L'INSTINCT DE CONSTRUCTION. — L'ARAIGSÉE AQUATIQUE
qu'elle fixe à un brin d'herbe. Elle remonte ensuite à la surface, recommence son manège, et grossit la bulle à chaque nouveau plongeon. Lorsque celle-ci est suffisamment grosse, elle s'en sert comme d'un moule sur lequel elle jette des fils enchevêtrés, tissés, et formant une cloche d'une soie fine et douce à reflets chatoyants, semblable par sa forme et ses dimensions à un petit dé à coudre. Des fils auxiliaires tendus de la cloche aux brins d'herbe maintiennent le fragile édifice suspendu dans l'eau. L'animal s'établit alors dans cette demeure, où il attend, au passage, Jes petits insectes aquatiques dont il fait sa proie.
Si la cloche vient à se vider par accident, l'araignée recommence son travail; l'air est-il vicié, elle vide la cloche par un mouvement de bascule et la remplit à nouveau* Le père de Lignac vit ces choses en 1744, et depuis cette époque bien d'autres observateurs, et en dernier lieu M. Blanchard, ont pu les voir à leur tour. Les argyronètes n'ont rien changé à leur manière de vivre et de procéder dans la construction de leur nid. Toujours la même habileté, la même précision, la même perfection, la même fatalité : c'est bien encore de l'instinct.
L'instinct maternel cncz les animaux. — Chez l'homme. — Les enfants gâtés. — La poule et les jeunes canards.
L'instinct maternel est peut-être le plus général, le plus absolu des instincts, comme il est un des plus nécessaires. Il y a toutefois des lacunes : certains animaux, les poissons par exemple, en sont à peu près dépourvus; par contre, d'autres animaux, les oiseaux, nous le montrent dans sa plus complète expression. Ni la taille, ni le rang occupé dans la hiérarchie animale ne sont en rapport avec le degré de développement de cet instinct : chétifs insectes, énormes mammifères, tous rivalisent de tendresse et d'attachement pour leurs petits. Les oiseaux surtout ont le privilège de captiver notre attention et d'exciter notre sympathie par les sacrifices qu'ils s'imposent, le dévouement dont ils font preuve, et par les gracieux spectacles et les scènes touchantes dont leurs nids sont le théâtre. L'être mobile par excellence se condamne à une douloureuse immobilité afin de protéger ses œufs d'abord, ses petits ensuite contre les intempéries. Il ne redoute ni les privations ni les dangers,
et on n'admire pas moins sa résignation que son courage. Si quelque ennemi veut lui ravir ses oisillons, il n'hésite pas à combattre et, s'il est impuissant dans la lutte, il nous émeut profondément par ses cris d'angoisse et de désespoir. De même la chatte à laquelle on a dérobé ses petits fait retentir l'air de ses cris déchirants; elle les cherche de tous côtés, elle les appelle, et elle excite notre pitié par sa douleur si vive et si vraie. On n'essaierait pas impunément d'arracher ses lionceaux à la mère lionne; elle devient terrible lorsqu'on les lui prend par surprise; on n'affronterait pas sans danger sa fureur légitime Les singes, d'une laideur hideuse, d'un aspect repoussant, que leurs grimaces rendent comiques, deviennent touchants lorsqu'ils caressent leurs petits et montrent tous les signes d'une tendresse maternelle vraiment humaine.
