CHAPITRE III
De la Composition originale ; du Style, de ses qualités et de ses défauts.
Ljâ. véritable source de la composition originale et de la perfection du style est dans le sentiment du beau et du bon , quel que soit le genre d'ouvrage qu'on veut écrire.
Ce sentiment, dans la littérature comme dans les arts, se confond avec la sensibilité du compositeur , et s'identifie avec la conscience intime de sa force morale et l'impulsion de son talent. C'est un don de la nature , mais que l'usage et l'étude peuvent rendre plus ou moins délicat, plus ou moins énergique. Il en est de ce sentiment comme de la vue pour les objets que la nature ou l'art présente à nos yeux , comme de l'ouïe pour la musique , ou du goût pour les saveurs. 11 est des gens dont les sensations sont obtuses , des hommes qui jugent mal des couleurs , qui ne distinguent pas un ton faux d'une intonation juste. Toutes les leçons des plus grands maîtres, tous les soins, toute l'étude possible, ne feront jamais de ces hommes-là, ni un bon peintre , ni un bon musicien , ni un homme de goût.
Il en est de même pour l'art de composer et d'écrire. Si , dans toutes les pensées que la réflexion ou la lecture présente à votre esprit , vous n'avez pas ce don du sentiment qui vous
fasse préférer ce qui est beau et convenable à ce qui n'est que médiocre ou mauvais , vous ne ferez jamais un bon ouvrage.
Après nos propres méditations sur ce que nous pouvons puiser en nous-mêmes , les pensées des bons auteurs sont comme une semence qui fermente dans notre esprit , et qui eu produit quelquefois de plus heureuses encore , lorsque le fonds est bien préparé pour les recevoir et que le feu du sentiment les développe.
Si l'on en excepte la poésie , les romans , cl les productions de la littérature en tout genre qui prennent leur source dans l'imitation de la nature, tous les autres ouvrages ne sont que des collections de faits dont les premières traditions ont formé la chaîne, des additions faites aux premières découvertes de l'esprit humain , ou des recueils de pensées dont la lecture a fourni le fond au talent qui sait l'employer.
L'histoire a ses matériaux dans les faits ; les sciences ont leur développemens , et le génie a ses modèles.
L'esprit humain ne pouvant vieillir par sa nature, on serait tenté de croire que ses progrès devraient toujours s'accroitre à mesure que les siècles s'avancent ; que les sciences , la littérature et les arts ne devraient avoir jamais rétrogradé , et qu'un siècle laissant toujours un plus riche dépôt de connaissances et de talens a celui qui le suit , le nôtre devrait être supérieur à ceux qui l'ont précédé.
Cependant les choses ne sont pas ainsi. L'esquisse que nous avons donné des révolutions de la littérature, contrarie par les faits historiques le système d'une perfectibilité qui ne peut être
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réservée que pour les sciences : encore peut-on mettre en question si , dans quelques parties des sciences physiques , les anciens n'étaient pas plus avancés que nous. Quelques interruptions n'ont point empêché le progrès des autres, tandis que , dans la littérature et les beaux-arts , nous ne saurions nous dissimuler une déclinaison tellement sensible , que , pour en perdre l'idée , il faudrait perdre aussi les modèles que les siècles précédera nous ont transmis. Si nous nous en rapportons «à ceux qui ont beaucoup réiléchi sur cette espèce de phénomène littéraire, nous verrons que les causes qui ont amené cette décadence , sont les mêmes que celles qui détruisent la source de toute composition originale , et qui changent les élémens propres à la favoriser. Tantôt ce sont des commotions et des bouleversemens politiques , qui ne laissent plus aux hommes le calme de la tète et le loisir de la pensée ; tantôt c'est la disette ou la destruetiou des monumens littéraires de tout genre , effets malheureux et constans de l'ignorance et de la barbarie : peut-être, et plus positivement encore , est-ce , après de longues années de repos et de jouissances paisibles, la satiété même de ces jouissances , le goût de la mollesse, l'amour de l'aisance, la paresse de l'esprit, le dédain pour l'élude, causes réunies qui mènent insensiblement à la perte de tous les principes vertueux , de tous les sentimens élevés , et de l'austérité du génie.
Ajoutez à cela ces compilations volumineuses qui, en raison inverse, produisent le même effet que la disette ; celte foule de dictionnaires et d'abrégés, ces tristes recueils de pensées sans
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liaison et sans couleur , cet immense fatras dans lequel on noie la seience sous prétexte de la rendre plus commode , et vous aurez trouvé , du moins en partie , la raison pour laquelle nos livres modernes sont si dépourvus de cette sévc substantielle, de cette simplicité noble, de cette précieuse originalité qui fait le principal mérite des ouvrages classiques.
Un auteur très-sage et qui a écrit d'une manière distinguée sur les révolutions de la littérature (Denina) , n'hésite pas à signaler cette cause comme l'une de celles qui ont le plus altéré ce caractère d'originalité que doivent présenter les ouvrages les plus estimables. « 11 faut observer , » dit-il , que le seul usage général de mener une » vie délicieuse , délicate et molle , ne peut que » dérober une grande partie du temps que l'on » devrait employer a la lecture et «à l'étude. Cev pendant on ne perd pas pour cela le désir de » paraitre liomme de lettres ci bel-esprit. 11 vaut m donc mieux laisser là l'étude des langues et •» des ouvrages des anciens , et chercher des voies » abrégées pour apprendre ainsi sommairement » un peu de tout. 11 ne manque pas d'écrivains » empressés à subvenir à ce nouveau besoin par i) des ouvrages qui , d'un côté, font plaisir aux i) lecteurs qui aiment à trouver de la brièveté et » très-peu de peine , et qui , d'autre part, n'exiy> gent des auteurs ni un grand génie, ni une » grande imagiuation , ni une grande habileté..., » d'où l'on comprend aisément que la littérature )> tombe et se perd précisément lorsqu'il semble » qu'il y a plus de littérateurs; et M. Racine a » eu bien raison de dire que l'esprit devient coin* » mun quand le génie devient rare y c'est-à-dire,
)> qu'on abonde en demi-savans , quand on man- » que de bons auteurs. »
On pousserait trop loin la conséquence de cette observation, si l'on en voulait conclure que le moment le moins favorable aux productions du génie est celui où un peuple sort d'une agitation violente pour goûter les douceurs de la paix et s'abandonner à toutes les jouissances du luxe et du bonbeur qu'elle lui ramène. Il faut en conclure seulement que c'est lorsque l'esprit bumain a joui lui-même avec excès des laborieuses faveurs du génie, qu'il en éprouve une sorte de satiété, une langueur funeste qui dénature son goût et pervertit son jugement. Il eberebe alors des plaisirs plus faciles , n'est plus touebé des vraies beautés de la nature , et n'a plus la vigueur ni le discernement qui pourrait éclairer sou choix. 11 n'est plus alors que l'étude des bons modèles qui puisse le rameuer dans la route qu'il a quittée. Rappelez-vous l'état où se sont trouvées les lettres après les quatre plus brillantes époques de la littérature : en Grèce , après Démostbène, Platon, Xénopbon, Sopbocle ; à Rome, après Cicéron, César, Tite-Live, \irgile. Horace ; en Italie, après le Tasse etl'Arioste} en France , après Louis XIV et cette foule de grands hommes qui ont illustré son siècle. D'obscurs intervalles séparent ces époques lumineuses ; et, malgré tous les efforts de nos Quintiliens modernes , nous nous tirerons avec peine des jours nébuleux qui nous menacent : il n'est cependant que leurs remontrances qui puissent nous sauver.
