Voyez la Notice de M. de Candolle, déjà citée
dans l'étude dbs instincts. 311
pour lui : « En publiant mes observations sur « les abeilles, je ne dissimulerai point que « ce n'est pas de mes propres yeux que je les a ai faites. Par une suite d'accidents malce heureux, je suis devenu aveugle dans ma « première jeunesse; mais j'aimais la science « et je n'en perdis pas le goût en perdant « l'organe de la vue. Je me fis lire les meil- « leurs ouvrages sur la physique et l'histoire « naturelle; j'avais pour lecteur un domes- « tique ( François Burnens , né dans le pays « de Vaud), qui s'intéressait singulièrement à « tout ce qu'il me lisait; je jugeai assez vite « par ses réflexions sur nos lectures, et par « les conséquences qu'il savait en tirer, qu'il « les comprenait aussi bien que moi et qu'il « était né avec les talents d'un observateur.. . « La suite de mes lectures m' ayant conduit « aux beaux mémoires de M. de Réaumur « sur les abeilles, je trouvai dans cet ouvrage « un si beau plan d'expériences, des obser- « vations faites avec tant d'art, une logique « si sage que je résolus d'étudier particulière- « ment ce célèbre auteur, pour nous former,
312 de l'art expérimental
« mon lecteur et moi, à son école dans l'art « si difficile d'observer la nature. Nous corn- « mençâmes à suivre les abeilles dans les race ches vitrées, nous répétâmes toutes les « expériences de M. de Réaumur, et nous « obtînmes les mêmes résultats, lorsque nous « employâmes les mêmes procédés. Cet ac- « cord de nos observations me fit un extrême « plaisir... Enhardis par ce premier essai, « nous tentâmes de faire sur les abeilles des « expériences entièrement neuves... ; et nous « eûmes le bonheur de découvrir des faits « remarquables qui avaient échappé aux « Swammerdam, aux Réaumur et aux Bon- « net... »
Je tire ces lignes de la préface du premier volume d'Huber, volume publié en 1794.
Je trouve encore, dans la préface du second volume publié en 1814, quelques expressions naïves du plaisir extrême et du bonheur qu'avait éprouvés notre observateur aveugle.
« Je crois pouvoir me flatter d'avoir obtenu « la confiance de mes lecteurs ; mes observa- « tions ont paru rendre raison de plusieurs
dans l'étude des instincts. 313 « phénomènes qu'on n'avait point encore « expliqués ; les auteurs de quelques ouvrages « sur l'économie des abeilles les ont com- « mentées ; la plupart des cultivateurs ont « entièrement adopté, pour base de leur pra- « tique , les principes dont j'ai reconnu la « certitude; et les naturalistes eux-mêmes « n'ont point vu , sans quelque intérêt , mes « efforts pour percer le double voile qui ence veloppe, à mon égard, les sciences natu- « relies. » Cette expression, le double voile, est une expression toute à lui et bien touchante.
Le second volume des Observations sur les abeilles est en grande partie l'œuvre de Pierre Huber, fils de François Huber, aussi célèbre par Y Histoire des fourmis que son père l'est et le sera toujours par Y Histoire des abeilles.
« Je suis bien plus sûr, » disait un jour François Huber, à M. de Candolle, « de ce « que je raconte que vous ne l'êtes vous- « même, car vous publiez ce qu'ont vu vos « yeux seuls, et moi je prends la moyenne
314 DE L'ART EXPÉRIMENTAL, ETCi
« entre plusieurs témoignages. » Ce mot peint le procédé philosophique de son esprit , d'un esprit d'aveugle.
Le mot suivant peint la bonté de son cœur :
tf Une chose que je n'ai jamais pu apprendre, » disait-il, « c'est à désaimer. »
Il mourut le 22 décembre 1831, âgé de quàtre-tingt-uii ans.