Cette uniformité, cette invariabilité, cet excès même dans l'affection est précisément le signe caractéristique de l'instinct. L'animal aime sa progéniture absolument, parfaitement, invariablement. Il n'est pas moins soumis au despotisme de l'amour paternel qu'aux autres formes de l'instinct; il aime comme il fait son nid ou sa cabane, fatalement. N'en voyonsnous pas une preuve entre autres dans l'indifférence qui succède à tant de témoignages de tendresse et de dévouement. Le respect, la reconnaissance, l'amour filial sont inconnus chez les animaux. Dès que les
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petits sont en âge de se nourrir seuls, de vivre sans l'aide de leurs parents, tout lien est rompu entre les parents et les enfants. La famille n'existe pas, maïs seulement une association temporaire qui ne dure que le temps indispensable pour assurer la perpétuité de l'espèce. La veille encore unis étroitement, ils deviennent tout d'un coup étrangers les uns aux autres, quelquefois ennemis. L'homme seul honore son père et sa mère ; chez lui les liens se transforment sans s'affaiblir. Si les choses ne se passent pas ainsi, si nous voyons l'autorité paternelle méconnue, l'amour filial éteint, nous pensons avec raison qu'il y a la une anomalie, une dérogation à la loi naturelle- L'homme seul peut être un fils ingrat ou dévoué, seul il peut être un père bon et juste ou dénaturé, parce que seul il est libre et responsable, et qu'il y a pom' lui seul mérite ou démérite selon le cas.
Un'estpas moins vrai que quelquefois chez l'homme, plus souvent chez la femme, l'instinct se montre si puissant qu'il étouffe la raison. L'être libre cesse de l'être dès que l'instinct se montre. Cet exemple met en évideace la coexistence possible, chez le même être, de l'instinct et de l'intelligence et montre qu'àunmomenl donné l'un peut dominer l'autre. Ne sommesiifMis pas constamment témoins des excès de la tendnesse paternelle ou maternelle qui nous valent ces enfiuits mal élevés auxquels on applique, comme aux fruits qui leur ressemblent, les épithètes de gâté et
LINSTINCT MATERNEL. 7t
de pourri. Des parents intelligents, raisonnables, sensés dans le cours ordinaire de la vie, perdent tous ces avantages dès qu'il s'agit de leurs enfants. Leur jugement s'obscurcit, leur intelligence se voile, Ja raison les abandonne ; ils sont sans volonté, dominés par l'instinct, et ne savent plus se soustraire à des actes qui feront leur propre malheur et le malheur de ceux qu'ils aiment ou qu'ils croient aimer.
On voit clairement par cet exemple que si, chez l'homme, on rencontre l'instinct et l'intelligence, c'est néanmoins la raison qui doit toujours l'emporter, car, tandis que l'instinct est si sûr et si favorable à l'animal, dont il est le seul guide, il est au contraire fatal à l'homme, que la raison doit toujours guider.
Nous ne saurions passer sous silence, à propos de l'instinct maternel, l'anecdote si connue de la poule à qui l'on donne à couver des œufs de cane. On sait qu'elle n'établit pas de différence entre ces œufs étrangers et les siens, qu'elle les couve les uns et les autres avec les mêmes soins, la même sollicitude, la même abnégation. Le jour de l'éclosion arrive et la poule continue à remplir son rôle maternel. Poussins et canetons courent autour d'elle, poussant de petits cris joyeux. Tout à coup, les canetons aperçoivent une mare, et, dominés par leur instinct, ils se jettent à l'eau*^ Vainement la mère adoptive pousse des cris
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de terreur, vainement elle s'écrie dans son langage : « Imprudents, vous allez vous noyer ! » Elle appelle inutilement ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés. Ceux-ci, qui n'ont jamais vu de canards à la nage, auxquels on n'a jamais appris à nager, courent à l'eau instinctivement, s'y jettent sans effroi et s'y maintiennent avec assurance. N'est-ce pas encore là un instinct?
De tout temps on a observé les migrations des oiseaux : nous saluons chaque année avec plaisir le retour des hirondelles dans nos parages; les chasseurs connaissent l'époque du passage des canards sauvages; nous avons vu quelquefois les grues en bataillons serrés traverser notre ciel; mais si les migrations des oiseaux ont plus particulièrement attiré notre attention, un grand nombre d'animaux appartenant aux autres classes de vertébrés ou aux articulés émigrent également. La migration paraît être une des formes les plus générales de l'instinct; il importe de s'assurer si elle en possède les caractères.