L'attention que l'on doit donner aux lois qu'ils prescrivent , nous ramène naturellement
à l'objet dont nous nous occupons ici. Lors donc que vous voudrez écrire sur un sujet quelconque , de manière que votre ouvrage soit vraiment le vôtre , méditez long-temps et revenez souvent sur les pensées qui se présentent à votre esprit : n'en rejetez aucune , jusqu'à ce que la sévérité contre vous-même vous fasse choisir celles qui conviennent le mieux. Cherchez l'ajbondance ; mais que votre prédilection ne vous aveugle pas sur tout ce qui pourrait être faible , ou inutile , ou déplacé. Aimez votre ouvrage -, mais que votre amour soit éclairé par le sentiment de la convenance , et toujours dominé par un dévouement entier à la vérité et à la vertu. Plein de votre sujet , la méditation fera bouillonner vos idées, elle en animera les expressions : c'est alors qu'il faut les confier au papier , abandonnant au calme de votre tète le soin de les arranger dans l'ordre le plus favorable et de les revêtir du style qui leur est propre. Observez toutefois que les expressions qui viennent dans le moment de la composition , sont presque toujours les meilleures , parce qu'elles ne flattent pas la pensée et qu'elles la représentent telle qu'elle est. C'est comme la draperie des statues antiques , où l'artiste laisse sentir la beauté des formes , et , pour ainsi dire , la grâce des mouvemens. Le feu du sentiment qui vivifie toutes les productions des beaux-arts, est aussi celui qui , dans l'art d'écrire , caractérise toutes les compositions originales ; et ce que l'on entend par ce feu , n'est point une idée abstraite : c'est une agitation réelle , une réaction de l'âme sur tous les organes de la sensibilité , un mouvement imprimé au sang , au fluide ner-
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veux , qui met l'homme de talent et de génie dans un véritable éréthisme. Un pourrait s'en assurer en ta tant le pouls à un poète , à un peintre , à un orateur , lorsqu'il laisse tomber de sa plume ou de son crayon les premiers traits de son esquisse. Si , dans le genre qui exige les grands mouvemens , les impressions fortes , vous n'éprouvez pas ce symptôme de l'inspiration ; si même , dans le moment où se pressent dans votre esprit toutes les idées les plus propres à convaincre , à émouvoir , à communiquer l'enthousiasme qui vous domine, vous ne sentez pas s'accélérer le battement de votre cœur , quittez la plume : vous ne tracerez que des lignes sans effet et des phrases sans chaleur. Votre manière , votre style , pourront être bon- pour disserter, pour écrire sur la morale, la politique ou l'histoire 5 peut - être pour obtenir les palmes de l'esprit et quelques faveurs des Muses : mais renoncez à la haute poésie qui transporte et arrache des larmes , à l'éloquence qui subjugue et qui entraîne , même à cette grâce de sensibilité qui touche et attendrit, en un mot à ce patrimoine du génie qui ne reçoit son mérite que de lui-même et du feu céleste qui l'alimente. Ajoutez à ce puissant mobile cette noble passion de l'étude , qui fait qu'on l'aime pour ellemême , qu'on se croit heureux d'avoir eu des pensées propres à étendre les connaissances humaines , à fortifier les hommes dans l'amour du bien , à les éclairer sous tous les rapports qui peuvent contribuer à leur bonheur, et à rendre leur existence sociale plus agréable et mieux assurée : passion qu'aucun autre intérêt ne soutient que l'amour de sou ouvrage , parce qu'on
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le croit bon et utile , indépendamment de toute idée de célébrité, d'avancement ou de fortune. Pascal et Fénélon , Corneille et La Fontaine , Newton et Leibnitz, ont tous été conduits par ce pur enthousiasme, et ce sont bien les premiers parmi les grands hommes. Ils ne couraient point après la renommée , c'était elle qui s'emparait d'eux-, et l'insouciance sur un autre produit que celui de quelque considération et de beaucoup d'estime , était leur caractère dominant. Le compositeur ne faisait point alors de spéculation sur l'utile résultat de son travail , et c'était l'auteur qui faisait la fortune du libraire. Saint-Evremont est peut-être le premier qui ait succombé à la tentation d'un ignoble calcul , dont ces grands hommes furent incapables. Fontenelle ne suivit point à cet égard l'exemple de son oncle ; et Voltaire , qui voulut faire une révolution en librairie comme en littérature , trouva le moyen d'accumuler en solides propriétés les fonds immenses de réputation et de gloire qu'il dut à son génie moins encore qu'à ses talens.
Depuis celte époque , à quelques exceptions près , toute la littérature s'est mise en commerce, et la réputation de l'auteur s'est trouvée en balance avec le prix de sa marchandise. De là toutes ces compilations , tous ces abrégés , tous ces esprits en dictionnaires , tous ces dictionnaires sans esprit, toutes ces reventes et distributions de livres nouveaux faits sur de vieux livres , tous ces plagiats sans pudeur qui .'ont devenus la matière de l'ignominieuse application des lois de la police correctionnelle-, de là enfin tant de papier noirci sous les plus belles presses,
fatiguées de reproduire ce qu'une impuissante avidité vient chercher sous la poussière des grandes bibliothèques. Rien n'annonce mieux une décadence totale de la littérature que ce délabrement de ses productions mises à l'encan par la médiocrité que la misère tourmente. C'est ainsi que , dépouillé de ses feuilles disséquées par mille et mille insectes dévorans , le plus bel arbre n'offre plus aux yeux qu'une triste image de la caducité.
La métaphysique glacée que quelques savans du INord ont cherché nouvellement à introduire dans les élémens de la littérature et même des beaux-arts , ne les garantira pas plus que nous de ce dépérissement qui menace la composition originale dans ses différentes branches. 11 est possible que l'imagination exaltée par l'excellence de l'infini , par la conception sublime du beau idéal , produise ce qu'il y a de plus ravissant pour les esprits qu'illuminent les célestes rayons de la raison pure ; que ce soit là le moyen d'atteindre à la perfection dans les beaux-arts, la littérature et même la morale ; tel est du moins le résultat des principes établis à ce sujet, vers la fin du dernier siècle , par les chefs les plus renommés de la philosophie et de la facture allemande : mais , jusqu'à ce que la méthode qu'ils enseignent ait donné à l'Allemagne des poètes , des artistes , des hommes de génie , en un mot, comme la Grèce et l'Italie en ont produit, il est permis de croire que c'est en marchant sur les traces de ceux-ci qu'on peut arriver à ce point de perfection qui enlève et justifie tous les suffrages.
