LES PARASITES. — LE TÉNIA. — L'CËSTRE
l'homme, les cysticerques meurent avec lui : ils ne parcourent pas le cercle complet de leurs transformations, ils ne deviennent pas animaux parfaits. Le porc et l'homme sont deux séjours, deux habitations, deux milieux nécessaires à cet animal pour évoluer. Dira-t-on que le ver a prévu et voulu ces transmigrations?
La maladie des moutons qu'on nomme le tournis, qui provoque chez ces animaux une sorte de vertige et les fait tournoyer sur eux-mêmes jusqu'à ce qu'ils tombent foudroyés, est due à un cysticerque qui s'établit dans le cerveau du mouton. Si le mouton qui en est infesté est dévoré par un chien ou par un loup, ces derniers ont bientôt après le ver solitaire qui leur est propre. A leur tour, ils en rejetteront les œufs qui, mêlés accidentellement à l'herbe dont se nourrissent les moutons, absorbés par ces derniers, deviendront des cysticerques qui provoqueront le tournis.
Voilà des migrations d'une nature toute particulière et pour lesquelles on ne saurait admettre l'intervention de l'animal; c'est un instinct qui défie, au moins jusqu'à présent, toute explication rationnelle. Nous ne verrions pas même la possibilité d'attribuer à l'homme ou au loup une sorte de complicité inconsciente en vue d'assurer l'existence du ténia. Au contraire , depuis les prescriptions de
Moïse, qui remontent à quarante siècles, jusqu'aux règlements modernes de la salubrité , on a soin de chasser le porc ladre de nos marchés.
Ce sont aussi de singuliers parasites que ces grosses mouches velues qui tourmentent les chevaux, les moutons et les bœufs. On les désigne sous le nom d' œstres. Leur bourdonnement cause une véritable terreur dans les troupeaux, bœufs et moutons sont affolés :
Tout un troupeau s*enfuit en hurlant d'épouvante.
L'œstre du cheval volé assez près des chevaux pour déposer ses œufs sur les poils de l'animal, auxquels ils
L'œslre du cheval. Larve d'œstre.
adhèrent au moyen d'un liquide gluant. De ces œufs sortent des larves qui doivent continuer leur existence dans l'estomac du cheval, où elles trouveront la nourriture qui leur est nécessaire ; si l'œstre pondait en un point quelconque du corps de l'animal, les larves risqueraient fort de mourir de faim. Qui pourra ex-
RÉSUMÉ. 129
pliquer pourquoi Tœstre ne dépose d'œufs que dans les parties voisines des genoux et des épaules que le cheval peut atteindre avec sa langue. Le cheval luimême, en se léchant, se charge sans le savoir d'effectuer le transport des larves dans son estomac, ou il les abrite et les nourrit; après quoi, elles seront rejetées au dehors avec les excréments, et accompliront leurs transformations en insecte parfait ou mouche. M. Joly, de Toulouse, a pu suivre pas à pas les manèges de la pondeuse, la marche et le développement des larves, ainsi que leurs transformations. La larve, l'œstre du bœuf se loge sous la peau; celle du mouton s'insinue dans le nez, dont elle gagne les parties supérieures; mais l'œstre du cheval seul nous a paru intéressant à cause de son instinct.
RESUME Caractères distinctifs de rinstinct.
En résumé, de l'examen de tous les faits qui précèdent on peut conclure que l'instinct n'est ni un penchant, ni une tendance, ni une disposition de l'esprit à poursuivre un but avec une vue claire du but et le désir de l'atteindre. Comment pourrait-on voir l'effet d'un désir dans un acte que l'animal accomplit sous la pression d'une force irrésistible, apparente ou réelle? Non : l'acte n'est pas volontaire, il est faUxl.
Il est de plus nécessaire : l'existence de l'animal en dépend ; aussi Darwin a-t-il dit avec raison que les instincts sont pour chaque espèce d'une importance aussi sérieuse que les organes. C'est précisément parce que son existence est subordonnée à la satisfaction donnée à son instinct, que l'animal n'a rien à apprendre, et doit pouvoir accomplir parfaitement sa tâche du premier coup, sûrement, sans hésitation; en un mot, l'instinct est inné et parfait.
On peut en conséquence prévoir que les manifestations de l'instinct ne sont pas susceptibles de modifications, puisqu'elles sont appropriées à leur lin. Ce serait un non-sens que de vouloir concilier une parfaite adaptation des moyens à la fin avec l'amélioration de ces moyens. L'instinct est invariable parce qu'il est parfait, et il est parfait parce qu'il est nécessaire. Ce sont là des conséquences forcées.
Les modifications qu'on a cru observer sont apparentes et ne dépendent pas de l'animal; les matériaux du nid d'un oiseau ont pu changer, car s'il nous emprunte ces matériaux, il n'a pu s'emparer d'un brin de fil, de coton ou de laine avant que l'industrie humaine les lui ait livrés, si l'on peut parler ainsi. Si l'hirondelle construit son nid contre les moulures des corniches, dira-t-on qu'elle le modifie parce qu'elle l'aura adapté au cadre de pierre où il se trouve fixé ?
LES HABITUDES INSTINCTIVES. i31
Enfin, répétons que Tinstinct affecte un caractère particulier pour chaque espèce, que pour certaines espèces il est en quelque sorte commandé par Forganisation de Vanimaly qu'il ne change pas d'adap^ talion et qu'il est intransmissible.
L'instinct est donc fatal, nécessaire, inné, parfait, invariable, propre à une espèce, en harmonie avec l'organisation de l'animal, inapplicable à d'autres fins, intransmissible.
En un mot, les actes instinctifs sont comparables à la marche d'une montre :
Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
La montre est montée, il faut qu'elle marche, et toujours de la même manière, puisque le mécanisme ne varie pas. Les manifestations de l'instinct sont des propriétés et non des facultés.
LES HABITUDES JNSTINCTIVES
Instinct inné, instinct acquis. — Hypothèse sur l'origine des instincts. — Hypothèse de Darwin.
Examinons maintenant les habitudes instinctives, ou, si l'on préfère, les instincts acquis.
« C'est un effet de l'habitude, » dit-on en parlant d'une action qu'on a faite sans y songer, sans le vouloir pour ainsi dire, et par suite de la répétition fréquente de cette action.
Tandis que vous attisez votre feu, que vous disposez les bûches de manière à activer la flamme, que vous rassemblez les fragments de braise incandescents, je vois que vous faites ces choses instinctivement, et que votre esprit médite sur quelque événement ou poursuit la solution d'un problème. Vos mouvements, habituellement dirigés par votre intelligence, ne le sont pas en ce moment. L'intelligence n'est plus indispensable là où elle l'a été au début ; elle est devenue moins nécessaire, même parfois elle cesse d'intervenir. Les yeux regardant sans voir, les images continuent à se peindre sur la rétine; mais l'esprit préoccupé ne les examine pas. 11 y a quelque chose d'analogue dans les mouvements habituels : ils sont accomplis sans èlre dirigés. Tant il est vrai que le corps seul ne suffit pas pour faire toutes nos actions.