Les poissons. — Harengs et morues. — Les voyages du saumon.
Les pêcheurs n'ignorent pas les migrations des harengs et des morues, qui leur assurent des profits si faciles à réaliser. Ils ont intérêt à connaître les
habitudes ou les instincts de ces poissons; c'est cependant aux naturalistes qu'il faut nous adresser si noiis voulons des renseignements précis. Les recherches les plus récentes portent à penser que ces poissons n'ont pas parcouru de grandes distances lorsqu'on les voit apparaître en masses innombrables. Ils habiteraient les mers du nord dans des régions voisines de celles où ils se rassemblent. Au printemps principale-
Le hareng.
ment, à l'époque du frai, on les rencontre dans la Baltique, la mer du Nord et la Manche, en bandes incalculables formant une couche épaisse qui couvre une surface de plus de deux mille hectares. Pendant la nuit, par un beau clair de lune, leurs écailles brillantes reflètent la lumière argentée des rayons lunaires et la mer apparaît phosphorescente : c'est Véclair du hareng. Les harengs déposent leurs œufs en frottant leur ventre sur le sable, puis ils disparaissent dans la haute mer après avoir laissé bon nombre des leurs dans les filets.
Les morues abondent dans les mers du nord, sur la
L'INSTINCT MICRATEUR. — POISSONS. 75
côte orientale de l'Amérique. A certaines époques elles se réunissent, comme les harengs, en nombre immense partout où l'eau est peu profonde, et en particulier sur les grands bancs de Terre-Neuve. Elles ne déposent pas leurs œufs sur le sable sous-marin, comme font les harengs ; elles les pondent en pleine eau, où ces œufs restent en suspension. Voilà sans
doute pourquoi ces poissons recherchent au moment de la ponte les eaux peu profondes, et pourquoi mâles et femelles ne se séparent pas à ce moment, ainsi que font les autres espèces. (Sars.)
A l'époque de la ponte, les saumons quittent la mer et pénètrent dans les cours d'eau, qu'ils remontent jusque dans le voisinage de la source. Les rapides, les chutes ne sont pas pour eux des obstacles invincibles et ils en triomphent par des moyens . bien imprévus. Les saumons entrent dans les fleuves
en troupes nombreuses, s'avancent avec ordre, se groupant en triangle à la manière des oiseaux voyageurs, la pointe en avant occupée par les plus gros, qui ouvrent la marche, et nageant avec une très grande rapidité. Si des rochers ou un barrage se trouvent sur la route du saumon, il plie son corps en arc de cercle, puis, se débandant vivement, il frappe Teau avec force et rebondit comme une balle élastique jusqu'à une hauteur de trois, quatre et cinq mètres. Il retombe en àmont, passant ainsi par-dessus l'obstacle. Les saumons remontentbien haut dans les fleuves, cherchant dans les ruisseaux aux eaux vives un abri pour leurs œufs, une retraite paisible, un lieu calme et sûr pour les petits qui naîtront. Dans le sable du ruisseau ils creusent des trous ou des sillons et y déposent leurs œufs, puis retournent à la mer, épuisés par les fatigues du voyage. Ils reviennent chaque année, comme les hirondelles, aux lieux où ils ont déjà frayé.
Telle est l'explication rationnelle qu'on a donnée de ces curieux voyages accomplis périodiquement dans les mêmes conditions.
Les oiseaux. — L'hirondelle joyeuse. — La grave cig^ogne.
La colombe voyageuse.