L'imitation des bons modèles ne détruit pa*
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l'originalité de la composition 5 car, en imitant les anciens , c'est toujours la nature qu'on imite, soit dans la description des beautés qu'elle offre à nos regards , soit dans la peinture des sentinicns et des passions dont le cœur humain est «ngité. C'est la substitution d'un héritage (pie les anciens nous ont transmis , qui appartient à tous les descendans des hommes de génie , et dont les premiers ont mieux développé la richesse dans tous ses détails. Virgile a imité Homère j Horace a puisé chez les Grecs les beautés dont s'emparait Boileau -, le Tasse se modelait sur Virgile , R.acine sur Euripide : on retrouve dans le Télémaque le génie antique de l'Odyssée , Plante et Térence dans Molière , Phèdre dans La Fontaine , et la sublimité de Bossuet dans toutes les pages des livres sacrés. C'est l'étude de la littérature grecque qui a donné de l'éclat à toute la littérature de l'Europe depuis deux cents ans -, et le siècle brillant de Louis XIV sembleavoir réuni dans un même foyer les beautés des trois siècles de Périclès , d'Auguste et des Médicis.
Il ne suflit pas d'avoir recueilli ses pensées , d'avoir médité sur ses lectures, d'avoir considéré sous tous les rapports le sujet qu'on veut traiter, d'avoir établi le plan de son ouvrage, d'en avoir ordonné l'ensemble , et d'en avoir tellement arrêté le résultat, que, par le fond même , il puisse être utile ou agréable, exciter et soutenir l'intérêt : il faut ensuite s'occuper de la forme, c'est-à-dire, du style, ou de la manière dont il doit être écrit. 11 en est d'un ouvrage qui paraît au jour , comme d'une jeune femme qu'on présente dans le monde : elle peut
avoir le caractère le plus heureux, les qualités les plus précieuses , les connaissances les plus estimables •, mais , si sa figure est commune , ses manières gauches , et sa conversation embarrassée , on sera peu tenté de risquer l'ennui d'un essai pour s'applaudir d'une découverte. L'art d'écrire ressemble à l'art de plaire; au fond, c'est la même chose avec des movens diiïéreus.
Qu'est-ce donc que le style ? Comment peuton arriver à la sorte de perfection dont il est susceptible ? Il est plus important qu'il ne le paraît d'abord, de résoudre clairement ces questions. Plusieurs auteurs célèbres les ont traitées 5 mais leurs opinions et leurs principes sont si peu clairs et si divergens, qu'ils doivent laisser dans une sorte d'embarras ceux qui voudraient avoir des règles assez précises et des notions assez arrêtées pour arriver sans détour et sans méprise , au but qu'ils se proposent , et qu'on ne trouve pas dans les théories qui se contredisent.
Parmi les auteurs qui ont écrit sur ce sujet et dont l'autorité est la mieux établie, on doit distinguer Billion , Condillac et le docteur Blair.
Le premier , lors de sa réception à l'Académie française , prononça un discours sur le style. On convient que c'est un des morceaux les mieux écrits en notre langue. Pouvait- on attendre moins de celui dont tous les ouvrages sont si recommandables par la noblesse, la dignité, la correction et la beauté soutenue du style qui les caractérise ? Mais il se contenta d'en offrir le modèle, et s'en réserva le secret, dont nous n'avons pu nous instruire que par les personnes qui vivaient dans son intimité. P>u(Vbn disserte sur le style, et ce n'était pas à l'académie française
qu'il eût été convenable d'en rappeler les préceptes. Tout ce qu'il dit sur la nécessité de méditer le fond de son ouvrage avant d'en tracer le plan , d'accorder les pensées accessoires avec les pensées principales , de subordonner toutes les parties de ce plan à un résultat unique , et de marcher vers ce but avec constance et sans écart ; tout cela , dis-je, est essentiel pour constituer le mérite et la solidité d'un ouvrage et pour en former le tissu : mais il reste à lui donner ce que j'appellerais volontiers le mouvement et la vie , dont le principe tient à la pensée •, mais dont l'effet tient à l'expression. Un artiste peut produire une figure dont les formes , les traits et l'ensemble seront dans les plus exactes proportions , et cependant cette figure restera froide et sans agrément, si la grâce et le goût ne terminent son ouvrage. Dans ceux de la nature, il n'y a pas de style, parce que tout ce qu'elle produit est parfait dans l'ensemble et dans les détails. Elle n'a qu'une seule expression, et toujours tellement bonne, qu'il n'y en a pas de meilleure. L'art, au contraire, a dans ses expressions di fierons degrés, depuis le plus faible jusqu'au plus parfait. Il faut qu'il composelui-même sa palette, et qu'il choisisse sa couleur , et la nuance de cette couleur qui rendra le mieux ce que l'imagination ou la nature lui présente. C'est là qu'il trouve son style \ et tel est aussi celui de l'écrivain qui , pour donner la noblesse ou la grâce à sa pensée , trouve dans le langage ce que l'artiste a trouvé dans son talent.
Ce n'est pas tout-à fait ainsi que pensait Buffon ; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que sa pratique n'était guère d'accord avec sa théorie
à cet égard. <c Bien écrire , dit-il , c'est tout à la » fois bien penser , bien sentir et bien rendre : » c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme » et du goût. Le style suppose la réunion et » l'exercice de toutes les facultés intellectuelles : » les idées seules forment le fond du style ; Vhar~ )> morde des paroles lien est que l'accessoire , » et ne dépend que de la sensibilité des organes. » Il suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter la » dissonance des mois , et de l'avoir exercée , » perfectionnée par la lecture des poètes et des » orateurs , pour que mécaniquement on soit m porté à l'imitation de la cadence poétique et » des tours oratoires. Or jamais l'imitation n'a )) rien créé : aussi cette harmonie des mots ne » fait ni le fond ni le ton du style , et se trouve » souvent dans des écrits vides d'idées. »
Si , pour bien écrire , il faut avoir en même temps de V esprit , de l'dme et du goût , il ne suffît donc pas de dire, en principe général, comme le fait Buiïbii en commençant ce discours , que le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées : il faut y ajouter l'art de les exprimer avec noblesse, avec grâce ou élégance \ et, quoiqu'il en dise, cet art est tellement une condition essentielle pour bien écrire, que toutes les critiques que l'on fait sur le style d'un ouvrage , ne tombent jamais que sur la manière dont il est écrit, et non sur sa contexture générale et sur la manière dont ii est pensé.
Le fait est que Bullbn était tellement persuadé de la nécessité de soigner ses expressions et le tour de ses phrases , c'est-à-dire, de travailler 6on style , qu'il y mettait plus de temps peut-être que n'en a jamais mis tout autre écrivain d'un
ordre supérieur. « Il écrivait difficilement , dit l'autour d'un Essai fort exact sur Dijon et sur les hommes illustres de la Bourgogne (i) ; il ne craignait pas de passer quelquefois une matinée entière à l'arrangement d'une phrase -, il faisait mettre au net ce qu'il avait composé , le rcvoyait le lendemain ou quelques jours après , y faisait quelques changemens qu'il croyait convenables , le redonnait à la copie , et le corrigeait encore jusqu'à ce qu'il n'y trouvât plus rien à reprendre. C'est ainsi qu'on assure qu'il écrivit jusqu'à dix-huit fois ses Epoques de la nature. »
Si son objet eut donc été de donner clans son discours les vrais principes del'art décrire, après avoir défini le style d'une manière plus claire et plus exacte , ses succès pouvaient l'autoriser secrètement à se proposer pour modèle et à conseiller aux autres de se conformer aux lois qu'il s'était faites à lui-même.