Voici une personne qui parcourt la ville en lisant. Son corps se rend pour ainsi dire de lui-même, après en avoir reçu l'ordre, à l'endroit où elle a affaire. Pendant que le corps marche, l'esprit ne le dirige pas et poursuit sa lecture. Le corps traverse des rues qui lui sont familières et suit un trajet qu'il a cent fois suivi. L'intelligence, qui l'a plusieurs fois dirigé, semble maintenant l'abandonner à lui-même, la répétition de la même action lui en a fait prendre l'habitude.
La tricoteuse remue ses doigts agiles qui entassent mailles sur mailles, tout en causant de choses diverses. — Par suite de l'extrême- division du travail, l'ouvrier en arrive à travailler, comme on dit , machinalement: ses mains agissent, son esprit rêve.
Ainsi, par la répétition, nous pouvons transformer des actes originairement intelligents en actes instinctifs, au moins en apparence. Dès lors rien que de très naturel à supposer que les manifestations de l'instinct ont été à l'origine des actes- raisonnes. C'était l'opinion de Gondillac, et Darwin l'a reprise dans ces derniers temps. Examinons les choses de près : tandis que nous agissons en apparence sans discernement, notre esprit est-il complètement distrait? 11 est facile de voir qu'il n'en est rien; nous veillons sur nos actes d'un œil distrait, mais nous veillons. De temps à autre, le feu attire l'attention de la personne qui l'attise inconsciemment; pendant qu'il parcourt le.*5 rues, notre lecteur n'est pas absolument étrangei' à ce qui l'entoure; hommes et choses flottent comme des ombres dans son esprit et dans ses yeux; la tricoteuse s'arrête de temps à autre, considère son ouvrage, observe si elle n'a pas commis d'erreur, s'il est temps d'apporter quelque modification; l'ouvrier examine l'objet dont il s'occupe, le tourne, le retourne pour voir s'il est achevé. L'intelligence n'est jamais complètement absente :
à la première hésitation elle est là, prête à signaler
les erreurs et à provoquer les corrections. Si parfois elle s'échappe tout à fait et ne surveille pas le corps, c'est alors précisément que malgré l'habitude, le corps se trompe, tandis que l'instinct ne commet pas d'erreur.
En admettant même que certains instincts pussent avoir pour origine une habitude invétérée, on ne saurait attribuer à la même cause les instincts dont dépend la vie de l'animal. — L'animal aurait eu le temps de mourir avant d'avoir pris l'habitude qui lui est nécessaire pour vivre. — Est-ce par habitude aussi que l'abeille sécrète la cire, que l'araignée et la chenille sécrètent leurs fils?S'imagine-t-on que l'abeille perce-bois, l'abeille maçonne, les araignées acquièrent les instincts dont nous avons parlé par la répétition d'un même acte? Conçoit-on la cause qui aurait pu faire exécuter cet acte au début et en rendre la répétition nécessaire ?
Le ténia a-t-il pris l'habitude de changer de corps PQur assurer son développement? L'abeille phytophage a-t-elle pris l'habitude de nourrir sa larve au moyen d'animaux, de sécréter du liquide anesthésique et de se douer d'un organe propre aux injections ?
Dans les habitudes instinctives l'origine s'aperçoit clairement; on comprend qu'à une époque relativement ancienne il y ait eu un but entrevu, le désir
et la volonté de l'atteindre, la nécessité de la répétition et enfin la naissance et la perfection de l'habitude.
Pourquoi tous les animaux ne possèdent-ils pas des instincts? Ne sont-ils pas également aptes à acquérir des habitudes? — La vie de l'animal est gênérgjenient sans accident, uniforme; ses habitudes, s'il s'en crée, doivent donc être simples et peu nombreuses; or, précisément, les instincts sont bizarres, complexes, étranges ; ils présentent toutes les apparences du caprice ; ils sont répartis arbitrairement parmi les animaux. Gomment les relier à des habitudes originairement simples?
Les organes seraient-ils la conséquence des mstincts; l'instinct provoquerait-il l'apparition de l'organe ? Où trouver alors l'origine de l'instinct? — Au contraire les instincts dérivent-ils des organes? alors qu'est-ce qui a déterminé l'apparition de ces derniers? — La seule hypothèse possible est l'apparition simultanée des uns et des autres. Reste à expliquer comment des organes si divers peuvent servir le même instinct, ainsi qu'on le voit pour tous les animaux constructeurs : mammifères, oiseaux ou insectes.
Le groupement en société a-t-il été provoqué par
le besoio de concentrer les efforts pour atteindre un but déterminé? Pourquoi certains animaux seulement font-ils des sociétés permanentes et précisément lorsqu'ils n'y sont nullement astreints. Les fourmis auraient pu vivre sans construire de fourmilières, sans se réunir pour accomplir leurs travaux en commun : pourquoi n'ont-elles pas vécu solitaires comme tant d'autres animaux, ou pourquoi la circonstance qui a provoqué la vie sociale chez elles ne s'est-elle pas produite pour d'autres animaux? A la rigueur, l'association des abeilles peut être regardée comme la conséquence de la production de la cire et de la nécessité d'utiliser cette cire pour la construction des alvéoles; mais la cire, en quoi était-elle plus nécessaire à l'abeille qu'à tout autre animal? — La production de la cire fait partie de l'organisme de l'abeille, c'est une sécrétion qui exige comme tout autre la présence de glandes qu'aucune habitude ne saurait créer.
Enfin, tandis que l'instinct vrai reste invariable, l'instinct dérivé de l'habitude se modifie et parfois disparaît. Qu'un, homme cesse d'exécuter sa besogne habituelle, et au bout d'un certain temps cette mémoire des organes qu'il avait acquise aura disparu : il en aura perdu Vhabitude, comme on a coutume de dire. Ce même homme pourra acquérir
autant d'habitudes instinctives qu'il le voudra : dans chaque travail, à la suite d'une longue pratique, il deviendra habile, non sans peine, il est vrai; mais une fois possesseur de cette habileté acquise par l'habitude, il continuera à être habile sans nouvelle dépense d'intelligence, d'attention, de réflexion, en un mot sans effort nouveau.
