‹ De l'influence sociale des concilesChapitre 2 sur 60 · D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

D'ORLÉANS

Mon cher ami,

Je n'ai rien à ajouter à la lettre que le docte évêque de Grenoble vous a écrite au sujet du livre que vous venez de nous donner. Un travail sur iHnfluence sociale des Conciles était opportun aujourd'hui. Les ennemis de l'Église se plaisent à méconnaître les bienfaits que lui doivent nos institutions, nos lois, nos mœurs. Vous aviez, en étudiant, comme vous Vavezfait, les Conciles, l'occasion de mettre en lumière, par les faits eux-mêmes, cette influence salutaire et ^civilisatrice Un tel livre, du reste ^ vient à propos aux approches du futur Concile qui, comme Va dit le Saint Père lui-même, s'assemble pour le bien de la société civile non moins que pour celui de la société religieuse.

Je regrette que les accablements où je suis ne m'aient pas encore permis de lire votre œuvre tout entière ; mais les chapitres que j'ai choisis et lus de préférence m'ont donné une véritable satisfaction, cl m'ont paru dignes 'de l'historien du Droit Criminel des peuples anciens et modernes.

Agréez, mon cher Ami, tous mes biens dévoués hominagi^s.

t F. E. d'Orléans.

Un grand événement se prépare pour la catholicité - nous allons assister bientôt à la plus haute manifestation de vie que puisse donner l'Église, la réunion d'un concile œcuménique.

On a accusé les laïques religieux en Europe et surtout en France, de s'être trop peu préoccupés de cette nouvelle. Ce reproche nous a paru mal fondé. Un sentiment tout chrétien expliquait leur réserve ; ils attendaient avec confiance les décisions de l'Église : ils comptaient n'avoir à faire autre chose qu'un acte de respectueuse déférence pour les décrets du concile, quand

ils seraient promulgués.

Mais les attaques passionnées d'une presse hostile ont dû faire sortir les catholiques de leur silence. On est allé jusques à contester la sagesse des conciles dans le passé : on leur a imputé d'avoir cherché à dominer les princes et les nations, et à mettre l'Ëtat sous le joug de TÉglise.

C'est une grande erreur que d'attribuer à l'Église un parti pris de fouler aux pieds les couronnes et de porter atteinte à l'indépendance des États. Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce sont les princes et les peuples eux-mêmes qui, pour remédier à de grandes calamités morales et matérielles, implorèrent souvent au moyen âge l'intervention de cette haute puissance religieuse à laquelle seule il est donné de calmer les cœurs et de ramener la paix dans les esprits.

D'ailleurs les conciles ne s'occupent qu'accessoirement des questions sociales. Leur mission essentielle est de faire des lois pour la grande société spirituelle qui se nomme l'Église ; les sociétés temporelles, dans les temps

ordinaires , sont appelées à se régir ellesmêmes.

Les sociétés, qui ont presque toutes maintenant une représentation politiquedue au suffrage populaire, sont forcées de se diriger d'après l'opinion publique, dans ce qu'elle a de plus sérieux et de plus général : c'est, pour ainsi dire, un mouvement de bas en haut. Un concile œcuménique, au contraire, reçoit de Dieu même ses inspirations, il les répand ensuite sur la chrétienté tout entière. Le mouvement se fait donc dans un sens absolument inverse ; il descend, au lieu de remonter.

Seulement, il arrive souvent que des novateurs téméraires, qui se mettent en révolte contre la tradition apostolique, provoquent indirectement la convocation de ces grandes assises, qui se tiennent alors pour juger et condamner leurs erreurs. Ainsi la divinité de Jésus- Christ ayant été niée par Arius et ses disciples, cette hérésie fut la cause ou l'occasion de la réunion à Nicée du premier concile général,

qui proclama la grande doctrine de la consubstantialité àa Verbe.

D'autres fois, les conciles ont travaillé à réunir des Églises divisées par des questions de discipline plutôt que par des questions de dogme. Il semble que cela ait été le principal but des conciles de Florence et de Lyon.