Condillac et le docteur Blair ont traité le même sujet avec plus d'étendue : le premier, dans le Traité de l'art, d'écrire , qui forme le deuxième volume de son Cours d'études 5 et l'autre , dans ses Leçons de rhétorique , écrites en anglais. Condillac ramène toutes les qualités du stvlc au principe unique de la plus grande liaison des idées -, mais il n'en donne point la définition. Le docteur Blair définit le style, la manière particulière que chaque individu emploie pour exprimer ses idées avec le secours du langage , ou la sorte d'expressions que nos pensées choisissent de préférence.
En rendant justice à chacun de ces auteurs
(1) M. Girault, Essai sur Dijon , page ig5.
sur la sagacité avec laquelle ils ont analysé les différents morceaux qu'ils citent pour établir les différentes qualités du style , on ne peut s'empêcher d'apercevoir que ni l'un ni l'autre n'a donné du style en général l'idée qu'on doit en avoir. Quant à ses propriétés, ils diffèrent encore en quelque chose. Condillac dit que les principales qualités d'un bon style sont la netteté et le caractère j expression trop vague, puisque le style mauvais ou médiocre porte un caractère aussi. Le docteur Blair réduit ces qualités également à deux , la clarté et la grâce.
Vovons d'abord si le principe ou la loi de la plus grande liaison des idées peut déterminer suffisamment le jugement que l'on doit porter sur le style d'un ouvrage ou d'un écrit quelconque.
Si Condillac eût établi ce principe comme fondamental pour la composition ou le tissu d'un discours ou d'un ouvrage de raisonnement , il me paraîtrait plus exact : mais en faire la règle du style de manière qu'on en puisse tirer les différentes qualités qu'il doit avoir selon les différera genres qu'on traite , c'est oublier qu'une phrase, une période seule peut être très-bien écrite sans qu'il y ait aucune liaison entre les idée qui précèdent ou qui suivent. Les pensées de Pascal , les maximes détachées , comme celles de la Ptochefourauld , n'auraient plus de stvle : les odes, les dithyrambes, les morceaux détachés, les lettres même les plus vantées, telles que celles de madame de Sévigné , n'en auraient pas non plus. Trop fidèle à l'esprit d'analyse , Condillac , pour juger de la bonté d'un ouvrage, s'est plus occupé du fond que de la forme ,
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et ne s'est pas aperçu que la loi qu'il établissait pour pronoucer sur l'ensemble , ne pouvait plus suffire pour prononcer sur les détails. En voulant faire l'art d'écrire , il a fait l'art de penser.
Un ouvrage peut être un chef-d'œuvre sous le rapport de la plus grande liaison des idées , et ne présenter aucun mérite dans le style ; d'autres , au contraire , peuvent présenter peu de rapports dans les idées , quelquefois même des disparates qu'une imagination exaltée ne sait point régulariser, et cependant intéresser et plaire par la manière dont ils sont écrits. Les poésies orientales , et même celles des livres sacrés , offrent plus de modèles de sublimité par la grandeur des images , la beauté des sentimens et de l'expression , que par la liaison des idées \ et cette liaison, quoique observée jusqu'au scrupule dans quelques productions qu'on pourrait citer , n'empêche pas qu'elles ne soient très-peu estimées , uniquement parce qu'elles manquent du mérite essentiel à tout ouvrage qui doit rester. D'Alembert , dans son discours de réception à l'académie française , a dit un mot d'une vérité parfaite : Le sublime se traduit toujours , presque jamais le style. Cet adage suffirait pour faire comprendre que le style est , en quelque sorte , le vêtement de la pensée, et que son mérite consiste essentiellement dans l'expression.
Le docteur Blair nous dit que le style est la manière particulière que chaque individu emploie pour exprimer ses idées. Ceci ne peut s'appliquer qu'à chaque écrivain individuellement, et ne me dit pas en quoi consiste le style en général : c'est cependant ce qu'il est essen-
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tîel de déterminer pour établir des préceptes. Dans un certain genre de composition seulement, la netteté et la grâce sont des conditions nécessaires à la perfection du style ; mais , dans toute autre espèce d'ouvrages , elles ne sont pas les seules , et il est peut-être plus important d'en signaler les défauts que d'en prescrire les qualités.
Il me semble qu'on peut définir le style en général , l'art de rendre le sentiment et la pensée par le choix et la propriété de l'expression. Il n'y a que la comparaison entre l'art de peindre et l'art décrire qui puisse bien établir la justesse de cette définition ; et j'y reviens encore , parce que cette comparaison me paraît la plus naturelle et la plus sensible.
Soit dans une petite ou dans une grande composition, le sentiment et la pensée sont le fonds sur lequel travaille le peintre. Le dessin en ordonne l'ensemble et les détails, le coloris en fait ressortir toutes les harmonies et les beautés naturelles. Le coloris est pour le peintre , du moÎBS en plus grande partie , ce qu'est le style pour l'écrivain. L'artiste qui dessine parfaitement , peut être un faible coloriste 5 celui qui dessiue faiblement, peut briller par la magie des couleurs. De même, l'auteur qui n'est pas fort par le sentiment et la pensée, peut plaire par 1 élégance de ses expressions -, et celui qui , au contraire, a de la vigueur dans la pensée et de l'énergie dans le sentiment , peut ne donner à l'un el .'i l'autre qu'une expression commune, affaiblie par le défaut de précision , ou tomber dans un inconvénient opposé par une affectation ridicule des termes qu'il emploie. « On a enfin compris ,
» dit Fénéîon (i), qu'il faut écrire comme lea » Raphaël, ks Carraches et les Poussin ont » peint , non pour chercher de merveilleux
» caprices et pour l'aire admirer leur imagination » en se jouant du pinceau , mais pour peindre » d'après nature. »
Jl résulte de là qu'un bel ouvrage est celui qui est bien pensé et bien écrit, comme un beau tableau est celui qui est bien conçu et bien exécuté. L'unité dans le plan , la richesse dans les détails, la correction dans les termes , sont le mérite du premier, comme la pureté du dessin, la sagesse de l'ordonnance et la vérité du coloris sont le mérite du second. Toutes ces qualités doivent avoir un rapport intime entre elles ; et je crois qu'on peut assurer que ce n'est pas de la plus grande liaison des idées que résulte la beauté du style , mais du plus intime rapport entre les pensées et les termes dont on se sert pour les exprimer. C'est pour cela que l'étude approfondie de sa langue doit être la première de tout écrivain qui ambitionne quelque célébrité. Leeboix des mots , leur arrangement harmonique dans la construction des phrases , est ce qui donne au style la force, l'élégance et la gi comme le mépris de ces premières lois lui don-* ne de la rudesse , de l'incorrection ou de la bizarrerie.
On peut même remarquer , à l'appui de celte observation , que les plus belles pensées ou les plus beaux mouvemens , soit en vers . soit en prose , deviendraient presque insipides , dé-
(i) Dans son discours de réception à l'Académie française , en 1693.
de l'instruction. s5g
pouillés du charme ou dela\igucur deTexpression.