En résumé, l'instinct dérivé de l'habitude. Vinstinct acquiSy ressemble à Tinstinct proprement dit, ou instinct inné; seulement le premier est modifiable et général, comme l'intelligence, qui en est le point de départ, l'autre est invariable et particulier, comme une propriété. — De diverses habitudes naîtront des instincts acquis divers, au contraire l'instinct inné est unique. — Quand nous avons acquis un instinct, notre intelligence redevenue libre est entière et s'applique à d'autres objets, tandis que nous cherchons vainement Tintelligence des animaux qui n'ont que de Tinstinct, et surtout des instincts parfaits, si parfaits et si machinaux, que l'intelligence n'a pas à les gouverner, à les diriger! — Dans l'instinct acquis l'intelligence n'est jamais complètement absente; c'est le contraire dans l'instinct inné : ce dernier est fatal, l'autre est conditionnel. — L'instinct inné est souvent lié à l'organisation de l'animal, il en est une conséquence ou une dépendance; l'instinct ac-
quis suppose là domiDation des organes par rintelligence. — Enfin, la vie de l'animal est subordonnée à la satisfaction de son instinct inné, tandis que nous perdons impunément un instinct acquis et pouvons en acquérir un autre.
Darwin reprend en partie l'hypothèse, avec celte différence que ce n'est pas de la répétition d'un acte déjà parfait qu'il fait naître l'instinct, mais d'un germe d'instinct créé par les circonstances et qui s'est progressivement développé à travers les générations jusqu'au point de devenir l'instinct parfait.
Comment s'expliquer le point de départ de l'instinct du fourmi-lion, du sphex, de l'ophion, etc.? Quel concours de circonstances supposera-t-on, quels besoins pour faire naître l'instinct? Car c'est le germe de l'instinct et non son développement qui est le point capital et dont il faut trouver l'explication. L'habitude, c'est-à-dire la conséquence de la répétition de l'acte, ne viendra qu'après. On ne peut répéter que ce qu'on a déjà fait.
Cherchant à expliquer l'instinct guerroyeur ou esclavagiste des fourmis rouges (Polyergues) , Darwin suppose que par accident des nymphes qui devaient servir de nouf riture aux fourmis rouges se sont transformées
en fourmis et ont rempli naturellement le rôle d'esclaves. Puis le bien-être et l'utilité auraient conservé et amélioré ce que le hasard avait fait naître : € Une fois l'instincl acquis, dit-il, si faible qu'il pût être d'abord, > la sélection fait le reste. Si l'instinct est acquis, le plus difficile est fait; la création de ce rudiment d'instinct, tel est le point délicat. Or, on ne voit nulle part dans une même espèce des germes d'instinct, ce sont toujours des instincts parfaits. Toutes les fourmis rouges agissent de ta même manière; il n'y a pas de différences : on n'eu voit pas qui ont des commencements d'instinct, ou des instincts à demi développés, ou des instincts parfaits; on ne connaît pas d'instinct en voie de fonnation. Or, il est bon d'observer que l'existence des fourmis rouges ne serait nullement compromise lors même qu'elles ne deviendraient guerrières et ne posséderaient des esclaves que par accident. Enfin, pourquoi possèdentelles seules l'instinct guerrier ou esclavagiste? Pourquoi ce qui leur est avantageux le serait-il moins à d'autres? Pourquoi ne voit-on pas des fourmis rouges esclaves chez lés noires?
Darwtn semble plus heureux avec les abeilles, chez lesquelles il trouve une gradation, tant en ce qui concerne l'instinct qu'eu ce qui touche aux organes, de la grossière cellule des bourdons à la cellule parfaite de l'abeille domestique, en """■'■i'» "•■" -"'"'> de la Mélipone. Or, la Mélipone
elle-même, au point de vue de Torganisation, entre le bourdon et l'abeille.
La forme des cellules résulterait de leur juxtaposition : la cellule isolée et grossière serait globuleuse ; par le fait du rapprochement, du groupement des cellules, de leur pénétration mutuelle, la forme de celles-ci se modifierait progressivement jusqu'au point de donner naissance à la cellule parfaite, régulière et géométrique de l'abeille. Par cette forme l'abeille obtient, on le sait, le maximum d'espace avec le minimum de cire. Ce curieux problème n'aurait pas été résolu par l'abeille à priori, la solution serait un résultat accidentel de la juxtaposition des cellules. Le hasard aurait fait les choses, et, comme on voit, les aurait bien faites. Le hasard est ce mot commode par lequel on représente les causes inconnues.
On reconnaît bien là l'esprit ingénieux et l'argumentation séduisante de Darwin. 11 ne reste pas moins à. rendre raison du point de départ: pourquoi l'abeille sécrète- 1- elle de la cire? — Est-ce aussi graduellement que les lames de cire se forment? Où est l'origine de cette formation dont l'instinct des abeilles est pour ainsi dire la conséquence. Otez la cire, vous compromettez tout. Or, la cire n'est pas un produit fabriqué par l'abeille et qu'elle crée et modifie à son gré ; la
cire est une production naturelle et fatale. Fatale aussi est la construction de la ruche.
Ces préliminaires établis, Darwin conclut que si les instincts de la Mélipone étaient susceptibles de quelques légères modifications, elle arriverait peu à peu à construire des cellules semblables à celles des abeilles; mais d'abord, il y a un si qui n'appartient ni à l'expérience nia l'observation, et ensuite il reste à expliquer la production de la cire.
Darwin ne voit rien d'impossible à ce que les abeilles, travaillant en commun, modifient, perfectionnent leur travail individuel, par suite des obstacles qu'elles rencontrent ou du but qu'elles se proposent.
Si la sélection a amené l'amélioration progressive de la cellule, pourquoi reste-t-il des abeilles à instincts imparfaits, comme lesMélipones, qui ne seraient ellesmêmes que des abeilles imparfaites? Car, par le fait de la sélection, tout ce qui est intermédiaire doit disparaître. Lorsqu'il s'agit d'expliquer l'absence des types de transition parmi les fossiles, on invoque précisément leur caractère transitoire : comment justifier ici l'existence de types de transition persistants?
Si le résultat de la sélection est l'économie de [matière et d'efforts, ne semble-t-il pas tout naturel que l'économie soit complète, c'est-à-dire que l'abeille ne produise ni cire ni miel? Après tout, ouest la néces-
Ul DE L'INSTINCT ET DE L'INTELLIGENCE.
site de celte sécrétion et de cette production dont sont exempts un si grand nombre d'insectes?
