Exécution
Comment donc promouvoir le progrès d'une aptitude que l'on a choisie comme instrument d'éducation sensible ? En la faisant vivre dans une atmosphère favorable à son éclosion.
Mais comment composer cette atmosphère ? — En utilisant les données de l'examen préalable, qui nous a révélé non seulement les tendances du sujet, mais encore les influences qui ont prise sur elles. Grâce à ces indications, nous pourrons aller à notre but par une double voie négative et positive.
§ 1. Œuvre de déblai. — Si par malheur le vice s'est déjà implanté dans une âme d'enfant, il faut d'abord travailler à le déraciner.
a) Dissoudre les cristallisations {vicieuses. — En cette vue on tentera d'éclairer la volonté par un appel à la conscience morale. 11 est vrai que la réprimande est souvent impuissante au moment où règne la passion. Cependant, tout n'est point perdu pour cela, car les
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sages considérations méprisées aujourd'hui retiendront peut-être en la mémoire aux heures où la fatigue, la désillusion et le dégoût desserront l'emprise du désir. Alors elles auront chance d'être écoutées.
En attendant ce revirement, il est nécessaire de dissoudre, autant que faire se peut, les cristallisations d'états internes, qui prêtent leurs charmes trompeurs aux tendances mauvaises. On y travaillera en associant un sentiment de honte et de peine à la notion des actes répréhensibles. La punition y pourvoira. Elle empêche l'activité de l'âme de se mal aiguiller et, par là, elle l'économise. Elle remplit certes un rôle qui, pour être négatif, ne manque pas d'importance. Mais la punition positive, celle qui amène le coupable à reconnaître sa faute et à poser lui-même des actions qui la réparent, nous semble d'une bien autre valeur éducative. Elle conduit par la pratique d'actes vertueux vers la possession de la vertu elle-même.
b) Ecarter les suggestions malsaines. — Conjointement à ces premiers efforts, la prudence commande d'écarter du milieu, où vit l'enfant, tout ce qui serait cause eiïicacc de suggestions malsaines. Il faut donc bannir les tableaux, les livres, les conversations, les compagnies, dont l'influence tfendrait en éveil ses mauvais penchants.' Le même souci attirera l'attention sur la tenue extérieure de son corps aussi bien que sur la tenue intérieure de ses imaginations et de ses affections. Enfin, par une sévère hygiène sensible, on s'ingéniera à nourrir son esprit de considérations sensées et de donner à son cœur des attachements honnêtes afin que les objets des passions y trouvent la place déjà prise.
c) Dériver Vactivité. — Mais cette œuvre de correction et de prévoyance, qui a pour but de supprimer les obstacles au développement de l'aptitude élue par
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l'éducateur, ne s'achève en fait que par l'accroissement de celle-ci (1). A ce travail de dérivation d'activité doit s'attacher notre principal effort. Il sera couronné de succès grâce à notre méthode d'action efficace. § 2. Œuçre positive. ■ — Puisque nous savons sous quelles influences s'émeut la sensibilité de notre sujet, il nous appartient de l'éveiller à notre gré et d'en diriger le progrès.
a) Une atmosphère de sentiments élevés. — Les études littéraires nous offrent ici un excellent moyen d'éducation. Parmi tous les nobles sentiments, que les poètes ont exprimés, il en est en effet qui, d'une part, correspondent aux aptitudes de celui qu'il s'agit de former et, d'autre part, peuvent lui apparaître comme une expression séduisante de l'idéal vers lequel on veut l'acheminer. C'est sur eux qu'il faut attirer son attention. On s'efforcera donc de les lui faire comprendre, estimer, aimer, voire même éprouver. Car ce n'est pas impunément qu'une âme de jeune homme vivra dans une atmosphère d'aspirations élevées, qu'elle aura vibré à l'unisson de l'héroïsme d'un Rodrigue ou d'un Polyeucte, qu'elle aura été ravie d'admiration en face d'un tableau de maître... Non, quelque chose de l'activité déployée en ces moments d'extase est resté en lui, ne serait-ce qu'une adaptation plus accentuée, une disposition à reproduire plus facilement ces grands élans de cœur, qui créent les grandes pensées comme les grands dévouements.
b) La puissance de l'exemple aimé. — Incompara-
(1) Nous avons déjà fait ressortir, surtout livre premier, ch. I et livre second, ch. IV, que la richesse de notre fonds psycholoiçique étant limitée, l'exaltation de l'une de nos éner.^ies abaisse d'autant l'activité des autres, et que par ailleurs aucun fait de conscience ne se supprime par l'action directe, mais seulement s'évanouit lorsqu'une action indirecte a suscité l'épanouissement d'un autre fait de conscience, qui lui soutire en quelque sorte la force psychique qui l'animait.
