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L'ARAIGNÉE

Dans l'habileté innée de Touvrière et surtout dans le lien nécessaire entre la sécrétion du fil et la construction du réseau, on voit une manifestation de rinslinct ; l'araignée fait sa toile- comme l'oiseau fait son nid, mais elle pro.duit les matériaux de construction, tandis que l'oiseau les emprunte au monde extérieur. L'araignée est une petite machine à faire de la toile^ ou plutôt le réseau qu'on désigne sous ce nom ; mais c'est une machine qui fonctionne d'elle-même, qui n'exige pas une intervention étrangère. Il ne faut pas de mécanicien pour la mettre en mouvement. Impossible pour elle de se soustraire à l'obligation de faire un réseau : c'est le réseau obligatoire.

Toutes les araignées d'une même espèce le font de la même manière et sur le même plan, de même que toutes les hirondelles de nos pays font dès nids semblables et reproduisent un type unique. C'est toujours avec le même art, la même sûreté dans le coup d'œil qu'elles disposent leurs fils. La toute jeune araignée sans expérience comme la vieille araignée. Point d'enseignement, point de progrès; la perfection du premier coup. Cette petite machine animée fait toujours sa toile à l'aide des mêmes éléments, qu'elle tire d'elle-même et qu'elle ne saurait modifier, puisqu'ils proviennent d'une sécrétion. Toutes ses semblables répètent le même travail ; aucun

changement ni dans la façon, ni dans l'exécution, ni dans la matière première. Elle ne peut pas plus modifier la matière du fil que nous celle de nos cheveux. Singulière intelligence, si c'était de l'intelligence, qui ne serait propre qu'à faire de la toile et une toile d'une certaine nature.

L'araignée maçonne, avec une organisation presque semblable, procède tout autrement. Elle creuse un trou dans la terre, nne sorle de puits, pour en faire sa demeurejelle le revêt intérieurement d'une tenture tissée avec son fd. Puis elle pétrit un peu de terre dont elle fait un couvercle qui sera la porte de sa cachette; enfin, à l'aide d'une charnière

L araignée iDsconne.

élastique et souple formée de fds, elle fiïe le couvercle au trou de manière qu'il tourne comme une porte sur ses gonds. Jamais une mafownenefaitdetoile comme une épeire, et jamais épeire ne s'est transformée en maçonne; mais chaque espèce obéit à son instinct depuis qu'il y a eu des araignées dans le monde.

Voilà bien l'instinct avec ses caractères : fatal, né-

cessaire, parfait, invariable, propre à une espèce, ne pouvantchanger d'adaptation.

Si cet exemple ne ligure pas parmi ceux qui ont été cités plus haut à propos de Tinstinct de construction, c'est parce que l'organisation même de l'araignée suppose l'instinct. Les glandes qui sécrètent la matière du fil, ainsi que les filières, font partie de son corps au même titre que ses yeux et ses membres. Elle ne saurait à volonté faire ou ne pas faire de fil, ni le faire plus ou moins fin, puisque lafinesse est déterminée par la dimension des filières. Une fois en possession de son fil, elle pourrait, il est vrai, modifier sa toile, en faire varier la forme et la texture; or ceci n'a pas lieu pour une même espèce.

LES ABEILLES Habileté. — Ordre. — Travail. — Organisation sociale.

Nous allons reconnaître la même fatalité, la même nécessité dans l'inîtinct de l'abeille. L'abeille ne sécrète-t-elle pas la cire dont elle fait ses alvéoles? Elle ne la fabrique pas avec des matériaux étrangers, elle la produit naturellement toute faite; sa volonté, si tant est qu'elle ait une volonté, ne peut intervenir, pas plus que dans toute autre excrétion ou sécrétion. C'est entre les anneaux de son abdomen qui se produit l'exsudation de la cire.

Si Faraignée est une filière, l'abeille est un laminoir. La plaque de cire irrégulière qui sort de Tabeille est la cause de la ruche, cela est fatal. Si l'abeille ne faisait point de cire, elle pourrait construire ou ne pas construire de ruche; la cire, matière première des alvéoles, suppose la ruche ; celle-ci est la conséquence de celle-là. Mais n'anticipons pas; procédons avec ordre et

Chantons ce peuple industrieux qui prépare le miel;

OU du moins examinons la part qui revient à l'instinct dans l'accomplissement des merveillenx travaux de ces insectes. Chez les insectes, le corps est divisé en trois parties (têtey thorax^ abdomen); ils ont trois paires de pattes et portent sur la tête de fins appendices semblables à des cornes souples et déliées, les antennes. La plupart sont pourvus d'ailes et tous sont sujets à des métamorphoses plus ou moins complètes, c'est-à-dire qu'au sortir de l'œuf ils n'ont pas la forme définitive sous laquelle ils nous sont familiers. Ainsi les papillons commencent par être chenilles et l'abeille qui vient de naître est un petit ver.