On a cité, avec raison , comme un mouvement sublime, celte belle exclamation de Bossuet , dans l'oraison funèbre de madame Henriette d'Angleterre : « O nuit désastreuse , » 6 nuit effroyable , où retentit tout à coup , » comme un éclat de tonnerre , cette éton- » nante nouvelle , Madame se meurt; madame » est morte ! »
La voulez-vous rendre commune , faites-lui dire : « Dieux ! quelle affreuse nuit que celle où » l'on entendit, sans s'y attendre, des voix rem tentissantes s'écrier : Madame est bien mal ; » on dit quelle est morte. »
Dans une vieille tragédie Çla Guisiade ) , attribuée à Pierre Mathieu , historiographe de France, on trouve ce vers :
Je ne crains que mon Dieu , lui tout seul je redoute.
C'est la même pensée que celle de R.acine dans ce beau vers àïAthalie :
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
Dans la même tragédie de Mathieu , on trom e encore :
Celui n'est délaissé qui a Dieu pour son père : Il ouvre à tous la main ; il nourrit les corbeaux ; Il donne la viande aux petits passereaux , Aux bétes des forêts , des pics et des montagnes : Tout vit de sa bonté. , .
Racine fait dire à Joas :
Dieu laissa-t-il jamais ses enfans au be?oin? Aux petits dos oiseaux il donne la pâture , Et sa bonté' s étend sur toute la nature.
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Les images et les pensées sont les mimes , le style seul est changé. Ces exemples , qu'il serait facile de multiplier . suffisent pour prouver quelle vigueur, quel coloris ou quelle grâce la pensée reçoit de l'expression , et combien le choix qu'on en doit faire est indispensable.
Sans doute c'est la netteté des idées qui donne de la clarté au style , comme c'est leur confusion qui le rend obscur.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement , El les mots , pour le dire , arrivent aisément.
Mais c'est l'ordre et l'arrangement de ces idées, ainsi que la disposition symétrique et cadencée des tours de phrases qui donnent au style son caractère et sa physionomie. Lorsque les idées se pressent, la diction est serrée et rapide, le style est plein et nerveux", lorsque la diction les délaye , il est lâche et diffus, et ainsi de suite. « L'appropriation des termes aux idées , dit un » écrivain moderne (i), étant le véritable secret » du style , elle doit être le principal motif de » sa diversité ; mais le caractère de chaque écrii) vain y influe encore d'une manière si forte . » qu'on peut dire qu'un écrivain qui n'a point » de stylé propre, n'a point de caractère propre. » C'est dans ce sens seulement qu'il est vrai que les idées forment le fond du style : il semble tenir du tempérament de L'écrivain. 11 y a lien de croire que, sous ce rapport, Tacite ne ressemblait pas à Cicéron, non plus qu'Ovide à Ju vénal; et probablement la même différence
(i) Question de littérature légale, par M. N.
existait entre Bossuet et Fénélon , comme entre Quînault et Pierre Corneille (1).
Quelqu'un a dit que le style était tout l'hom-
(i) « La vivacité du style se mesure au degré de » chaleur que nous avons dans le sang. Un homme » qui se fait un tempérament de tisanne et d'eau de » poulet, met dans ses discours les pales couleurs de » son teint. On connaît quand un auteur est en pointe,
» et qu'il se livre à la course de sa plume
» Les écrivains qui pensent beaucoup ont un style y* fort de choses, comme dit M. de Fontenelle , qui » cause souvent des obstructions dans les esprits fai-
» blés Le style en est plus léger lorsqu'on a
» moins de vues. Combien ne pourrait-on pas nom- » mer aujourd'hui d'auteurs dont les écrits sont une » espèce de mousse de vin de Champagne! De même » que l'on mâche quelquefois à vidé , on dirait avec b quelque sorte de raison qu'on lit à vide.
» Le style est une empreinte de l'âme ou l'on voit » les divers caractères de ses passions. Le langage des » dogmatiques est fastueux; celui des pyrrhoniens , » modeste et circonspect. Platon parlait avec enflure : » Socrate était toujours modéré, et penchait vers la » raillerie; Malebranche écrit avec enthousiasme; Le- » clerc et Leibnitz , moins vifs sur l'intérêt d'une opi- » nion , ou peut-être moins persuadés, disent les mê- » mes choses avec sang froid. Le contraste si marqué » entre ces quatre hommes célèbres, MM. Arnauld, » Claude, Nicole et Jurieu, est l'effet de la contrariété de » leurs humeurs ; car la même opinion est soutenue >* avec douceur et avec emportement, etc. ■» Cartaud de la Villate, Essai historique et Philosophique sur le goût; la Haye, 1737.
Je cite ces observations, parce que j'y trouve quelque chose de vrai ; mais je ne crois pas qu'elles doivent être admises sans restriction. Je reste persuadé que si le style prend nécessairement , soit dans le langage, soit dans la composition , la teinte des affections de l'âme , les sentimens et les passions exercent bien plus d'influence sur le fond des pensées que sur la manière de les exprimer.
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me : cette pensée n'est pas claire. Il me semble I qu'il serait plus exact de dire que le style est la physionomie de 1 écrivain. Le style est en ellèt l'expression des senti mens et des pensées, comme la physionomie est l'expression des passions , des sentimens et des mouvemens intérieurs de l'homme ; et l'on peut regarder comme certain que la figure humaiue qui n'a pas été façonnée par la contrainte qu'impose la société , représente naturellement, non-seulement le caractère de l'individu, mais tout ce qui se passe dans son âme, comme le style naturel est l'image de tout ce qui affecte L'âme de l'écrivain. Il est donc , comme la physionomie , le véritable miroir de l'àme ; et pour des yeux exercés , cette comparaison ne présente aucun doute : il y a des physionomies très -communes et très -insignifiantes en grand nombre, comme il y a beaucoup d'écrivains dont le style est très-commun. Mais , parmi les êtres distingués , le genre d'esprit , le génie et toutes les qualités de l'àme se peignent sur leur physionomie comme dans leurs écrits. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la perversité présente les mêmes observations en sens contraire.