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blement plus efTicaces encore seront les sentiments de l'éducateur lui-même : ils s'ofîrent à l'élève avec toute l'intensité de la vie... et alors l'émotion se propage à l'instar d'un fluide électrique. Lacordaire avait senti ce frisson que l'auditoire semble communiquer en retour à l'orateur qui l'émeut et il en témoignait : « Il est impossible à une âme de subir sans tressaillements le souffle d'une autre âme » (1). Cela est vrai surtout quand les âmes en rapport s'estiment ou s'aiment, car alors grâce à cette sympathie l'imitation devient spontanée (2), et l'adaptation progresse avec une rapidité étonnante jusqu'à l'assimilation parfaite à l'idéal, jusqu'à la pleine éclosion de la vertu. Heureux les éducateurs qui, à la façon de Socrate, peuvent dire qu'ils ont la science d'aimer. Eux seuls formeront leurs disciples à leur image... à condition toutefois qu'ils sachent toucher les âmes sans les froisser, c'est-à-dire à condition qu'ils sachent les faire passer par les étapes que fixe une méthode d'influence efTicace : mettre en jeu une aptitude reconnue dans l'âme du jeune homme ; la développer par des exercices adaptés afin de le conduire ainsi à la réalisation de la vertu qu'on lui a fait aimer.
c) Maximes directrices. — Pour conserver de fruit de tout ce travail, il sera bon ici encore de l'exprimer en une formule précise qui maintiendra sous le regard de l'âme l'idéal de vie sensible, auquel elle s'est attachée « Potins inori quani foedari », maxime qui condense l'effort passé et aux heures de trouble garantira la persévérance.
De cette marche progressive vers des sentiments élevés, qu'il nous soit permis de citer plusieurs exemples vécus, dont nous avons été témoins :
n) Cf. Pensées choisies, édit. Chocarnc, 1. II, p. 1B8 (Paris, 1892). (2) Cf. Tarde, Les lois de l'imitation, p. 10 el 95 (Paris, 1895).
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H. D... était un élève do mine peu avenante, pâle, jaune de teint, presque une façon de mulûLre. Il avait des nuiscles puissants. Grand amateur de sports, il y voulait tout diriger avec un orgueil qui le rendait brutal à l'égard de quiconque lui résistait. Insubordonné, ne reculant devant aucune plaisanterie méchante, la terreur des surveillants. Sa compagnie habituelle était celle des élèves remuants et frondeurs. Cependant, il manifestait son estime pour quelquesuns de ses meilleurs condisciples, dont l'intelligence lui en imposait et dont il aimait la franche liberté à son égard lorsqu'ils lui faisaient des reproches. Au fond il eût voulu leur ressembler. Ce fut la ressource de ce caractère. Il était urgent d'orienter vers un but élevé cette activité qui devenait plus intolérante avec l'âge. • Un professeur qui sut gagner la confiance de ce jeune homme et qui avait deviné son secret désir de ressembler aux meilleurs de ses camarades, l'amena à se transformer en moins d'une année. Il aviva autant qu'il put ce désir. Alors, par point d'honneur au commencement, puis peu à peu par esprit de disciplirie, H. D... dompta la violence de ses emportements en même temps qu'il cherchait une diversion nécessaire dans l'exercice physique et dans le travail intellectuel. Quelques succès l'encouragèrent ; il devint un passionné des études philosophiques. A partir de ce moment, il fut maître de lui-même : une porte était ouverte par laquelle les vertus de calme et de tempérance entrèrent dans son âme, qui conserva toujours sa marque d'extraordinaire énergie. Depuis, ollicier d'infanterie coloniale, il s'est fait un idéal d'honneur et de bravoure, auquel sa brillante conduite a plusieurs fois montré qu'il était fidèle. Sa vaillance ne s'est point démentie durant la grande guerre et l'a élevée aux grades supérieurs de son arme.