Chez les abeilles, l'instinct se révèle tout d'abord par l'existence de la société. Une femelle unique, donne naissance à un peuple entier qui ne compte pas

moins de huit à dix mille individus. Ces abeilles issues d'une mère unique, élevées dans la même ruche, ne se sépareront pas lorsqu'elles seront parvenues à l'âge adulte; elles formeront une société nouvelle (essaim). L'association est la condition absolue de la vie de ces intéressants insectes et de l'exécution de leurs travaux. Nulle ne peut se soustraire à celte obligation de la vie en commun; on ne voit point d'abeille solitaire construire une ruche etpréparer du miel, bien qu'elle puisse produire à elle seule et la cire et le miel. Et d'ailleurs pour qui sont ces apprêts, pour qui la ruche, le miel? Quel est le mobile de cette activité ingénieuse et féconde, sinon l'élevage des enfants de la communauté ? Il faut donc que l'abeille soit fécondée; or une seule mère abeille pondant plusieurs milliers d'œufs, ce n'est pas un couple d'abeilles qui suffirait à nourrir et à élever dix mille enfants. L'association est nécessaire. Aucune assemblée n'en a jeté les bases et formulé les statuts.

On voit quelquefois des animaux former des associations temporaires et qui paraissent être le résultat d'une délibéralion. Les castors, par exemple, se réunissent pour construire leur chaussée; les loups, lorsqu'ils sont affamés, concentrent leurs efforts pour attaquer une proie redoutable; les oiseaux se rassemblent pour accomplir leurs

voyages périodiques. Il y a donc des rassemblements provoqués par la nécessité de la défense ou de l'attaque, ou par suite d'un besoin pressant à satisfaire ou d'un péril à éviter. Ce sont là des associations libres qui n'ont que faire avec l'instinct. Les loups une fois rassasiés, les hirondelles parvenues au terme de leur voyage, les castors après l'achèvement de leur construction, en un mot, lorsque le besoin a été satisfait, le péril conjuré, les obstacles franchis, la société se dissout et les animaux reviennent à leur mode ordinaire d'existence, à la vie de famille.

La société des abeilles, au contraire, est permanente, car toute l'économie de la ruche repose sur

Abeille femelle. Abeille neutre ou ouvrière. Abeille mâle.

la constitution des abeilles en société. L'essaim se compose toujours, au début, d'une femelle unique, de quelques centaines de mâles et de dix à quinze mille neutres ou ouvrières — selon qu'on les consi-

dère au point de vue du sexe ou des fonctions. — l^e chef est la femelle. Elle s'élève dans les airs escortée par les mâles, et, la fécondation opérée, elle descend suivie de son escorte, que la population ouvrière égorge impitoyablement. La mission unique de la femelle est de pondre, celle des ouvrières est de construire la ruche, de vaquer à tous les soins de l'intérieur et à l'approvisionnement de la société.

Depuis bien des siècles, poètes et naturalistes ont décrit les mœurs des abeilles: Yirgile a pu commettre des erreurs de détails- sans doute; commenta aurait-il pu connaître ce que le microscope a révélé? Mais il n'a rien ignoré de ce q\i%ii peut découvrir par une observation intelligente et attentive. Or, de tout temps on a vu les abeilles vivre! comme aujourd'hui, et leur société, constituée de la même manière, a toujours été soumise aux mêmes règles inflexibles.