Malgré tous ses efforts, son talent, son savoir et son esprit, Darwin n'expliquerait tout au plus que les modifications insensibles qui pourraient se produire chez une même espèce. Quant aux questions d'origine, elles lui échappent. D'ailleurs, malgré son habileté, il ne dissimule pas assez sa tactique, qui consiste d'abord à avancer timidement une hypothèse : siy dit-il,... et il semble excuser sa hardiesse en émettant des doutes, en manifestant des craintes; il se ravise alors et devient plus audacieux, comme s'il voyait son lecteur prêt à lui échapper : il expose des faits, il les accumule, il les coordonne avec une certaine logique, il découvre habilement et met en évidence ce qu'il y a dans ces faits de favorable à sa théorie. Le voilà devenu pressant; il s'impose, il ne doute plus, il ne croit pas qu'on puisse présenter dés objections, il inspire de la confiance, il séduit. C'est un enchanteur. Ainsi s'expliquent les adeptes passionnés qui, comme il arrive toujours, exagèrent la pensée du maître.
Veut-il expliquer pourquoi le coucou pond ses œufs dans les nids des autres oiseaux, Darwin fait observer
que la femelle ne pond pas quotidiennement, et, sans paraître s'apercevoir qu'il faudrait d'abord rendre raison de cette disposition, il poursuit en disant que dans un même nid se trouveraient des œufs et des petits de divers âges, et qu'ainsi les coucous seraient trop longtemps retenus au nid pour couver les œufs ou réchauffer et nourrir les petits. Le coucou sait donc d'avance, lorsqu'il pond son premier œuf dans un nid étranger, qu'il pondra les œufs à des intervalles de temps plus ou moins éloignés, et il sait cela avant d'avoir pondu ; il sait aussi que l'oiseau dont il est le parasite donnera à ses petits la nourriture qui leur convient! (d'est toujours par hasard que la chose se fait une première fois, — quel hasard ingénieux et subtil! — Puis le coucou s'en est bien trouvé. — Vraiment! — Si l'oiseau adulte a tiré quelque avantage, continue Darwin...., si les oisillons abandonnés sont devenus plus vigoureux... ; mais ce ne serait plus de l'instinct, ce serait une vive et profonde intelligence en même temps qu'une infernale habileté qui porterait le coucou à agir comme il le fait. Le coucou se désintéresserait complètement des soins de la maternité et de la paternité; il tromperait l'instinct des autres oiseaux en glissant adroitement ses œufs dans leurs nids, et leur donnerait à couver ses œufs et à élever ses petits, parce qu'il aurait été gêné par la présenee dans son nid à lui d'œufs et d'oisillons de divers âges ! Et celui dans le nid duquel est venu pondre le coucou n'est-il donc pas gêné par des œufs
étrangers qu'on ajoute aux siens? Le coucou paraît, comme on dit familièrement, en prendre à son aise. On ne voit pas que cet instinct soit plus aisé à expliquer que celui du fourmi-lion, dont Darwin ne parle pas.
Éternuement. — Taux. — Vomissements. — Rire. — dignement des yeux. — Accommodation de l*œil. — Chair de poule.
Afin de ne rien omettre de ce qui touche à' l'instinct, il convient de parler des mouvements instinctifs; par certains côtés ils ressemblent aux instincts et par d'autres ils en diffèrent. Or, ces ressemblances et ces divergences sont de nature à nous éclairer sur la question qui nous occupe. Ces mouvements nous sont presque tous très familiers ; c'est l'éternuement, la toux, le rire, la peur, etc.
Prenez une prise de tabac, et aussitôt vous éternuez. Les conduits du nez {fosses nasales) ont été en partie obstrués, la muqueuse irritée. Les muscles expirateurs ont fait leur office : que nous le voulions ou non, ils ont chassé vivement l'air ou les gaz intérieurs principalement par le nez, afin de dégager les conduits et de rejeter le corps irritant. L'éternuement a également lieu lorsqu'on est enrhumé du cerveau y selon l'expression usitée. Dans ce cas, la muqueuse nasale est gonflée et obstrue le passage.
Il nous e^t bien des fois arrivé de parler ou de rire en mangeant, de boire avec précipitation et d'introduire quelques gouttelettes d'eau, des miettes de pain ou des parcelles d'aliments dans la partie supérieure de la trachée. Une toux brusque, violente, saccadée, spasmodiquo en un mot, contribue avec les mouvements expirateurs à chasser l'air au dehors et, avec l'air, les corps étrangers accidentellement introduits. La volonté n'y peut rien ; le corps seul agit, c'est son affaire, et il n'a que faire de réflexion et de jugement.
Il n'en est pas autrement des vomissements qui suivent l'ingestion d'un poison ou qui sont la conséquence d'une indigestion. Lors même que la personne ignore ce qu'elle a mangé ou absorbé, le phénomène se produit; l'estomac, violemment contracté par les muscles qui l'enveloppent, rejette les substances qui l'irritent ou qu'il est impuissant à digérer. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs que des nausées puissent être provoquées par une impression purement morale. C'est toujours un acte corporel, involontaire, fatal, mécanique, instinctif.
Vient-on à toucher par mégarde un corps très froid ou très chaud, on retire vivement la main avant toute réflexion ; une lumière vive nous blesset-elle, nous fermons subitement les yeux. — Le chatouillement détermine des mouvements subits, involontaires, spasmodiques, des accès de rire violents et
saccadés. — Fait-on un geste brusque près du visage d'une personne, elle cligne des yeux involontairement.
C'est le corps, le corps seul qui agit dans ces diverses circonstances. Semblable à un ressort, il se détend soudainement, soit pour rejeter un corps étranger, soit pour éloigner le corps dont le contact est douloureux.
La peur, la fuite ou la stupeur qu'elle entraîne, se produisent lors même qu'aucun danger réel n'est pas à redouter ; un péril imaginaire suffit pour provoquer les mouvements défensifs : c'est l'esprit qui a peur et c'est le corps qui fuit. Le corps reçoit le contre-coup, comme cela se voit par les singuliers effets de la peur sur les entrailles. La cause est morale, l'effet est physique.
Trop de lumière nous éblouit et. nous force à fermer les yeux ; le contact de la lumière est, en cette occasion, analogue à celui d'un corps irritant. Une lumière trop faible provoque des mouvements bien autrement surprenants : sans que nous en ayons conscience, notre pupille se dilate pour nous permettre de recueillir un plus grand nombre de rayons lumineux, afin de compenser par le nombre la faiblesse dès rayons.
Si nous regardons successivement des objets situés à des distances différentes, notre œil s'adapte à ces dislances : des mouvements fort délicats et très précis des diverses parties de l'œil s'opèrent soudain, de manière que l'accommodation varie avec la grandeur, la distance, l'éclairement des objets. L'œil agit comme une lunette, qui s'allongerait ou se raccourcirait d'elle-même afin de se mettre au point. Voilà certes des mouvements dans lesquels il est difficile de voir l'action de la volonté.