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P. V... était le sanguin parfait, vif et sémillant, mobile et volage à l'excès ; toujours plein de bonnes résolutions, qu'il était incapable de tenir. Ardent, boute-entrain de sa petite société, où tout le monde l'aimait, il était toujours à l'affût d'une espièglerie. Enfant terrible dans le sens du mot le plus désagréable pour ses parents, ceux-ci se résolurent à le mettre au régime d'un pensionnat. Dès les premiers jours, il s'y révélait tout entier : colère, violent mais regrettant vite sa faute. Cœur noble par ailleurs et de très bons sentiments. C'est par là que le prit un de ses maîtres. Pour l'amour de sa mère, l'enfant accepta de travailler pendant un seul jour. Son professeur l'attendait à ce premier effort et sut en profiter. Certes, le devoir ne valait rien, mais il attira cependant à son auteur une discrète et publique félicitation. P. V... l'a raconté depuis, à ce moment-là, il se sentit « autre qu'auparavant et capable de sortir de la catégorie des cancres », c'est son mot. 11 fit le devoir suivant avec une ardeur extraordinaire et osa même annoncer à son maître en lui remettant sa copie de version latine, qu'il croyait avoir très bien fait... Or, la traduction était absurde. Un autre aurait peut-être blâmé le pauvre enfant, qui se serait à jamais dégoûté de l'effort, le maître trouva à louer dans ce travail... Les choses allèrent ainsi pendant un mois, au bout duquel l'élève reçut une récompense et une excellente note. Ses compositions ne valaient guère mieux, mais l'amour du travail naissait en lui et avec le travail disparurent peu à peu tous les défauts de caractère et de sensibilité. La transformation fut telle qu'à la fin de l'année les parents firent cesser la « peine » de la pension, car c'en était une. Ainsi profitant des connaissances que lui avait livré son observation, le maître avait su faire jouer un des ressorts cachés de l'âme de son élève. Après avoir
amorcé Factivité de celui-ci en faveur d'une assimilation facile, il avait accentue par l'idée et par l'action une prédisposition, une aptitude qui s'ignorait ellemême ; puis, au prix de quelques éloges, il l'avait développée en V adaptant progressivement à l'idéal, qu'il avait conçu pour son élève et l'avait conduit suivant la loi (V assimilation conquérante, jusqu'à son but : éveiller en cette âme l'amour du travail et le sentiment du devoir.
3v — Influence sur une foule.
Ce que l'on peut faire pour les individus, on peut le tenter également pour les foules. Celles-ci, en effet, sont avant tout des êtres de sensibilité. Elles en manifestent jusqu'à la folie l'exaltation et l'irréflexion. Qui donc veut agir sur elle doit être à même de taire à chaque instant leur psychologie (I).
A) Psychologie de sa sensibilité. — Une foule n'est pas une multiplicité d'individus sans relations entre eux, c'est un être collectif : elle se constitue dès qu'une circonstance synthétise plusieurs âmes autour d'une même idée, les captive en vue d'un seul but et surtout les soulève par une émotion unique (2).
a) Ses dispositions actuelles. — Intolérante et brutale, elle dévoile ses sentiments sans aucune retenue : ses cris, ses chants trahissent aussitôt ses colères et ses enthousiasmes. Elle va souvent aux excès, car ses émotions ne durent qu'a condition de s'exalter sans
(1) Cf. Le Bon, Psijcholof/ie (1rs foules, p. 155-1(50 (Paris, 1899).
(2) Cf. Se. SiGHELE, La foiilc criminelle, 'i^ partie, ch. IIL p. 218 et suiv., où il distingue la foule (cohésion phvsiquc) d'avec le public (cohésion mentale) (Paris, 1901).
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cesse, selon le mot d'Enrico Ferri elle est « en fermentation psychologique ». Perdu dans l'entraînement général, l'individu alors ne réfrène plus ses instincts. C'est le règne d'une tyrannie anonyme et irresponsable. Ni raison, ni sagesse ne prévaut ; la contagion des états sensibles est souveraine.