Les caractères de l'instinct se montrent encore dans la construction de la cellule et des rayons ou gâteaux. La première n'a changé ni de forme ni de grandeur. Le modèle en est invariable comme la matière première dont elle est formée. Seules les ouvrières peuvent les construire ; leurs fonctions sont obligatoires, par cette raison qu'elles seules possèdent des organes conformés en vue de ces fonctions. En effet, leurs jambes de derrière ne présentent-elles pas cet enfoncement qui a été nommé la corbeille^ parce

qu'elles y rassemblent le pollen, et au-dessous n'y a-t-il pas celle autre partie de la jambe qui esl poilue, doDl elle se sert comme d'une brosse pour

rassembler le pollen? la bouche n'esl-elle pas armée de maaière à faire l'oflice de plusieurs outils? enûn ne portent-elles pas, dans les intervalles des qualre derniers anneaux de l'abdomen, les organes qui sécrèlenl la cire? Tout est déterminé, tout esl prévu, tout esl fatal. Les fondions ne sont pas volontaires, elles résultent de l'adaptation, de l'appropriation des

organes. L'ouvrière est bien nommée — elle seule travaille, — et pour qu'elle ne soit pas détournée de sou travail, un célibat naturel est la conséquence de son organisation. Certes, cette dernière aptitude négative ne saurait s'expliquer par la sélection! Quel plus étrange paradoxe que la conservation par l'hérédité de l'inaptitude à la fécondation ! Tout est déterminé de même pour les mâles et pour la femelle, si bien déterminé qu'une femelle venant à manquer, on en crée une nouvelle, mais une seule par ruche. Les mâles fécondent, la mère pond, les neutres travaillent et ont en partage le gouvernement et le soin de la colonie.

Constitution sociale, diversité et nombre des individus de chaque sorte, mode de construction des cellules et des rayons, répartition des fonctions, adaptation des organes aux fonctions, phases diverses de l'évolution de l'essaim, perfection et invariabilité dans les voies et moyens : tout rappelle l'instinct.

Dans cette ruche qui vient d'être édifiée, cinquante taille berceaux environ attendent les œufs de la mère abeille. Celle-ci, au retour de son voyage aérien, parcourt les rayons, examine attentivement chaque cellule, et si elle est satisfaite de son examen, elle y pond un œuf. Quinze cents œufs sont ainsi pondus dans une seule journée, et chose singulière, ces œufs se succèdent dans un certain ordre : œufs d'ouvrières

tout d'abord, puis œufs de mâles, et enfin. œufs de mère ; cet ordre n'est troublé que si l'époque de la fécondation varie. Assurément il n'y a là ni prévision, ni acte volonlaire. — Pendant qu'elle remplit ainsi ses fonctions, la mère abeille est l'objet des attentions, des soins, nous allions dire, de la vénération des ouvrières; aussi Virgile en avait fait un roi, et de nos jours on l'appelle encore la reine.

Nous ne suivrons pas l'essaim dans toutes ses phases, nous ne décrirons pas les troubles qui naissent quelquefois dans la colonie, notre intention n'étant que de recueillir les traits de la vie et des mœurs des animaux qui se rapportent à l'instinct.

Les mineurs. — Peuples pasteurs. — Peuples conquérants.

Si intéressantes que soient les abeilles, à notre point de vue les fourmis le sont plus encore. On ne saurait voir chez nul autre insecte plus de diversité et de singularité dans les manifestations instinctives. Il s'y mêle des actes d'intelligence évidents dont nous nous occuperons plus loin.

Les fourmis vivent en société comme les abeilles, et la société se compose également ^'individus de

diverse nature; mais tandis que le plan de la ruche est unique, nous avons aiïaire à des fourmilières différentes selon que les fourmis sont charpenttères , ou minetises, ou maçonnes.

Au premier abord on ne découvre pas dans une fourmilière ce qu'on s'attend à y trouver, c'est-àdire une construction remarquable sous le rapport de la bonne distribution des diverses pièces, des dégagements faciles, de la solidité de la construc-

tion, etc. Un peu d'attention nous montre, sinon l'élégance et la régularité de la ruche, au moins une installation commode et une bonne distribution des locaux. En outre, on remarque la bonne disposition des matériaux de construction au point de vue de la solidité de l'édifice; mineuses ou charpentières, les fourmis procèdent comme nos ing:énieurs dans la construction des galeries en vue de l'exploitation des mines, et assurément elles n'ont pas imité les tra-

vaux de nos ingénieurs. Les matériaux les plus variés servent au boisage et au muraillement : ce sont des grains de blé, des fétus de paille, des fragments de bois, des débris d'insectes. Tout leur est bon, pourvu qu'elles y trouvent la forme, les dimensions et la solidité convenables. — Dira-t-on aussi que les fourmilières sont modifiées parce qu'on y trouve des débris de l'industrie humaine qui autrefois ne pouvaient s'y trouver ! — Dans certains cas, comme on le verra plus loin, elles apporteront certaines modifications et prendront des mesures qui montreront qu'elles n'obéissent pas seulement à l'instinct.

