‹ De l'instinct et de l'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 71 sur 170 · Ibidem, page SU · texte numérisé non relu

Ibidem, page SU

a être comparé à celui qui détermine les socié- « tés humaines. » F. Cuvier suit les progrès de ranimai qui naît au milieu de sa troupe, qui s’y .développe, qui, à chaque époque de sa vie, apprend de tout ce qui l’entoure k mettre sa nou- , velle existence en harmonie avec les anciennes. * Il montre, dans la faiblesse des jeunes, le principe de leu,r .obéissance pour les anciens qui ont déjà la force; et dans l'habitude d’obéir, une fois prise par les jeunes, la raison pour laquelle le pouvoir reste au plus âgé, quoiqu’il devienne à son tour le plus faible. Toutes les fois que la société est sous la conduite d’un chef, ce chef est presque "toujours en effet le plus âgé de la troupe. Je dis presque toujours, car l’ordre établi peut%tre troublé par des passions violentés y Alors l’autorité passé à un autre; et, après avoir de nouveau commencé par Ja force, elle se conserve ensuite, de même, par l’habitude.

11 y a donc, dans la classe des mammifères, des espèces qui forment de véritables sociétés ; et c’est, de ces espèces seules que l’homme tire tous ses animaux domestiques.

Le cheval, devenu par la* domesticité l’associé de l’homme, l’est naturellement de tous.les animaux de son espèce. Les chevaux sauvages vont par troupes : ils ont un chef qui marche à leur

DE LA DOMESTICITÉ DES ANIMAUX. iOl

tète* qu’ils suivent avec confiance, qui leur donne le signal de la fuite ou du combat. Ils se réunissent ainsi par instinct ; et telle est la force de cet instinct, que le cheval domestique qui vojt une troupe de chevaux sauvages, et qui la voit pour la première fois, abandonne souvent son maître pour aller se joindre à cette troupe, laquelle, de son côté, s’approche et l’appelle.

Le mouton , que nous avons élevé, nous suit ; mais il suit également le troupeau au milieu duquel il est nê. Il ne voit dans l’homme, pour me " servir d’une expression ingénieuse de F. Cuvier, •** que le chef de sa troupe. El ceci même est la base de la théorie nouvelle. L’homme n’est, pour les animaux domestiques, qu’un membre de la société; tout son art se réduit à se faire accepter par eux comme associé; car, une fois devenu leur associé, il devient bientôt leur chef, leur étant aussi supérieur qu’il l’est par l’intelligence.

Il ne change donc pas Y état naturel dé ceS animaux, comme le dit Büffon; il profite, au. contraire de cet état naturel. En d’autres termes, il avait trouvé les animaux sociables , il les rend domestiques ; et la domesticité n’est ainsi qu'un cas particulier, qu’une simple modification, qu’une conséquence déterminée de la sociabilité. •

Tous nos animaux domestiques sont, de leur

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nature, des animaux sociables. Le bœuf, la chèvre , le cochon, le chien , le lapin , etc., vivent naturellement en société et par troupes. Le chat semble, au premier coup d’œil, faire une exception; car l’espèce du chat est solitaire, comme je l’ai déjà dit. Mais le chut est-il réellement domestique? Il vit auprès de nous ; mais s’associe-til à nous ? Il reçoit nos bienfaits, mais nous rendil, en échange, la soumission, la docilité, les services des espèces vraiment domestiques? Le temps, les soins, l’habitude ne peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable; et, comme on voit, l'exemple- même du chat en est la preuve la plus formelle.

ButTon reconnaît que, « quoique habitants de «t nos maisons, les chats ne sont pas entièrement « domestiques, et que les mieux apprivoises n’en sont pas plus asservis 1 . » Et dans l’opposition

