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MÉTHODE D INFLUENCE EFFICACE

moins en un point : l'objet est une cause, une force semblable à ma causalité à laquelle il s'oppose, tout en l'entraînant dans son action. En effet, si nous ne savons pas comment se fait er. l'âme ce retentissement de l'extérieur, qui aboutit à l'éclosion d'une image, nous savons du moins qu'il y a là une influence étrangère qui pèse sur nous. Une action réciproque existe donc. Or, une telle action exige que Tagent et le patient (1) obéissent à une loi identique, ce qui suppose en eux une même aptitude à réaliser « l'acte commun du sensible et du sentant », d'où naîtra une première image.

Celle-ci, grâce aux expériences qui permettent de contrôler les unes par les autres nos données sensibles, se perfectionnera au moyen de corrections progressives. Elle '& adaptera de mieux en mieux à la réalité, qu'elle représente, par un effort continu vers cette assimilation, dont les anciens exprimaient la possibilité dans cette formule : « L'âme est en puissance semblable à tout le connaissable ». L'influence de l'objet sur le sujet se ramène en effet à la m.ise en valeur dans un acte commun à' aptitudes complices ou parentes (2). C'est pourquoi nous pouvons avancer que, — si notre interprétation spontanée attribue aux agents extérieurs les lois de nos états psychologiques (3), — après étude nous devons reconnaître que cette interprétation n'est point appuyée sur une base purement subjective. Elle se trouve au contraire légitimée par les exigences de l'action réciproque : en dehors de toute construction métaphysique, nous savons que les substances extérieures dans leurs relations avec nous

(1) Cf. supra, livre second, ch. VI.

(2) Ibid.

(3) Cf. supra, livre premier, ch. V.

sont nécessairement — en ce point de relation — soumises aux mêmes lois que nous.

Cette assimilation connaissante ne s'achève pas sans développer Vaptitude qui l'a rendue possible. Or, l'aptitude plus spéciale à reproduire telle ou telle image constitue la faculté de rémémoration. Celle-ci entre en exercice sons l'influence du milieu psychologique, qui restaure par suggestion de ressemblance (1), l'image tombée dans l'oubli. Mais cette image ne reparaît pas aussitôt avec sa netteté d'autrefois ; elle se reforme peu à peu et le souvenir n'est complet que, quand, par une série cV adaptations progressives, la représentation présente arrive à restituer intégralement la représentation du moi passé.

En fait, une telle résurrection est rare dans notre esprit. Essentiellement actif, il travaille ses acquisitions et les perfectionne par des associations nouvelles ou des constructions imaginaires. Or, tous ces phénomènes s'accornplissent suivant le mode que nous avons exposé. Les images ne s'associent et ne s'élaborent en combinaisons plus parfaites que sous certaines conditions : il faut qu'il y ait entre elles des points de ressemblance ; il faut encore que l'esprit possède une aptitude spéciale à s'apercevoir de leur parenté, sans cela il n'invente et ne crée rien. Puis le progrès de ces œuvres intérieures se poursuit lentement par adaptations successives. Les divers éléments psychologiques utiles à la représentation de l'idéal ou à la solution du problème viennent pour ainsi dire se cristalliser autour de la « pensée patiente « de l'artiste ou du savant. Peu à peu les détails se précisent, les questions s'éclaircissent, tandis que d'autre part l'esprit devient plus capable de saisir les difficultés afin de les résoudre.

(1) Cf. supra, livre premier, ch. IIL

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Et tout cela s'opère en vue d'uue assimilation à l'idéal, c'est-à-dire de sa réalisation en une découverte ou en un poème par lesquels le génie semble pénétrer dans les âmes ou dans les choses, s'y unir, leur devenir semblable, les connaître comme il se connaît lui-même et nous en révéler les mystères.

En face des nombreuses images que lui offrent les facultés sensibles, la raison procède toujours d'une manière analogue. Elle ramène à l'unité les notions particulières en les assimilant les unes aux autres et toutes à un concept commun. Mais si tous les hommes sont capables de telles réductions, si tous ont les aptitudes nécessaires pour cela, tous n'arrivent pas à les réaliser avec une égale netteté et une égale promptitude. Il y a là une adaptation progressive à remarquer. L'enfant n'a qu'une connaissance pratique et bien vague des principes premiers tandis que les métaphysiciens en ont une vue théorique et autrement féconde.

