CHAPITRE IV
Du Goût, et de la Convenance du Style.
JLe goût, en matière de littérature et de beauxarts , est un sentiment exquis de ce qui doit plaire. Ce n'est ni le talent , ni l'esprit , ni le génie ; mais c'est un associé qui les dirige , un surveillant qui leur donne des lois , un ami sûr qui leur choisit des modèles , et qui ne permet pas qu'on le néglige ou qu'on l'offense.
Il n'y a rien de neuf à dire sur ce sujet, qui a été traité fort au long dans plusieurs ouvrages très-estimables ; mais , comme il est intéressant pour de jeunes compositeurs d'avoir, à cet égard , des notions exactes et des principes fixes, j'ai pensé qu'en réunissant les idées éparses de plusieurs bous auteurs , on pourrait en former une sorte de poétique du goût , qui serait plus utile et mieux faite que ce que je pourrais tirer de mes propres réflexions. Je suis sûr, d'après cela, que ce chapitre sera le meilleur de cet ouvrage, puisque je l'aurai emprunté presque entièrement des idées et des expressions de ceux que l'estime générale a mis en droit de prononcer sur cette matière.
Le goût étant un sentiment vif et raisonné des beautés de l'art et de la nature , il est nécessairement inégal parmi les hommes , parce qu'ils sont différemment organisés : mais , s'il s'égare, il y a des moyens de le rectifier , en recher-
chant dans la nature elle-même et dans les œuvres du génie le régulateur auquel on doit le soumettre. Ce qui est vraiment beau sera toujours trouvé tel par la grande majorité de ceux ehez lesquels une grande sensibilité de l'âme se trouve unie à une organisation parfaite.
— « Quoique le goût ait la sensibilité pour base , on ne doit pas le considérer purement comme une sensibilité d'instinct. La raison et le bon sens ont une influence si étendue sur toutes les opérations et les décisions du goût , qu'on peut regarder sa perfection comme le résultat d'une sensibilité naturelle pour le beau , réunie au discernement d'un esprit très-cultivé. Pour en être convaincu , il suÛit d'observer que presque toutes les productions du génie ne sont que des imitations de la nature , des représentations de caractères ou d'actions. Le goût est la source du plaisir que ces imitations ou représentations nous font éprouver -, mais c'est le discernement de l'esprit qui juge de l'exécution, en comparant ensemble l'original et la copie. Le sentiment du beau produit naturellement le plaisir , et le jugement ou la raison nous fait découvrir comment et pourquoi il le produit. » (Le Dr. Blair , Leçons de rhétorique et belles-lettres.)
— « Dans l'ordre des vérités ou de la beauté morale , le sentiment s'appelle conscience : c'est une suite de la loi naturelle et de l'idée que nous avons du bien et du mal; et on pourrait le nommer évidence du cœur, parce que, tout diilérent qu'il est de l'évidence de l'esprit attachée aux vérités spéculatives , il nous subjugue avec le même empire. Une autre espèce de sentiment est particulièrement allectée à l'imitation de la
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belle nature , et à ce qu'on appelle beauté d'expression. Il saisit avec transport les beautés sublimes et frappantes, démêle avec finesse les beautés cachées, et proscrit ce qui u't.'i a que l'apparence : souvent même il prononce des arrêts sévères, sans se donner la peine d'en détailler les motifs , parce que ces motifs dépendent d'une foule d idées difficiles à développer sur le champ , et plus encore à transmeure aux autres. C'est à celte espèce de sentiment que nous devons le goût et le génie , distingués l'un de l'autre , en ce que le génie est le sentiment qui crée , et le goût le sentiment qui juge. » ( D'Alembert. )
— « Les beautés morales ne sont pas intrinsèquement supérieures à toutes les autres : mais elles ont uue influence plus ou moins directe sur une infinité d'autres objets du goût pour tout ce qui concerne les affections , le caractère ou les actions des hommes ; et tels sont les principaux objets des plus sublimes oeuvres du génie : il est impossible de composer une description juste ou frappante, et il est également impossible de bien sentir les beautés d'une telle description , si l'on n'a pas le coeur vertueux et sensible. L'homme dénué de délicatesse et de sensibilité , que les sentimens et les actions d'une générosité extraordinaire ne frappent point vivement d'admiration , sentira toujours très-imparfaitement les beautés de l'éloquence et
de la poésie
» En établissant une mesure qui puisse servir de règle pour distinguer le bon goût du mauvais, il faut observer d'abord que, si cette règle n'existait pas , il s'ensuivrait que tous les goûts