La psychologie nous enseigne que si deux personnes éprouvent les mêmes sentiments et se les communiquent, non seulement une sympathie mutuelle rapproche les deux âmes et supprime peu à peu les distances qui les séparent encore, mais le ton de leurs sentiments s'élève très vite. Corneille a bien réalisé cette observation dans une scène de Polyeucte. Emporté par l'ardeur de sa foi, Polyeucte va courir au temple afin d'y renverser les idoles. Néarque plus calme cherche à le retenir, mais au fond de son âme il éprouve les mêmes aspirations. En vain essaie-t-il de les dominer c'est lui-même, qui est vaincu, et chaque entrecroisement de répliques entre les deux amis marque un degré de plus dans l'exaltation de l'enthousiasme religieux. Ils en arrivent à l'action et d'un commun élan volent à la mort. Voilà en petit ce qui se passe dans la foule... Les plus calmes se grisent et deviennent des héros ou des malfaiteurs : ils sont entraînés à des actes, dont ils ne se seraient pas crus capables. Au début, ils crient peut-être pour faire comme tout le monde..., à la fin ils sont convaincus..., et une fois de plus toute la gent moutonnière, inhabile à se conduire faute d'idées nettes, se laisse mener par les violents.
Ils savent bien cette influence irrésistible du milieu, ceux qui organisent les émeutes en lançant des fanatiques, de « grande puissance suggestive » (1) pour
(1) Cf. Le Bon, ibicL, p. lUG.
mettre la foule en ébullition, — tout comme au théâtre on organise la claque pour échauffer l'adnuration des spectateurs. La foule, qui leur est déjà favorable, ou du moins qui n'est pas en défiance, suit avec une spontanéité remarquable ces chefs improvisés. Parfois cependant, elle se reprend et ses retours sont terribles : une seule faute du meneur peut changer en colère l'enthousiasme qu'il avait soulevé : c'est la mobilité d'une sensibilité en délire.
b) Ses préférences instinctwes. — Il est donc facile de saisir « à la surface » l'état d'âme de la foule à un moment donné, mais cette indication n'est que de surface ; elle ne suffit pas à baser une induction sérieuse. Il faut arriver à connaître les sources inconscientes ou physiologiques de ces sensibilités, les sentiments profonds et habituels, dont ces circonstances ne nous montrent qu'une manifestation. Les foules comme les individus ont, en effet, leur tempérament et la foule parisienne diffère de la foule bretonne ou flamande et plus encore de la foule russe ou anglaise. M. G. Le Bon en cite des exemples frappants. Lors de l'échec de nos troupes à Langson, l'émotion fut si vive en France que le ministère en fut renversé ; à peu près à la même époque le désastre beaucoup plus grave de Kartoum ne porta nulle atteinte à la considération du gouvernement anglais (1). Dans les congrès internationaux la discorde règne toujours entre socialistes : les idées générales, les buts sont identiques, mais pour les réaliser, les « latins » font toujours appel à l'Etat, les « anglo-saxons « à l'initiative individuelle (2).
c) Ses aspirations profondes. — H y a dor.iC un fonds de tendances qui ne change guère et caractérise une foule. C'est pour cela que certains mots font toujours
(1) Cf. Le Bon, ibid., p. 27.
(2) Ibid., p. 145.
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fortune chez nous : ils éveillent des sentiments auxquels sont prédisposées toutes les âmes françaises. Il est de même façon des préjugés qu'il ne faut pas heurter sous peine de déchaîner la tempête. Enfin, parmi le peuple des malheureux, règne au dire d'Auguste Comte cet « état de rage chronique « (1), qui, à certains moments, leur fait éprouver le besoin de s'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose.
L'observation patiente des amours de la foule, de ses haines, des passions, que très souvent elle manifeste, des sentiments auxquels est généralement sympathique l'âme populaire, nous fera connaître peu à peu ses ressources sensibles, c'est-à-dire ses aspirations et ses désirs en une région et à une époque déterminé.
La facilité avec laquelle elle adopte certains sentiments, s'assimile à l'état d'âme de ceux qui s'adressent à elle, s'adapte progressivement à leurs opinions, réagit d'une manière assez habituelle sous leurs excitations ou leurs injures aussi bien que les soubresauts, dont l'histoire a gardé le souvenir, nous font entrevoir quelque chose de leur personnage inconscient, de leurs sympathies et antipathies instinctives et par là des aptitudes profondes, des prédispositions latentes, des ressorts, sur lesquels doit agir une intervention qui veut être elFicace.
B) Action. — Muni de ces renseignements et sachant d'ailleui'^ les souhaits et les souffrances intimes de ceux à ({ui il s'adresse, un orateur par exemple, après avoir constaté le degré d'exaltation de la salle déjà préparée par les chants de ses fidèles, saura comment aborder son auditoire. Ce premier contact est très important.
