‹ De l'instinct et de l'intelligence des animauxChapitre 68 sur 217 · DOMESTICITÉ DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

DOMESTICITÉ DES ANIMAUX

Jusqu'à ces derniers temps , la domesticité des animaux n'avait guère occupé les naturalistes; ils n'y voyaient qu'un effet de la puissance de l'homme sur les bètes. C'était l'opinion ancienne, l'opinion commune; et Buffon lui-même n'en a point eu d'autre.

« L'homme, dit-il, change l'état naturel des « animaux , en les forçant à lui obéir, et les

<( faisant servir à son usage 4 . » Tout , dans la domesticité des animaux , est donc artificiel ; tout tient donc à l'homme. Mais , s'il en est ainsi, pourquoi certaines espèces sontelles devenues domestiques, et celles-là seules, au milieu de tant d'autres demeurées sauvages ?

La question n'est donc pas aussi simple qu'on l'avait cru. A côté des espèces devenues domestiques, il y a les espèces demeurées sauvages. La puissance de l'homme, cause générale, ne suffit donc pas pour expliquer la domesticité des bêtes j, laquelle n'est, en effet, qu'un cas très-particulier : le fait est spécial, il a donc une cause propre, et c'est cette cause qu'il fallait chercher,

La domesticité des animaux naît de leur sociabilité.

Il n'est pas une seule espèce devenue domestique qui, naturellement, ne vive en société; et, de tant d'espèces solitaires que l'homme n'aurait pas eu moins d'intérêt sans

1, Les animaux domestiques, t. Il, p. 367,

doute à s'associer, il n'en est pas une seule qui soit devenue domestique.

La sociabilité des animaux devient donc ainsi le premier fait ; et ce fait même demandait un examen nouveau. Buffon en avait à peine effleuré l'étude. Il distingue d'abord, et c'est une vue pleine de justesse, trois espèces de sociétés 1 : celles que forment les animaux inférieurs, comme les abeilles; celles que forment les animaux d'un ordre plus élevé, comme les castors, les éléphants, les singes, etc ; et celles que forme l'espèce humaine. Mais il ne voit dans les premières

'I. Aristote distinguait déjà les animaux qui vivent solitaires, ceux qui vivent par troupes, ceux qui vivent en société. « Par animaux qui vivent en société, j'en- « tends, dit-il, ceux qui se réunissent pour un travail « commun , ce que ne font pas tous ceux qui vivent « en troupes, mais ce que font l'homme, l'abeille, la « fourmi, etc. » Histoire des animaux , livre 1, p. 9.

« La brebis et les chèvres, dit-il encore, se couchent « par familles, serrées l'une contre l'autre... Les vaches « paissent aussi par compagnie. Elles s'habituent les « unes aux autres, en sorte que si quelqu'une s'égare, « les autres la suivent. » Histoire des animaux, livre ix, p. 545.

qu'un assemblage physique; les secondes lui paraissent dépendre du choix de ceux qui les composent; les troisièmes ne dépendent que de la raison. » Cette réunion, » dit-il à propos de celles-ci, « est de l'homme l'ouvrage le « meilleur, et de sa raison l'usage le plus « sage 1 . » Ces trois espèces de sociétés ont pourtant une source commune; et toutes, jusqu'à celles que l'homme forme, ne sont, du moins dans leur origine, que l'effet d'un instinct primitif et déterminé.

Une force secrète et primordiale pousse invinciblement les hommes à se réunir. Cet instinct précède chez l'homme toute réflexion; il domine jusqu'aux, peuples les plus sauvages ; et l'idée que l'homme de la nature vit solitaire n'a jamais été qu'un paradoxe de philosophie, partout contredit par l'observation.

Cet instinct, qui gouverne le genre humain, est aussi la première cause des sociétés que forment certaines espèces parmi les ani-

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