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sont également bons ; ce qui est absurde : en?suite , que la diversité de goût parmi les hommes n'est pas toujours la preuve de sa corruption. Sans se tromper, ils peuvent différer considérablement dans leurs goûts relativement aux objets 5 l'un ne prendra plaisir qu'à la lecture des poésies, et l'autre n'aimera que celle de l'histoire , etc. Quoique leurs goûts soient différens , ils ont tous en vue quelques beautés analogues à leur caractère , et aucun d'eux n'est fondé à blâmer le choix des autres. 11 n'en est point des questions du goût comme de celles de la raison , où il ne peut y avoir qu'une conclusion juste , et tout le reste est nécessairement faux. La vérité , qui est l'objet de la raison , est une ; mais la beauté , qui est l'objet du goût, est de plusieurs espèces très-différentes et très-mullipîiées. Le goût peut donc admettre une grande latitude ou diversité d'objets , sans rien perdre de sa bonté et de sa justesse ; et , pour accorder quelque préférence à cet égard , il n'existe d'autre autorité que celle du goût de la nature , lorsqu'il est possible de la constater. Ce que tous les hommes s'accordent à trouver beau , doit l'être en effet. Le goût qui sympathise avec celui du plus grand nombre , doit être considéré comme le plus juste et mériter la préférence. Il faut s'en tenir à cette règle : c'est l'opinion ou le sentiment général qui doit décider toutes les questions du goût en dernier ressort.
» Mais , pour juger de ce qui est ou n'est pas beau, n'y a-t-il pas, dira-t-on , d'autre règle que l'approbation du plus grand nombre? Faudra-t-il recueillir les voix avant de déterminer notre jugement personnel des beautés de l'élo-
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craence et de la poésie ? Non , sans doute. Il y des principes fondés sur la raison , qu'on peut appliquer aux décisions du goût, comme à tout autre objet des sciences et de la philosophie.
» Le goût n'est donc pas un principe arbitraire , sujet à varier avec le caprice de tous les individus, et dénué de toute règle qui puisse faire distinguer le faux du véritable : sa base est la même dans l'esprit de tous les hommes -, il est fondé sur les sentimens qui font partie de la nature humaine , et qui opèrent , en général , avec la même conformité que nos autres principes intellectuels. Lorsque les préjugés ou l'ignorance ont dépravé ces sentimens , la raison peut les épurer et les rétablir ; et c'est en les comparant avec le goût général qu'on peut juger s'ils sont ou ne sont pas dans leur état de pui'eté naturelle. Que des hommes dissertent autant qu'il leur plaira sur les caprices du goxit et sur son incertitude, l'expérience démontre évidemment qu'il existe des beautés qui enlèvent infailliblement l'admiration générale, lorsqu'elles sont présentées dans leur véritable jour. Dans toutes les compositions , ce qui intéresse l'imagination , ou ce qui touche le coeur , a, dans tous les temps et chez toutes les nations , le don de plaire. 11 y a une certaine corde à laquelle le coeur ne manque jamais de répondre, lorsqu'on la touche habilement.
» C'est ainsi que, depuis une longue suite de siècles, toutes les nations éclairées ont eu la même opinion de quelques chefs-d'œuvre du génie , tels, que l'Iliade d'Homère et l'Enéide de Virgile-, c'est ainsi que l'autorité de ces chefsd'œuvre s'est établie , et qu'ils ont servi de rè-
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gle aux compositions de la poésie, en indiquant les beautés auxquelles les hommes s'accordent à donner la préférence. » ( Blair. )
Il en est de même de toutes les autres productions du talent ou du génie qui peuvent être soumises aux décisions du goût. Les principes qui le dirigent ne lui laissent rien d'arbitraire. — « La raison se développe sans effort , tant que nous l'exerçons sur des objets peu compliqués ; mais , impuissante par elle seule à manier les autres , elle est comme nos faibles bras , elle a besoin de leviers. Ce n'est qu'à force de méthode qu'elle nous élève à des connaissances ; et si elle ne s'en fait pas , nous nous égarons d'autant plus que l'erreur a souvent pour nous plus d'attraits que la vérité. Voilà pourquoi les progrès de l'art de raisonner ne peuvent cire que fort lents. 11 n'en est pas de môme du goût -, il se développe aussitôt qu'un peuple commence à s'éclairer. Il est proprement l'aurore du jour qui va luire ; il prépare l'entier développement de toutes les facultés de l'àme : c'est que les choses dont il s'occupe nous intéressent par l'attrait du plaisir ; c'est qu'on ne nous trompe pas sur ce que nous jugeons agréable , comme on ne peut nous tromper sur ce que nous jugeons vrai; c'est que le beau une fois saisi devient un objet de comparaison pour le saisir encore et toujours plus sûrement. ]\ous en observons mieux les sentimens que nous éprouvons , nous en observons mieux les causes qui les produisent-, et, nous faisant une habitude de juger du beau d'après les observations qui nous sont familières, nous arrivons enfin à juger si rapidement que nous croyons ne, faire que sentir. Ainsi le goût est un juge-