C'est parce qu'ils ont trouvé dans ,les fourmilières ces substances si diverses que les observateurs superficiels ont cru à des préjugés qui régnent encore, et que notre grand fabuliste n'a pas peu contribué à entretenir. De même, la dénomination impropre A' œufs de four mis donnée aux cocons des fourmis est cause que certaines gens croient que ce sont réelledes œufs de fourmis, et ne sont pas surprises, dit Blanchard, de voir les fourmis pondre des œufs plus gros qu'elles.

La'fourmi rousse construit la fourmilière dont nous venons de parler. La fourmi noir cendré n'emploie que la terre dans sa construction; elle en fait une sorte de mortier, avec lequel elle élève des piliers et des murs et édifie une habitation à plusieurs étages. La fourmi fuligineuse creuse le bois, le rabote, le

polil pour construire sa fourmilière à plusieurs étages, dont les plafonds-planchers ont l'épaisseur d'une mince carte de visite.

Fourmis noir cendré neutre et fcmelh.

Toutes les fourmis vivent sur la terre ; elles se rencontrentdonc en vaquant à leurs travaux, et cependant elles ne s'empruntent pas leurs procédés et ne s'imitent pas mutuellement. La chose est d'autant plus sur prenante que les fourmis ne diffèrent guère que par leurs dimensions et que leurs instruments de travail sont sensiblement les mêmes. On ne voit pas de différences organiques qui puissent expliquer les différences si caractéristiques qu'on remarque dans leurs travaux. Ainsi l'instinct n'est pas modifiable et ne se transmet pas, même d'une espèce à une autre très voisine.

Ces insectes ont un soin tout particulier de leurs petits : ils les soignent, ils les nettoient, leur donnent la becquée, les conduisentàla promenade par les beaux jours. Si quelque danger les menace, on les leur voit saisir entre leurs mandibules et les transporter sans leur faire aucun mal, ce qui surprend d'autant plus que le corps de ces petits insecles est d'une con^is-

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^ance molle et que les mandibules des fourmis sont dures. Ne voit-on pas la chatte inquiète emporter ses petits dans ses crocs sans les blesser?

Toutes les fourmis ont un goût marqué pour un liquide que produisent les pucerons, et la manière dont elles se conduisent envers ces petits insectes, le soin qu'elles en prennent, les attentions dont ils sont l'objet de leur part escitent un étonnement et un intérêt légitimes.

Les pucerons sont fort petits ; on peut néanmoins les voir à l'œil nu. La tète rappelle assez celle des cri-

quets, V A l'extr»

remarqu tuyaux d

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n'en ont pas. Ils pullulent partout; sur les arbres et sur les arbustes, Hsés à la surface des feuilles et de l'écorce, dont ils pompent les sucs. lien est, comme le puceron des pommiers (p. lanigère), qui se sont acquis une déplorable célébrité par leurs ravages. Le phylloxéra est un proche parent de ces animaux. Le puceron du rosier fait le désespoir des jardiniers. Ces petits êtres, qu'on serait tenté de croire incffensifs si l'on ne regardait qu'à leur taille, sont puissants par le nombre et semblent prendre à tâche de prouver que le monde appartient aux petits.

Bonnet, de Genève, nous a laissé un journal exact, comme il dit, de la vie d'un puceron qu'il avait séquestré. Grâce à une observation de chaque instant, continuée avec une inaltérable patience pendant de lon^ jours, il a pu suivre toutes les phases de la vie de ce petit animal, s'intéressanl à ses moindres mouvements, et, comme il le raconte avec une bonhomie qui n'est exempte ni de finesse ni d'esprit, observant les actions les plus intimes et les plus secrètes de son petit soHlaire. Il put ainsi coniepeau survenus dans ais, chose plus étrange t cet être isolé donner rois semaines environ, ?uis chacun de ces derlucun rapport avec ses I à son tour à un nom-

bre à peu près égal de nouveaux pucerons, et cela pendant dix générations consécutives.

Or, tandis que ces femelles produisent des petits vivants pendant la belle saison, vers l'automne les couples de pucerons produisent des œufs. C'est ce que Bonnet put constater, au grand étonnement du monde savant. On connaissait des animaux vivipares^ c'est-à-dire dont les petits naissent vivants ; on connaissait les oviparesy qui pondent des œufs ; mais on ignorait que les deux modes de propagation pussent se rencontrer chez le même animal, et surtout on ne savait pas que des femelles isolées pouvaient donner naissance à des petits.