De quelque manière donc que l'on s'y prenne pour donner une exacte définition du style , ou pour fixer précisément la signification de ce mot, il en faudra toujours revenir à penser que le stylen'est que l'expression des idées, ou la peinture des sentimens qui affectent notre âme , et que le caractère de ces idées et de ces sentimens est ce1 qui donne le caractère au style. Si l'on veut le distinguer de l'élocution , on finit bientôt par les confondre , et par en revenir à ce point de
comparaison du style avec la peinture. C'est ce qui est arrivé à Thomas dans ce beau morceau de son Essai sur les éloges , en parlant des oraisons funèbres de Bossuet : « Comme le style , » dit-il , n'est que la représentation des mouve- » mens de l'àme , son élocution est rapide et » forte : il crée ses expressions comme ses idées ; » il force impérieusement la langue h le suivre; » et , au lieu de se plier à elle , il la domine et » l'entraîne; elle devient l'esclave de son génie, » mais c'est pour acquérir de la grandeur. Lui » seul a le secret de sa langue; elle a je ne sais » quoi d'antique et de fier, et d'une nature in- » culte , mais hardie. Quelquefois il attire même » les~ choses communes à la hauteur desonàme , » et les élève par la vigueur de l'expression : » plus souvent il joint une expression familière » à une idée grande , et alors il étonne davan- » tage , parce qu'il semble même au-dessus do » la hauteur des pensées. Son style est une suite » de tableaux -y on pourrait peindre ses idées , » si la peinture était aussi féconde que son lan- » gage. Toutes ses images sont des sensations » vives ou terribles ;il les emprunte des objets les » plus grands de la nature, et' presque toujours » d'objets en mouvement, etc. »
La langue est le premier instrument de l'éloquence , elle est donc aussi celui qui détermine le caractère du stvle ; et l'on doit regarder comme une vérité du premier ordre, qu'il ne peut y avoir de style parfait que dans une langue entièrement formée et sous la plume de ceux qui en connaissent toute l'énergie, toute la délicatesse et toutes les nuances , comme un peintre connaît celles des couleurs qui couvrent sa pa-
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lette. Croira-t-on , parce que le style n'est que la représentation des nwuvemcns de Tdme , que ces connaissances arrivent sans beaucoup d'étude , de soins et de corrections ? et à qui persuadera-t-on que les chefs-d'oeuvre de notre langue, tels que les Oraisons de Kossuet, ouleTélémaque de Fénélon , ont coulé du premier jet de leur plume, sans changement et sans rature? Quand l'inspection de leurs premiers manuscrits ne prouverait pas le contraire , il suffirait de penser que ces immortels écrivains étaient bien pénétrés de ce précepte d'Horace , auquel on ne peut pas donner d'autre sens que celui que lui a donné Boileau :
Sœpè stylum vertas, Iterîtm quœ cligna legi sint Script unis ; neque , te ut miretur turba , laborcs ,
Co/itentuspaucis Isctoribus
Sat. x , 1. i.
Je n'emploie ici , comme autorité favorable à mon opinion , que la première moitié de ce passage : la seconde est une leçon qui eût servi beaucoup a la gloire de notre littérature moderne , si l'on avait eu le courage d'en profiter.
Sans doute c'est du fond de la pensée que le style emprunte son caractère : et de là vient que , dans les bons auteurs, le style paraît être plutôt un tissu d'idées qu'une suite d'expressions : mais c'est le soin qu'on prend de sa pensée qui la met en valeur , et ce soin n'est autre chose que le travail ou l'art du style. Lorsqu'un écrivain met au net sa composition, ce n'est plusj de sa pensée qu'il s'occupe, mais du soin de la bien rendre. Le style est alors pour la pensée ce qu'est le joui' ou la lumière pour uu tableau.
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Si le jour est mauvais , ou faible , ou incertain , le tableau perd de son prix , et la plus belle composition n'est plus ni sentie, ni appréciée. Enfin , si Ton veut admettre qu'il y ait deux sortes de style , ou donner à ce mot deux acceptions différentes , il faudra dire qu'il y a un style de pensées et un style d'expressions : mais, si l'on s'en tient à ce qu'il signifie en littérature, il faut regarderie style comme l'art de celui qui écrit, et non comme l'art de celui qui pense.
D'après cette explication, que j'ai crue nécessaire pour accorder quelques opinions qui paraissent un peu divergentes à cet égard, je dois insister sur le clioix des expressions , d'où résulte l'harmonie du style. C'est une loi que les plus beaux talens et les écrivains les plus distingués ont toujours observée. Elle domine également dans la prose et la poésie -, et quoique les règles de la construction ne soient pas les mêmes pour l'une et pour l'autre , quoiqu'il faille môme éviter dans la prose les consonnances , les inversions et le rbythme des vers, il n'en est pas moins vrai que , dans un discours soutenu , l'harmonie de la phrase donne à la pensée le ; charme ou la grâce qui plaisent à l'esprit, et ! que son analogie naturelle avec le son de la voix lui laisse un grand empire sur les nobles pas- , sions et les plus doux sentimens du cœur.
Le style des Grecs était une sorte de musi- : que. Les odes de Pindare et d'Horace avaient | les modulations du chant; et l'on sent à combien d'intonations différentes se prêtait l'élo- 'uence de Cicéron. Notre langue même , quoi et ou en dise , a une prosodie , puisqu'elle est
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imitative parles sons qu'elle emploie, ainsi que par les syllabes longues et brèves qui, pour nous, suppléent aux aeeens.
L'espèce de loi musicale qui presse l'écrivain de donner à sa phrase la perfection à laquelle toutes les souplesses de la langue peuvent atteindre , ne lui laisse point de repos jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'expression qui peint le mieux son sentiment ou sa pensée : il ne calcule point avec le temps $ et ce genre de travail , qui peut paraître minutieux à l'esprit médiocre , est une condition que l'oreille impose au génie. 3.-J. Rousseau passait des heures dans la nuit à chercher la construction la plus correcte et la plus harmonique de ses phrases ; Buffon récitait et déclamait les siennes 5 Racine enfin, l'inimitable Racine , mettait près de deux ans pour écrire sa Phèdre , tandis que Pradon achevait la sienne en trois mois.
Sous le rapport de l'harmonie , l'imitation peut contribuer beaucoup à la perfection du style : mais cette imitation , toujours mauvaise quand elle est servile , doit être dirigée par le goût ; c'est la manière et le faire d'un bon modèle qu'on finit par s'approprier , sans être pour cela ni son copiste, ni son plagiaire. Une phrase bien écrite, une période bien soignée, soit en prose, soit en vers, est comme le motif d'un citant que le musicien peut placer sur différentes mesures et sur diflérens tons , sans que la ressemblance puisse ôter le mérite de l'invention. La syntaxe , la prosodie, l'arrangement des mots et des phrases , la contexturc du discours enfin , ressemblent beaucoup à une opération de mé canisine et doivent en produire L'effet. Quu.
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qu'eu lisaut bas , l'oreille et les yeux indiquent tellement l'harmonie , qu'elle se présente naturellement à l'esprit qui veut disposer ses idées de manière à renouveler la même sensation ; on retient 1 impression qu elle a faite , comme la phrase musicale d'un air qui nous plaît ou nous émeut. C'est comme un accent qui se communique par la fréquentation ; et tel qui abonderait en idées, et qui aurait une grande connaissance de sa langue et beaucoup de facilité à s'exprimer , finirait par ne parler qu'en vers , s'il n'entendait ou ne lisait jamais que des vers. Tel est le secret des improvisateurs italiens. C'est pour cela peut-être que Démosthène avait relu Thucydide jusqu'à huit fois-, que de très-bons littérateurs sont parvenus à écrire quelques pages en latin aussi bien que Cicéron : c'est ainsi que Bossuet devint sublime à force de lire les Prophètes , et que Fénélon transmit à son Télémaque le style de l'Odyssée.
Cette consonnance harmonique et grammaticale , aussi parfaite que la langue peut le permettre , cette représentation fidèle de la pensée par le choix de l'expression , sont tellement Je secret de l'art de bien écrire , que tous les genres de style, bons ou mauvais , en tirent leur caractère ou leur dénomination. Ainsi le style est clair ou obscur , correct ou négligé , énergique ou diffus, élégant ou sans grâce, naturel ou am- ! poule , noble ou commun, lâche ou serré , simple ou affecté , selon que la manière d'exprimer sa pensée, ou le style de chaque écrivain , présente ou ces qualités ou ces défauts.