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ment rapide qui , joignant la finesse à la sagacité, se fait comme à notre insu : c'est l'instinct d'un esprit éclairé, s ( Condillac , Discours de réception à l 'Académie française , en 1768. )
Il ne faut pas croire toutefois que cette délicatesse du goût puisse se former sans une étude constante des bons modèles. — « Ce n'est point à la première lecture d'un ouvrage que l'on en discerne toutes les beautés ou les défauts , surtout lorsqu'on n'a point exercé longtemps son jugement sur les productions de l'esprit. Il faut revenir souvent sur les mêmes choses -, un second examen développe ce qu'on n'avait senti que légèrement dans le premier , et l'on s'accoutume enfin par l'usage à apercevoir du premier coup d'oeil ce caractère de vrai et de naturel qui produit le beau dans un style simple ou sublime, grave ou badin , ce que ces divers styles ont de propre ou de commun , la force ou la finesse des expressions , le choix des mots et l'harmonie qui résulte de leur arrangement , les grâces et la naïveté des images et des autres ornemens qui naissent , soit du fond même des choses , soit du tour des expressions qui les énoncent. Lorsqu'à cet égard on s'est formé des idées exactes par des lectures réfléchies , on voit, pour ainsi dire , du même coup d'ceil , les défauts qui produisent un effet contraire ; on sait en quoi ils consistent , jusqu'où ils s'écartent des règles : on connaît ce qui caractérise l'enflure , l'affectation , le faux brillant , les ornemens déplacés 5 en un mot , tout ce qui s'éloigne du bon goût et de la belle nature. » ( Essai sur Tétude des belles-lettres. )
Tous les principes établis pour juger les productions littéraires peuvent s'appliquer aux
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beaux-arts ; mais le jugement qui suffit pour prononcer sur le mérite des unes, demande un nouveau suffrage pour les autres. — « 11 fallait, pour ces nobles enfans du génie , un amant plutôt qu'un juge -, et cet amant , c'est le goût : car le jugement se contente d'approuver et de condamner,- mais le goût jouit et souffre. 11 est au jugement ce que l'honneur est à la probité ; ses lois sont délicates , mystérieuses et sacrées. L'honneur est tendre et se blesse de peu : tel est le goût; et tandis que le jugement se mesure avec son objet, ou le pèse dans sa balance , il ne faut au goût qu'un coup d'oeil pour décider son suffrage ou sa répugnance; je dirais presque son amour ou sa haine , son enthousiasme ou son indignation, tant il est sensible, exquis et prompt : aussi les gens de goût sont-ils les hauts-justiciers de la littérature. L'esprit de critique est un esprit d'ordre ; il connaît des délits contre le goût , et les porte au tribunal du ridicule ; car le rire est souvent l'expression de 6a colère , et ceux qui le blâment ne songent pas assez que l'homme de goût a reçu vingt blessures avant d'en faire une. On dit qu'un homme a reçu l'esprit de critique , lorsqu'il a reçu du ciel , non-seulement la faculté de distinguer les beautés et les défauts des productions qu'il juge , mais une âme qui se passionne pour les unes et s'irrite des autres; une àme que le beau ravit, que le sublime transporte, et qui, furieuse contre la médiocrité, la llétrit de ses dédains , et l'accable de son ennui. »
C'est encore le goût qui , sous un autre rapport , met en valeur les œuvres de l'esprit et du talent , qui ne sont point la même chose, quoique