Plus lents encore et jamais définitifs apparaissent les progrès de la connaissance scientifique. Ils s'accomplissent par la multiplication des jugements. Or, le jugement n'est autre chose que l'alfirmation d'une identité partielle ou totale entre les diverses idées que l'esprit possède. Il est le résultat d'un travail d'analyse parfois poursuivi bien longtemps. Par l'analyse, en effet, l'esprit met en lumière des points de ressemblance qui rapprochent les données d'un problème jusqu'à ce qu'il les réunisse enfin dans une intuition unique ; il assimile alors l'inconnu au connu, ce qui est le but de toute explication.

La raison est donc une faculté unifiante opérant une synthèse ou assimilation. Mais elle-même n'avance vers ce but que par une série de progrès plus ou moins rapides suivant les aptitudes qu'elle possède. H y a des degrés dans l'acuité des regards de l'âme et le même

rayon de luinièrc u'afTccte pas de nieiiie façon tous les esprits : ce cfui n'impressionne pas le poète peut, chez le mathématicien, provoquer un élan vers la recherche d'une solution. Tout cela dépend de l'orientation de l'activité intellectuelle, que dirige l'attention dont le concours (1) est nécessaire pour réaliser Y assiiidlation que poursuit toute connaissance rationnelle.

En résumé, nous constatons que le progrès de la vie connaissante se marque toujours par trois étapes : un éveil d'aptitudes, leur développement grâce à des adaptations favorables, jusqu'à la conquête de la solution ou de la science cherchée, ce qui est l'assimilation de l'esprit à, son idéal.

2. Possibilité d'influence. — Ce sont les trois moments oii doit intervenir quiconque veut diriger son évolution intellectuelle ou celle des autres. — Mais une intervention, pour être féconde, suppose des lumières sur l'état actuel de son sujet, sur ses énergies en réserve et sur les moyens de les exciter. — En conséquence, à qui entreprend cette œuvre d'investigation et d'action notre double méthode est d'une incontestable utilité.

A) Examen de conscience intellectuel : faire le point. — • Si nous voulons travailler à la formation de notre esprit, il nous importe avant tout de le connaître tel qu'il est actuellement. Comment donc pourrons-nous, à la manière des navigateurs, faire le point afm de savoir à quelle distance nous sommes de l'idéal de sagesse, type de la vertu intellectuelle dont nous poursuivons l'acquisition ; — afin de savoir, par

(1) Cf. supra, livre premier, cii. IIL

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quels courants d'images et fV idées, vu nos dispositions, nous serions facilement entraînés ; — afin de savoir quels sont nos moyens de coopérer à cette poussée profonde ou de lutter contre elle, si nous jugeons qu'elle nous emporterait à la dérive ? — Nous n'avons qu'une méthode pour cela : observer scrupuleusement les opérations et les tendances de notre vie connaissante.

B) Moyens pratiques : § 1. Dans le domaine de la connaissance sensible : a) la distance de V idéal. — Ici, comme dans la vie de sensibilité, nous remarquerons peutêtre des faits, qui nous apporteront la brusque révélation d'aptitudes impérieuses quoique encore latentes en notre âme. Ainsi, suivant la légende, La Fontaine se serait soudain reconnu poète en entendant déclamer une ode de Malherbe. — Mais, d'ordinaire, les choses ne vont pas si vite, et l'étude détaillée de nos propensions intellectuelles est nécessaire pour découvrir l'orientation profonde de notre esprit.

La faculté, qui semble entrer en jeu tout d'abord, celle qui enveloppe toutes les autres et à travers laquelle passent pour ainsi dire toutes les sollicitations, qui leur parviennent, est la sensibilité. Suivant le degré d'harmonie ou de désaccord entre l'âme et les actions à elle imposées, surgit un plaisir ou une douleur. Ces phénomènes, à leur tour, provoquent un attrait ou une répulsion pour l'action accomplie. En tout cela nous avons découvert les souhaits inconscients ou les répugnances irraisonnées de notre activité. Or, la sensibilité conduit l'intelligence comme par la main surtout en ce qui concerne la connaissance expérimentale. Si donc j'éprouve un goût prononcé pour tel travail, je conclurai qu'il existe une correspondance entre l'action, qu'il requiert, et mes dispositions intellectuelles.