L'impression du froid, l'émotion qui résulte d'un certain récit, la vue d'une opération douloureuse produisent à la surface de notre corps la saillie des bulbes pileux. Notre chair ressemble alors à celle d'une poule plumée, d'où le nom consacré de chair de poule. Encore un mouvement instinctif.
Nous pourrions multiplier ces exemples de mouvements instinctifs, mais c'en est assez pour conclure. Leur brusque manifestation suffirait pour écarter tout concours de la volonté et de la réflexion, ils sont purement mécaniques et accomplis dans un but non prévu; par là ils se rapprochent des instincts. Ils s'en éloignent par d'autres caractères. Ainsi ils ne sont pas particuliers à une espèce et ne se manifestent qu'autant qu'ils sont utiles. Le corps réagit
contre toute cause perturbatrice, il se défend, il se protège lui-même; ses mouvements sont si biea involontaires, que nous pouvons faire intervenir la volonté pour les combattre. Nous parvenons même à les maîtriser, comme il arrive quand nous domptons la peur par la raison, quand nous luttons contre Téternuement et la toux. L'intelligence, la réflexion, la volonté ne se voient point dans ces actes ; nous interviendrions trop tard, lorsque le mal serait déjà fait, si le corps ne pouvait se protéger lui-même. Il est vrai que si la peur le terrifie et l'immobilise devant le danger, le corps se trouve sans défense ; encore en ce cas, nous voyons la preuve que le corps est seul
a agir.
Ce qui importe, c'est de voir qu'il existe des mouvements involontaires chez les êtres animés comme chez les êtres inanimés ; c'est que nous pouvons diriger certains de nos mouvements et nous laisser diriger par d'autres; que ces divers mouvements volontaires et involontaires peuvent se produire même simultanément et que dès lors les manifesta^ lions de Vintelligence el de Vinslincl se superposent sans s* altérer et sans se contrarier mutuellement; ainsi les ondes sonores s'entre-croisent sans se troubler mutuellement, notre oreille les reçoit et nous entendons en même temps des sons d'origines différentes.
Aptitudes. — Localisations cérébrales. — Dispositions organiques.
Défaut de pondération.
Restent les aptitudes. Elles se rapprochent, par quelques points, des manifestations instinctives. On nomme aptitudes les dispositions naturelles à acquérir certains talents. Tel animal a une aptitude pour la chasse , le chien ; tel autre pour l'imitation , le singe ; chez l'homme on rencontre des aptitudes pour les sciences et même plus particulièrement pour certaines sciences, ou bien pour les arts, pour les combinaisons qui constituent les divers jeux, etc. Tous les hommes peuvent cultiver avec plus ou moins de succès le fonds des connaissances humaines, mais certains hommes se distinguent par une puissance d'assimilation plus rapide, plus forte, et qui leur coûte moins d'efforts. Ainsi, malgré un enseignement commun, certains écoliers montrent un p-oût particulier pour les diverses branches des connaissances et y obtiennent plus de succès aue les autres. N'avons-nous pas des goûts divers desquels la sagesse des nations nous invite sagement à ne pas disputer? Nous possédons au même titre des aptitudes, des goûts, des répugnances qu'on a fort justement qualifiées instinctives. C'est affaire d'organisation. Le cerveau ou, plus exactement, le système nerveux, est la cause de tout le bien et de tout le mal. Qu'on ne
se hâte pas de conclure au fatalisme des aptitudes, des goûts, des répugnances, et par suite à l'irresponsabilité des actions. Les aptitudes ne sont pas des instincts ; elles n'en ont pas le caractère fatal, dominateur, indépendant de l'individu qui les possède. Aucun animal n'est responsable des actes instinctifs, puisqu'ils ne sont pas volontaires. Il n'en est pas de même des effets d'une aptitude. L'aptitude diffère de l'instinct en ce qu'elle est seulement en puissance chez l'individu, et non en acte; c'est un germe qui peut être développé et devenir talent, mais qui, négligé, u'atrophie.
Le concours de l'intelligence est donc nécessaire pour assurer le développement de l'aptitude. Entre l'homme qui possède une aptitude et un autre homme, il n'y a qu'une différence de degré dans l'aptitude. L'éducation développe chez tous les hommes, dans une certaine mesure, les qualités qu'ils ont en germe; tout effort est récompensé par un résultat, seulement le résultat est différent. La satisfaction, le mérite sont d'ailleurs proportionnés à l'effort et non au résultat.
Tout en disant qu'il faut rechercher la cause des aptitudes dans le système nerveux, nous avons fait nos réserves. Il y a dans tout cerveau l'outillage général de Tâme, si l'on peut parler ainsi, grâce auquel nous pouvons développer l'ensemble de nos facultés;
les différences qu'on remarque dans les aptitudes paraissent dépendre, pour une part au moins — car il faut tenir compte des moyens de développement, — des diflférences qui doivent exister entre les parties ^ du cerveau qui en sont le siège. Il y a un outillage commun à tous les hommes, — le système nerveux, et des outils plus ou moins bons, — les diverses parties du système prises séparément.
On avait déjà reconnu que certaines portions de la masse nerveuse sont préposées à des fonctions spéciales (Flourens). Le cerveau proprement dit est le lieu où se manifesté l'intelligence, — le cervelet est le siège de la coordination des mouvements : l'animal privé de cet organe, l'homme chez qui cet organe est malade, marchent comme un homme ivre ; leurs mouvements manquent de régularité, de précision, d'ensemble. — La moelle allongée gouverne certains mouvements organiques, etc.
Ce premier partage des attributions nerveuses, cette première division du travail, a été étendue par les travaux récents des physiologistes. L'écorce du cerveau, dont on considérait toutesles parties comme identiques et propres aux mêmes fonctions, serait, au contraire, composée d'éléments qui remplissent chacun des, fonctions particulières. De plus en plus, par suite des expériences et des observations, on serait conduit à localiser les fonctions. Une nouvelle phrénologie reposant sur des bases sérieuses, — l'expérience et l'observation — attribuerait aux di-
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vers points du cerveau des fonctions spéciales. La faculté du langage articulé, par exemple, aurait son siège dans une région cérébrale déterminée (partie postérieure de la troisième circonvolution frontale). On a pu s'assurer que les personnes qui sont dans l'impossibilité de parler ou d'articuler certaines paroles ont cette partie du cerveau malade.
Ces localisations n'empêchent nullement l'unité de l'organe et la centralisation des phénomènes dont il est le lieu, pas plus que, pour nous servir d'une comparaison familière, les divers bureaux dont une administration se compose, excluent l'idée d'une direction. Il est bon, d'ailleurs, de remarquer que, jusqu'à présent, il est seulement question des localisations, de certains mouvements^ et non du lieu où se produisent les diverses facultés de l'entendement.