1. Histoire du chat, tome VI, page 7. Il distingue très bien ailleurs les rassemblements sauvages des loups' des véritables sociétés que forment lés chiens. • Les chiens même les plus grosm siers cherchent, dit-il, la compagnie des autres animaux ; ils « sont naturellement portés à les suivre, à les accompagner, et « c’est par instinct qu’ils savent conduire et garder nos trou- « peaux. Le loup eèt, au contraire, l’ennemi de toute société ; « il ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce; lors- • qu’on les voit plusieurs ensemble, ce n’est point une société « de paix, c’est un attroupement de guerre, qui se fait à grand « bruit, avec des hurlements affreux, et qui dénote un projet « d’attaquer quelque gros animal, comme un cerf, un bœuf,

de ces deux mots, apprivoisés et asservis, il y a le germe d’une vérité importante. L’homme peut, en effet, apprivoiser jusqu’aux espèces les plus solitaires et tes plus féroces. Il apprivoise Tours, le lion , le tigre. Les anciens, qui faisaient plus pour un vain luxe que nous ne faisonsvpour la science, ont vu des chars traînés par des tigres et des panthères. On voit tous les jours des ours qui obéissent à leur maître, qui se plient à des exercices. Et cependant aucune espèce solitaire , quelque facile qu’elle soit à apprivoiser, n’a jamais donné de race domestique.

C’est qu’une habitude n’est pas un instinct.

C’est par habitude qu’un animal s’apprivoise, et c’est par instinct qu’il est sociable. Si Ton sépare une vache , une chèvre, une brebis de leur troupeau, ces animaux dépérissent ; et ce dépérissement même est une nouvelle preuve du besoin qu’ils ont de vivre en société.

F. Cuvier rapporte un fait qui montre bien toute la différence qu’il y a entre un animal ^ui n’a que l 'habitude de la société, et un animal jqui en a Y instinct. « Une lionne avait perdu, dit-il,

« ou de se défaire de quelque redoutable mâtin. Dès que leur « expédition militaire est consommée, ils se séparent et re- • tournent en silence à leur solitude. » Histoire du loup, tome VIII, page 41.

« le chien avec lequel elle avait été élevée, et « pour offrir toujours le même spectacle au pu- « blic, on lui en donna un autre qu’aussitôt elle « adopta. Elle n’avait pas paru souffrir de la « perte de son compagnon ; l’affection qu’elle « avait pour lui était très faible; elle le suppor- « tait, elle supporta de môme le second. Cette « lionne mourut à son tour; alors le chien nous

« offrit un tout autre spectacle : il refusa de « quitter la loge qu’il avait habitée avec elle ; sa « tristesse s’accrut de plus en plus ; le troisième « jour il ne voulut plus manger, et il mourut le « septième. »

Plus .on étudie la question, plus on voit donc la domesticité naître de la sociabilité. L'homme n’a, pour agir sur les animaux, qu’un petit nombre de moyens. Or, il était curieux dasuivre comparativement les effets de ces moyens sur les animaux solitaires et sur les animaux sociables; et c’est-ce qu’a fait F. Cuvier.

La faim est le premier de ces moyens, et l’Un des plus puissants. C’est 1 p^r la faim que l’on soumet les jeunes chevaux élevés dans l’indépendance. On ne leur donne que peu d’aliments à la fois, et à de longs intervalles. L’animal prend ainsi de l’affection pour celui qui le soigne; et si l’on ajoute à propos quelque nourriture choisie,

cette aifectioa s’accroît beaucoup, et paf suite l’autorité de l’homme. « C’est, dit F. Cuvier, au «moyen de certaines friandises, surtout du « sucre, qu’on parvient à maîtriser les animaux « herbivores, et à les soumettre à ces exercices « dont nos cirques nous rendent quelquefois « les témoins. »

La veille forcée est un moyen plus puissant encore que la faim. Nul autre n’abat plus l’énergie de l’animal, et par conséquent ne le dispose plus sûrement à l’obéissance. On obtient cette veille forcée par la faim même poussée très loin, par des coups de fouet, par un bruit retentissant,

tel que celui du tambour ou de la trompette, etc.

Par la faim, par la veille forcée, l’homme excite les besoins de l’animal; mais ils ne les excite que pour les satisfaire. Ce n’est, en effet, que là où le bienfait commence de notre part, que commence réellement notre empire. Aussi l’homme ne se borne-t-il pas à satisfaire les besoins naturels, il fait naître des besoins nouveaùx. Par l’emploi d’une nourriture choisie, il fait naître un plaisir, et par suite un besoin nouveau. Un besoin plus nouveau, plus artificiel encore, est celui des caresses. Le cheval, l’éléphant, etc., reçoivent nos caresses comme un bienfait; le chat met quelquefois de la passion à les rechercher. C’est sur

le chièn qu’elles agissent avec le plus de force; et, ce qui mérite attention, c’est que toutes les espèces du genre chien y sont également sensibles*

