Opéra philosophica, p
dans l'étude des instincts. 247 « J'ai ouï conter, dit Malebranche, qu'un « savant hollandais avait trouvé le secret « de faire voir, dans les coques des che- « nilles, les papillons qui en sortent 1 ... » Et bientôt, de ce que le papillon est contenu dans la chenille , Malebranche conclut que tous les êtres successifs de chaque espèce sont contenus les uns dans les autres. « Dieu, »
dit-il, « a formé dans une seule mouche « toutes celles qui en devaient sortir 2 . »
Tel est le système des emboîtements infinis, de la préexistence infinie des germes enfermés les uns dans les autres, système fameux et qui ne repose pourtant que sur de fausses analogies. Swammerdam ne parle que du même individu, du même germe ; Malebranche et Leibnitz passent, au contraire, d'un germe à un autre, d'un individu à un autre, d'une génération à une autre. Entre ces deux ordres de faits, il y a un hiatus profond, un abîme.
Mais je laisse bien vite la question philoso-
1. Entretiens sur la métaphysique, XI* entretien. %* îbid. 3 X e entretien.
2Zi8 de l'art EXPÉRIMENTAL
phique et primordiale de la génération des êtres; je ne m'occupe ici que de la question positive et physique de la génération des abeilles. Cette génération était encore un si profond mystère, même après le mémoire de Maraldi, que Fontenelle va jusqu'à dire à l'occasion de ce mémoire : « Virgile n'a pas « eu tort de croire à l'histoire du taureau, « faute de mieux 1 . »
Avec Swammerdam, tout change de face ; il fait l'anatomie de la mère-abeille; il en étudie l'ovaire et le trouve rempli d'œufs ; il étudie la ponte, ponte si prodigieuse qu'elle ne se borne pas à neuf ou dix mille œufs , comme disait Maraldi, mais qui va jusqu'à vingt, jusqu'à trente mille ; on pourrait dire aujourd'hui, d'après Huber, jusqu'à plus de cent mille.
De Fanatomie de l'abeille-mère, Swam-
\ . Histoire de V Académie des sciences, année \1\%, p. 9.
Hic vero (subitum ac dictu mirabile moiistrum ï ) Adspiciiint liqnefacta boum per viscera toto Stridere apes utero, et niptis eff rvere costis, Immensasqne trahi mibes...
( Géorgiques , liv. IV. )
dans l'étude des instincts. 249 merdam passe à l'anatomie des bourdons ou abeilles mâles; il fait connaître, il distingue avec certitude les parties qui les constituent mâles.
Enfin, il vient aux abeilles ordinaires, aux abeilles ouvrières, et les croit dépourvues de sexe. « Elles ne sont,, dit-il , ni mâles ni feu melles 1 . » C'était une erreur, mais le même homme ne peut tout voir, et Swammerdam voit déjà que, par toute leur structure interne, elles se rapprochent beaucoup plus de l'abeille femelle que des abeilles mâles. Les abeilles ouvrières ne diffèrent, en effet, de la mèreabeille, de la femelle complète, que par un développement incomplet de leurs parties sexuelles.
Ayant si bien constaté, d'une part, la fécondité de la mère-abeille et, de l'autre, la puissance fécondatrice des mâles, Swammerdam s'attendait à voir leur accouplement; il ne le vit point; on ne l'a vu que longtemps après; et, par une de ces conclusions précipitées
250 de l'art expérimental
qui sont comme un piège constant tendu aux
meilleurs esprits , il conclut que la seule
vapeur des mâles suffisait pour féconder la
femelle.
