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CHAPITRE VI

De la Manière de varier ses Lectures ; des Livres inutiles ou dangereux.

JL'ennui naquit un jour de Vuniformhé. C'est elle qui cause ce dégoût , cet état de peine et de malheur qu'on éprouve dans les premières études des collèges , et dont on se ressouvient encore dans un âge avancé. La tendre jeunesse , ainsi que l'enfance , aime à changer d'objet comme de place. L'amusement même est dominé par ce besoin de la nature : elle ordonne le mouvement , et les lois qui lui soumettent le corps , n'en exemptent pas l'esprit.

Si de meilleures institutions savaient varier les premières études , on ne laisserait pas languir et pleurer pendant plusieurs années un enfant sur une grammaire ou sur un dictionnaire , pour lui apprendre mal dans cet espace de temps ce qu'il pourrait savoir en six mois , on ne tourmenterait pas sa mémoire pour y faire entrer de force ce qu'il ne comprend pas \ on ne lui donnerait point par ce moyen une aversion involontaire pour des auteurs qui feraient ses délices s'il pouvait les comprendre 5 on n'exigerait point de lui qu'il s'exténuât pour apprendre une ou deux langues qu'il faut qu'il entende , mais qu'il n'écrira ou ne parlera jamais.

Ce n'est pas aux professeurs qu'il faut s'en prendre , mais à la méthode qu'ils sont obligés

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de suivre , et qu'il serait bien à propos de réformer. Il y a sur cet objet quelques bons ouvrages dont on vante le style et qui ne servent à rien. Lorsque Catherine II , impératrice de Russie , voulut créer dans ses états des établissemens d'instruction publique , ce ne sont point des phrases qu'elle demanda aux gens de lettres , mais des règlemens.

En entremêlant , dans les premières classes , aux élémens des langues anciennes ceux de la langue nationale , en exerçant la mémoire par de bons morceaux d'histoire et de littérature française , en faisant marcher de front l'histoire de nos grands hommes avec celle des Grecs et des Romains , en choisissant pour des lectures publiques, ou pour celles dont les jeunes élèves rendraient compte , les traits de vertu qui pourraient en même temps former leur esprit et leur cœur , on les amènerait sans ennui à donner leur attention à de plus graves études. La géométrie et les mathématiques pourraient s'allier avec la rhétorique et les belles-lettres ; l'histoire se développerait alors concurremment avec la morale ; la physique et l'histoire naturelle trouveraient un aimable délassement dans l'étude des poètes tant anciens que modernes : la philosophie ne serait pas une répétition triste et monotone de ce que l'école a produit de plus incertain et de plus absurde, elle serait surtout l'ait de connaître tout ce qu il est bon et utile de savoir 5 elle s'occuperait de tout ce qui peut former le jugement et modeler la conduite d'un honnête homme- elle insisterait enfin sur la nécessité d'avoir des principes religieux , comme

étant la base de tout ordre social et la sauve garde des mœurs.

Je pense que , sans déranger Tordre de lectures que je vais tracer , et afin d'éviter la fatigue qui suit une même application trop prolongée , il est à propos de les varier sans leur nuire. Ainsi , pour ne pas trop S3 fatiguer d'une étude principale , je donnerais quelques heures par jour à des lectures d'histoire naturelle , de physique ou de chimie , d'histoire littéraire ou de poésie , de romans ou de voyages , ou enfin de quelques ouvrages bien écrits sur la morale , la politique ou la littérature.

Dans la foule des ouvrages dont une bibliothèque se compose , il en est beaucoup d'inutiles : il me suffit alors de dire que ceux-là ne se trouveront pas au nombre de ceux dont j'ai donné le titre ; le jeune homme qui cherche une véritable et solide instruction , n'a pas de temps à perdre. Le mérite du style peut seul le tenter : c'est un appât dont la littérature moderne a fait de trop fréquens abus pour s'y livrer sans précaution»

On formerait une collection volumineuse de; toutes les productions philosophiques qui se sont multipliées dans la dernière moitié du xvnie. siècle. Quelques-unes d'entre elles ont pour auteurs des hommes célèbres dans h's sciences et les lettres , qui n'ont pas craint de profaner leurs talens en livrant «à la dérision et au ridicule ce que la religion et l'ordre social ont dé plus imposant et de plus respectable, ou dont l'éloquence laborieuse a fourni des armes envenimées à la dépravation et à l'indépendance. S'il était utile de jeter les yeux sur de sembla-

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blés ouvrages , qui sont décriés aujourd'hui , ce ne serait que pour se mettre en garde contre les écueils où peuvent conduire les égaremens de l'esprit : on n'y trouverait que de fastidieuses redites dont le dégoût a fait justice. Mais ceux qui voudront en concevoir l'opinion qu'ils méritent, pourront les juger par l'affreux résultat de la révolution , qu'ils ont en grande partie déterminée. Raynal et Rousseau auraient effacé de leurs larmes, en 1793, les écrits qu'ils n'avaient pas craint de publier long-temps auparavant.