« La ménagerie du Muséum, dit F. Cuvier, a « possédé une louve sur laquelle les caresses de la « main et de la voix produisaient un effet si puis- « sant qu’elle semblait, toutes les fois qu’on la « caressait-, éprouver un véritable délire, et sa a joie ne s’exprimait pas avec moins de viva- « cité par ses cris que par ses mouvements. Un « chacal du Sénégal était dans le même cas, et « un renard commun en était si fort ému, qu’on « fut obligé de s’abstenir à son égard de tout « témoignage de ce genre... »

, L’homme n ? arrive donc à soumettre l’animal que par adresse, par séduction. Il excite les besoins de l’animal, pour se donner, si l’on peut aiusi dire, le mérite de les satisfaire ; il fait naître des besoins nouveaux ; il se rend peu à peu nécessaire par ses bienfaits ; et quand il en est venu là, il emploie la contrainte et les châtiments: mais il ne les emploie qu’alors, car s’il eût commencé par les châtiments, il n’aurait pas amené la confiance ; et il ne les emploie qu’avec mesure, car les deux effets les plus sûrs de toute violence sont la révolte et la haine.

.«L’homme, dit F. Cuvier, n’a autre chose à

.1>E LA DOMESTICITÉ DES ANIMAIS. 407 « soumettre dans l'animal, que la volonté* » Et; comme on vient de le voir, l’homme n’agit sur la volonté que par les besoins : il excite ces besoins ; il en fait naître de nouveaux ; il supprime enfin la source de quelques-uns par la castration. Le taureau, le bélier, par exemple, ne se soumet-rtent complètement qu’après leur mutilation*

Tels sont les moyens employés par l'homme.

Or, ces moyens qui, appliqués à un animal sociable, en font un animal domestique, ne font qu’un animal apprivoisé d’un animal solitaire > la véritable et primitive source de la domesticité n’est donc, encore une fois, que dans V instinct sociable.

Nous avons déjà rendu plusieurs animaux domestiques; mais, sans aucun doute, beaucoup d’autres pourraient le devenir encore. Sans parler des singes , que la violence, que la mobilité, que la pétulance de leur caractère rendent incapables de toute soumission, et qu’il faut par conséquent exclure, malgré leur intelligence et leur instinct sociable ; ni des didelphes , des édentés, des rongeurs , dont l’intelligence est trop bornée pour que l’homme pût en tirer de grands avantages, presque tous les pachydermes qui ne sont pas encore domestiques pourraient le devenir,

nommément le tapir : plus grand, plus docile que

le sanglier, il nous donnerait des races domestiques supérieures peut-être à celle du cochon. Les peuples pêcheurs pourraient dresser le phoque à la pêche; nous-mêmes nous devrions ne pas négliger l’éducation du zèbre , du couagga , du date, de Yhèmione , ces belles espèces de solipèdes, de Va/paca , de la vigogne, ces espèces de ruminants

à poil si riche et beaucoup plus fin que la laine.

La sociabilité, qui donne la domesticité , marque donc, parmi les espèces sauvages, celles qui pourraient devenir encore domestiques. Mais l'instinct sociable, s’il agissait seul, ne donnerait que l'individu domestique ; un second fait vient le renforcer, et donne la race. Ce second fait ' est la transmission , d’une génération à une autre, des modifications acquises par une première ; fait d’un ordre très général, et dont je parlerai tout à l’heure.

Ainsi l 'instinct sociable, pris isolément, donne l 'individu domestique ; et, renforcé par la transmission des modifications acquises , H donne la

rare. -

DE Li PARENTÉ DES ESPÈCES.

J’ai posé ailleurs les caractères précis de lVspèce et du genre 1 .

Le caractère de l’espèce est \& fécondité continue ; le caractère du genre est la fécondité bornée.

Ce n’est point ici le lieu de revenir sur ces grandes questions. Je ne rappelle que mon idée principale : tous les individus d’une môme espèce peuvent s'unir, et leur union est d’une fécondité continue; toutes les espèces d’un môme genre peuvent s’unir aussi, mais leur union n’est que d’une fécondité bornée.

Le métis de l’âne et du cheval est infécond dès la première ou dès la seconde génération ; le

I. Voyez mon Histoire des idtes et des travaux de Buffon, chapitre V, page 9C, el mon Histoire des travaux de G. Cuvier, chapitre IV, page 297 (Secondes éditions).

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