Un grand nombre d'oiseaux semblent fuir les frimas et chercher un. ciel clément, les hirondelles,
par exemple, que nous voyons arriver au printemps dans nos régions et qui nous quittent à l'automne; elles retournent au Sénégal, sur la côte occidentale de l'Afrique, après avoir traversé la Méditerranée et une partie de l'Afrique. Un vol rapide et soutenu leur permet de franchir d'aussi grandes distances. Néanmoins, malgré une dépense de forces considérable et une organisation merveilleusement propre au vol, il en est qui succombent. Parfois, épuisées de fatigue, elles s'abattent sur les navires (Pouchet) ou sur les îles qu'elles rencontrent pour se reposer, et reprennent leur vol dès qu'elles ont recouvré leurs forces.
Les cigognes accomplissent également de longs et pénibles voyages : au printemps elles arrivent dans le nord et le nord-est de l'Europe, dans la Lorraine et l'Alsace. On les voit aussitôt établir leurs nids sur toutes les parties élevées de nos demeures ou de nos édifices: elles reviennent volontiers, comme les hirondelles, aux nids qu'elles ont déjà occupés et qu'un respect superstitieux des habitants leur conserve.
Cet oiseau « au long bec emmanché d'un long cou » , ainsi que sont les échassiers, se promène gravemenet lentement au milieu des terres labourées et -humides, où il trouve sa nourriture habituelle d'insectes, de reptiles, de vers, etc. De temps à autre, la
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cigogne se repose, et, ffrâce à un mode spécial d'articulation des os de la jambe, elle peut se tenir debout sur une seule patte; même elle dort dans cette singulière position. Les services qu'elle rend, la douceur de ses mœurs, sa tendresse maternelle, et sans doute aussi la mauvaise qualité de sa chair, ont contribué à lui assurer la protection dont elle jouit chez tous les peuples.
Aux approches de l'hiver, après s'être rassemblées en troupes nombreuses, les cigognes nous quittent et regagnent l'Orient, d'où elles étaient venues. Grâce à la rapidité de leur vol, leur voyage s'accomplit dans un temps relativement court.
On a pu observer chez quelques cigognes vivant en domesticité ce qu'on sait du castor privé : elles sont inquiètes au moment des migrations, et tourmentées sans doute par leur instinct, auquel elles ne peuvent plus obéir; n'ayant plus la force nécessaire, elles n'osent sans doute se fier à leurs ailes devenues impuissantes à la suite d'une longue domesticité.
Des naturalistes voyageurs (Wilson, Audubon) ont décrit les passages de la colombe voyageuse à' travers le continent américain, au nord des États-Unis. C'est un spectacle fort curieux que cette nuée d'oiseaux qui s'étend sur plusieurs lieues de longueur et sur un kilomètre de largeur environ. L'air en est rempli, le
LINSTINGT MIGRATEUR. — MAMMIFÈRES. 79
soleil éclipsé, et l'ombre projetée par la nuée vivante répand une douce obscurité. Ce demi-jour règne tant que duré le passage, parfois plusieurs jours. Pendant ce'temps, la fiente blanchâtre de ces pigeons tombe en si grande abondance qu'on croirait à une chute de neige.
Au terme de leur voyage les pigeons s'abattent sur une forêt; ils en peuplent tous les arbres; branches et rameaux en sont couverts et .cèdent sous le poids du grand nombre. Les arbres sont bientôt dépouillés, le sol est jonché de leurs débris.
Les habitants des villes voisines se livrent alors à une chasse sans attrait qui n'est qu'une tuerie cruelle : fusils, bâtons, pierres, tout engin est bon pour mettre à mort la malheureuse volatile rompue de fatigue et qui n'a plus la force de fuir.
Les mammifères. — Les rats du nord.
