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Aussi, la masse n'a pas d'initiative ; elle suit le flot des représentations qu'un meneur suscite en elle et dont elle a besoin. En ses aspirations sourdes se trahit le désir d'un chef qui lui donne le sentiment de sa cohésion et pense pour elle. Elle ne veut pas de longs raisonnements. Si elle a confiance en son guide, elle suppose qu'il a tout étudié ; son prestige, qu'il soit dû à la force ou à la réputation ou à la séduction personnelle, suffit à tout. Elle ne lui demande que des conclusions. Qu'il les exprime en formules brillantes, courtes et son succès est assuré. A une condition cependant, c'est que ses formules soient adaptées au tempérament de la foule : ce point est de très grande importance.
b) L'orientation de son activité connaissante. — 11 y a, en efï'et, des foules plus enthousiastes les unes que les autres, et l'idéal, dont elles sont éprises, varie sui^ ant les circonstances. Une foule calme et sombre où éclatent parfois des rugissements de colère dénote des prédisposition^; intellectuelles autres qu'une foule réunie pour fêter l'érection d'une statue. — Des commerçants en leur réunion syndicale ont des intérêts qui réagissent sur leur mode d'envisager les questions. — Un groupe de matelots bretons en pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray n'est pas dans le même état d'esprit que les inscrits maritimes de Marseille réunis pour voter la grève générale. Le but qu'ils poursuivent est différent, et difïerentes sont aussi les images et les idées capables de faire impression sur eux.
A ce premier renseignement tiré de l'examen extérieur s'ajoutent ceux que fournira une observation plus persévérante sur les progrès que fait tel ou tel genre d'idées dans une foule. Quand plusieurs orateurs se suivent, le dernier doit surveiller exactement le succès ou l'insuccès des autres, afin de saisir dune
façon exacte la mentalité de l'auditoire au moment où arrivera son tour de parole..., à lui d'être assez souple pour adapter son discours aux circonstances.
c) Les convictions indéracinables. — Ces remarques peuvent guider l'influence passagère et superficielle qu'on aura sur une foule. Mais les courants d'opinion qu'on aperçoit de la sorte ou que l'orateur provoquera un instant, n'auront guère de durée, s'ils ne sont pas l'expression des conçictions profondes et habituelles de cette foule. Or, ceci ne se reconnaît qu'à la persistante faveur de telle idée ou de tel orateur : par là se révèlent des préférences d'adaptation et comme un tempérament intellectuel commun. A ce point de vue aussi bien qu'au point de vue des sentiments la foule anglaise par exemple diffère de la foule française. Il y a, en efl'et, des facilités d'imaginer, de penser, de raisonner qui nous sont imposées par notre milieu, par l'étude même de notre langue et son génie national. Il y a des idées préconçues que nous suçons avec le lait et qui deviennent pour nous des oracles internes contre lesquels nul ne peut s'insurger sans nous paraître absurde. Il y a ainsi tout un ensemble de traditions, que nous avons reçues du passé et qui semblent commander d'autant plus chez nous qu'elles surgissent des profondeurs de l'inconscience. Quand elles sont nn'ses en cause, on ne se reconnaît plus ; on imagine, on juge tout autrement que de sang-froid.
Ce n'est que lentement que se sont formées ces traditions nationales et elles en conservent une stabistabilité extraordinaire. Elles créent une mentalité à l'influence de laquelle l'individu se soustrait parfois, la foule jamais (1). Le citoyen français peut vanter
(1) On peut en voir un exemple remarquable dans la manière dif^ne, calme et résolue dont se fit la mobilisa' ion, en août 19U, même dans les régions où venaient d'avoir lieu de violentes campagnes antipatriotiques.
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l'initiative individuelle et en faire montre dans la pratique des affaires ; — en foule et quand il s'agit de questions générales, s'il faut en croire M. G. Le Bon, il retrouvera sa tendance à recourir à l'Etat organisateur et promoteur du progrès social. L'anglo-saxon ferait le contraire : fier d'appartenir à une nation puissante et disciplinée, par conviction il n'admet pas même en foule l'empiétement de l'Etat sur les droits du citoyen (1).
Puisque cette orientation d'esprit a tant de puissance, c'est à la travailler que doit viser tout effort qui prétend à une influence durable.