On s'explique maintenant la rapidité avec laquelle quelques pucerons peuvent infester nos jardins et devenir redoutables malgré leur petitesse. Suspendons maintenant cette digression pour revenir à nos fourmis.

Voyez-vous quelques fourmis courir affairées sur un arbuste : suivez-les des yeux; si l'arbuste donne asile à des pucerons, vous serez témoins d'un curieux manège. La fourmi s'approche du puceron avec précaution, lui signale sa présence en le touchant légèrement avec ses antennes; elle semble le caresser

délicatement en promenant doucement ses antennes sur la partie postérieure du corps du puceron. Le puceron ne paraît pas insensible à ces caresses. Bientôt des gouttelettes d'un liquide blanchâtre perlent aux extrémités des petits appendices, comme le lait sort des mamelles. En un mot, la fourmi vient de traire le puceron. Elle boit ce lait de puceron, dont elle paraît friande.

Chaque fourmi recommence le même manège avec plusieurs pucerons jusqu'à ce qu'elle soit rassasiée, puis elle prend une gorgée de lait qu'elle porte aux jeunes fourmis ou aux larves.

Les fourmis ne s'arrêtent pas là : elles emportent quelquefois les pucerons à la fourmilière , sans doute pour n'avoir pas le souci d'aller à la traite au dehors, et peut-être afin de pouvoir, par tous les temps, disposer de leur petit troupeau. Cela les oblige tout naturellement à construire une étable dans la fourmilière et à pourvoir à la nourriture des pucerons. Elles traitent les pucerons comme nous notre bétail, si ce n'est qu'elles en prennent plus de soin encore.

Lorsque l'étable est prête, les fourmis s'en vont en chasse. Chacune d'elles s'approche d'un puceron, le chatouille jusqu'à ce qu'il abandonne la feuille dont il puisait le suc; alors elle le saisit doucement par le milieu du corps avec ses mandibules et l'emporte, quoiqu'il soit parfois plus gros qu'elle.

H)6 DE L1NSTINCT ET DE L'ÏNTELUGEIfCE.

Rien ne manque aux pucerons captifs de la fourmilière; ils paraissent contents de leur sort. Les fourmis les soignent, les déplacent lorsque cela est nécessaire, et ne s'en occupent pas moins ni avec moins de tendresse que de leurs propres enfants.

Il n'a pas été nécessaire, on le voit, de promulguer dans la société des fourmis une loi protectrice des animaux. Faut-il voir là une supériorité?... Nous étions sur le point de voir des manifestations d'intelligence dans la conduite des fourmis à l'égard des pucerons, et voici que nous sommes frappés de la sagesse exemplaire, mais trop uniforme, de leurs mœurs. Cette affection toujours égale, cette tendresse sans impatience, cette bonté sans lassitude, ce dévouement sans relâche, tant de vertus sans un seul vice ne se rencontrent pas chex les créatures; il faut en chercher la cause au dehors et non dans la volonté de l'animal, ce qui nous ramène à l'instinct.

Bien avant la Fontaine, les animaux auraient pu servir à l'éducation des hommes si on les eût mieux connus. La Fontaine les a fait parler pour nous instruire, mais il leur a prêté des qualités qu'ils n'ont pas. Combien il eût été préférable que^ dans son magique langage, il nous en eût décrit les mœurs vraies ! La poésie n'aurait rien perdu à servir la vérité. Cette perfection que nous retrouvons si souvent dans leurs actes, nous y tendons par des efforts qui nous valent

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quelque mérite, tandis que les animaux, qui la possèdent sans l'avoir acquise, n^en ont pas conscience et n'en tirent aucun avantage moral.

Toutes les fourmis ne sont pas des peuples pasteurs, paisibles, laborieux, économes et n'ayant pas d'histoire. L'espèce nommée polyergue roxissâtre forme des tribus guerrières qui attaquent les autres fourmis afin de s'emparer des enfants, dont elles font plus tard des esclaves. Ce petit être semble n'avoir rien' à envier à l'homme : tout à l'heure il pratiquait la vertu, et maintenant il s'abandonne à ses instincts féroces. Serait-ce que la guerre n'est pas moins nécessaire au monde que la paix !

Les fourmis guerrières semblent procéder comme nous dans la formation et la marche de leur armée ; elles vont à la guerre, non comme une foule tumultueuse, mais dans un ordre parfait; les rangs se pressent sans se confondre.

