‹ De l'instinct et de l'intelligenceChapitre 42 sur 46 · LE CHEVAL · texte numérisé non relu

LE CHEVAL

L'intelligence du cheval a été vantée et évidemment exagérée ; puis, par une inconséquence naturelle, l'homme s'est plu à refuser à l'âne ce qu'il accordait si libéralement au cheval. La petitesse relative du cerveau et le développement considérable du museau ne sont pas à priori des indices favorables. Nous allons voir si les faits sont en contradiction avec ces premiers éléments d'appréciation.

On remarquera que si nous tenons compte, dans une certaine mesure , de la quantité relative du cerveau, c'est seulement dans la comparaison des animaux d'un même ordre, les mammifères par exem-

pie, il vaudrait mieux encore, pour être plus près de la vérité, ne comparer que les cerveaux d'animaux d'une même espèce. Nous nous garderions bien d'établir des comparaisons entre les cerveaux des articulés par exemple, et ceux des mammifères, et de chercher à tout ramener à une unité fictive. On s'est accoutumé trop longtemps à penser qu'il n'y avait dans la nature qu'un moyen ou qu'un instrument pour obtenir un même résultat; d'après ce préjugé, tout cerveau qui ne serait pas fait sur le même plan que le cerveau humsin ne saurait être le siège de l'intelligence, et l'intelligence décroîtrait chez les animaux à mesure que leur cerveau, par sa masse, sa forme, ses dimensions par rapport au système nerveux tout entier, etc., serait plus éloigné de notre cerveau.

Le cheval possède des sens très développés plutôt que de l'intelligence : son odorat, son ouïe et sa vue sont d'une sensibilité très vive. II est toutefois susceptible d'éducation et capable d'attachement, de reconnaissance et de rancune, ce qui est un signe d'intelligence. C'est à son maître qu'il appartient de développer les qualités dont cet animal possède le germe : selon qu'on le traitera avec plus ou moins d'habileté et de douceur, on en obtiendra plus ou moins de services et d'attachement. Il y a bien plus de chevaux viciés par l'homme que vicieux de na-

ture. En Orient , où le cheval est traite comme un être qui sent et qui pense, il montre qu'il sent et qu'il pense dans une certaine mesure ; mais la brutalité de nos charretiers a bientôt étouffé sa faible intelligence. Pour en tirer par la force un profit immédiat^ et, en apparence, plus grand, on tarit la source d'efforts et d'élans généreux dont il est capable, et on Fuse avant le temps normal. On transforme ainsi un animal supérieur en une machine inférieure.

Qu'est-ce que l'intelligence des animaux dont nous venons de parler à côté de celle du chien. On a de la peine à trouver quelques rares signes d'intelligence chez le cheval, l'éléphant. Le plus souvent dans l'état de nature ces animaux n'ont ni l'occasion, ni les moyens de développer le germe qu'ils possèdent; il faut que l'homme leur vienne en aide, les dompte, les dresse, les domestique, pour qu'on remarque dans leurs actions des traces de réflexion, de jugement et de volonté. Encore ce ne sont que des traces, et elles sont pour le moins autant l'œuvre de l'homme que celle de l'animal.

Avec le chien, c'est plus et mieux. Il s'associe d'une manière pluslarge et plus complète ànotre vie ; il est le commensal accoutumé, l'iiôle assidu, l'ami Adèle de l'homme; il nous comprend, il nous aime, il nous défend ; c'est un candidat à l'humanité, comme disait Michelet. Reportons-nous à ce que nous avons dit plus haut du regard et observons les yeux du

chien; ne sont-ils pas humains? Nous allons citer en grand nombre des traits d'intelligence de ce sympathique animal; mais jugeons-le d'abord avant les faits, d'après sa physionomie, ses allures, nous allions dire ses gestes; d'après sa voix, ses accents. Le front est saillant, l'œil parlant; il a des cris pour la douleur, la joie, la colère, la tendresse, l'impatience; il gronde,il pleure, il supplie, il commande.

180 DE L'mSTi:«CT ET DE L'INTELLIGENCE.

S'il exprime tous ces sentiments, c'est qu'apparemment il les ressent. Gela seul suffirait pour montrer la supériorité du chien sur les autres animaux.

Passons aux faits :

Toute personne qui a un chien a sans doute été témoin, comme nous, des signes de contentement qu'il exprime lorsqu'il suppose que son maître va le conduire à la promenade. L'animal a vu son maître prendre son chapeau et sa canne ; il gambade en poussant des aboiements joyeux; il s'avance vers la porte, et la porte ouverte, il est déjà loin, prenant de l'avance sur son maître. Il a donc associé dans sa pensée le fait de prendre le chapeau et la canne avec celui de la promenade.