Du reste, Swammerdaro a parfaitement vu que les abeilles ouvrières seules nourrissent les petits de la reine-abeille ; que seules elles construisent les cellules où ces petits éclosent; que les mâles ne font rien ; que ce sont elles, et elles seules qui travaillent pour eux, mais qu'aussi elles les tuent dès que la fécondation de la mère, de la reine, est opérée, etc., etc. Il a aussi très-bien vu qu'il n'y a qu'une seule mère ou qu'une seule femelle dans chaque ruche ; que toutes les abeilles proprement dites ont un aiguillon, que toutes les fois que cet aiguillon reste dans la plaie, elles meurent ; que la mère-abeille a un aiguillon comme les ouvrières ; que les mâles n'en ont point; il a vu l'affection commune et très-vive de toutes les abeilles, tant des ouvrières que des bourdons , pour la reineabeille ; il a vu que, dès qu'elle émigré, ils émigrent, qu'ils se rendent où elle se rend ; qu'elle
dans l'étude des instincts. 251 est l'âme de leurs travaux; que dès qu'un essaim perd sa reine, il perd toute ardeur, tout courage pour le travail ; mais que dès qu'il la retrouve ou en trouve une autre, les travaux recommencent, etc., etc.; et, philosophe aussi judicieux qu'observateur perspicace , il ne s'est point mépris sur la vraie nature du principe qui fait agir les abeilles. « Rien n'est « comparable, dit-il, à l'empressement que « ces petits animaux font voir pour élever « leur famille. Bien des gens, en conséquence « de cette tendresse et de ces soins industrieux, ont accordé aux abeilles de l'intel- « ligence , de la sagesse et toutes les vertus « morales et politiques, mais je n'y vois autre « chose que la loi de la nature qui tend à la « propagation de l'espèce et qui nécessite la « poule et les autres oiseaux à pondre, à cou- « ver et à élever leurs petits. Tous les ani- « maux obéissent nécessairement à cette loi ; « il n'y a de différence qu'en ce que les uns « paraissent tendre au but d'une manière qui « paraît plus sage et qui semble approcher « plus du raisonnement, et c'est ce qu'on re-
252 de l'art expérimental, etc.
« marque dans les abeilles , quoique , à vrai « dire, cet ordre que nous admirons tant en « elles ne soit autre chose qu'une impulsion
« nécessaire 1 .
DE REAUMUR.
Venant après Swammerdam et Maraldi, Réaumur croit d'abord devoir s'excuser d'écrire encore sur les abeilles. Il se rassure pourtant par cette réflexion que « les peu- « pies (c'est Réaumur qui parle) dont les « exploits ont mérité de passer à la posté- « rite, ont eu bien plus d'un ou de deux his- « toriens;... et les abeilles, ajoute-t-il, sont « au moins, parmi les insectes, ce qu'ont « été les Romains par rapport aux peuples « qui ont donné les plus grands spectacles à « l'univers 1 . »
Réaumur continue : « Il faudrait être né
\ . Mémoires pour servir à Vhistoire des insectes, t. V, p. 240.
254 de l'art expérimental
u sans aucun esprit de curiosité, avoir l'in- « différence la plus parfaite pour toutes con- « naissances, pour ne pas désirer de savoir « comment des mouches, si peu remarquables « par leur forme, peuvent parvenir à exécu- « ter des ouvrages si singuliers, etc.. Dans « tant de mouches réunies et qui travaillent « pour une même fin , on croit voir en petit « ce que la raison a fait de plus grand et de « plus utile pour nous ; une société qui , « comme celle dé nos républiques, est gou- « vernée par des lois. Il y a longtemps qu'on ■a a donné aussi les abeilles comme le modèle « d'un gouvernement monarchique 1 ... »
C'est à propos de l'enthousiasme de Réaumur, enthousiasme pourtant si gracieux par sa naïveté même, que Buffon disait avec ironie « qu'on admire d'autant plus qu'on ob- « serve davantage et qu'on raisonne moins. »
Buffon se trompe ; on n'observe jamais assez, et l'on peut être grand de bien des manières. îe remarqué que dans cette admirable suite
4 . Mémoires pour servir à V histoire des insectes, t.V, p. 218.
dans l'étude des instincts. 255 d'fexc&Hents observateurs , les De Geer> les Trembley, les Bonnet, les Schirach, les Huber, qui sont venus après Réaumur, tous l'appellent le grand Réaumur et qu'ils n'appellent Buffon que V éloquent Buffon.
^ Il est difficile, dit très-bien Réaumur, de « parvenir à voir ce qui se passe parmi les « abeilles , si on n'a pas recours à des expé- « dients particuliers. » Le premier de ces expédients est d'avoir des ruches vitrées de toutes les formes les plus favorables à l'observation ; le second est d'imaginer de judicieuses expériences et de les multiplier.
Il s'agissait d'abord de savoir si , comme Swammerdam l'avait dit, il n'y a, en effet, qu'une seule reine dans chaque ruche, dans chaque essaim. Pour cela, Réaumur imagine de diviser un essaim en deux ; puis il passe en revue , l'une après l'autre , toutes les abeilles de chaque essaim, et ne trouve une reine que dans l'un des deux; chaque essaim n'a donc qu'une reine.
4 . Mémoires pour servir à l'histoire des insectes > t. V, p. 213.
