Education d' autrui
Avec plus de difficulté sans doute, mais cependant avec une réelle efficacité, la même méthode nous permettra d'agir sur la sensiliilité d'autrui. Seulement, puisque nous ne pénétrons pas dans l'âme de ceux qui nous entourent, nous devrons déployer une plus grande ingéniosité afin d'en connaître les ressources et de les mettre en œuvre.
A) Investigation pédagogique ; obserç>ation et expérimentation.
a) Les assimilations spontanées. — Il peut arriver que mue par une confiance sincère une âme se révèle à nous telle qu'elle se connaît. Mais souvent on se connaît si peu soi-même, que cela ne nous avancerait guère. Aussi, semble-t-il nécessaire d'interroger celui qui s'ouvre à nous sur ses goûts, ses sympathies spontanées, ses impulsions irréfléchies, sur l'objet préféré de ses rêveries, sur ses rêves persistants, etc.. Nous recueillerons de la sorte, par un emploi de la méthode d'examen de conscience personnel, que nous venons de décrire, de précieux renseignements. Toutefois, il sera bon de les contrôler par une observation extérieure, qui sera d'ailleurs la seule possible, là où on ne rencontrera pas une franchise parfaite.
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Cette observation nous révélera les émotions, les inclinations, les passions qui agitent autrui, si nous savons en interpréter les signes. En effet, « chacune d'elles, dit M. Ribot, se traduit par des gestes, des attitudes, des phénomènes organiques, que l'on a le grand tort de considérer comme secondaires, accessoires, consécutifs : étudions-les, nous substituerons ainsi à l'introspection, un procédé objectif de recherche )) (1). Aussi tout est matière d'observation pour l'éducateur (2), depuis le tempérament jusqu'aux provocations les plus étrangères.
Personne n'en doute : V influence du corps s'exerce principalement sur nos états sensibles (3). Des réactions inconscientes, qui s'accomplissent en lui, résultent pour la vie psychologique certaines impulsions, certaines répugnances, certaines prédispositions déterminées. Le bilieux est porté à la colère, le sanguin au plaisir, le lymphatique à la paresse, etc.-.. L'extérieur, la tenue du corps vigoureuse ou affaissée, le geste habituel, l'expression ordinaire des traits énergiques ou détendus, la manière de parler ou de scander la phrase, l'emploi préféré de certains mots ou de certaines tournures manifestent la pression de tendances que les occasions favorables feront éclore.
Celles-ci seront donc moyens d'expérimentation. Par exemple, on annonce brusquement à un groupe d'enfants la victoire des Boers à la Tugéla : il se produit chez eux une explosion de sentiments qui trahissent leurs sympathies spontanées. Sans défiance,
(1) (",f. Th. HiBOT, F^a paiiclwloyic des srnlimcnls, p. 04 el 95 (Paris, 1899), où il étudie la Uiôorie de J^ange sur les émotions.
(2) Nous nous plaçons ici plus que jamais au jioint de vue pédasot^ique, car loule influence eiTicace sur la sensibilité d'autrui a pour but d'en faire évoluer les ressources. Or, c'est là, en premier chef, une œuvre d'éducation (c, diirrrr).
(3) Cf. F. Thomas, La sii(/(irsli()/i. son rôle dniis l'i'dnailion. p. 87-98 (Paris, 1898).
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l'un d'eux, parce qu'il porte un nom britannique prend parti pour l'Angleterre et déplore son échec ; pour le même motif ses camarades le raillent. Ils se réjouissent d'ailleurs du triomphe des Boers... En suivant la manifestation de ces sentiments, on peut même en étudier les nuances : l'un est heureux de la défaite et de l'afïaiblissement d'un peuple voisin et concurrent..., c'est un utilitaire ; un autre sourit de la maladresse des officiers anglais et, faisant un retour sur la campagne de Madagascar, se sent rempli de fierté nationale..., c'est un émotif ; un troisième enfin applaudit à la victoire du droit sur la force et dit son enthousiasme pour l'héroïsme d'un petit peuple qui se défend de la sorte : autant d'âmes qui se découvrent.
On ne doit pourtant accepter qu'avec précaution ces résultats, si l'expérience faite est unique, car la contagion des émotions règne beaucoup dans les milieux d'écoliers. Il est donc utile, voire nécessaire, de continuer l'investigation. Nous ne contestons pas toutefois que certains actes sont si spontanés, si personnels, si caractérisés, qu'ils montrent dans l'âme, qui les produit, une qualité ou une énergie qui la marque d'une manière indélébile. Tel serait l'acte de Ruyter enfant, qui, selon la légende, boucha de son corps pendant toute une nuit la fissure d'une digue protégeant son pays contre les flots ; tel serait l'acte du petit Vincent de Paul donnant à un pauvre tout le contenu de sa bourse.
b) Les adaptations habituelles. — En dehors de ces cas privilégiés, il faut suivre avec un soin persévérant les détails de la vie de l'enfant. L'orientation de ses désirs laisse entrevoir ses penchants naturels et la mesure dans laquelle les diverses influences les ont développés à un moment' précis ; ses lectures préférées
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(récits de voyage, de guerre, de vie paisible), les sciences ou les arts, dont il s'éprend, les jeux auxquels il s'adonne le plus volontiers parce qu'il y excelle, etc., lès dessins, que ['écriture automatique lui fait tracer en marge de ses cahiers, font deviner avec ses attraits du moment, les inclinations qui ont chance de se développer chez lui. — Examinons aussi quels sentiments font vibrer son âme lorsqu il assiste à une représentation théâtrale : son héros est-il Alceste ou Philinte, Britannicus ou Narcisse, Auguste ou Cinna ? Quel personnage voudrait-il être lui-même dans le roman qu'il a lu ou dans l'histoire dont il a entendu le récit ? (1). A titre de contrôle de ces premiers résultats, il est utile d'observer les compagnies que fréquente l'enfant. Celles où il se complait, nous montrent un reflet de son âme. L'homme, en effet, n'est pas heureux dans un milieu auquel il n'est pas harmonisé : un irrésistible besoin d'aise pousse ceux qui se ressemblent à s'assembler. « Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es »... et aussi qui tu deviendras, car l'influence d'un tel milieu est souverainement efficace : on verra alors l'adaptation progresser d'une ressemblance superficielle peut-être au début, jusqu'à la répercussion des sentiments et jusqu'à la sympathie totale qui réalise une sorte d'assimilation des âmes.
