MÉTHODE DTNFLUENCE EFFICACE DANS LA VIE MORALE
Sommaire. — I. Théorie. — 1. Solidarité des énergies de l'âme. — 2. Rôle de la volonté. — 3. Double méthode nécessaire : a) connaître ; b) agir.
II. Applications. — 1. Formation personnelle. — A) Enquête. — § 1. Hésolution préalable : a) ses conditions ; b) les secours et le problème. — § 2. Examen de conscience moral ; moyens pratiques : a) mes propensions ; b) les sollicitations (|ui ont prise sur moi ; c) mes diverses capacités de vouloir. — B) Action. : a) Difficultés et possibilités ; b) moyens pratiques : a. le milieu ; œuvre négative et positivé ; b. les délibérations faites d'avance ; c. le ton général d'énergie ; — c^ le caractère.
2. Education d'autrui. — Initiative et persévérance. — A) Pour con-
naître le caractère : observation et expérimentation : a) les assimilations et réactions ; h) le contrôle par les adaptations ; c) la détermination des aptitudes. — D) Pour façonner le caractère :
a) l'idéal à proposer : a. rôle de l'instruction ; d. de la méditation ; — b) les moyens de progrès : a. sollicitations du milieu ; B. gradation d'exercices ; c. exemples vivants ; — c) les fruits de l'effort personnel.
3. Influence sur une foule. — A) Investigation : a) les prédispositions
de caractère ; b) les expérimentations d'essai ; c) la promptitude et le sens des réactions. — B) Action : a) par glissements successifs ;
b) par provocation et traduction des vouloirs confus ; c) par résolutions collectives'. — Conclusion : a) éducation des masses ; b) solidarité sociale.
\. — Théorie.
1. Solidarité des énergies de Vâme. — En vertu de l'intime solidarité unissant toutes nos énergies, la volonté, qui a mené vers leur idéal de Tempérance et de Sagesse la sensibilité et l'intelligence, reçoit de ces
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dernières un précieux concours pour assurer sa liberté dans la Force et dans la maîtrise de soi. De l'une lui viennent les élans de l'activité, qu'elle doit régir ; de l'autre la lumière, qui éclairera son intervention. Celle-ci a pour but de rendre morale la vie humaine tout entière, c'est-à-dire d'en orienter l'expansion vers une fin librement choisie. Mais pour le faire, elle a besoin de conquérir une autorité souveraine sur toutes nos tendances et d'affirmer son indépendance définitive à l'égard de toutes les sollicitations, qui peuvent venir du dedans et du dehors. Cette indépendance constitue le caractère. Or, former un caractère est l'œuvre suprême de l'éducation.
Les lois psychologiques, qui président au développement de la volonté, permettraient-elles à notre double méthode d'aider à cette entreprise ? C^est ce qu'il faut examiner d'abord.
L'acte de volonté libre est conditionné par les faits sensibles et intellectuels, auxquels il se superpose : lorsque nous nous sentons sollicités à agir en vue d'un but à atteindre, celui-ci nous est toujours suggéré par des sentiments et des associations d'idées. Encore, pour qu'il nous attire, faut-il que notre attention s'arrête quelque peu à le considérer. Mais cela n'aura lieu que si les éléments psychologiques, qui représentent l'action à réaliser, trouvent des complicités parmi nos tendances profondes (Ij.
D'une manière sourde et inconsciente, en effet, ces tendances sont à la racine de nos sympathies spontanées. Malgré que nous en ayons, elles écartent de nous jusqu'à la pensée de certains actes et restreignent d'autant le domaine d'exercice de notre libre arbitre. D'autres fois, au contraire, elles nous font
(1) Cf. supra, livre second, ch. VII.
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mieux comprendre le but d'une entreprise, nous la font souhaiter, la teintent à nos yeux des plus séduisantes couleurs, au point de ne plus nous laisser de repos que nous ne l'ayons achevée. Or, nous ne com.prenons et nous n'aimons de la sorte que ce qui est un peu nous-mêmes ou promet une heureuse expansion à nos énergies. Il y a donc en notre âme tout un fonds d'aptitudes déjà orientées, et c'est à elles que la sensibilité et l'intelligence par leurs mobiles et leurs motifs adressent comme un appel à l'assimilation. Elles répondront dans la mesure où leur adaptation initiale les y prédispose, et par une progression d'harnionie tendront à rejoindre en un acte commun les états d'âme, dont l'influence les éveille.