Quant aux livres dangereux d'une autre espèce , je ne dis pas seulement ceux qui présentent des tableaux cyniques de la corruption des mœurs , et dont la licence dédaigne même le voile grossier qui pourrait les couvrir , mais ceux qui, sous l'appât d'une fable bien conduite, rendent complices de la séduction la délicatesse du sentiment et les grâces de l'esprit , je ne puis qu'en inspirer la crainte comme d'un mortel ennemi qu'il faut éviter. Un jeune homme qui n'aura pris du goût que pour les livres bons et utiles , n'ouvrira pas un de ceux-ci sans avoir consulté le mentor auquel il a conGance, et je suis sûr qu'il ne regardera pas sa déférence comme un sacrifice. Il y aurait trop de risque à vouloir juger par soi-même ; car ce genre d'imprudence laisse des traces que n'efface jamais le repentir.

Supposons maintenant que mon jeune élève a suivi cet ordre d'occupations et de lectures que je lui indique, et voyons le fruit qu'il aura relire , en trois ou quatre ans , de l'étude qu'il aura suivie régulièrement , non-seulement san^ fatigue , mais même avec plaisir.

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La géographie , plus complète qu'on ne l'apprend ordinairement dans les instructions du premier âge , lui a fait parcourir d'avance ce monde dont il doit connaître l'histoire.

La chronologie , qui classe dans sa mémoire les faits et les événemens les plus importans , lui a servi de dilférens points d'appui pour les attacher sans confusion aux déférentes époques où ils doivent être placés.

L histoire sainte a d'abord attiré ses regards. 11 y a trouvé la religion dans sa source -, et l'étude qu'il en a faite dans les bons ouvrages qui en établissent la vérité , a réuni dans son esprit tous les principes qui doivent le prémunir contre les systèmes de l'incrédule et la morale du libertin.

De là il a passé à la connaissance de l'histoire profane ancienne et moderne ; il a mis à contribution les relations les plus intéressantes sur les diiïérens pays qu'elle oil're à ses regards. Semblable au voyageur qui a parcouru tout le globe et visité tous les peuples connus , il demeure convaincu qu'il n'y a de bon et d'utile que ce qui est conforme au bon sens et à la droite raison; que les principes d'honneur, d'humanité , de bonne foi , sont préférables aux qualités les plus brillantes ; que la gloire acquise aux dépens du bonheur public n'est qu'une fumée qui noircit tous les trophées de la victoire ; que les hommes , quelque climat qu'ils habitent, ne sont heureux que sous un gouvernement sage et respecté , et que cette sagesse ne peut exister que lorsque les lois sont appuyées sur les principes de la justice et de l'équité, qui sont les mêmes que ceux de la morale et de la religion.

Ces réflexions auront commencé à former son esprit , et il aura senti la nécessité de donner toute la rectitude possible à son jugement.

La connaissance préliminaire des langues qu'on ne parle plus , lui a coûté bien des larmes dans sa première jeunesse , et n'a pu le dispenser d'y revenir pour les apprendre mieux : il a du joindre à une étude raisonnée de sa propre langue celle de l'italien et de l'anglais , qui ont donné aux lettres tant d'excellens et d'intéressans ouvrages.

Bientôt s'est ouvert devant lui le sanctuaire des sciences. De l'étude des faits il a passé aux principes et à l'art du raisonnement. La logique l'a mis en garde contre ce que l'erreur a de plus spécieux ; la métaphysique l'a introduit dans la connaissance de Dieu et de soi-même ; les systèmes philosophiques ont étonné sa raison 5 la morale a formé son cœur en lui traçant ses devoirs et la politique lui a indiqué tous les élémens de la société , tous les principes de la législation. Obligé de vivre sous les lois et de s'y soumettre , il en a connu du moins les bases principales et l'application qu'on peut en faire pour ses propres intérêts.

Ces sciences de raisonnement , ainsi que celles que l'on appelle sciences de la nature , sont les ouvrages des hommes -, et pour bien connaître , sous l'un et l'autre de ces rapports , les développemens de l'esprit humain, mon jeune élève aura pu placer ici la lecture des livres qui traitent de l'histoire littéraire de tous les temps et de tous les genres.

Cette lecture , qui demande moins de contention d'esprit que l'étude des sciences de premier

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ordre , l'aura disposé à se former une idée vraie de ce qu'où appelle en général philosophie, bien différente du philosophisme moderne, et qui n'est , dans sa plus juste acception , que le composé des différentes sciences considérées dans leurs principes généraux et dans les rapports qu'elles ont entre elles et avec le bonheur public. Elles ont toutes un lien qui les unit secrètement 5 et c'est ce lien qui forme la véritable théorie et l'ordre purement philosophique de toutes les connaissances des hommes.

Dominé par le goût qu'elles inspirent pour tout ce qui est le plus propre à illustrer le génie, destiné peut-être aux honorables fonctions de la carrière militaire , il a voulu ne rien ignorer de ce qui pouvait la lui faire parcourir avec distinction. La géométrie et toutes les parties des mathématiques lui sont connues , et l'ont mis en état d'en faire par la suite une profonde étude. L'astronomie , la géologie , la physique générale et particulière , sont alors devenues pour lui un délassement plutôt qu'une fatigante application.