Sans doute il est possible d'acquérir les uns et d'éviter les autres. L'art d'écrire , n'étant que
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l'emploi d'un talent , doit être guidé par le sentiment et l'imitation de ce qui est bien. La nature a fait à quelques individus le don précieux d'une extrême facilité à rendre , soit en parlant, soit en écrivant, toutes les idées qui leur viennent à l'esprit : mais , pour le grand nombre , l'usage et l'étude peuvent seuls suppléer à celte facilité , qui ne présente pas toujours les grâces de l'abandon et de la négligence. Rien n'ap-
Erend mieux à bien parler que d'écouter avec eaucoup d'attention ceux qui parlent bien. Il en est de même du style : le vrai moyen de le former est l'étude des bons modèles. C'était le secret d'Horace et de tous les bons écrivains du siècle d'Auguste , qui se nourrissaient assidûment de la lecture des auteurs grecs :
Exemplaria greeca Nocturnâ versate manu , versate diurnâ.
Horat. Ars poet. v. 268.
Les fruits immortels qu'ils ont recueillis de cette méthode , en prouvent la bonté \ et, quoique la langue fût différente, toutes les règles du style n'en pouvaient pas moins être appliquées à celle que parlaient les Romains. Combien cette méthode devient plus facile , quand on a dans sa propre langue d'excellens modèles à imiter (1) !
(1) . . . . Les véritables gens de lettres gémissent , en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s'ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau lisait Longin dans l'original , et que Racine savait par cœur le Sophocle et l'Euripide grec. Dieu nous ramène au siècle des pédans !
De Châteaubriant, Itinéraire de Jérusalem $om. 3, pag. 3i8.
Le modèle est donc la règle la plus importante 5 et , pour en faire l'application , il ne s'agit que de lire très-attentivement , et à plusieurs reprises , des ouvrages bien faits et bien écrits dans le même genre , si Ion veut se former un style dans le même goût, comme un élève en peinture étudie long-temps le maître de l'école qui lui plaît le plus, et dont il veut s'approprier le style et la manière.
Quelques personnes conseillent , pour se modeler sur les auteurs qui ont le mieux écrit , de faire des extraits , ou de copier les meilleurs morceaux de leurs ouvrages , soit en prose , soit en vers ; je préférerais de les apprendre par cœur. JN on -seulement la mélhode d'extraire prend beaucoup de temps et devient une fatigue, mais elle accoutume à resserrer des pensées qui demandent certains développemens. On procède alors comme le botaniste qui sépare de sa tige une fleur charmante et la dessèche pour la placer dans son herbier. L'impression harmonique de la phrase perd tout son effet en la transcrivant ; cette impression se conserve, au contraire, par les sons accentués de la déclamation ou du récit , et l'on y trouve encore l'avantage important de cultiver la mémoire. Il est d'ailleurs de ces ouvrages que l'on ne pourrait extraire sans les gâter ; il faut les avoir sous les yeux quand on ne les a pas dans l'esprit. Racine savait par cœur l'ingénieux roman de Théagène et Charicle'e , et Voltaire avait toujours sur son bureau les Provinciales et le Petit Carême de Massillon.
Lorsque nous engageons les jeunes auteurs qui veulent se former un style, à lire et relire souvent les ouvrages bien écrits , nous devons
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les é< lairer sur ceux dont la célébrité ne les garantit pas, quoique très-eslimables d'ailleurs, du reproche de néologisme , qu'une critique judicieuse réprouve avec raison- C'est un défaut d'autant plus contagieux , qu'il a plus de partisans qui l'admirent, et que , pour s'en défendre, il faut peut-être plus de talent qu'il n'en faudrait pour l'imiter. La plupart des ouvrages modernes qui ont joui de quelque réputation , sont généralement bien écrits ; la pureté , la correction , l'élégance du style , ne sont , pour ainsi dire , plus un mérite : mais , en voulant faire mieux , on a dépassé la limite de ce qui était bien } et, si l'opinion publique avait le malheur d'accorder son estime à ce mauvais genre , on en viendrait bientôt au point de méconnaître la véritable beauté du style dans les ouvrages de notre langue qui font l'honneur et la gloire du plus beau siècle de la littérature. Qu'il me soit donc permis de répandre quelque défaveur sur cette espèce de schisme littéraire , dont les progrès , en nous menaçant du retour vers la barbarie, affligent tous les gens de goût.
Le néologisme , ou cette affectation des termes impropres et désordonnés , cette manie d'attacher des expressions hyperboliques à des idées qu'on croirait rendre imparfaitement par des mots usités, sont de véritables délits contre la langue , des erreurs ambitieuses , que l'orgueil prend pour de la hardiesse , et que favorise la prétention d'être plus distingué ou plus original. On cherche a donner au style l'esprit qui manque à la pensée , et il résulte de là un langage qui séduit l'imagination sans rien dire à l'entendement. Le caractère distinctif et
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dominant de la langue française est la clarté. Cette qualité précieuse est tout-à-fait dédaignée par les coryphées du nouveau style. Une phrase intelligible leur paraît une condescendance pour le commun des lecteurs -, il faut un travail d'esprit pour traduire ou démêler ce qu'ils ont voulu dire, et l'attention la plus soutenue n'est pas toujours dédommagée de la fatigue par la découverte qu'elle produit. On a l'air de faire péniblement un mélange de termes étrangers avec ceux de sa propre langue ; on les prend de force pour les attacher à des idées qui ne leur conviennent pas 5 et ces associations de mots qui ne devaient jamais se rencontrer , ressemblent a ces unions mal assorties où l'on s'imagine trouver la richesse aux dépens du ridicule.
Il y aurait toutefois une manière de justifier les auteurs qui emploient cette ressource pour donner à leurs productions un caractère qu'ils croient propre à les illustrer 5 ce serait en accusant la langue française tantôt d'une pauvreté qui met le génie dans des entraves continuelles, et ne lui permet pas de rendre ou l'énergie ou la nuance délicate de la pensée qu'il conçoit ; tantôt d'une fierté , d'une pruderie déplacées qui l'obligent à délayer dans une froide périphrase le tableau naïf ou le sentiment profond * qu'il voudrait peindre avec les couleurs de la nature. Voyez, disent-ils, quels avantages ont sur nous les Italiens , les Anglais , les Allemands surtout. Ont-ils besoin d'un nouveau mot , ils le composent 5 d'une expression qui puisse rendre avec plus de finesse ou de précision la nuance de leur pensée , ils l'inventent ; ils n'ont
ni dictionnaire ni académie qui mettent des bornes à leur liberté de s'exprimer, et ils sont souvent assez heureux pour que la nation à laquelle ils appartiennent regarde cette audace comme une conquête 5 tandis que la langue française , comme le disait Voltaire, est une gueuse iière qu'il faut enrichir malgré ell;j.