Les aptitudes plus ou moins marquées pourraient donc tenir à l'état de certaines régions cérébrales où ces aptitudes auraient leur siège. Aux aptitudes à certains talents répondraient certaines dispositions organiques. Elles varient d'ailleurs avec les individus d'une même espèce : ainsi, quelques chiens sont particulièrement propres à la garde des troupeaux, le chien de berger; tandis que d'autres sont naturellement sauveteurs, le chien de Terre-Neuve. Parmi les
sauveteurs, les uns paraissent naturellement destinés à exercer leur aptitude dans un milieu déterminé : par exemple, le chien du mont Saint-Bernard a une habi-
leté bien connue pour trouver les personnes ensevelies dans la neige, et le chien de Terre-Neuve, nageur intrépide, sauve celui qui est en danger de se noyer.
Tous les chiens sont plus ou moins propres à garder ou à sauver; c'est par ce caractère général que l'aptitude se sépare de l'instinct. Ce qui n'est pas moins caractéristique, c'est la liberté de donner ou non carrière à une aptitude, de la développer ou de la négliger sans qu'il en résulte aucun trouble dans la vie. Pour n'avoir pas de fréquentes occasions d'exercer son talent de sauveteur, le chien de Terre- Neuve n'en continue pas moins à vivre normalement. Il est arrivé à tel de ces chiens de vouloir sauver une personne qui nage et ne court aucun danger, et l'on a voulu en conclure que l'animal obéissait à un instinct; il faudrait plutôt voir dans ce fait une intelligence qui s'égare qu'un instinct qui agit.
Les aptitudes du chien peuvent s'expliquer par le développement considérable de l'organe de l'odorat.
L'organe de la vue est très développé chez les oiseaux, celui de l'ouïe chez certains insectes, et, en général, les animaux ont un de leurs sens bien plus affiné et développé que le sens correspondant de l'homme. Au moindre bruit qui n'est pas perceptible pour nous, le grillon se tait; l'oiseau perdu dans la nue distingue un insecte qui court sur la terre. L'organe de Touïe chez le grillon, celui de la vue chez
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l'oiseau, sont des organes dominateurs; ces animaux s*en servent comme d'un sens composé qui leur rend des services multiples et fréquents. Il ne nous paraît pas problable qu'il y ait là une simple différence de quantité entre ces sens et les nôtres. Comparés à l'homme, quelques animaux ont une supériorité de détail dans les organes des sens et une infériorité d'ensemble dans le résultat.
Il semble que l'aptitude soit, chez l'homme, le résultat d'une rupture d'équilibre; que ce qu'il gagne sur un point il le perde sur un autre. Plus l'aptitude est marquée, plus le défaut d'équilibre, l'absence de pondération se manifeste. On le voit nettement lorsqu'un sens vient à manquer : les autres deviennent alors d'une finesse exceptionnelle. Un homme* est-il privé de la vue, aussitôt son toucher acquiert une sensibilité exquise : sa main glisse adroitement sur les objets, dont elle sent la forme, les contours, le poids, les aspérités; on peut le dire sans métaphore, il a les yeux au bout des doigts. — L'ouïe fait-elle défaut, c'est le regard qui devient plus perçant, plus incisif, plus subtil : les sôurdsmuets nous le montrent avec la dernière évidence.
Toutes ces aptitudes si curieuses sont développées par les soins de l'homme; sans lui elles restent stériles; elles sont d'ailleurs créées à son profit. Le chien de chasse, le chien de garde, les chiens sauveteurs, le faucon dressé, la loutre et le furet chasseurs sont des produits de l'intelligence ou de l'industrie hu-
maine au même titre que le bœuf Durham, le cheval de course, le chasselas de Fontainebleau et la rose. L*homme a développé à son profit les aptitudes dont l'animal lire à peine parti lorsqu'il est isolé.
L'aptitude est innée, héréditairey propre à une espèce; par là elle se rapproche de l'instinct, mais elle n'est ni fatale ni nécessaire comme l'instinct, — l'animal vit, et vit normalement, sans avoir besoin de donner satisfaction à l'aptitude, comme tel homme qui n'a jamais eu un crayon dans la main aurait pu faire un artiste habile; — l'aptitude n'est pas non plus invariable, puisqu'elle est susceptible de développement, d'éducation, et qu'elle exige, si c'est une aptitude morale, une certaine intelligence chez l'animal. Par là encore elle se distingue de l'instinct.
liCS oiseaux chasseurs et chanteurs. — Expériences de Franklin sur les fourmis et de Dujardin sur les abeilles.
Jusqu'à présent nous avons choisi à dessein, parmi les actes accomplis par les animaux, ceux qui dépendent de l'instinct; nous sommes ainsi parvenu à donner les caractères des manifestations instinctives et à établir : 1* les différences entre l'instinct inné et l'instinct acquis; — 2° entre ces deux instincts, les mouvements instinctifs et les aptitudes. Il nous reste à faire le même travail d'analyse sur les actes qu'on'peut attribuer à l'intelligence, et à voir : 1*" en quoi ils diffèrent des actes instinctifs; — 2* ce qui distingue l'intelligence des bêtes de la nôtre.
Déjà on a pu voir l'intervention de l'intelligence dans certaines actions des animaux, actions qui ne sont ni nécessaires, ni fatales, ni parfaites, comme les manifestations instinctives, mais qui au contraire se
L'INTELLIGENCK. 157
produisent accidentellement, lorsque l'animal se trouve en présence d'obstacles imprévus, de circonstancesfortuites, d'événements inattendus qui exigent de sa part de la réflexion, du discernement, du jugement, avant de prendre une détermination et de montrer une volonté. Ce sont les manifestations de cette nature que nous allons maintenant passer en revue, comme nous l'avons fait pour les actes instinctifs, et dans le même but. Nous allons donc les analyser pour trouver les caractères qui leur sont propres, au fur et à mesure que les faits examinés mettront ces caractères en évidence.
Les oiseaux sont fort peu intelligents, pour ne pas dire davantage; pourtant certains faits, s'ils étaient bien établis, dénoteraient chez eux quelque intelligence. Dupont, de Nemours, raconte qu'un jour une hirondelle, en volant, eut une patte prise à un fil fixé à une gouttière du palais de l'Institut, et resta ainsi suspendue en l'air. Elle poussa des cris qui attirèrent toutes les hirondelles des environs, et l'on aurait vu alors celles-ci, sans doute après une délibération de quelques instants, reprendre leur vol tourbillonnant, et à chaque tour donner un coup de bec au fil jusqu'à ce qu'il fût rompu et Thirondelle délivrée. Un tel fait supposerait évidemment un
examen, une décision, une entente, c'est-à-dire une série d'actes intelligents.