Ces divers conciles étaient des conciles œcuméniques représentant l'Église tout entière^ et les conciles œcuméniques ont été rares ; on n'en compte que dix-huit pendant dix-huit siècles. Mais il y a eu des conciles nationaux ou provinciaux en très-grand nombre: ceux-là, dans un temps où régnait une déplorable barbarie, cherchaient à améliorer ou à pacifier la société, dans laquelle existaient des éléments de désordre, que le pouvoir temporel tout seul était impuissant à réprimer.

Ces conciles et synodes provinciaux devaient se réunir une ou deux fois par an ; mais cette règle canonique n'a jamais été exactement observée. Du reste, ils n'avaient et ne pouvaient

avoir qu'une autorité limitée^ quand leurs décrets ne recevaient pas une plus haute sanction.

Il fallait donc un pouvoir central dans l'Église, pour imprimer à son gouvernement l'unité qui devait aussi exister dans ses dogmes.

Mais de ce que les conciles particuliers ne représentaient que des fractions de l'Église catholique, et de ce qu'ils ne pouvaient posséder le privilège de Tinfaillibilité, s'en suit- il qu'il ne faut tenir aucun compte de leurs travaux persévérants pour améliorer l'humanité et pour lutter contre la barbarie? Ne reconnaît-on pas ordinairement dans lesdécisions de ces grandes assemblées l'esprit le plus pur et le plus élevé du vrai christianisme?

Sans doute, il n'y a guère de progrès sociaux auxquels la papauté n'ait pris une part quelconque. Mais l'initiative de ces progrès est souvent venue des conciles; cela ne peut pas être mis en doute.

D'un autre côté, il faut bien reconnaître que si les conciles consacrent certaines règles,

ce sont les papes qui les font observer, en luttant avec courage, même contre les rois et les empereurs. C'est ce qui est arrivé pour Tindissolubilité du mariage. Un clergé national n'aurait pas eu la même indépendance à l'égard de son souverain particulier.

C'est encore aux papes, surtout à Grégoire Vil et à Innocent m, qu'est due la réforme des mœurs épiscopales et le maintien définitif du célibat ecclésiastique. Comme l'a remarqué un publiciste moderne (1), avec la féodalité et un clergé marié, nous aurions eu une caste héréditaire pire que les castes théocratiques qui ont dominé tour à tour l'Inde et TÉgypte.

Mais il y eut des plaies sociales que de nombreux conciles cherchèrent à guérir de concert avec les papes : tels furent l'esclavage dans l'Empire romain et le servage dans le monde féodal. Les désordres qui naissaient des guerres privées furent signalés d'abord par les conciles particuliers, qui proposèrent pour remédier à

(1) M. Guizot.

AYANT- PROPOS tl

ce fléau continuel et sanglant, les paix et trêves de Dieu.

Les services immenses rendus par les papes à l'Église et à la société ont été retracés par M. de Maistre avec ce burin qui n'appartient qu'à lui : on ne peut pas essayer de refaire un tel ouvrage.

Mais un essai sur les conciles envisagés au point de vue social nous semble remplir une lacune dans la littérature moderne et sérieuse. Les conciles ont- il s contribué à l'affranchissement et à l'amélioration de l'humianité ? N'ontils pas combattu victorieusement les désordres matériels et moraux nés de la barbarie du moyen âge ? Ne doit-on pas leur attribuer une grande part dans la fondation des Hôpitaux et des Institutions de Charité ? Ne les a-t-on pas vus toujours empressés de signaler les erreurs ou les superstitions, qui pouvaient nuire à Tordre public et au bien social? Enfin quelle sagesse n'ont-ils pas montrée dans leur renonciation graduelle aux immunités et aux privilèges du clergé , quand ces privilèges et ces

1'^ AVANTPBOPOS.

immunités ont paru devenir des anomalies dans un nouvel ordre social ?