2. Rôle de la isolante. — Cependant, cette unification, cette synthèse intérieure, cette assimilation au sens propre du mot ne s'achèvera que si la volonté le permet. Celle-ci, en effet, peut dominer l'évolution intérieure, la favoriser ou la combattre et assurer, pourvu qu'elle soit habile, son souverain domaine sur l'homme tout entier. Pour cela, elle oppose les unes aux autres les multiples sollicitations, qui lui arrivent ; et, grâce à l'équilibre qui s'établit entre les tendances, elle échappe aux influences déterminantes. Les divers projets se heurtent alors dans l'esprit, modifient leur forme et au besoin leur fond pour se mettre d'accord avec les désirs secrets de l'âme. Bientôt l'un d'eux semble favorisé. Par son adaptation progressive, il gagne une à une les puissances internes. Enfin, la volonté, qui — si elle est en éveil — a librement, quoique d'une manière indirecte, toléré ou recherché cette orientation, la sanctionne par son choix.
La résolution est prise. Tout cependant n'est pas achevé, car dans le monde psychologique non plus que dans le monde matériel, l'exécution d'un ordre
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donné ne se lait d'elle-même : elle requiert le concours de certaiiies de nos énergies. Mais sur elles la volonté n'a pas de pouvoir despotique. Ses commandements seront méconnus, si elle ne sait pas biaiser avec la nature et la diriger en obéissant à ses lois. On voit par là quel précieux service la science de l'âme peut rendre à l'éducateur. S'il veut que son action soit efficace, il doit faire la psychologie actuelle de son sujet, connaître les ressources résultant de son tempérament, de ses associations antérieures, de ses passions, de ses préjugés, etc.. ; organiser un milieu qui conduise leur évolution en un sens déterminé afin de les amener peu à peu au but qu'il a choisi. C'est un travail considérable. Seule une volonté bien trempée l'achèvera et donnera à une âme cette splendeur de l'unité de vie dans la variété des tendances, qui constitue la beauté morale.
3. Double méthode nécessaire. — Or, et ce point de vue nous intéresse ici, — la processus du vouloir efficace vers ce but ne diffère point du processus que, d'après nous, suit rintluencc en général : toute victoire remportée sur la sensibilité et sur l'intelligence est due à une judicieuse adaptation des ressources découvertes en notre âme. Elle s'affirme en des assimilations ou orientations d'activité, qu'une pratique constante de la vertu fixe en dispositions profondes dans cette seconde nature, cjue constitue l'habitude. Grâce à cette dernière, le passé est plein de l'avenir et l'éducation garantit dans la mesure du possible la persévérance de la bonne volonté.
Cette constance du vouloir qui fait l'unité de la vie morale conduit l'homme, — et il le sent d'instinct, — au bonheur suprême dans le plus grand développement de toutes ses puissances. Là, pour lui, se trouve le Bien et c'est vers ce Bien qu'il s'élance de toute sa
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spontanéité, mais le mode de cet élan varie d'individu à individu. Sans doute, nos aspirations fondamentales revêtent toujours trois formes qui les entraînent à l'action égoïste, altruiste et supérieure sous la pression de l'amour du plaisir ou de l'intérêt, de l'amour d'autrui, de l'amour du Bien suprasensible et infini auquel, à certaines heures, nous souhaitons ardemment d'unir notre ame ; mais c'est avec des divergences d'évolution, qui nuancent les caractères. De ce fait, ressort une fois de plus la nécessité de posséder pour chaque cas particulier une méthode d'investigation et d'action, si nous voulons tenter une intervention efTicace.
Nos précédentes recherches, pensons-nous, peuvent nou« la fournir,
a) Connaître. — En effet, elles nous ont appris d'abord que tout souhait d'assimilation suppose au point d'influence réciproque une parenté complice, c'est-à-dire une ressemblance, voire parfois une identité entre l'agent et l'agi. Voilà pourquoi l'examen des diverses aspirations et adaptations spontanées de ce dernier nous permet de conclure à l'existence en lui de certaines aptitudes innées ou acquises, dont ces élans ne sont que la manifestation. Bien plus, la nature de ces aptitudes, leur puissance, leur vivacité nous fait connaître la forme d'idéal, à laquelle l'être qui les possède, est actuellement prédisposé.