Comment ce manifeste cet attrait ? — Par mes

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phénomènes d'attention spontanée. En dehors de toute pression volontaire, l'attention en effet laisse voir des préférences. Elle se prend à fixer l'esprit par exemple sur certaines couleurs et certains sons, dont il arrive par là à distinguer toutes les nuances ; couleurs et sons, auxquels les sens s'adaptent d'une façon merveilleuse. Pourquoi ? — Parce qu'ils y sont préparés par une prédisposition naturelle, que trahit cette facilité d'action. Le premier renseignement que rîie donnera l'examen de mon attention spontanée, me fera donc connaître quel est celui de mes sens qui prime les autres en délicatesse. Sais-je un i'isuel ou un auditif ? Cette observation! sera confirmée par la promptitude avec laquelle je me souviens soit dc^ images colorées, soit des images sonores. Car, si ma mémoire les retient mieux et les ravive plus facilement, c'est qu'elles ont fait en moi une impression plu« profonde. Ensuite, comme elles se représentent d'elles-mêmes à ma pensée, elles deviennent la matière de métaphores favorites, à travers lesquelles je puis entrevoir déjà avec les aptitudes de ma mémoire, la composition de mon imagerie mentale.

J'en obtiendrai une connaissance plus précise encore par l'étude de la façon dont se suggèrent chez moi les états de conscience. Que j'observe le jeu de l'association des idées pendant mes rêi'es de la nuit ; — leur tournure triste ou gaie, les situations pénibles où ils me placent, ainsi que les interminables discussions philosophiques oii ils m'engagent, m'indiqueront les préoccupations qui, refoulées peut-être par la nécessité du travail pendant le jour, ne sont pas cependant tout à fait bannies du champ de ma conscience malgré mes violents efforts. Un homme douloureusement hanté par un souvenir a peine à, s'endormir de crainte qu'un cauchemar le lui ramène. A cause du manque de

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réducteurs antagonistes, l'iinage redoutée redevient tyrannique lorsque l'éveil des représentations mentales est abandonné au mécanisme de la suggestion des états de conscience. « Les désirs du jour font les rêves de la nuit : un pêcheur rêve de poisson* )), disait Théociitc, et le criminel se trahit parfois pendant son sommeil.

b) Les courants d^ images. — Avec moins de netteté, mais encore d'une manière fort utile, les rêveries auxquelles je retourne à chaque distraction, les images^ qui se glissent entre mon regard et l'objet de mon étude au point de m'en arracher totalement, dénoncent une direction spontanée de mon activité intellectuelle.

A travers ces adaptations, auxquelles elle se plie d'elle-même, je reconnais pourquoi tel mauvais exemple me touche et non tel autre ; comment telle image me captive et devient en mon esprit un centre de cristallisation ; suivant quel mode brusque ou graduel, systématique ou incohérent elle s'associe mes autres états de conscience et se rend dominatrice dans mon âme.

Parfois, certaines représentations instinctivement préférées sont si intenses qu'elles me font parler à haute voix ou esquisser certains gestes. Je me surprends à prononcer un nom, à. dessiner une grève avec ses brise-lames au moment où mon imagination se reporte vers une plage chère à mes souvenirs. J'écris machinalement un air, dont les mots me poursuivent..., et cette écriture automatique nie rappelle à moi-même le genre de rêverie auquel je me suis abandonné d'une manière inconsciente. En tout. cela, je découvre le courant, qui entraîne le flot de mes représentations mentales.

c) Les prédispositions. — Enfin, lorsque l'orientation de mes rêveries et de mes rêves est persistante : qu'ils

soient faits de sons ou de couleurs ou de liirnes architecturales ; qu'ils me représentent d'ordinaire des victoires ou des conquêtes scientifiques ou qu'ils revêtent d'une teinte sombre toutes les sugwstions venues du dehors, j'en conclurai que mes facultés de connaissance sensible sont préparées à de telles adaptations. Cette constatation prendra plus de valeur encore, si je remarque par exemple que toute comparaison empruntée à l'architecture ou à la peinture me semble très lumineuse, alors qu'une comparaison empruntée à l'acoustique me déconcerte.