(1) Cl'. Se. SiGUELE, ouv. cilc, l''^' p., ch. Il, p. 88.
a) Se mettre au point. — Rien de plus faux et de plus navrant qu'un désaccord entre l'ârne de l'orateur et celle de la foule. En une grande réunion publique, à laquelle j'assistai, l'énervemcnt était extrême, l'émotion vive, tout cri vibrant provoquait de frénétiques enthousiasmes. Un Démosthène eut triomphé avec un de ses exordes ex abrupto... Mais non... l'orateur vénéré et estimé de tous entame un début insinuant, inutile, déplacé, qui suscite des murmures et des protestations..,, puis ses paroles coulent à l'infini tombant en douche d'eau glacée sur les ardeurs de tous : c'était une vraie souffrance... et la foule s'en alla tristement : si l'on avait rêvé d'éteindre ses généreux sentiments, on n'eût pu mieux faire. L'orateur n'avait point su s'adapter.
b) Orientation par adaptations progressives. — Pour entraîner une foule, en effet, il faut avant tout être en sympathie avec elle, en épouser les sentiments ou du moins de « feindre de les partager, puis tenter de les modifier en provoquant au moyen d'associations rudimentaires certaines images bien suggestives ; savoir revenir au besoin sur ses pas ; deviner à chaque instant les sentiments qu'on fait naître » (1). Celui qui parle doit être comme l'écho de toutes les aspirations indécises et vagues de son auditoire, auquel il les renvoie sous une forme précise et vibrante. Outre le prestige (2), qui le fera suivre de confiance, il doit posséder l'art de dire le mot qui va au cœur de ceux qui l'écoutent. Cela suppose qu'il connaît leur état d'âme actuel ou plutôt qu'il le* sent dans toute sa vivacité. A ce prix, une seule parole, une inflexion de voix, un cri vraiment ému auront plus d'influence que
(1) Cf. Le Bon, ouv. cité, p. 101.
(2) Ibid., p. 119.
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mille raisons excellentes. Un courant de sympathie s'établira entre la foule et l'orateur ; alors celui-ci, s'il est habile, adaptera progressivement ses auditeurs aux sentiments qu'il veut éveiller en eux. Mais il faut que lui-même domine ses émotions. Des orateurs oublient les expressions prudentes qu'ils avaient préparées, et, emportés malgré eux par l'ardeur de la salle, s'exaltent et traduisent des sentiments d'une violence et d'une injustice extrême. L'âme collective semble vibrer en eux et en ces instants leur triomphe tient du délire : la foule est électrisée.
Là cependant n'est pas le but de leur discours. Quand on parle au peuple, c'est pour l'éclairer et le conduire : le meneur doit diriger. Une grande maîtrise de soi en même temps qu'une grande adresse lui sont nécessaires pour y réussir, car la foule a vaguement conscience de sa force ; elle veut bien être guidée, elle ne veut pas qu'on lui commande. Aussi est-ce indirectement qu'on aura prise sur elle : après avoir éveillé une émotion à laquelle on la savait prédisposée, il faut présenter à son activité des images et des objets attrayants, qui captivent son attention et de proche en proche la conduisent au but que l'on poursuit.
Alors se réalise Vacte commun, qui est le signe de l'influence efficace : il se crée une communauté de vie sensible, dont l'orateur oriente à son gré l'expansion. Telle est V assimilation finale qu'un homme de tact et de talent peut obtenir progressivement en utilisant les* aptitudes de ceux qui l'entourent.
c) Formules- programmes. — Enfin, pour que les sentiments ainsi éveillés persistent et que se fasse l'éducation du peuple, il faut graver en son esprit des sentences qui revêtent l'aspect d'articles de foi parce qu'elles traduisent ses aspirations vers le bien et la
justice. C'est poiircjuoi ceux qui souhaitent exercer sur la foule une action durable, cherchent à trouver des mots qui sont en eux-mêmes tout un programme : Justice, Égalité ; France d'abord, etc..
A force de les entendre dans les réunions publiques, et de les lire en grosses lettres sur les affiches, l'âme populaire les adopte et ne permet plus qu'on les discute. Aussi, ces formules, surtout quand elles sont brèves et imagées, acquièrent toute la puissance directrice d'un idéal passionnément aimé.