En un mot prouver que les conciles ont souvent favorisé les progrès de la civilisation et n'en ont jamais arrêté l'essor; voilà une tâche que nous croyons belle et facile; seulement nous voudrions avoir assez d'autorité et de talent pour la bien remplir, et pour faire connaître à un public trop accessible à d'injustes préventions, le rôle tutélaire qu'a joué le clergé chrétien à Tégard des classes pauvres et malheureuses. •

Et ici il faut bien expliquer ce que nous entendons par civilisation, puisque ce mot doit figurer dans le titre même de cet ouvrage sur les conciles.

D'après son étymologie, civitas, civis^ la civilisation serait la plus haute expression de la vie civile, de la constitution sociale dans son opposition à l'état de nature, ou, si l'on veut, à l'état agreste. Le mot civilitas des Romains n'exprime qu'une qualité individuelle. On sait que, partant de l'idée de la cité, ils appelaient

Barbare tout ce qui était en dehors de la patrie proprement dite. Mais des sentiments plus larges et plus élevés se sont fait jour dans le monde chrétien. 11 s'est établi une sorte de fraternité entre les nations qui se proposent les mêmes progrès à accomplir. Ensuite on a attaché plus d'importance aux vertus de famille et l'on est convaincu que le bon père, le bon époux doit être aussi le meilleur citoyen ; ou du moins on n'exige plus que les sentiments de la nature soient sacrifiés impitoyablement à un farouche patriotisme.

L'idéal de la civilisation moderne consisterait donc dans le perfectionnement moral et social de l'humanité ; l'amélioration de l'individu devrait préparer celle de la société ellemême.

Le Christianisme, qui a séparé en naissant le pouvoir civil du pouvoir religieux, ne prétend pas organiser la société politique. Mais en élevant le niveau moral des familles et des nations, il les dispose à pouvoir user de la liberté sans aucun dommage pour l'ordre ; c'est aider

puissamment à la solution du plus grand problème social, la conciliation de la liberté et de Tordre public. En s'appuyant sur cette base, les diverses formes de gouvernement pourraient être également bienfaisantes et tutélaires.

Si donc les conciles du moyen âge se sont attachés à faire l'éducation de toutes les classes de la société, et en particulier celle des classes pauvres et opprimées, s'ilsles ont initiées par la pratique de la charité à la liberté des enfants de Dieu, ils ont travaillé par là même aux progrès de la civilisation : par eux^ les institutions libérales qui nous régissent ont été rendues possibles.

Or un concile nouveau sera-t-il moins bien inspiré par Fesprit de l'Évangile que les conciles qui l'ont précédé ? L'Eglise voudra-t-elle éteindre ou diminuer les lumières qu'elle-même a répandues si largement depuis tant de siècles au sein de l'humanité?

On trouvera une admirable réponse à ces

questions dans la lettre de l'Évêque d'Orléans

' sur les Conciles. Il n'y a rien à ajouter aux con-

sidérations éloquentes qu'il a fait valoir à cet égard, et auxquelles le plus auguste suffrage a donné une éclatante sanction (1).

Mais il peut être permis à un obscur laïque de creuser le passé afin d'y chercher des enseignements pour l'avenir. Et d'abord sans remonter bien loin dans les annales de l'Église, nous remarquerons que l'histoire du dixneuvième siècle s'est inaugurée par les résistances héroïques de Pie Vil aux exigences et aux persécutions d'un despote ; elle a dû constater dans la seconde partie de ce siècle la constance de Pie IX en face de la démagogie.

Elle enregistrera avec admiration le noble appel de ce grand pape à la chrétienté tout entière pour s'opposer aux efforts d'une barbarie nouvelle qui menace toutes les conquêtes de notre vieille civilisation. Ne semble- t-il pas que ce soit une espèce de croisade qu'il propose contre

(l) Je n*ai pas voulu non plus faire un ouvrage d'érudition dogmatique comme ceux de M. l'abbé Guyot et de M. Tabbé Guérin. J'ai envisagé la question sous un point de vue plus restreint et plus limité.

des doctrines et une propagande subversives de toute société régulière ? Puisse le concile œcuménique de Rome en 1869 ne pas avoir moins d'influence sur les destinées des nations chrétiennes que le concile particulier de Clermont en 1095!

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