§ 2. Dans le domaine de la connaissance rationnelle : a) les idées favorites. — Ce résultat commencera d'éclairer mon enquête au sujet de mes aptitudes rationnelles. L'image la mieux comprise, en effet est toujours celle qui a été le plus souvent employée comme support d'une idée, que d'ailleurs elle nuance toujours (1) : il y a une relation étroite entre les images et les idées favorites. Celles-ci, mon imagination les colore avec plus de bonheur. Elles m'en reviennent plus nettes et plus séduisantes. Aussi, je ne me lasse pas de les exprimer et les métaphores pour les peindre se présentent d'elles-mêmes sous ma plume. Toute suggestion, qui me les rappelle, provoque un travail facile et partant agréable, parce qu'elle s'insère dans un milieu psychologique prêt à la recevoir, à favoriser son action, à lui livrer la direction de ma synthèse interne (2). — Ces idées, dont je fais l'objet préféré de mes réflexions et de mes discussions, me laissent donc entrevoir en quel sens m'inclinent mes penchants intellectuels.

(1) Cf. supra, livre premier, cii. III.

(2) Nous avons dit au livre i)remier, cli. I et ch. III, pourquoi une idée n'est accueillie que si elle rencontre des luirmoniques et des complicités dans mes pensées actuelles ou dans les dispositions et les désirs, qui sous-tendent pour ainsi dire l'évolution de mes connaissances, ravivant toujours mes idées favorites, qui deviennent comme un canevas sur lequel brode sans cesse ma réflexion.

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b) I j^ orientation de Vesprit. — La puissance de ces derniers, leurs qualités distinctives ressortent ensuite de mes goûts pour tels jeux d'esprit, de ma finesse à deviner telle façon de charades et de rébus. J'en dirai autant du plaisir avec lequel je reçois' ou je trouve une explication littéraire ou scientifique, et du progrès que j'accomplis dans l'une ou l'autre de ces études. Il n'est pas jusqu'à l'emploi de certaines formules ou sentences, qui nemettent en lumière les préjugés, qui peuvent m'illusionner.

c) La caractéristique intellectuelle. — Enfin, la manière dont je m'exprime, les formes syntaxiques dont j'use de préférence me font connaître avec le degré de mon développement intellectuel un mode caractéristique de travail efficace pour moi. Jusques en classe de quatrième, par exemple, je n'avais rien compris à la grammaire française. Je pos'jédais les règles de mémoire, mais j'en faisais l'application d'une manière fort hasardée. Un nouveau professeur entreprend alors de me faire recommencer cette étude à grands traits en une vue synthétique et rapide. Ce fut un coup de lumière. Toutes mes connaissances de détail se complétèrent le« unes par les autres... Je jouissais de comprendre... et depuis lors j'évitai les fautes d'orthographe et je sus pourquoi. Ceci me révélait mon aptitude à la synthèse et le parti que j'en pouvais tirer.

Grâce à un examen de ce genre, chacun peut dans une certaine mesure reconnaître, par les aptitudes qu'il se découvre, ce quil peut entreprendre avec succès dans l'ordre littéraire, artistique ou scientifique, « quid çaleant humori, quid ferre récusent ». En même temps, par les adaptations auxcpielles se prête son intelligence, il verra comment il pourra poursuivre ce but, tandis que ses assimilations actuelles lui montreront à quelle distance il s'en trouve encore et quels sont les obstacles

qu'il lui faudra surmonter. Ces connaissa-nces sont précieuses au suprême degré à qui veut faire l'éducation de son intelligence.

B) Développement et correction.

Suivant les aptitudes de mes sens, de ma mémoire, de mon imagination, je choisirai ma voie.

§ 1. Choix d'un idéal possible. — Je n'aurai pas la prétention de me distinguer dans l'art musical si j'ai l'oreille dure et ne retiens aucune mélodie, ni dans la chimie ou la parfumerie si mon odorat est grossier et s'il m'est impossible de conserver le souvenir des odeurs ou d'imaginer l'heureux effet d'nn mélange de parfums. « Ne forçons point notre talent », c'est le conseil du fabuliste et notre méthode d'investigation nous aide à le mettre en pratique. Non seulement nous éviterons ainsi de ces fautes lourdes qui aiguillent à faux toute une vie, mais nous saurons orienter notre activité en un sens où le progrès nous sera relativement facile.

Sans doute, d'une manière générale, le but d'une éducation intellectuelle est de conduire l'homme à cette suprême clairvoyance d'où naît l'action féconde et qui a nom Sagesse. Mais on peut la poursuivre par des chemins divers et l'atteindre en des réalisations différentes. Chacun doit donc choisir une forme d'idéal à laquelle il s'est reconnu adapté.

