CHAPITRE PREMIER LE FAIT DES INFLUENCES RÉCIPROQUES
Sommaire. — Inévitable expansion de l'activité humaine, — 1. La tendance à la dispersion et le besoin d'unité. — Progrès par une série alternée de dissolutions et de recompositions. — 2. Trois étapes : a) psychisme inférieur, — b) psychisme conscient, — c) psychisme rationnel. — Rythme de l'expansion conquérante.
Vivre essentiellement c'est agir, c'est déployer par une inévitable expansion ses énergies constitutives. Tel est du moins le témoignage que rend notre conscience dès le premier regard qu'elle jette sur notre monde intérieur. Mues par une poussée irrésistible, nos diverses puissances font eiïort vers un progrès incessant. Aucun résultat ne satisfait leurs exigences et n'égale leurs désirs ; tout succès ne semble au contraire qu'exalter les unes et les autres, et, qu'on le veuille ou non, notre vie se déroule toujours plus envahissante.
1. La tendance à la dispersion et le besoin d'unité. — Singulier spectacle, que nous offrent comme en un grouillement confus nos phénomènes psychologiques. C'est la mobilité de la mer, où les flots se heurtent.
s'unissent, se séparent avec plus ou moins de violence, selon que l'atuiosphère est calme ou que le vent souffle en tempête. Voilà pourquoi plusieurs redisent avec Heraclite que tout s'écoule, qu'on, ne se baigne pas deux fois dans les mêmes eaux, que tout se dissout et se recompose. Ce phénoménisme cependant n'épuise pas toute l'apparence. Il nous semble encore que cette multiplicité d'évén,emen,ts s'accomplit à l'intérieur d'une conscience que l'expérience nous révèle toujours la même, d'une inanière continue, et au sein de laquelle se perpétue dai^s une « zone mouvante » (1), une lutte indéfinie entre des éléments divers et un principe d'unité.
Les uns paraissent vouloir ravir l'être à lui-même, le désagréger, le dissoudre, le dissiper en une série de phénomènes, et c'est la surface ; — l'autre s'efforce de les dominer, de les syn,thétiser à son profit pour défendre et assurer son existence, et c'est le fond. Vu par le dedans, le vivant se présente à nous comme un système clos mais en équilibre toujours instable (2). Le travail, qui l'agite sans cesse, lui fait sentir son insuffisance. Aussi il aspire à s'ouvrir, pressé par une indigence, qui le contraint à chercher secours hors de lui. Mais il se referme aussitôt, grâce à une énergie profonde, qui, sous peine de mort, doit s'assimiler l'élémerit à l'instant introduit.
Vrai Protée, le moi sans cesse change de forme et varie l'orientation de sa synthèse. Jamais plus nous ne serons ce que nous sommes à présent, car par leur opération même nos puissances se sont enrichies ou
(1) Cf. H. liERGSON, L'Evohilion créatrice, p. 8 (Paris, 1907).
(2) Cf. M. Bi.oNnF-L, Ann. de Pliil. chrcL, juin 1906, Le point de départ de la recherctie pliilosopliiqne : « Anlérieurenienl à tout préjugé spéculalir,rc (|ui nous osl donné, ce n'est ni le fixe ni le niol)ile, ce n'esl ni le reialif, iii l'ai)solu, c'est ce que Malcljranclie appeialt V iinpiiétude, état d'écjuililjre perpétuellement instable... », p. 234.
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appauvries, perfectionnées ou faussées. Et leur évolution ne connaît pas d'arrêt, puisque l'être se manifeste à nous comme une force et qu'une force i\e peut exister sans agir. Si donc n,ous voulons avoir de lui quelque clarté, il nous faut suivre du regard les- particularités de son évolution. « La véritable science du sujet, écrit en effet M. Blondel, est celle qui, considérant dès le point de départ l'acte de la conscience comme un acte, en découvre par un progrès continu l'inévitable expansion » (1). Ainsi l'être se déploie sous toutes les impulsions, qui l'atteignent ; il réagit, s'adapte et prend sa part de la vie universelle dans laquelle il insère son action,.
Mais expansion implique relation soit entre le sujet et ses voisins, soit entre les diverses énergies du sujet lui-même. De là nécessairement ces relations réciproques c[ue nous entreprenons d'étudier.
Or, les seules qui soient à notre portée dans une expérience constante et phénoménalement immédiate, appartiennent au domaine psychologique. Ce sont les influences, par lesquelles le moi sous l'excitation de son milieu et en vertu de sa spontanéité vivante travaille d'abord à se conquérir lui-même ; ce sont les influences qui éveillent nos puissances endormies, en composent les aspirations dans des synthèses de plus en plus fécondes, jusqu'à ce que le moi en pleine conscience de sa liberté soumette à son pouvoir toutes nos énergies.
Marquons d'abord les étapes de ce progrès.
2. Etapes. — Nous pourrions chercher à les fixer à travers la psychologie infantile. Cela nous permettrait de noter les caractères de l'action vivante depuis
(1) Cf. L'Action, p. 97 (Paris, 1895).
l'instant où l'enfant n'est encore qu'un personnage tout sensitif à peine sorti des langes de l'inconscience, jusqu'au moment où il est devenu capable d'initiative volontaire. Mais cette méthode d'observation externe est longue, complexe ; les résultats en, sont indécis et souvent contestables. D'ailleurs, nous n'interprétons les faits et gestes de l'enfant qu'à la lumière de notre expérience personnelle, c'est donc toujours à celle-ci qu'en définitive il faudra recourir. Autant vaut le faire de suite et invoquer une observation que nous pourrons reprendre et contrôler à notre gré. Elle nous sera fournie par l'examen de l'expansion d'activité, que provoque en nous une sensation jusqu'alors non éprouvée.
Le cas n'est pas difficile à reproduire et il a l'avantage de n'exiger qu'un minimum d'intervention extérieure. Pour la première fois, je suppose, on m'offre du vin d'Asti. Sans doute j'en ai déjà entendu faire l'éloge ; mais toutes les paroles d'autrui n'ont pu me faire éprouver la sensation inexprimable, parce qu'elle est singulière et individuelle, que ce vin provoquera en , moi. Elle m'étonne, parce qu'en réalité elle m'était inconnue; elle me séduit par le plaisir qu'elle m'apporte. D'instinct je cherche à la prolonger. Si un obstacle m'en empêche, je suis réduit à n'en avoir que la représentation et le souvenir, possession idéale, d'où naîtra le désir. Celui-ci appellera à son aide V imagination, (jui en retour l'avivera davantage. Il ébranlera pour les mettre à son service toutes les énergies de mon âme. — Ce travail intense de sollicitation et de tentation, par le fait même qu'il synthétise en de séduisantes cristallisations les images ayant entre elles quelque ressemblance, préparera l'éclosion de Vidée, soit de l'excellence de ce vin, soit de la jouissance qu'il procure. Puis toujours sous la même pression l'esprit