Nous pourrions multiplier les exemples de migrations; bornons-nous à citer, parmi les rongeurs, lès campagnols ou rats des champs, et les lemmings ou rats de Laponie. Les premiers, déjà intéressants pour leur instinct constructeur, habitent le Kamtchatka. Us se réunissent quelquefois au printemps en masses innombrables, couvrant une vaste étendue de terrain, et se dirigent vers l'ouest; les lemmings,
80 DK L'ISSTINCT ET DE L'INTELLIGENCE.
non moins Dombreus, descendent de la Laponie et gag:nent la Norvège, la Suède et même l'Allemagne, à l'approctie des hivers rigoureux. Les uns et les autres suivent dans leur riiarclie une ligne'droite inflexible, gravissant ou tournant les collines selon
qu'elles sont moins ou plus élevées, traversant les terres cultivées qu'ils ravagent : rien n'arrête leur marche, ni les habitations, ni les cours d'e^u, ni même les détroits. Les uns et les autres reviennent dans leur pays, les premiers au commencement, les autres, à la fin de l'hiver, non sans avoir laissé dans
LUNSTINCT MÎGRATEUR. — ARTICULÉS. 81
le trajet un grand nombre des leurs morts de froid, de faim ou dévorés par les renards et les martres.
Les articulés. — Crabes. — Criquets.
Certains crabes, nommés crabes de terre ou gécarcins, seraient soumis à des migrations anafogues, et descendraient des montagnes où ils résident habituellement vers les rivages de la mer, où ils viendraient pondre leurs œufs, marchant toujours en ligne droite, en allant comme en revenant, et offrant l'aspect d'une troupe régulière et disciplinée.
Qui n'a entendu parler des nuées de criquetS; im-
Criqaet commun.
proprement nommés sauterelles, qui s'abattent dans certaines régions, particulièrement en Afrique. lis
tombent, plutôt qu'ils ne volent, comme une pluie chassée par le vent. Est-ce une véritable émigration? Il est permis d'en douter et de croire à l'effet d'une trombe plutôt qu'à la marche régulière d'animaux obéissants à un instinct.
Faut-il voir dans ces migrations des actes réfléchis et volontaires, c'est-à-dire des manifestations de l'intelligence? Au premier abord on est tenté de répondre affirmativement; mais l'instinct se révèle lorsqu'on observe que les oiseaux, et en général les migrateurs, voyagent à des époques fixes, et continuent à séjourner dans une contrée lors même que l'âpreté du climat eût dû les en chasser, ou émigrent prématurément lorsqu'une prolongation accidentelle de beaux jours devrait les convier à prolonger leur séjour et à retarder leur départ.
Si les hirondelles retardaient ou avançaient leur départ selon que la belle saison se prolonge plus ou moins, si elles accomplissaient leur voyage à petites journées, si elles le fractionnaient de manière à s'avancer progressivement vers le but, si elles s'avançaient sur la terre ferme et ne traversaient pas d'un coup d'aile tout l'Atlantique, si, d'un autre côté, elles avançaient ou retardaient, selon le cas, leur retour dans notre pays, on pourrait croire de
leur part à une prévision subtile des phénomènes météorologiques. Une telle faculté serait la marque d'une vive intelligence ou d'une propriété analogue à celle du flair du chien; elle leur permettrait de prévoir longtemps d'avance des phénomènes que nous ne pouvons pas prédire, malgré tous les calculs et toutes les ressources de la science!
Mais le départ des hirondelles est réglé d'avance et en dehors, nous ne dirons pas de toute prévision, mais de leurs prévisions. Il n'est pas le résultat d'une délibération motivée et l'effet de la volonté. En quittant nos régions, elles vont d'un trait vers les pays où elles doivent passer le reste de l'année. Elles traversent les mers, suivent en toute sécurité des routes inconnues et courent inutilement des dangers sérieux. Elles s'arrêtent lorsqu'elles succombent à la fatigue; mais c'est pour se remettre bientôt en marche, moins soucieuses de prendre un repos indispensable que d'atteindre un but qu'elles ne visent pas. Vainement on cherche la volonté qui détermine cette marche fatale, tout dans ,les migrations est marqué au sceau de l'instinct; on en i^econnait la fatalité, la nécessité, l'invariabilité, la sûreté.