c) Les aptitudes sensibles. — Parfois cette assimilation semblera brusquée : une amitié paraît jaillir en coup de foudre, mais en réalité elle résulte d'une adaptation intime due à une disposition naturelle ou à l'action inconsciente du milieu, qui prépare une âme à répondre à telle séduction, à subir l'attrait et
(1) Après une rci)résentation de ce genre, donner nux élèves une coniix)silion sur le speeUicle auquel ils ont nsslsté et les impressions ([u'ils y ont éprouvées est un moyen fort pratique d'invesliualion ])Our connaître leur état d'àme.
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l'influence d'une autre âme, suivant ce désir et cette secrète espérance, dont parle Montaigne à, propos de La Boétie : « Nous noas cherchions avant que de nous être veus » (1).
Ainsi, à travers les sympathies spontanées de l'enfant, et à travers les adaptations, auxquelles il se prête volontiers, nous pouvons arriver à découvrir quelques-unes de ces aptitudes foncières dont la présence permettra à une intervention habile d'orienter l'expansion de sa vie sensible.
B) Intervention.
1. Conditions. — A nous maintenant de choisir parmi ces aptitudes celle que nous voulons développer, ou plutôt que nous voulons amener à se développer, car les aspirations et les sentiments ne s'imposent pas du dehors. Dans la vie sensible, autant et plus qu'ailleurs, il n'est d'éducation qui vaille que celle qui se fait par le dedans et résulte de l'initiative personnelle.
a) Les qualités. — Mais celle-ci peut être sollicitée par une influence étrangère, qui provoquera la mise en valeur des ressources du sujet, en favorisera le progrès intime, en corrigera, s'il y a lien, l'expansion extérieure. De la sorte, sous une intervention discrète afin de ne point l'efïaroucher ni la révolter, patiente afin de pénétrer jusqu'aux sources de ses désirs, loyale afin d'être cordialement efficace et de l'entraîner par une sincère contagion d'émotions, progressive afin de s'adapter sans cesse à ses exigences croissantes, — une âme d'enfant sera conduite peu à peu vers cette hauteur de sentiments qu'on lui souhaite comme un idéal de vie sensible.
h) Le mode. — L'action de l'éducateur ne sera donc
(1) Cf. Essais, liv. I, ch. XXVIl, p. 153, édit. Leclère (Paris, 1872).
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qu'indirecte et pour réussir dans sa tâche extrêmement délicate il lui faudra joindre à une clairvoyance sûre une grande souplesse de conception, une ingéniosité jamais à court d'inventions. S'il importe au premier chef, en effet, de découvrir dans une âme l'aptitude, dont le développement détruira les mauvaises tendances actuellement dominantes, cela ne suffît pas. Cette aptitude, en effet, n'évolue point par ordre et les enthousiasmes factices, les admirations de commande, que l'on pense suggérer parfois, ne font qu'effleurer l'âme. C'est au contraire le jaillissement d'une émotion venue du cœur de l'enfant qu'il faut susciter, tout en respectant sa spontanéité. Or, dans la pratique, une telle entreprise pour être menée à bien réclame un tact exquis et un dévouement cjue rien ne rebute.
c) Le rôle. — D'autre part, puisque dans la réalité, l'éducateur réfléchit et agit en lieu et place de l'enfant, incapable de le faire lui-même, c'est à lui qu'incombe le choix de Vidéal, vers lequel il doit orienter l'âme confié,e à, ses soins. Mais cet idéal, pour avoir chance d'entraîner la spontanéité de l'enfant doit être en harmonie avec les aptitudes de ce dernier. L'examen préalable les a fait connaître.
Entre elles donc le maître fera une sélection. Il s'efforcera de faire périr les unes par inanition en écartant les idées et les images qui les suscitent, en supprimant les exercices qui les développeraient. Quant aux autres, il aura à cœur de les aviver sans cesse. Comment agir ainsi sur les sentiments et les inclinations ?
Nul n'ignore la puissance de l'idée surtout quand elle s'entoure d'images vives, concrètes et par là séduisantes. Elle captive l'attention, se maintient ainsi dans la conscience, provoque autour d'elle une cristallisation d'états internes, qui la renforcent. Peu à peu
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elle devient dominatrice et ruine au profit des ten dances, qu'elle favorise, toutes les autres tendances.
Sa prépondérance est encore accentuée par l'action. Celle-ci, en eiïet, rend l'idée vivante, précise les moyens de la réaliser, facilite par l'exercice la reproduction des émotions et des élans d'âme, que l'on veut cultiver.
Mais ces deux moyens d'influence, suggestion et action, doivent être employés avec discernement. Deux enfants également peureux ne se guériront pas de la même manière parce que jamais leur mal ne vient des mêmes causes. Et s'il est possible de déterminer quelques remèdes généralement efficaces contre la peur, le mode et la mesure de leur emploi réclament tout l'art du psychologue.