B) Inter^^ention : conditions de succès. — Quand donc auront été découvertes les aptitudes foncières, dont l'activité des foules nous montre l'évolution, l'orateur et le politique essaieront d'en diriger le déveJoppement vers l'idéal qu'ils poursuivent.
a) Manière de prendre contact. — Ainsi, l'orateur étudiera jusqu'en ses détails l'état momentané de la foule, afin de ne lui offrir que des idées capables de frapper les esprits : il ne leur proposera pas un but trop élevé, ni trop difficile, ni surtout trop abstrait. Il faut que sa conception prenne corps et se présente revêtue des plus brillantes images : captiver l'imagination d'abord est le moyen de se faire écouter. Puis l'attention des auditeurs se prendra de plus en plus et augmentera entre eux la cohésion, qui constitue la foule en la ramenant à un monoidéisme, en imprimant une direction conimune à toutes ses activités intellectuelles, en la poussant vers un idéal, auquel inconsciemment elle aspire. D'ailleurs toute assemblée sent le besoin d'un but précis : l'orateur doit lui en offrir un
(1) Psychologie des foules, p. 1 15 el suiv. (Paris, 1899).
qui répoiulc à ses dispositions. Celles-ci peuvent être avantageusement préparées au préalable.
b) Moyens (V entraînement par adaptations progressives : a) le milieu. — L'influence du milieu y pourvoit : par les alfiches, les caricatures et principalement par les chants, la salle sera mise sous pression ou, si l'on veut, en « attention expectante ». Dès lors, toute image ou toute formule harmonisée à cet état d'âme amorce une activité prête à s'exercer et que l'homme en foule contient avec impatience (1). Les représentations déjà esquissées par les chants se précisent, la persuasion commencée par les affirmations de l'affiche s'achève et s'anime de tous les sentiments, qu'éveille une imagination ardente jusqu'à provoquer la passion.
b) Les procédés oratoires. — L'orateur, en effet, procède par des peintures aux tons exagérés, voire même criards comme les tons des décors de théâtre vus de près, il ramasse en faisceaux de menus faits sans importance en leur isolement ; il fait sonner bien haut les résultats des statistiques ; il amène ainsi ses auditeurs à partager ses convictions. 11 légitime à leurs yeux ces déductions, dont l'imagination seule semble faire tous les frais, en leur donnant l'illusion de raisonner : des proverbes en patois du pays, quelques mots du « crû » charment toujours le peuple quand il les entend redire par un homme qu'il estime. Evoquant des inuiges familières, ils deviennent aussitôt les majeures incontestées d'arguments, dont les conclusions revêtues de formules bien adaptées et par là bien comprises se rendent très vite fascinatrices.
' A ce moment, l'orateur est en « sympathie d'idées » avec son auditoire. Sa pensée va se refléter dans les
(1) De là cette nécessité de changer les iorniules quand elles sont usées ou suggèrent une image désagréable.
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intelligences qui l'entourent, et lui revient plus vibrante et plus belle. C'est pourquoi le véritable orateur, lorsqu'il est ainsi porté par la foule, trouve des expressions et des figures d'un éclat et d'une vie intenses. Grâce à cette communication des âmes, il façonne l'esprit de ceux qui l'écoutent. 11 y suscite certaines images, en obscurcit d'autres. Par ces artifices, il détourne l'attention d'une première idée au profit d'une seconde et jette l'indécision dans la pensée de ses adversaires. Puis, profitant de cette confusion, dont ils ont hâte de sortir, il offre en pâture à leur avidité intellectuelle la doctrine qu'il prêche. Il la leur présente sous des couleurs qui les séduisent et les entraînent sans plus de réflexion.
c) Formation de notions directrices. — Ce triomphe pourtant ne sera que passager s'il ne tient pas à des dispositions habituelles : bien du temps se passe entre l'heureuse trouvaille, qui enlève un auditoire, et la conviction profonde, qui conquiert tout un peuple et dirige ses actes sans plus supporter de contestation qu'un dogme de foi.
a) La répétition. — Les journaux, par leurs quotidiennes répétitions, travaillent sans cesse à perfectionner en ce sens cette passagère assimilation de l'esprit de la foule avec celui de ses guides. C'est œuvre d' adaptation lente et progressii-'e. Il se passe pour les opinions et les théories ce qui se passe pour les produits industriels grâce à la réclame. La loi de pénétration dans le milieu consommateur et la loi de propagande «ont identiques : affirmer toujours et encore, maintenir sous les yeux du lecteur la représentation du but où on veut l'amener et des moyens pour y atteindre ; faire de cette image aimée un centre de cristallisation mentale.
En cette œuvre excellent les esprits convaincus ;
ils n'admettent pas la discussion et leur force d'afTirniation en impose, car leur parole chaude et vibrante électrise la foule. On ne peut s'empêcher de tressaillir sous leur influence comme sous l'influence d'un prestige magnétique ; on se sent attiré vers leurs idées. D'autant plus qu'ils les répètent sans cesse, ne laissant pas à l'attention le loisir de se distraire. — - Or, on sait comment devient prépondérante une notion toujours rappelée. A force d'avoir lu dans un journal le récit des crimes d'un personnage, dont on connaît très bien l'innocence, on se prend à douter malgré soi ; à force de lire une idée, qui de prime abord nous répugne, nous finissons par nous adapter à elle et par nous laisser envahir inconsciemment ; elle se glisse dans nos réflexions, déteint sur elles, cesse de nous sembler étrange, puis un beau jour nous la voyons remonter de notre fonds comme si elle était nôtre : ce jour-là — vaincus par un progrès d'adaptation inconsciente — nous l'admettons. De même nature est la suggestion que l'atmosphère intellectuelle fait subir à la foule... Ainsi, après des mois et des années de travail caché, éclate soudain un courant d'opinion : la formule, qui le traduit, est répétée partout à la fois, sa force se multiplie en s'affirmant ; c'est une vogue, une mode, une contagion à laquelle ni individu ni gouvernement ne peut s'opposer.