Allons plus loin. Si le maître ne va pas à la promenade et si le chien, désireux de sortir, s'en va chercher le chapeau du maître et le lui apporte, — cela s'est vu, — n'est-ce pas comme s'il disait à son maître : « N'allons-nous pas à la promenade aujourd'hui? »

Plus encore. Si, comme le caniche de M. Milne Edwards, il s'arrête sur le perron, parce qu'il sait que son maître se dirige tantôt à droite pour aller à la Ménagerie, tantôt à gauche pour se rendre à son laboratoire, attendant que son maître ait fait quel-

ques pas dans l'une ou l'autre direction, et qu'aussitôt fixé, il prend les devants et se trouve dans l'un ou l'autre endroit avant son maître, n'est-ce pas comme s'il disait au bas du perron : « Allons-nous au laboratoire ou à la Ménagerie aujourd'hui? » Puis renseigné, il continue en lui-même à se dire : « Mon maître prend de ce côté, c'est donc au laboratoire qu'il va. » N'a-t-on pas raison de dire qu'il ne lui manque que la parole.

Quelques-uns parmi ceux qui exagèrent, diront peut-être, mais la parole ne lui manque même pas, puisqu'il aboie. Non, l'aboiement n'est pas une parole; c'est une voix, un cri qui exprime la joie, le contentement, un état de l'âme, et non un résultat de la réflexion et une suite de mots destinés à rendre la pensée. Le cri révèle une émotion ou un sentiment; la parole seule est apte à révéler la pensée.

Voici un fait plus significatif raconté également par M. Milne Edwards. Le cocher du général T... demeurait à l'étage le plus élevé de la maison de son maître, le chien était à l'écurie avec les chevaux. Une nuit, le cocher entend grattera sa porte, il se lève,

il ouvre et trouve son chien qui le presse de de.s-

i82 DE L*INSTINCT ET DE L'INTELLIGENCE.

cendre, car il montre quelque inquiétude et descend une ou deux marches, s'il eût fait jour on aurait certainement vu qu'il détournait la tête pour voir si son maître le suivait. Évidemment un homme muet n'aurait pas mieux exprimé cette pensée : « Venez vite, il se passe quelque chose, votre présence est nécessaire. »

Le cocher s'habille et le suit jusqu'à l'écurie où le chien se dirige, et là il constate qu'un des chevaux s'était détaché et tourmentait l'autre cheval. Le cocher rétablit les choses, et aussitôt le chien retDurna se coucher. Le chien était donc allé chercher son maître parce qu'il avait reconnu une cause de désordre. Il s'était dit en lui-même : « Qu'est-ce qui se passe? Qu'ont-ils donc (en parlant des chevaux)? Si cela ne cesse pas, je vais aller chercher mon maître qui saura bien les faire rester tranquilles. > L'ordre rétabli, il s'était dit encore : « Maintenant tout va bien, je puis dormir tranquille. » 11 importe peu que cela ait été dit ou non, mais que cela ait été pensé. Un homme muet aurait-il fait autrement en pareille circonstance.

Tout le monde a entendu conter l'anecdote du chien du voyageur. Ce voyageur, en quittant l'auberge^ avait oublié un paquet, mais son chien ne l'avait pas oubhé, lui ; il sautait après son maître le tirant par ses vêtements, ^t ne parvenant pas à lui faire comprendre sa pensée. Le voyageur étant monté en voi-

ture, le chien s'était attaqué au cheval qu'il voulait arrêter. Finalement le maître inquiet aurait maltraité ou blessé son chien, mais arrivé au terme du voyage, il s'était aperçu de son oubli, et, revenant à l'auberge, il avait retrouvé le paquet et son chien accroupi à côt^. L'animal avait donc exprimé d'abord cette pensée : (c Vous avez oublié un paquet. » Il avait insisté : « Mais je vous dis que vous avez oublié un paquet. » Et, la voiture s'éloignant, il avait continué : (( Ne partez donc pas, vous dis-je, vous allez laisser votre paquet, ne partez donc pas. » Enfin, victime de son attention dévouée, il s'était dit : » Je vais retourner garder le paquet afin que personne ne s'en empare. > Attention, réflexion, jugement, délibération, tous les signes de l'intelligence sont bien évidents.

Et à dessein nous ne parlons pas du dévouement qui est le propre de cet animal. La fidélité, l'attachement absolu, tel est le fond de son caractère; on en peut citer des preuves aussi nombreuses que touchantes. Seul parmi les animaux, le chien meurt de chagrin et défend son maître jusqu'à la mort, mais nous ne cherchons pour le moment que des preuves de son intelligence et non de la bonté de son cœur. Aucun doute d'ailleurs n'est permis à cet égard, et le tempg n'est plus o* le philosophe Malebranche, poussant brutalement du pied un chien

i84 DE L'INSTINCT ET DE L'INTELLIGENCE.

et l'entendant pousser un cri de douleur, s'étonnait et disait: « Une sent pourtant pas. » Le mot de Malebranche cause aujourd'hui quelque surprise, mais sans le répéter, bon nombre d'hommes, peu dignes de ce nom, frappent leurs chevaux comme s'ils ne sentaient point.

