CHAPITRE IV
RECHERCHE DE l'iNOSITE DANS l'uRINE DE L'HOMME ET DES ANIMAUX PENDANT l'état DE SANTÉ.
D'après les analyses de M. Brucke, répétées et conDrmées par M. Bence-Jones, on trouverait constamment une faible proportion de glycose dans l'urine de l'homme sain. Je ne connais aucun travail fait en France qui vienne appuyer cette assertion ; aussi je ne la reproduis que sous toute réserve. Ce qui est mieux établi (1), c'est que quand un homme bien portant ou un animal ingèrent, élanl à jeun, une quantité considérable de sucre de canne, il arrive souvent qu'une certaine proportion de ce sucre peut passer dans les urines, où ou le retrouve à l'état de glycose.
Or, si les choses se passent ainsi pour le sucre, il était rationnel de se demander à priori si l'inosite qui existe constamment dans la viande, notre aliment le plus usuel, qui se rencontre également dans
(1) Claude Bernard, Leçons de physiologie expérimentale, t. I, p. 426.
les haricots verts et probablement dans d'autres légumes, qui fait partie constituante de nos muscles et de tous nos viscères, n'était pas habituellement éliminée de l'organisme par les urines.
M. Cloetta s'était déjà posé cette question, et il avait cherché à la résoudre. L'analyse successive de 4 livres d'urine d'homme bien portant et de 10 livres d'urine de vache lui avait donné des résultats négatifs. De mon côté, j'ai essayé aussi, par la méthode précé- ' demment décrite, de l'urine de l'homme à l'état physiologique, et quoique ce procédé, comme je l'ai dit déjà, permette de reconnaître l'inosite dans une urine qui en contient moins d'un millième, je n'ai pu réussir à en trouver dans l'urine normale.
Si ces recherches m'autorisent à penser que l'urine de l'homme, à l'état physiologique, ne contient point d'inosite, ou au moins qu'elle n'en renferme pas une proportion susceptible d'être appréciée par les procédés actuellement connus, il est encore une question que j'ai dû me poser, c'est celle de savoir ce qui arriverait, si l'on ingérait une quantité notable d'inosite. Malheureusement la solution de ce problème, si facile quand il s'agit du sucre, rencontre par rapport à l'inosite un obstacle presque insurmontable, en raison de la rareté de cette substance et de la difficulté de la préparer en grand. N'en ayant eu à ma disposition qu'une petite quantité, il m'a été impossible d'en ingérer assez pour avoir quelques chances de la retrouver dans mon urine, et j'ai dû renoncer pour le moment à cette expérience intéressante. Restait la ressource de l'emprunter aux aUments, en se nourrissant exclusivement, par exemple, avec les viandes qui en contiennent le plus. Mais d'abord il est possible que la cuisson, en présence de certains condiments, modifie plus ou moins la composition chimique de l'inosite; en second lieu, en admettant qu'elle n'eût point changé de nature sous l'influence de la préparation culinaire, elle n'arriverait dans les organes digestifs, que mêlée à une quantité considérable de fibrine et des autres matières albuminoïdes qui entrent dans la composition des tissus animaux, et le suc gastrique ne se conduirait peut-être point vis-à-vis d'elle comme si elle était pure; enfin, les recherches de MM. Schéreret Cloetta montrent que la proportion d'inosite contenue dans les muscles et dans les différents
viscères est bien peu considérable, puisque ce dernier chimiste n'a pu extraire que 5 à 6 graiEdmes d'inosite, eri opérant sur 13 livres de reins de bœuf.
En présence de ces difficultés, j'ai peùsé que' le problème pourrait être éclairé, sinon résolu, par un moyen indirect, et que les animaux féroces exclusivement carnivores étaient à peu près dans les conditions assignées à l'expérience. En effet, ces animaux, tels que le lion, le tigre et le jaguar, mangent en moyenne, dans les vingt-quatre heures, 4 à 5 kilos de chair musculaire, et introduisent par conséquent tous les jours, dans leur appareil digestif, une quantité notable d'îuosite. Or, grâce à l'obligeance de M. le professeur Mllne-Edwards, directeur du jardin des plantes, j'ai pU me procurer de l'urine de deux lions, d'une tigresse et de deux jaguars.
J'ai récueilli rnoi-iïiêliie avec soin les urines de la nuit, j'ai pris 30 grammes de chacune d'elles, je les ai filtrées séparément, puis je les ai précipitées successivement par l'acétate neutre de plomb et par le sous-acétate, et les prêcijDités obtenus par ce dernier agent ont été décomposés t)af rh^dt^ogètie sulfuré. Les liquides provenant de ces décompositions ont été essayés à l'aide de la solution mercurielle, et aucun d'eux ne m'a fourni la réaction caractéristique de l'inosite. Après cette première série d'expériences, je réunis dans un même vase tout ce qui me restait de ces urines, je précipitai le tout par l'acétate neutre, puis par le sous-acétate de plomb, et je décomposai ce dernier précipité par l'acide sulfhydrique. La liqueur ainsi obtenue fut évaporée avec précaution et précipitée par l'alcool à 95°, et le dépôt ainsi produit, dissous dans l'eau et évaporé en présence dU réactif mercuriel ne me fournit qu'un résidu blanc.
Ces résultats m'autorisent à conclure, que chez les animaux qui ingèrent tous les jours plusieurs grammes d'inosite avec leurs aliihents, les reins dans les conditions ordinaires de la santé, n'éliminent pourtant point une quantité appréciable de cette substance, qui est modifiée sans doute en traversant le tube digestif. Il est vrai, je l'avoue, que si un homme ou un animal ayant mangé de la viande, et par suite l'inosite qui y est contenue, n'ont point rendu cette substance par l'urine, on ne saurait affirmer pour cela qu'il en eût été
absolument de môme, si l'inosite eût été prise seule, à l'état de pureté età jeun, c'est-à-dire dans les conditions les plus favorables à son assimilation. Mais cependant il y a quelques raisons de croire, que même dans ce dernier cas, l'inosite, comme le sucre ou l'albumine, n'aurait de chance d'être retrouvée dans l'urine, que si on en avait ingéré une quantité assez considérable.