Elles nous ont appris ensuite à dégager — du fait des assimilations spontanées ou des adaptations réussies — sous quelles influences entrent en activité les aptitudes d'un sujet et comment, dès lors, on aura chance d'avoir prise sur elles pour provoquer et guider leur évolution.
Enfin, elles nous ont appris, par une investigation méthodique à déterminer à quelle distance de l'idéal
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rêvé pour lui se trouve le sujet au moment de notre intervention. Cela éclairera notre action, qui ne peut être féconde qu'à condition de s'adapter à l'état d'âme actuel pour l'élever progressivement.
b) Agir. — Certes, l'œuvre de l'éducateur est si ardue que toutes les énergies de l'être doivent y apporter leur concours. Nulle d'entre elles ne doit être considérée comme inutile ou essentiellement nuisible : l'affirmer serait mutiler la nature humaine. Il y a cependant un équilibre à, maintenir entre nos aspirations ; chacune d'elles, en effet, est exposée à devenir exclusive et égoïste avec une pointe de jalousie. Laissez dominer l'amour du plaisir et toutes les forces de l'homme, son intelligence, sa volonté, son cœur deviendront l'esclave des instincts sensuels et n'auront plus d'autre soin que de travailler à les satisfaire. Que l'intérêt s'empare du pouvoir et l'âpre soif du gain étouffera la voix de la conscience, ne laissant à sa victime d'autre jouissance que celle de l'avare, qui enfle ses trésors. Quant à la sympathie, plus volontiers on lui laisserait la direction de l'activité, si on pouvait éviter les contradictions, les incohérences, les à-coups, auxquels elle exposerait notre vie. Il est vrai qu'elle s'adjoint parfois le « spectateur impartial » d'Adam Smith, mais n'est-ce pas alors faire appel à l'intervention de la raison. Cette dernière enfin voit clairement le devoir et peut guider notre volonté dans son rigoureux accomplissement. Toutefois elle doit, elle aussi, se garder de tout exclusivisme, car pour être la plus noble puissance interne, elle n'a pas le droit de dédaigner les autres : la conception de Zenon est inadéquate à notre nature aussi bien que la conception d'Epicure.
La morale vraiment humaine sera celle qui aiguillera nos activités vers un idéal capable de donner à chacune d'elles le bien auquel elle aspire. Pour atteindre
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ce résultat, elle aura besoin de discipline car l'anarchie est toujours inféconde, et aussi de rigueur dans la méthode car le désordre est l'ennemi de tout progrès. Lors donc que la raison aura déterminé l'emploi à faire de chacune de nos puissances, il restera encore à la volonté le soin de l'accepter : assentiment de la conscience morale et consentement de la volonté sont deux, et il en est qui pèchent contre la lumière. Mais supposons faite cette élection, — et elle se fait nécessairement puisque le refus de choisir est encore ici une manière de choisir un idéal de vie, — la volonté libre s'appliquera à perfectionner l'adaptation qui nous rapproche de lui. Patiente et inlassable, elle ne cessera de travailler à nous y assimiler dans la mesure oii le comporte notre nature humaine.
Cette entreprise occupera toute notre existence, car elle ne se poursuit qu'avec une extrême lenteur. Le pouvoir direct de la volonté est en effet assez peu considérable et ce serait une illusion bientôt suivie de cruelles déceptions que de s'imaginer qu'un violent coup de barre suffît à changer d'une manière définitive la direction de notre activité, ou encore qu'un effort héroïque nous débarrassera soudain des lourdes entraves d'habitudes invétérées ou de penchants tyranniques (1). Non, l'œuvre réclame une longue persévérance. Il faut conquérir les plus humbles activités sensibles et même physiologiques, parce que pour former un caractère, perfectionner l'ordre intellectuel et moral est nécessaire sans doute ; ce n'est pas assez (2). Le croire serait penser qu'il suffît de sculpter le chapiteau d'une colonne pour faire de celle-ci tout entière une œuvre d'art. Certes, ce couronnement est une pièce capitale
(1) Cf. Jules Payot, L'éducation de la volonté, p. XV (Paris, 1.S99).
(2) Ibid., p. 30-45, oi'i se trouvent décrits avec une grande finesse les influences réciproques de nos divers éléments psychologiques.