b) La pratique. — Ces grands résultats ne s'obtiennent pas sans beaucoup d habileté et beaucoup de patience. Il en faut plus encore pour les accentuer en faisant pénétrer certaines convictions dans les âmes sous forme d'indéracinables traditions. Celles-ci doivent en quelque sorte s'identifier à la nature même du peuple, et cette œuvre est de longue hahine. Aussi, pour aboutir elle ne peut rester dans l'ordre purement intellectuel, elle doit descendre jusque dans la pratique.
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La pratique, en effet, illumine singulièrement la théorie et l'attache invinciblement, j'allais dire, l'incorpore à l'intelligence. Elle est très efficace sur la foule. Voulonsnous, par exemple, faire son éducation sociale en lui enseignant les bienfaits de la mutualité, tâchons de lui faire profiter pendant quelque temps des avantages de l'association. Lors de premières discussions au sujet de la « loi sur les retraites ouvrières », et aujourd'hui encore, pourquoi l'idée mutualiste a-t-elle si peu captivé nos concitoyens ? Parce qu'ils ne l'ont pas comprise, n'ayant guère vu les beaux résultats économiques et moraux qu'elle produit. Au contraire, en Belgique, ces organisations sociales ont pris un superbe développement : avec l'aide de l'Etat, les citoyens, par libre initiative, peuvent se constituer à eux-mêmes des retraites importantes. Toute la faveur a été pour ce mode d'opération parce que dès l'école les enfants ont pratiqué cette manière de solidarité.
c) Les résultais et les limites. — Les idées fécondes ne progressent donc que lentement et sous un effort continu, mais le résultat est proportionné aux sacrifices. « Il faut de longs siècles d'ennui à un morceau de charbon pour devenir diamant. Ni l'adresse ni le hasard des combinaisons ne peuvent suppléer à ce travail patient de la nature », disait M. de Vogué (1), en parlant de la formation d'un, caractère énergique : on peut en dire autant de ces convictions populaires qui ont la solidité du diamant. Pour les détruire ou pour les refaire à nouveau, il est nécessaire d'imiter la nature, notre éternel modèle. D'après ce principe, « l'adresse des combinaisons », comme l'enseigne notre méthode, s'efforcera — à partir des assimilations spontanées, dont notre enquête nous a révélé la forme —
(1) Cf. Spectacles conlempomins, p. 99 (Paris, 1891).
d'orienter l'énergie connaissante de la foule vers des assimilations déterminées ; elle les maintiendra dans la nTeme direction par d'incessants rappels (alfirmations, agitation, etc.) jusqu'à ce que le temps faisant son œuvre, la contagion gagne peu à peu, et par adaptations progressistes, atteigne les âmes jusqu'en leurs aptitudes fondamentales d'imaginer et dv. réfléchir. Bien des étapes marqueront ces progrès : la conception théorique et parfaite du philosophe mettra plusieurs générations à s'infdtrcr dans les intelligences populaires, et encore se modifiera-t-elle en revêtant des images plus ou moins exactes. Dans le livre ou le roman, elle prendra la forme de « morale eu action « ; puis, dans leurs faits divers, les journaux trouveront des applications de la thèse en faveur. Par eux elle arrivera à la foule ; puis, celle-ci passant toujours de l'idée à sa réalisation, suscitera des mouvements d'idées, des indulgences ou des sévérités de jugements, des préjugés communs, des engouements, qui finiront par exercer une influence en retour sur les penseurs euxmêmes.
Ainsi se crée cette mentalité nouvelle qui change totalement l'orieutation de la pensée des foules. Cependant, malgré la valeur de ces résultats, il y a une limite infranchissable à de telles transformations. Certaines notions sont tellement en harmonie avec notre nature, qu'on les appelle des « i^érités humaines » : elles sont admises de tous les temps et dans tous les pays. Ce sont par exemple les idées de bien, de mal, de devoir, de Dieu. Aucune entreprise ne réussit contre elles parce qu'elles surgissent d'aptitudes foncières et constitutives de notre raison, parce que sans cesse elles sont ravivées par des assimilations spontanées en leurs applications pratiques ; parce qu'elles sont en
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même temps développées par V adaptation progressive de notre vie psychologique aux réalités que ces notions expriment.
Notre méthode, on le voit, n'a fait que traduire la marche par étapes de la nature travaillant à développer en notre intelligence des notions directrices. Comment s'étonner, dans ces conditions, que non sealement elles soient indestructibles, mais qu'elles ne cessent de grandir en clarté avec l'expérience de chaque jour.