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on les confonde souvent. « Il y a cette différence entre ces deux présens de la nature , que l'esprit, à quelque degré qu'on le suppose , est plus avide de concevoir et d'enfanter ; le talent, plus jaloux d'exprimer et d'orner. L'esprit s'occupe du fond, qu'il creuse sans cesse •, le talent s'attache à la forme, qu'il embellit toujours : car, par sa nature , l'homme ne veut que deux choses 5 ou des idées neuves , ou de nouvelles tournures. Il exprime l'inconnu clairement pour se faire entendre , et il relève le connu par l'expression pour se faire remarquer. L'esprit ne peut se passer d'idées , et les idées ne peuvent se passer de talent ; c'est lui qui leur donne l'éclat et la vie : or les idées ne demandent qu'à être bien exprimées , et , s'il est permis de le dire , elles mendient l'expression. Voilà pourquoi l'homme à talent vole toujours l'homme d'esprit : l'idée qui échappe à celui-ci , étant purement ingénieuse , devient la propriété du talent qui la saisit. L'homme qui n'aurait strictement que de l'esprit, ne laisserait que ses idées : mais l'homme à talent ne peut rien céder de ce qu'il fait; il a , pour ainsi dire , placé ses fonds dans la façon de ses ouvrages. On dirait, en effet, que les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.... » ( Rivarol, de l'Homme intellectuel et moral. )
Son succès alors ne dépend pas seulement de l'inspiration qui le guide ou le maîtrise, mais encore de sa soumission à la règle , qui oblige également et le talent et l'esprit. L'art de bien dire et de bien écrire consiste surtout à faire naître dans l'âme de ceux qui vous lisent ou qui vous écoutent , les sentimens qui doivent sortir
du sujet que l'on traite. Cet accord des moyens avec la fin qu'on se propose , et de l'expression avec la pensée , est ce qui forme la convenance du style. — « Tous les sujets qu'on traite appartiennent ou à la mémoire , ou à la raison , ou au sentiment, ou à l'imagination. Dans ceux qui appartiennent à la mémoire , l'écrivain expose , raconte ; il faut que son style soit uni , facile , naturel et rapide. Dans les sujets qui appartiennent à la raison, l'écrivain se propose d'instruire *, il faut que son style soit grave , méthodique , précis, ferme, énergique. Dans les sujets qui appartiennent au sentiment, l'écrivain veut toucher 5 il faut que son style soit doux, insinuant, vif, animé, pathétique. Dans les sujets qui appartiennent à l'imagination, l'écrivain cherche à plaire 5 il faut que son style soit fin , gracieux , élégant et varié. Il cherche à plaire par l'imitation ; il faut que son style soit riche , brillant, fleuri , nombreux et pittoresque. (Domairon , Prbicipes généraux de belles-lettres.)
Quelque soit le sujet que l'on traite , ces conditions sont essentielles à la perfection du style : mais, dans les compositions littéraires les plus élevées comme les plus légères , le goût exige quelque chose de plus encore ; c'est la grâce. On se tient naturellement en garde contre un style ambitieux qui cherche le succès dans un brillant étalage , tandis qu'une modeste réserve nous séduit et nous entraine. La grâce peut se peindre , mais on ne saurait la définir : c'est la souplesse unie à l'élégance , sans recherche et sans effort; c'est un secret dérobé à l'art de plaire, un abandon naturel qui prête à l'esprit tous les charmes de l'ingénuité. Cette nuance
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dans le coloris du style est d'autant plus difficile à saisir , qu'elle est très-fugitive , et que sa délicatesse tient à la continuelle mobilité du langage et à la valeur convenue des expressions en usage dans les meilleures sociétés. — « Dans une nation ou règne une communication continuelle des deux sexes , des personnes de tous les états , des, esprits de tous les genres 5 où le premier objet est l'amusement , le premier mérite celui de plaire; où les intérêts, les prétentions, les opinions les plus contraires sont continuellement en présence les unes des autres, il faut contenir sans cesse les mouvemens de l'esprit comme ceux du corps , et observer les regards de ceux devant qui l'on parle , pour affaiblir dans l'expression de son sentiment ou de sa pensée ce qui pourrait choquer leurs préjugés ou embarrasser leur amour-propre.
a De là s'est formé ce ton du monde qui consiste à parler des choses familières avec noblesse , et des choses grandes avec simplicité ; à saisir les nuances les plus fines dans les convenances ; à mettre dans ses discours comme dans ses manières une gradation délicate d'égards , relative au sexe, au rang, à l'âge , aux dignités, à la considération personnelle de ceux à qui l'on parle.
» Les gens de lettres , ou les savons , en instruisant le monde par leurs ouvrages, ont perfectionné leurs talens dans le monde ; ils y ont porté leurs connaissances et leurs lumières. Les discussions les plus subtiles siu' les matières de goût et sur Jes découvertes des sciences sont devenues des objets de conversation ; et , pour rendre ces objets sensibles à des esprits frivoles
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et peu appliqués , il a fallu , pour ainsi dire , leur composer un langage nouveau , où la grâce fût unie à la plus grande clarté.