L'éducation que peut recevoir le faucon, l'exploitation de l'aptitude chasseresse de cet oiseau, dénote chez lui une certaine intelligence. On ne peut en effet se rendre compte de notre influence éducatrice sur les animaux que par l'action de notre intelligence sur la leur. L'éducation ne peut résulter que de l'action mutuelle de deux intelligences.
Si Ton parvient à faire reproduire des airs musicaux au merle ou au serin, si l'on arrive à faire prononcer des mots au perroquet, c'est à la suite d'une sorte d'enseignement qui exige une certaine attention de la part de ces oiseaux. Ce qui le prouve, c'est qu'on leur donne la leçon dans un endroit obscur, afin qu'ils ne soient pas distraits, que rien ne détourne leur attention du point sur lequel on veut la fixer.
On va même jusqu'à crever les yeux au bouvreuil pour développer chez cet oiseau ses aptitudes de chanteur. Encore si une pareille cruauté était justifiée par des raisons d'utilité publique, comme les vivisec-
lions! Voilà des actes que doivent stigmatiser les amis des bêtes. Guerre aux cruautés inutiles ! Ceux qui s'émeuvent des douloureuses expériences qu'on fait sur les animaux afin d'épargner quelques douleurs aux hommes, se sont-ils jamais attendris sur le sort pénible et lès souffrances des oies dont ils savourent les foies !
Chez un certain nombre d'insectes et chez les arachnides, les manifestations de l'intelligence sont évidentes dans bien des cas. Tantôt il s'agit de faits d'observation, tantôt de faits d'expérience. Il est visible que, dans certains cas les fourmis agissent avec discernement : par exemple lorsqu'elles ont à triansporter à la fourmilière des matériaux de construction, tels que fragments de bois, fétus de paille, débris d'insectes dont l'appropriation n'est pas immédiate.
Dès qu'après quelques essais demeurés infructueux une fourmi reconnaît qu'elle est impuissante à transporter seule le fardeau, elle va chercher une aide; elle se met en communication avec une autre fourmi au moyen des antennes; par le jeu rapide de ces organes qui centralisent les organes des sens, les deux insectes ont bientôt échangé ce qu'on peut nommer leurs idées : point de discours, pas de temps perdu, en moins d'une seconde tout est convenu.
On se met à rœuvre. Si i deux elles ne suffisent pas, elles vont en chercher une troisième ; souvent celle-ci ajoute ses efforts à ceux de ses compagnes, et n'attend pas qu'on réclame d'elle ce service, qui après tout est un service public. Je ne répondrai pas que dans certains cas on n'ait pas vu une fourmi diriger les travaux lorsqu'ils en valaient la peine, et jouer ainsi le rôle d'ingénieur.
11 arrive quelquefois qu'un corps trop volumineux ne peut pénétrer par la porte de la fourmilière. On voit alors les fourmis pratiquer des entailles des deux côtés de la porte, démolir une partie des murs de erre, agrandir l'ouverture, puiâ essayer de faire pénétrer l'objet; si elles reconnaissent l'insuffisance de l'ouverture, elles recommencent le travail de démolition. Le but atteint, elles reconstruisent les côtés de la porte et rétablissent les choses comme devant.
Une expérience de Franklin vient s'ajouter aux faits qui précèdent. Franklin mit un jour dans un pot de confiture une fourmi enlevée à une fourmilière éloignée de la maison de campagne qu'il habitait, puis le pot fut suspendu au plafond par une ficelle. La fourmi eut de la peine à sortir de la confiture. Elle y parvint pourtant avec patience et longueur de temps ; on la vit se lécher, se nettoyer, se débarrasser du visqueux liquide, puis elle monta au fil comme à un mât de cocagne et disparut.
Quel ne fut pas l'étonnement, non de Franklin, mais des gens de la maison, lorsque, peu de temps après, on vit une longue ligne noire animée, grouillante, qui, partant du point où le fil touchait au plafond, traversait le plafond, gagnait un mur, descendait le long du mur et conduisait l'observateur patient, de proche en proche, jusqu'à la fourmilière. Le fil était couvert de fourmis qui montaient et descendaient comme les anges sur l'échelle mystérieuse de Jacob et qui paraissaient très affairées.
Ce qui s'était passé, on le devine : la fourmi soumise à l'expérience était retournée à la fourmilière. Là, dans son langage, ou plutôt avec ses moyens de communication, qui n'ont rien de commun avec le langage humain, elle avait fait part à ses compagnes de l'existence d'un magasin de vivres. Aussitôt de se mettre en campagne pour aller faire la moisson inespérée.
Une expérience analogue à été faite sur les abeilles et avec le même succès par M. Dujardin. Ce savant ayant saisi une abeille appartenant à une ruche éloignée de sa demeure, lui rend la liberté dans une chambre fermée où il avait mis préalablement un peu d'eau sucrée dans un verre. L'abeille une fois libre vole de tous côtés, se lieurtant aux glaces et aux carreaux de vitre, jusqu'au moment où lasse, elle s'abat sur la table où se trouvait la liqueur sucrée. Elle en approche, ejle y goûte, elle y revient complai-
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samment. Dujardin ouvre alors la fenêtre, et l'abeille de s'envoler à lire d'ailes. Bientôt après, la chambre était remplie d'abeilles qui venaient toutes s'abreuver, et retournaient ensuite à la ruche. N'est-il pas évident que ces abeilles avaient été prévenues par la première qui, après leur avoir fait part de sa précieuse trouvaille, les avaient guidées à travers l'espace jusqu'à l'endroit d'où elle sortait.
Voici d'autres exemples, tant la chose en preuves abonde^ qui mettent en lumière l'intelligence des abeilles. Leur miel n'est pas seulement recherché des hommes, mais d'animaux très divers, par exemple des ours et de certains insectes. Ces laborieuses et ingénieuses petites bêtes ont à défendre leurs provisions contre les rapaces gourmands. Huber raconte qu'à plusieurs reprises, en 1804 et en 1806, il fut témoin d'un fait curieux et qui lui montra l'intelligente habileté des abeilles : le pays fut envahi à cette époque par de véritables légions d'une sorte de papillon, le sphinx tête de mort, très friand de miel, et dévastant les ruches dans lesquelles il parvient à pénétrej™. Il fallait se défendre contre les pillards. Or, les sphinx sont notablement plus gros que les abeilles. Il suffisait donc de rétrécir les portes de la ruche, c'est ce qu'elles firent. De cette manière les sphinx ne pouvaient plus pénétrer, mais les abeilles continuaient à entrer et à sortir tout en se gênant un peu. Lorsque les sphinx eurent disparu, l'ouverture fut rétablie dans ses di-
mensions primitives et les abeilles circulèrent à leur aise. Quand les sphinx revinrent en 1806, les abeilles recommencèrent le même manège. Elles montrèrent donc de la réflexion, du jugement et de la volonté.
