il dépend de nous enfin d'adopter une tenue corporelle qui influera sur notre tenue morale. Rien n'est à négliger lorsqu'il s'agit de tra-
(1) Cf. A. fr^YMiEU, Le (jouvcnicmenl de sui-mjmc, première série : Les (jrandcs luis, p. 1J9 et suiv. (Paris 1911).
vailler à notre éducation sensible, pas m,êmc les gestes et les attitudes. Sans admettre en ce qu'elle semble avoir d'excessif la thèse de Lange et de W. James, soutenant que nous sommes tristes parce que nous pleurons (1), nous pensons, en efïet, que nos gestes et nos attitudes ont un contre-coup sur no'* états d'âme (2), notre étude sur le progrès de l'influence par voie d'adaptation progressive et d'assimilation conquérante nous a montré le bien fondé de cette constatation.
J'userai donc de ce moyen pour faire évoluer en moi les aptitudes, qui me prédisposent à l'amour de ce désintéressenaent, que j'ai résolu d'exalter au détriment de ma funeste passion pour le jeu.
Action directe : exercice. — Puis, me confiant dans l'efficacité de l'action pour éveiller l'état d'âme, qui d'ordinaire la commande, je me comporterai comme si je possédais déjà cette vertu, à laquelle j'aspire ; comme si l'adaptation, que je poursuis, était obtenue déjà : je pratiquerai la charité à l'égard des pauvres. Ce sera sans doute d'abord par pure et froide volonté ; mais bientôt, par un juste retour, grâce à un phénomène de coenesthésie, je puis espérer voir, au moyen de cet exercice, se réaliser en mon âme le sentiment dont la parfaite éclosion, à travers une foule de petites victoires, marquera ma victoire définitive sur réofoïsme de mon avarice.
Entre temps, et pour faciliter ma tâche, en diminuant les résistances de ma passion actuelle, je cultiverai les autres dispositions qui, sans la combattre directement, peuvent m'en distraire. Si j'ai décou-
(1) Cf. Th. RiBOT, La psychologie des senlimcnls, p. Oô-lOO (Paris, 1899).
(2) Ibid., p. 97. «Restez loni^temps assis dans une attitude mélancolique et la tristesse vous gagnera. Si vous êtes triste, prenez une attitude gaie, mclez-vous à une compagnie joyeuse et peu à peu vous laisserez votre tristesse sur la route ».
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vert en moi quelque attrait pour la lecture et l'étude, je m'eiïorcerai de le développer afin de trouver dans la recherche scientifique une dérivation à mon besoin d'activité. Je m'enchanterai par la méditation de tout ce qui amorcera mon désir de savoir, et je m'adonnerai à des travaux capables de m'intéresser. Procédant avec circonspection, j'éviterai, au début ce qui est abstrus et rebutant : comme à un malade dont la vie n'a plus guère de ressort, je n'offrirai à mon esprit que des recherches faciles et agréables, m'y excitant — vu mon état de faiblesse morale — par quelque motif d'intérêt, si c'est nécessaire. Puis, graduellement, ma curiosité s'avivant de plus en plus, j'en arriverai à souhaiter de « savoir » en dehors de toute préoccupation utilitaire. Le désintéressement aura reparu dans mon âme et de mieux en mieux j'en aimerai la beauté.
Par cette seconde voie, qui en son aboutissement rejoint la première, je poursuivrai donc encore Vadaptation progressivité de ma sensibilité à ce désintéressement, que j'admirais. Je deviendrai capable d'abandonner mes biens pour le soulagement d'autrui. La pratique constante de la charité finira par m'y faire trouver un agrément, qui peu à peu mettra mes tendances instinctives en harmonie avec mon idéal si courageusement voulu. L'amour, qu'il m'inspire, entraînera dans une action commune toutes les énergies de mon être, non «seulement par cet appel aux spontanéités complices ou alliées, que nous venons de décrire, mais encore par une sorte d'intussusception, d'assimilation réelle, au sein d'une âme essentiellement une. A ce moment, ma cure de sensibilité sera terminée, mon avarice sera détrônée, et, grâce à l'équilibre rétabli entre mes tendances, j'aurais reconquis ma liberté.
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c) Les dei'ises. — Alors, si je suis prudent, je fixerai le rcsullat de mes réflexions, de mes résolutions et de mes efforts en quelque devise courte et claire, qui me servira de règle de vie. Elle sera l'expression de mon passé et, concentratit pour ainsi dire toutes mes énergies, elle deviendra, — n'étant plus mise en discussion, — un axiome auquel j'en appellerai dans les retours de passion, qu'il faut prévoir pour l'avenir.