Nous ne parlerons pas davantage des exercices auxquels on dresse le chien et qui ne prouvent point son intelligence. Le chien qui joue aux cartes ou aux dominos, ne connaît ni les cartes ni les dominos, il voit peut-être des points noirs sur un fond blanc, mais il n'a pas la notion des nombres et à peine celle des couleurs. Il pourrait à la rigueur distinguer les rois, les as, les dix, etc. , quelque peu les couleurs, mais son esprit ne se hausse point jusqu'aux combinaisons qui constituent le jeu. Les charlatans le savent bien, et la seule qualité à laquelle ils s'adressent en cette occurrence est la mémoire; or, la mémoire du chien n'est pas la mémoire des abstractions, c'est celle des choses, des faits. Gela est si vrai, que le châtiment et la récompense suivent toujours de fort près les exercices auxquels on soumet le chien et dont il perd facilement le souvenir.

Ces exercices faussent l'intelligence du chien et ne lui sont pas moins funestes que les exercices de mémoire imposés aux enfants, lorsqu'ils ne comprennent

pas ce qu'on leur fait apprendre par cœur. C'est une chose déplorable au point de vue de l'éducation, que de confiera la mémoire ce que l'esprit n'a pas saisi. Comprendre d'abord; retenir ensuite. Ne pas emmagasiner des mots qui n'ont pas de sens. Il vaut mieux se souvenir moins bien de ce qu'on a compris que retenir fidèlement ce qu'on ne comprend pas.

Une des anecdotes que l'on cite avec plaisir touchant rintelligencedu chien est celle qui est rapportée par le chirurgien Pibrac. Un jour, au moment de sortir, Pibrac trouve un chien couché sur le seuil de sa porte. Il le pousse du pied pour l'éloigner. Le chien laisse échapper une plainte et ne bouge pas. Pibrac s'approche, regarde, et s'aperçoit que le chien ala patte cassée. Le chirurgien fait alors son office : il prend le chien dans ses bras, le couche, lui met un appareil et le soigne. Au bout d'un certain temps, le blessé guérit. Le chirurgien s'était attaché à son sujet; le cas était assez rare et assez original. Lorsque le chien fut complètement rétabli, il partit, et il oublia son bienfaiteur, sans doute parce qu'il avait un maître qui possédait déjà son affection. A quelque temps de là, qui fut surpris, ce fut Pibrac qui trouva à sa porte son ancien client, accompagné cette fois d'un autre chien qui avait la patte cassée.

Nous ne savons pas où ce fait a été puisé, mais nous

i86 DE L'INSTINCT ET DE L'INTELLIGENCE.

n'avons aucune répugnance à en admettre Taulhenticité, car nous savons sur le chien des faits non moins curieux.

Tout le monde a entendu parier du chien qui faisait, qui fait sans doute encore le marché pour son maître, va aux achats chez les divers fournisseurs, et accomplit régulièrement sa tournée de ménage.

Dans ces derniers temps, on a connu le chien mendiant qui se postait devant les personnes, et restait immobile jusqu'à ce qu'on lui donnât une piècedemonnaie. Il allait alors, tenant la pièce entre les dents, chez le boulanger voisin, attendant qu'en échange de cette pièce on lui donnât un gâteau. Lorsqu'on essayait de lui donner un gâteau autre que celui qu'il voulait, il ne desserrait pas les dents et ne lâchait pas la pièce. Un enfant n'eût pas mieux agi.

Terminons par l'anecdote du chien coupable qui a défrayé tous les recueils. On y verra un rare exemple de l'intelligence du chien. Un matin, — je ne sais plus le temps ni le lieu où les faits se passaient — un matin donc, on trouva dans une bergerie un mouton égorgé. Grand émoi dans le pays où de mémoire d'homme on n'avait point vu de loups. Ce fut l'objet de bien de commentaires, puis, comme il arrive, après avoir bien parlé, on se tut. Le lendemain, au matin, autre mouton égorgé. Pour le coup,

homme ou loup, il fallait trouver le coupable. On se mit aux aguets pendant la nuit; chacun choisît un poste : les uns près de la bergerie, les autres à l'abreuvoir où Ton avait découvert quelques taches de sang, il y en eut qui veillèrent autour de la ferme et. dans le bois voisin. De loup, il n'en vint pas. Mais au milieu de la nuit, Mouflard, qui paraissait des chiens le modèle, mais qui sans doute comptait quelque loup parmi ses aïeux, bien qu'il fût à l'attache, se dégagea le cou de son collier un peu lâche, puis se dirigea vers la bergerie pour consommer un nouveau meurtre . Au sortir de la bergerie on le vit se diriger vers l'abreuvoir : là, comme un criminel qui veut faire disparaître les traces de son crime, il lava sa gueule ensanglantée^ puis revint se mettre de lui-même au collier. Il fallut que tous les gens de la ferme fussent témoins du fait pour y croire. Lorsqu'ils vinrent examiner Mouflard couché dans sa niche, celui-ci paraissait ignorer l'agitation et l'émotion dont il était la cause et semblait dire : « Je ne sais ce que vous voulez ; je suis innocent. i>

Page 1