» De ce concours d'efforts réunis, on sent qu'il a dû résulter une langue simple dans ses formes et précise dans ses expressions , plus variée dans ses tours que dans ses mouvemens ; exprimant avec netteté ce que les vues de l'esprit ont de plus abstrait, ce que le sentiment a de de plus délicat , et ce que les convenances de la société ont de plus fugitif.....
» C'est aux hommes du grand monde , dont l'esprit est éclairé par l'étude et la réflexion , qui connaissent les principes de la langue et qui cultivent l'art d'écrire, à prévenir, dans ce monde où ils vivent, les outrages que notre langue peut recevoir de la frivolité , de l'ignorance ou d'une vaine affectation. » (M. Suard , Discours prononcé à V Académie française , à la réception de M. de 3Iontesquiou , en 1784.)
Former son goût afin de soigner son style , voilà tout le secret de l'art d'écrire : mais ce secret ne se devine pas 5 il est le fruit d'une attention suivie et d'une étude constante des meilleurs modèles.
C'est avoir profité , que de savoir s'y plaire.
Je ne serais pas étonné d'entendre dire à l'auteur même qui , depuis plusieurs années , a écrit les glus belles pages françaises , que l'épisode touchant de Paul et p'irginiea. donné naissance à celui d Alala ; et les Etudes de la nature, au Génie du christianisme , comme le style et la manière de Michel-Ange avaient formé le Corrége.
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Le langage le plus épuré vient naturellement se placer sous la plume de l'écrivain dont l'oreille en a senti le charme. Il trouve, pour ainsi dire, sans le chercher, ce ton d'élégance, de politesse et de correction , qui ajoute infiniment de prix aux ouvrages les plus iutéressans et les mieux conçus; il n'a plus qu'à se garantir de cette recherche ennemie du naturel et de la grâce , ou de cette pruderie qui ne sait pardonner ni une négligence , ni le moindre écart •, mais la littérature moderne a beaucoup moins à se plaindre de cette sévérité, que de la liberté peu scrupuleuse qui met le respect qu'on doit à l'innocence et aux bonnes mœurs , au rang de ces usages surannés qu'on abandonne à la pédanterie.
La convenance du style ne s'entend guère que de l'accord qui doit exister entre le fond des pensées et la manière de les exprimer : mais il est une autre convenance qui préside aux pensées elles-mêmes , et qui devient une loi pour tout écrivain jaloux de l'estime publique-, c'est le respect que les talens doivent aux mœurs et à l'innocence. Sur l'infraction de cette loi nulle excuse ne peut être admise , nul exemple ne peut la justifier. La licence est la flétrissure du génie et le plus criminel abus de l'esprit. Les Grâces ne sont plus dignes de ce nom , quand elles perdent la décence j et c'est les insulter , que de les faire rougir.
Jeune écrivain , défiez-vous du piège que vous présentera la trompeuse renommée , en vous faisantprendre la célébrité pour la gloire. \ oyez les écueils qu'elle a préparés au triomphe de ceux même qu'elle a comblés de ses faveurs.
Tous les lauriers du patriarche de notre littérature moderne ne couvrent pas la honte imprimée à son nom par un ouvrage licencieux , et le Tibulle de notre siècle a déshonoré la fin de sa carrière par l'alliance sacrilège de l'impudeur et de l'irréligion.
Une âme honnête et pure ne connaît pas le langage de la dépravation. Son expression est toujours vierge •, et la pudeur est si délicate, que la gaze la plus adroite ne suffit pas pour la garantir des alarmes qu'elle redoute.
Ne perdez jamais de vue que le respect pour les mœurs , et l'estime de soi-même , ont toujours conduit la plume de nos meilleurs écrivains ; que le cilice que porta si long-temps La Fontaine, n'a pu l'absoudre encore des écarts dont il eut de si profonds repentirs ; que les principes religieux sont la sauvegarde de l'honnêteté publique ; et que , d'accord avec eux , celle-ci , sans égard pour le talent et le génie , ne pardonne jamais les outrages qu'elle a reçus. La postérité a, comme le Dante, son élvsée et son enfer. Elle place pour toujours dans le premier les êtres distingués dont le génie n'a jamais dévié des voies de l'honneur et de la vertu ; le second est l'éternel partage de ceux qui ont sacrifié la morale et la pudeur à la licence et à l'impiété.
Çuid verum atque decens euro et rogo,et omnis in hoc su m. Horat. lib r , epist. i , v. n.
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