Si Ion veut réduire ces observations à leur juste valeur, on conviendra sans doute qu'il serait à désirer que notre langue n'eût pas dédaigné d'accueillir plusieurs expressions très-énergiques qu'on retrouve encore dans quelques-uns de nos anciens auteurs , et dans Montaigne surtout. Mais , puisque la langue française s'est trouvée assez riche pour abandonner quelque portion de son ancien domaine , et dès qu'avec ce qui lui restait elle a pu produire des écrivains tels que ceux du siècle de Louis XIV , on doit penser que ceux qui veulent faire mieux ne sont pas même en état de faire aussi bien , et que c'est une tentative bien périlleuse que celle d'aspirer à de plus grands succès , en s'éloignant de semblables modèles. Voltaire luimême , qui se plaignait de la pénurie de la langue française, et qui avait pu voir en Angleterre des exemples d'une liberté dont celle-ci ne jouissait point , n'a cependant hasardé , dans ses nombreux ouvrages , aucun terme qui n'eût déjà été employé dans le même sens par nos bons auteurs ; et l'on remarquera que les écrivains du xvnie. siècle , tels que Montesquieu , Bull'on, Rousseau, etc., n'ont jamais pris de semblables licences , quoiqu'ils eussent pu dire que le dénûment de la langue française ne leur permettait pas de donner à leurs pensées toutes
les nuances de finesse , de grâce ou d'énergie , dont ils avaient le sentiment. Sans doute les écrits de Pascal , de Bossuet , de Féuélon , de Boilcau, de Racine , de Molière , de La Bruyère et de tant d'autres , avaient montré que les plus beaux génies pouvaient trouver dans la langue française des moyens suffisans pour exprimer toutes leurs conceptions 5 et c'est ainsi qu'ils ont fait de ces écrits des ouvrages classiques, dont le mérite est depuis long-temps à l'abri des efforts qui tenteraient de l'atténuer.
Cet avantage important de dénomination d'ouvrage classique sera toujours refusé aux auteurs dont le style présente des défauts de goût , tels que ceux que je viens d'indiquer. « Quelque- » fois un grand talent suit le cours de son épo- » que , et , ne se croyant pas la puissance de » ramener son siècle en arrière , s'abandonne à » des défauts accrédités, qu'il accrédite encore, » qu'il autorise et qu'il illustre par le mélange » des plus hautes qualités. 11 fait école sans être classique (1). » Cet arrêt sage et judicieux, tracé par une plume très-exercée en littérature , et qu'on croirait extrait de Rollin ou de Quintilien, se trouve dans un journal qui n'a pas toujours si doucement traité les chefs de ces nouvelles écoles. Ce n'est sans doute que le danger de l'exemple qui détermine les critiques à sévir contre ceux qui le donnent -, et leurs remontrances n'ont de véritable valeur que parce qu'en réprouvant l'excès qu'ils blâment, ils ne peuvent donner le talent qui semble l'autoriser. Je me
(1) Journal des débats , du 23 décembre 181-t , article de M. Dussault.
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sers de cet adoucissement , parce qu'il faut être vrai en toute chose , et qu'il serait fâcheux qu'un zèle exagéré prît la couleur du pédantismc , ou de cette impuissance jalouse qui , sous le masque de l'indignation, ne déguise que de la mauvaise humeur.
Le génie demande quelque condescendance , et c'est en sa faveur que je dois ajouter ce que je pense relativement aux innovations dont la licence ne sera pas dangereuse , si on ne la permet qu'aux écrivains que la nature a doués de ce beau présent. La véritable beauté du style, soit dans le genre élevé , soit dans le genre gracieux , ne consiste pas seulement dans la tournure de quelques phrases ou le choix de quelques expressions disséminées dans le cours d'un ouvrage , mais dans le caractère noble ou majestueux , élégant et naturel, qui en colore tout le tissu : c'est l'uniformité qui en fait le mérite. L'affectation qui choisit habituellement des expressions inusitées ou singulières, est l'indice certain d'un esprit médiocre, qui s'occupe bien moins du fond de sa pensée que de la manière peu commune de l'exprimer, et qui cherche dans le mot un éclat d'emprunt dont l'illusion éblouit le lecteur sans le satisfaire. Cependant le génie qui s'exhale ou se produit avec franchise, peut quelquefois substituer à l'exactitude grammaticale des expressions qui ne semblent s'en éloigner que pour donner à limage on au sentiment toute la vérité et toute l'énergie dont il est pénétré lui-même; et si la critique, par devoir inilexible , abandonne quelquefois la sévériié pour se permettre l'indulgence , ce ne peut être qu'eu faveur du génie qui , de son
plein pouvoir, franchit la barrière de l'usage et de la loi , quaud l'un et l'autre sont insuflisans pour laisser à la pensée tout ee qu'elle a de brillant ou d'ingénieux.
Après avoir signalé recueil où pourraient échouer de jeunes écrivains entraînés vers la célébrité par d'illustres et trop séduisans exemples , il ne me reste qu'à leur indiquer ceux des moyens que je crois les plus sûrs pour acquérir autant de perfection qu'il est possible dans l'art d'écrire. Ces moyens se réduisent à deux : traduire et versifier. L'expression de la pensée ne devient facile et correcte que lorsqu'on connaît bien sa langue , la valeur de tous les termes , la nuance de tous les synonymes et les différences de mots qui peuvent caractériser les sentimens et les idées. La traduction oblige à faire ce choix et à passer en revue tous les termes qui peuvent le mieux se calquer sur l'original. Ce travail conduit nécessairement à une grande connaissance non-seulement des termes , mais des tournures de phrases qui ont le plus d'analogie avec celles de l'auteur que l'on traduit(i). De même la construction du vers , la nécessité de la rime et de
(i) « Lorsqu'une pensée se présente à nous dans m notre langue , dit M. Deleuze , elle est revêtue des » mots qui doivent la peindre. Lorsque nous la voyons » dans une langue étrangère, il faut faire des efforts » pour la rendre d'une manière différente , sans l'afiâi- » blir ni l'altérer; el cette lutte continuelle à laquelle a on se livre en traduisant un excellent auteur, est le » meilleur moyen d'apprendre à écrire. » {Entretiens sur l'élude, des sciences, toin. I, page i42.)
Ce moyen est le même qu'indiquait l'ami de Tacite et de Quintilien, Pline le jeune, à Fuscus, qui lui demandait ses conseils à ce sujet. (Voyez ses Lettres.)
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la mesure , sont des lois qui obligent à une recherche de mots les plus propres à satisfaire en même temps l'esprit et l'oreille. Il en résulte une telle facilité, que, lorsqu' ensuite on écrit en prose , on est , pour ainsi dire , plus à l'aise ; la pensée semble s'épanouir plus librement ; on connaît mieux ses propres richesses , et l'on y joint l'avantage d'une cadence harmonique qui s'attache comme involontairement à tout ce qui coule de la plume.
Il serait superflu d'entrer dans de plus longs détails sur un objet déjà traité , avec toute l'étendue qu'il mérite , dans plusieurs ouvrages estimables sur la rhétorique et l'art oratoire , et notamment dans ceux que j'indique à la division qui les concerne.
J'ai tâché de fixer l'idée qu'on devait avoir du style en général-, j'ai dit quels étaient les moyens qui me paraissaient les meilleurs pour approcher de la perfection autant qu'il est possible-, j'ai cru devoir prémunir l'amour de la célébrité contre des défauts qui ne méritent plus d'indulgence , dès que le génie cesse de les autoriser : je n'ai plus qu'à recueillir quelques observations sur la convenance et le bon ton du style, ainsi que sur les principes les plus propres à former le goût.
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