Mais cette idée heureuse d'un essaim divisé en deux devait donner encore bien d'autres faits, et tous essentiels. Qu'allait-il se passer dans ces deux essaims, l'un qui avait sa reine et l'autre qui ne l'avait plus ? Chaque essaim avait été placé dans une ruche particulière. Or, les abeilles de l'essaim privé de reine cessèrent aussitôt de travailler, et presque toutes périrent un peu plus tôt ou un peu plus tard. « Aristote prétend, dit Réaumur, « que lorsqu'elles sont privées de reine, elles « se contentent de faire des gâteaux de cire « dans les alvéoles desquels elles ne portent « point de miel. Mais je puis assurer qu'alors « elles vivent dans une parfaite oisiveté ; que « non-seulement elles ne font aucune récolte « de miel, mais qu'elles ne construisent pas « une seule cellule de cire, et je l'assure sur (( un grand nombre de preuves de l'espèce « de celles que je viens de donner 1 ... »
On verra tout à l'heure que ceci n'est pas tout à fait exact. Quoi qu'il en soit, passons
1 . Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, . V, p. m.
dans l'étude des instincts. 257
au second essaim , à celui qui avait sa reine : celui-ci continua de travailler, à construire des gâteaux, à creuser dans ces gâteaux des alvéoles pour recevoir des œufs, d'autres alvéoles pour recevoir du miel, etc. , etc.
Ainsi donc : 1° il n'y a qu'une reine dans chaque essaim ; et 2° il faut que chaque essaim ait une reine, mais une seule, car s'il y en a deux , l'une des deux finit toujours par se débarrasser de l'autre et par la tuer.
Je viens de dire qu'après avoir divisé un essaim en deux , Réaumur en avait examiné successivement toutes les abeilles; mais, me demandera-t-on, comment cet examen d'un animal si facilement irascible et si courageux a-t-il pu se faire ? Les abeilles ne sont traitables, dit Réaumur, que lorsqu'elles sont mortes en apparence , c'est-à-dire asphyxiées. Il les plonge donc dans l'eau, il les noie ; et, comme il a bien calculé son temps, il les retire assez tôt pour qu'aucune ne périsse et qu'elles reprennent toutes, même assez vite, toute leur vigueur.
C'est par cet expédient qu'il les examine,
258 de l'art expérimental
qu'il les touche impunément, qu'il les compte, et avec utle patience qui va bien loin , car il en a compté uiie fois, et compté une par une, jusqu'à vingt-sept mille et plus.
Malgré tous ces expédients, tous ces soins, tout ce travail si ingénieux et si assidu, malgré dix-huit années entières consacrées à cette belle étude, Réaumur avait laissé bien des sujets de doute. Il croyait encore que les abeilles ordinaires, les ouvrières, n'avaient point de sexe, qu'elles n'étaient ni mâles, ni femelles (pour parler comme lui), qu'elles étaient neutres; qu'il était absolument nécessaire que la mère-abeille pondît des œufs particuliers pour la reproduction particulière des abeilles-mères ; il avait entrevu un fait qui ne devait être compris que beaucoup plus tard* savoir : qu'une femelle peut donner des œufs et en donner tout ce qu'elle en donne dans les pontes ordinaires, plusieurs mois après le carnage régulier des mâles, de tous les mâles S et par conséquent lâns fécôudâ-
\ . Voyez ce que j'ai dit ci-devant à propos de Swammèrdam»
dans l'étude des instincts. 259 tion, du moins immédiate; il ne savait rien d'assuré, enfin, sur l'accouplement des reines, ni s'il y avait accouplement, ni s'il n'y en avait pas, etc., etc. Quelques années après la mort de Réaumur, Bonnet écrivait à Schirach : « Nous ne devons pas nous presser « de croire que nous tenons les principes de « la science des abeilles ; nous n'en sommes « au plus qu'à l'A, B, G. »
DE SCHIRACH.
Schirach était un pasteur de la haute Lusaee 1 , qui s'était épris d'un goût passionné pour l'étude des abeilles, et qui avait du génie pour l'observation. Son Histoire naturelle de la reine des abeilles avec l'art de former des essaims 2 fut un modèle en son genre.
C'était l'ouvrage le plus remarquable sur les abeilles qui eût paru depuis Réaumur; et il fut d'autant plus remarqué que souvent il contredisait Réaumur, et que, plus souvent encore, il ajoutait à ce que Réaumur avait vu.