L'histoire de la nature s'est offerte à son empressement avec le détail immense de ses ravissantes beautés. Il s'est livré à sa contemplation, en a saisi toutes les harmonies , et a béni la Providence , qui a tout disposé dans un si bel ordre pour le bonheur des êtres sensibles. Pouvait-il voir , sans un sentiment religieux , cette correspondance établie entre toutes les parties d'un plan qui enserre tant de merveilles , exalte l'imagination , commande le plus grand intérêt et pénètre le cœur humain d'admiration et de reconnaissance ?

Le désir de connaître la substance et les pro-

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pviélés dos corps que la nature met sous ses regards, en a fait un amateur de la chimie ; mais il a distingué soigneusement ce que l'application de cette science pouvait avoir d'utile , d'avec ce qu'elle oflrait de systématique ou de pure curiosité.

Tout ce qu'il y a de plus agréable dans l'étude , tout ce qui peut plaire , amuser, intéresser , est devenu la récompense de sa constante application. Il a puisé les principes de la littérature dans les sources les plus estimées ; il est devenu en état de juger et de distinguer le mérite des poètes et des orateurs de tous les âges et de tous les genres. Les épistolaires, les théâtres, les mélanges , les romans , peuvent le distraire sans le corrompre 5 et le spectacle des beauxarts, l'étude de leurs chefs-d'œuvre en peinture , sculpture , architecture , musique , etc. , terminent par de vrais plaisirs les occupations sérieuses qui n'auront pas toujours été pour lui sans fatigue et sans épines. Afin de s'en dédommager mieux encore, il a vu les cabinets curieux, les ateliers et les musées ; il a suivi les cours publics 5 il a recherché l'entretien des savans , des hommes les plus habiles , des artistes les plus distingués ; et ce genre de recherches lui a peut-être procuré une instruction plus exacte et plus raisonnée que celle qu'il avait puisée dans les livres.

Tant de connaissances variées ne sont point entassées sans ordre dans son esprit : il sait en faire usage à propos , sans prétention et sans fausse modestie. 11 n'a pas meublé sa mémoire de ce que le discernement oublie. Il écoute encore plus qu'il ne parle ; et , quand il le fait , il

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raconte avec grâce et avec un choix d'expressions qui ne sentent point la recherche. Il n'est point étranger aux conversations qui ont pour objet les sciences , la littérature et les arts *, et son opinion , toujours réservée , annonce plus de sens, d'esprit et de goût, que cette assurance qui tient du pédautiôine et qui n'est que le masque du faux savoir.

Encouragé par l'étude des bons modèles , il a essayé de se rendre compte à lui-même de ses lectures ; il en a fait des extraits qui ont gravé dans sa tête les matériaux élémentaires de l'instruction dans tous les genres. 11 a réfléchi sur les principes de l'art d'écrire et la manière de composer ; les productions qui réunissent tous les suffrages ont éclairé son jugement et formé son goût : bientôt il saura juger le mérite ou les défauts de celles qui sont accueillies avec le plus de faveur. Il ne sera point l'admirateur de la nouveauté, se défiera de l'enthousiasme, et ne regardera celui que commande la mode que comme une servitude qui tient à l'inconstance de l'esprit humain, et dont le mouvement le rapproche et l'éloigné sans cesse du point fixe que lui montrent la raison et la vérité.

Ces différentes occupations ne sont que l'aliment de l'esprit : mais l'étude des sciences et de la littérature ne doit tenir que le tiers des momens de l'existence; et, pour être continuée avec profit , elle a besoin d'être entretenue par tout ce qui peut contribuer à fortifier le corps et à maintenir la santé. Les heures laborieuses semblent arrêter le temps , que des distractions variées laissent fuir avec une extrême rapidité : mais l'application à des objets sérieux devien-

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tirait plus nuisible qu'avantageuse , si on ne l'entremêlait par des exercices que la jeunesse demande , et par la culture de ces talens qui deviennent le charme de la vie et l'agrément de la société. La musique instrumentale et le dessin surtout sont ceux qui doivent succéder à tous les autres , et particulièrement à ceux qui peuvent développer les grâces naturelles ou mériter l'intérêt et la bienveillance que le monde le plus difficile accorde toujours aux utiles progrès d'une éducation distinguée. C'est l'arbre qui se couvre de fleurs au printemps , et qui promet pour l'automne des fruits délicieux.

Voilà mon élève : si ce n'est pas un homme de géuie , je doute qu'il y eu ait un plus honnête , plus aimable , et plus digne d'estime. Si la fortune le favorise assez pour seconder le désir qu'il doit avoir de s'instruire par lui-même des lois, des mœurs, des usages , de l'état des sciences et des arts chez les nations les plus polies et les plus éclairées , il ne lui reste plus qu'à voyager *, il a de quoi plaire et profiter partout.

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