Lorsqu'elles ont atteint une fourmilière de fourmis noires, l'altaque commence et les choses ne se passent pas autrement que dans nos batailles, lorsque nous combattons corps à corps. La lutte est féroce, le massacre complet. C'est un champ de bataille avec tous les incidents habituels : il y a des morts, des mourants et des blessés.

La bataille terminée, les fourmis belliqueuses pénètrent par toutes les issues dans la fourmilière, s'engagent dans les couloirs et s'emparent des larves, qu'elles emportent. Ces larves deviendront des fourmis esclaves ou serviteurs des fourmis conquérantes. Devenues adultes, elles nourrissent leurs vainqueurs, les soignent comme leurs enfants, si bien que les vainqueurs deviennent les véritables esclaves, car ils sont incapables de vivre seuls et se laissent même mourir de faim si on leur enlève leurs esclaves. D'ailleurs ces fourmis esclaves ne cherchent nullement à échapper à leurs maîtres pour reconquérir une liberté qu'elles n'ont jamais connue. Elles se sentent chez elles et en famille : ce sont des domestiques attachées à la maison. Hâtons-nous de dire qu'on ne voit pas, comme dans la société humaine, despotisme d'un côté, sujétion de l'autre, mais association librement consentie. On a vu pendant une migration les maîtres porter leur soi-disant esclaves dans leurs... bras.

Où l'on voit la marque de l'instinct, c'est dans ce fait que les fourmis belliqueuses sont toujours vainqueurs et ne deviennent jamais esclaves. Seules elles sont propres à la guerre, aucune autre espèce n'a les mêmes mœurs. Certaines races humaines ont pu se créer des aptitudes ou plutôt des habitudes militaires,

car rinslinct guerrier est dans l'homme ; il n'en est pas moins vrai que tous les peuples font où ont fait la guerre, que tous passent par des phases analogues pendant leur évolution, que toute société humaine est un organisme qui naît, se développe et se transforme, comme tout organisme, en manifestant une succession de phénomènes analogues. Les peuplades uniquement guerrières ne se sont pas perpétuées : c'était un accident sans conséquence, un phénomène passager. Tout peuple vainqueur est vaincu à son tour par ses ennemis ou par la civilisation.

La fourmi guerrière n'est que guerrière ; encore est-elle impuissante à enseigner son art aux fourmis qu'elle attaque, et qui n'ont pas d'ailleurs les armes naturelles de leurs vainqueurs. Seuls les peuples ^ humains passent par des alternatives de paix et de guerre et sont tantôt conquérants, tantôt subjugués. Dans l'humanité seule il y a un art de la guerre dont les procédés et l'outillage varient avec la science, à laquelle il fait de continuels emprunts. Cet art a ses règles que tous les peuples sont appelés à connaître. Quand l'homme triomphe, c'est par l'inleUigence, puisque c'est par elle qu'il crée les engins dont il fait usage, et c'est encore grâce à l'intelligence qu'il dresse le plan de la bataille et qu'il affronte résolument la mort. Seul l'homme connaît la suprême satisfaction que cause le sacrifice de soi-même. Seul il peut être martyr d'une idée, et contraindre à la mort son corps qui se révolte.

110 DE L'INSTIÎîCT ET DE L'INTELLIGENCE.

La fourmi guerrière, toujours vainqueur, par les mêmes moyens, atteint toujours le même but. Elle n'a point la furie du combat, elle ne lutte pas pour une idée, elle ne connaît pas la gloire. Elle accomplit une fonction à laquelle ses organes et son instinct la condamnent.

LE FODRMI-LION Son piège. — Patience et ruse.

L'insecte élégant qui ressemble à la demoiselle, le fourmi-lioUy a été d'abord une larve trapue. Rien ne pouvait faire supposer une métamorphose aussi complète. L'insecte parfait a la taille assez bien prise, le corps long, de couleur noire avec des plaques jaunes; les ailes étroites, longues, transparentes, parcourues de nombreuses nervures noires et tachetées de blanc. La larve au contraire, de couleur grise, a une petite tête plate et un ventre énorme; aussi se déplace-t-elle difficilement. Sa bouche est armée de puissantes mandibules qui lui servent à égorger sa proie, dont elle suce le sang et les' entrailles.

Bien qu'on le nomme lion des fourmis, cet animal n'a pas les allures de son homonyme et ne s'élance pas sur sa proie, confiant dans sa force. Il

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