§ 2. Mise en valeur. — Développer de la sorte mes dons naturels, voilà l'entreprise qui s'impose à moi.

a) Les aptitudes à la connaissance sensible : a) le milieu externe et interne. — Pour y réussir une intervention directe est souvent impuissante, car « on ne commande à la nature qu'en obéissant à ses lois ». Aussi commencerai-je par surveiller les influences physiologiques dont le contre-coup peut troubler

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l'exercice de mes facultés. Ensuite, je cultiverai les prédispc*'itions qui peuvent aider au progrès que je souhaite : habileté de main, délicatesse des organes, perspicacité des sens, promptitude de remémoration des images utiles, etc.. Enfin, je veillerai à me composer un milieu, qui tiendra mes facultés en éveil et en exercice par des suggestions heureuses : si je veux développer mes aptitudes à la peinture, je fréquenterai les musées, je me rendrai dans la campagne ou sur le bord de la mer avec l'espérance d'enrichir mon imagerie mentale par la contemplation des merveilles de l'art et de la nature.

b) IJ exercice adapté. — J'userai de la même méthode pour faire l'éducation de ma mémoire. Au lieu de m'irriter parce que-, d'aventure, je ne puis conserver certaines images et les raviver à mon gré, je profiterai des indications recueillies par mon analyse préalable afin de corriger cette faiblesse. Connaissant ines états de conscience favoris, c'est à eux que j'associerai, par un artifice approprié à ma tournure d'esprit, les notions que je veux retenir. Je me ferai de la sorte une mnémotechnie personnelle basée sur les images visuelles, sonores, voire olfactives, prépondérantes chez moi ainsi que sur mes aptitudes à l'analyse ou à la synthèse. J'opérerai à la façon de l'aveugle-né, qui, faisant de l'optique, se rappelle les couleurs en les associant aux images sonores qu'il possède ; et si je suis visuel, je suppose, j'utiliserai la topologie pour retenir les notions abstraites. Ce procédé, sagement adapté à mes ressources intellectuelles, me conduira au développement général de ma mémoire sans que toutefois le progrès de cette dernière soit égal en tous points et en supprime jamais l'orientation spéciale (1).

(1) Cf. BiNiîT, Ps[]cholo(jic des (jraiuls ccdcuUitciirs cl joueurs d'échecs (Paris, 1894).

Ses préférences d'ailleurs aideront à l'élaboration de mes connaissances. Avec un peu d'adresse, en effet, je pourrai provoquer des rêveries artistiques ou scientifiques, qui retiendront à l'état vif tout un choix d'images dont je souhaite l'association aux idées, que je pense exprimer un jour.

c) Orientation et correction. — Il en résultera des syucrasies de représentations très influentes sur le ton général de ma vie connaissante. — En elles, par exemple, je puis trouver le moyen de modifier la teinte mélancolique de mes imaginations et de mes réflexions. Puisque, suivant nos constatations (1), un phénomène psychologique conuTie l'idée -n'arrive à se former en moi qu'à condition d'être d'accord avec les phénomènes qui occupent le champ actuel de ma conscience et lui prêtent leur concours, je commencerai par amorcer mon attention en la dirigeant sur une image en harmonie avec mes prédispositions intérieures. Ensuite, je l'attirerai sur une série lente et progressive de représentations moins tristes, puis indifférentes, puis gaies : il se produira ainsi une dégradation du reflet interne qui vient nuancer tous mes états d'âme. Avivant sans cesse les images agréables, je finirai par les rendre prépondérantes, au point qu'elles s'organiseront en un système serré capable d'écarter les représentations lugubres parce qu'elles ne lui sont pas adaptées. Il n'est personne qui ne sente l'avantage de cette rnanière d'hygiène intellectuelle.

b) Les aptitudes à la connaissance rationnelles : a) V utilisation des richesses en images. — Le succès de cette éducation de la connaissance sensible a son contre-coup inévitable sur la connaissance ration-

(1) Cf. supra, livre premier, ch. IIL

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nelle (1). I/idée, en effet, s'accompagnant toujours d'images, il importe que le mathématicien contemple en son esprit tout un mouvement de chiffres, de figures, de constructions essayées, qui l'achemine comme par une progression vivante vers la solution de ses problèmes..., que le peintre ait l'intuition imaginaire des couleurs dont il composera ses tableaux. Or, le genre des représentations, qu'en sous-œuvre les facultés sensiljes offrent à l'un ou à l'autre, influe sur son mode de travail rationnel. A plus forte raison, et ceci nous intéresse davantage, la facilité à produire et à utiliser telles ou telles images est souvent le signe d'aptitudes pour les sciences abstraites ou pour les sciences expérimentales, ou pour une forme d'art.