Flourens dit à propos de Taraignée qu'elle obéit à son instinct quand elle fait sa toile entière du premier jet, avec autant de régularité que de facilité, mais que si, par accident, la toile est déchirée, et qu'elle la répare, qu'elle la rapièce, alors elle agit avec son intelligence. Dans ce dernier cas, rien n'a été prévu et l'animal doit fermer l'ouverture, reconstruire la toile, seulement au point déchiré.
Ce qui montre mieux l'intelligence de l'araignée, c'est l'éducation qu'elle pourrait, dit-on, recevoir, la sensibilité qu'elle éprouverait pour la musique; enfin, son adresse, sa ruse, son habileté à saisir les insectes dont elle se nourrit. L'araignée épie l'insecte qui vient se poser sur sa toile, comme le chat guette la souris ; elle attend patiemment avec une attention soutenue le moment où la distance devenue assez petite, elle pourra s'élancer sur lui. Si elle se reconnaît impuissante à le saisir parce qu'il est très gros, elle jettera son fil en travers, un grand nombre de fois, et en tournant autour de l'insecte, elle l'emmaillottera pour ainsi dire, de manière à paralyser ses mouve-
ments. Alors seulement elle se jettera sur lui pour le dévorer. Enfin, si l'insecte est par trop gros, et si, par ses soubresauts, il menace de détruire la toile, elle se hâte de briser elle-même les fils qui le retiennent et de lui rendre sa liberté. Ainsi l'araignée est capable d'attention, de discernement, de jugement, de réflexion, puisqu'elle se rend compte des distances à franchir, des obstacles à surmonter, des efforts à accomplir, des ruses à employer pour atteindre un but prévu, et qu'elle varie ses moyens d'attaque selon les cas. Ce sont là des signes évidents d'intelligence.
If
Les rats. — Loups et renards. — L*éléphant. — Le cheval.
Le chien. — Le singe.
Un petit nombre de mammifères sont doués d'une intelligence remarquable; nous avons de fréquentes occasions de les observer car ils vivent près de nous, et sont pour nous des aides précieux. Les services qu'ils nous rendent .établissent entre ces animaux et nous des rapports qui nous mettent à même d'apprécier leur intelligence. On comprend qu'il s'agit du cheval, de l'éléphant, du chien et du singe. Néanmoins nous allons en examiner quelques autres beaucoup moins favorisés.
Les rongeurs sont loin de briller par leur intelligence, aussi avons-nous exprimé quelques doutes sur celle que Ton prête au castor. Il y a pourtant le fait suivant cité pstr M. Milne Ewards en l'honneur des rats : Afin de les empêcher de pénétrer dans une volière du jardin des plantes, on disposa sous le sol une couche épaisse de fragments de verre. Les rats n'aurait pas pu traverser cette couche sans se blesser grièvement. Aussi ne les vit-on plus pendant quelques mois. On croyait en être débarrassé lorsqu'ils reparurent aussi nombreux qu'auparavant. On démolit la volière, on creusa le sol, et l'on reconnut que les morceaux de verre avaient été enlevés et portés au loin. Les rats s'étaient frayés un passage avec beaucoup d'efforts et de circonspection, et ils étaient parvenus à leurs fins.
Parmi les ruminants, nous ne parlerons ni des bœufs ni des moutons, si ce n'est toutefois pour appeler l'attention sur ce qu'il y a de terne dans le regard de ces animaux ; rien n'éclaire cette face placide et douce du mouton ou ce museau bestial du bœuf; on remarque quelque chose de plus tendre
et de plus vif dans ce qu'on peut appeler la physionomie des chevreuils et des cerfs, principalement des femelles. D'ailleurs parmi ces animaux les jeunes
reçoivent des aînés une sorte d'éducation, ce qui est une marque d'intelligence.
La girafe au long cou, surmonté d'une petite tête avec ses membres inégaux, son corps oblique e! sa démarche gauche, se montre à nous avec un air niais malgré ses grands yeux limpides, tant il est vrai que ce n'est pas la grandeur mais l'expression des yeux qui en fait la beauté et le charme.
Tous les traits du visage ou du museau concou-
rent à des degrés divers à l'expression qu'on nomme la physionomie mais les yeux y contribuent pour la
plus large part, surtout chez les animaux. 11 suffit de
voir la même face humaine ou animale avec les
yeux ouverts puis avec les yeux fermés pour être
frappé de ce rayonnement du regard sur le visage
entier. On dirait un espace obscur où l'on porte tout
à coup la lumière. Une illumination subite envahit
le visage, lorsque les paupières d'abord abaissées
s'élèvent. La vie apparaît, et avec elle la pensée que
les yeux révèlent de concert avec le front. Aussi le
sommeil présente-t-il les apparences de la mort, de
même que la mort affecte les dehors du sommeil.
Au moment où la vie nous abandonne, les sens
s'éteignent, mais tous ne s'évanouissent pas d'une
manière également visible : l'ouïe, le toucher, le
goût, l'odorat s'émoussent peu à peu et disparaissent
sans que la physionomie souffre de leur absence;
seule, la perte du regard nous frappe, lorsque les
paupières s'abaissent comme un voile sur ces yeux
qui ne voient plus. La lampe s'éteint, la nuit se
fait.
Toutes les émotions, tous les états de l'âme se traduisent visiblement dans les yeux : l'indignation les enflamme, la colère les obscurcit, une douce émotion les attendrit, la douleur les gonfle et les noie de larmes. Le langage est plein d'expressions qui justifient l'importance du regard comme révélateur de nos émotions : c'est le regard doux ou courroucé, modeste ou fier, fixe ou mobile, pénétrant, sagace, perçant, sévère, attendri, vif, etc.
Le poète s'écrie :
L'œil marque le remords, la paix d'une âme pure;
Du noble enthousiasme il exprime le feu;
11 s'attendrit sur l'homme, il s'élève vers Dieu.
Que dis-je? ces accents tantôt fiers, tantôt doux; C'est l'œil,. oui, c'est l'œil seul qui les rassemble tous. Dans sa noble structure, en prodiges féconde. Le plus frappant n'est pas de retracer le monde, De réfléchir les deux, les forêts et les mers, Mais de peindre cette âme où se peint l'univers.
Ainsi donc, à défaut d'autres indications, il ne serait pas impossible que l'œil nous éclairât sur le naturel des animaux et la portée de leur intelligence. Dans tous les cas, les renseignements fournis par la physionomie peuvent servir à corroborer les indications venues d'autres sources.