Accorder le don de la prévision du temps à l'hirondelle ne nous paraîtrait pas moins extraordinaire que d'attribuer aux animaux à fourrure le pouvoir d'accroître l'épaisseur de leur fourrure en prévision d'une saison rigoureuse, comme cela arrive, ou d attribuer au ver blanc {hrwe de hanneton), la pie-
science du temps, parce qu'il s'enfonce d'autant plus profondément dans le sol que le froid doit être plus vif.
Si les singes se déplacent, c'est après avoir dévasté la région où ils s'étaient un instant établis; ils ne quittent une localité que pour aller à la recherche d'une autre où ils trouveront une nourriture suffisante, et ils y séjourneront jusqu'à ce qu'ils en aient épuisé les ressources. Ils imitent ainsi les peuples pasteurs, avec celte différence que ce ne sont pas leurs troupeaux, mais eux-mêmes qui se déplacent pour trouver leur pâture. Cette manièi*e d'agir est conforme à une raison inférieure, celle dusauvage, et il n'y a rien d'exagéré à supposer qu'ils jugent et déHbèrent pour se déterminer à agir ainsi.
Non seulement on ignore la cause des migrations, mais on ne saurait expliquer même le mode d'après lequel elles s' accomplissent. — Pourquoi les lemmings s'avancent-ils en ligne droite? — Pourquoi les grues et les cigognes volent-elles en formant un triangle? On en a donné une raison qui est inadmissible. On dit que chaque grue placée en tête fend à son tour Tair pour toute la troupe, et après avoir rempli son office pendant un certain temps, elle
passe à l'arrière. On raisonne comme si toutes les grues ne formaient qu'un tout, tandis que chacune vole pour son propre compte. Toutes les troupes d'oiseaux ne volent pas groupées de la même manière. Les oiseaux ne s'imitent pas les uns les autres dans leurs instincts r^espectifs.
A coup sûr la marche des chenilles processionnaires ne saurait être justifiée par des raisons analogues. On sait qu'une chenille seule marche en tête de la colonne, qu'elle est suivie de deux ou trois autres, celles-ci à leur tour de cinq ou six autres, et enfin vient la foule, plus ou moins pelotonnée.
Les migrations, on le voit, par la manière dont elles s'accomplissent aussi bien que par les circonstances qui les accompagnent, présentent les caractères de l'instinct. Elles ne sont pas commandées par la raison, dirigées par l'intelligence, mais au contraire exécutées fatalement, sans l'intervention de la volonté, toujours de la même manière et de la meilleure, par les mêmes moyens, avec l'inconscience du but.
Les migrations des oiseaux, dit M. Vogt,si connues
et tant admirées comme résultats d'un prétendu instinct inné et merveilleux, s'expliquent parfaitement par des raisons de subsistance. L'oiseau fait son nid là où il trouve la nourriture la plus abondante et la plus convenable pendant le temps où il doit soigner sa progéniture ; la plupart de nos oiseaux de passage, qui nichent dans le nord, y cherchent les insectes nécessaires à l'alimentation de leurs petits, insectes qu'ils ne sauraient trouver dans le midi pendant les sécheresses de l'été.
Sans doute la migration ne se fait pas sans raison ; le but de l'instinct n'est pas douteux; c'est l'inconscience du but, l'invariabilité et l'imperfectibilité des moyens qui constituent l'instincL
M. Vogt paraît vouloir identifier les migrations avec de simples déplacements et les faire dépendre des moyens de locomotion, tandis que la migration consiste dans l'aller et le retour périodiques de l'animal, et à des époques fixes, et non dans l'invasion progressive d'une contrée.
Nous pourrions continuer à examiner les instincts spéciaux ; il nous semble maintenant préférable de voir l'ensemble des manifestations instinctives que présentent certains articulés : les arachnides et les insectes. Elles comptent parmi les plus curieuses, les plus étranges et les plus complètes.