Eclairé par de semblables données, je m'orienterai à bon escient et choisirai un but proportionné à mes ressources. Mais ici encore mon progrès ne sera qu'adaptation, car, selon le mot de Pascal, la plus grande volonté du monde ne me fera pas voir la vérité d'une proposition si mon esprit n'y est tourné : et de même la plus grande énergie du monde par elle seule ne me conduira pas à la production d'une œuvre d'art. C'est pourquoi je biaiserai avec ma nature pour l'amener au point de développement que j'ai choisi comme idéal.

b) Ueffort éclairé et les corrections. — Si donc j'ai reconnu que mon mode préféré de travail est la synthèse, c'est d'une première vue générale sur un sujet, que je partirai, m'offrant la représentation anticipée d'un séduisant ensemble à réaliser. Amorcée, mon attention poussera alors vers ce but toutes mes énergies intellectuelles. Seulement, pour y atteindre, il faudra nécessairement entreprendre de passer par l'analyse.

(1) Cf. I^". Thomas, L<t Hiiqqcslion, son rôle dans l'iklucalion, p. 10 et suiv. (Paris, 1898).

Cette étape risquera de me fatiguer. Aussi, à chaque relâchement de l'attention, un regard jeté sur l'harmonie entrevue ranimera mon courage. D'ailleurs, je me créerai une manière spéciale d'analyse : je considérerai l'objet de mon étude dans les divers groupements, oîi il entre et joue un rôle ; j'examinerai ses relations avec les éléments de propriétés très différentes qu'il y rencontre et, pris dans une synthèse, puis dans une autre, il m'apparaîtra peu à peu dj^socié d'avec ses phénomènes concomitants : ainsi, je découvrirai ses caractères essentiels. Pour varier de la sorte mes observations, je serai contraint de modifier sans cesse mon milieu intellectuel. Il s'ensuivra un changement progressif dans mes préoccupations : de là une sorte d'évolution de mes capacités naturelles, qui, par l'exercice, deviendront plus aptes à la conception mathématique ou à la création artistique.

Par une semblable adaptation je me rapprocherai de la vérité. Telle conception me semble obscure ou absurde : c'est sans doute qu'elle heurte quelqu'un de mes oracles internes, de mes préjugés. En ce cas, je me garderai bien de contempler indéfiniment cette antinomie. Pour saisir en son vrai jour la théorie proposée, j'essaierai plutôt de sympathiser avec l'état d'âme de celui qui lui a donné naissance ; alors seulement ~ c'est-à-dire quand je me serai adapté — je pourrai comprendre autrui et le juger avec équité. . Peut-être à ce moment voudrai-je changer l'orientation de mes idées, mais je n'y arriverai qu'à force de patience et de méthode. La première condition pour que la réflexion soit efficace en cette tentative, c'est de -découvrir la pensée commune qui me mettra en relation véritable avec mon interlocuteur. Après cela, dans une intention conciliatrice, je chercherai à raviver en moi les idées en harmonie avec les siennes, mais

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dont les ressemblaDces sont voilées souvent par des divergences d'expressions. Enfin, je me composerai un milieu favorable au rapprochement que je souhaite : j'organiserai une conspiration du silence autour de certaines notions, une agitation autour de certaines autres, jusqu'à ce que mon esprit les saisisse avec une clarté suffisante pour se prononcer définitivement à leur sujet. En un mot, aptitudes foncières, adaptation recherchée, assimilation obtenue sont les étapes qui marqueront le progrès de ma connaissance rationnelle... Ce «îont, nous l'avons vu, les étapes de toute influence conquérante.

c) La pensée patiente. — En cet effort vers un accroissement de science et aussi de perspicacité se marque l'intluence de la volonté sur le progrès de notre intelligence avant et pendant son développement. Après, elle doit en assurer la fécondité. Nous aspirons à toujours plus de lumière, parce que nous voulons vivre à la clarté rayonnante de la vérité. Mais « la vérité ne gouverne ici-bas les esprits qu'à la condition de les conquérir sans cesse » (1). C'est d'expérience qu'est fait ce mot de Lacordaire. 11 nous faut donc poursuivre la vérité toujours et cette persévérance seule créera en nous la k pensée patiente » qui met l'intelligence en possession de l'idéal qu'elle a imposé à ses recherches.

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