FRAGMENT
D'un chapitre qui ne se trouve point dans la première édition.
Cie chapitre présentait un résumé chronologique des établissemens d'instruction depuis les temps anciens jusqu'à nos jours , et principalement en Europe. L'auteur, après les avoir indiqués successivement , termine ainsi
En réfléchissant sur ce tableau littéraire du monde civilisé, on se fait naturellement cette question : Quelle est la cause qui a le plus contribué au développement et aux progrès des connaissances humaines , et qui a déterminé les variations que nous y avons observées? Tient-elle au genre de gouvernement, à la température des climats , à la qualité du sol ? Serait-elle le produit des relations d'un peuple avec un autre, ou le résultat de l'organisation physique des individus et de leur aptitude plus ou moins grande , selon que cette organisation est plus ou moins parfaite? Peut-être cette cause emprunte-t-elle son influence de la combinaison de tous ces élémens. Il faut convenir cependant que tout ce qui est marqué au coin du génie créateur, tient plus directement à l'inspiration qui le commande en quelque sorte et le soumet à ce sentiment du beau qu'il imprime à tous ses ouvrages. Homère , Sophocle , Théocrite, ainsi que Milton, Corneille, Shakespcar et
de l'instruction. ig5
La Fontaine eussent produit leurs chefs-d'œuvre à toutes les époques. La nature fait les géomètres comme les mécaniciens -, et c'est le hasard qui a donné les plus belles découvertes. Mais tout ce qui tient à la fatigue de l'esprit , tout ce qui demande de l'application et du travail, suppose des connaissances acquises et par conséquent l'instruction , l'étude et l'émulation des succès. Ce foyer d'émulation ne doit son activité qu'aux circonstances qui l'entretiennent et le conservent -, et de là vient que les sciences et les lettres n'ont réuni les productions du plus grand mérite que dans les siècles où l'on en a soigné la culture , chez les peuples qui en ont connu le prix , et sous les gouvernemens qui en ont senti toute l'importance. Il ne restera guère de doute à ce sujet lorsqu'on aura comparé les âges les plus brillans de la littérature avec ce résumé chronologique des établissemens d'instruction, qui doit fixer mieux encore dans la mémoire les époques dans lesquelles ont paru les ouvrages les plus remarquables et les écrivains les plus
illustres
Depuis trente ans il a paru une grande quantité d'écrits sur la réforme du mode d'instruction que l'on suivait obstinément dans les collèges et les universités , en se plaignant surtout du temps immense que perdait la jeunesse dans l'étude du grec et du latin -, sur l'emploi qu'on pourrait faire de ce temps pour donner une connaissance plus approfondie de la langue et de la littérature française-, sur le pédantismc religieux qui laissait les élèves dans une ignorance presqu'absolue de l'histoire nationale et de la bonne
Iyf) DE L INSTRUCTION.
philosophie , etc. , etc. -, on pourrait en quelques lignes répoudre à tous les volumes qu'on a écrits à ce sujet. Pense-t-on que nous puissions avoir des hommes d'un plus grand mérite ou des écrivains supérieurs aux de Thou , aux Bossuct , aux Fénélon , aux Montesquieu , aux La Bruyère , aux Daguesseau , à Racine , à Bu lion , à Voltaire , etc. , etc. ? non ! En ce cas le mode d'instruction que ces hommes ont suivi est incontestablement le meilleur : or , c'est dans les universités et dans les collèges qui leur étaient associés qu'ils ont fait leurs études. Celles qu'on suit aujourd'hui sont dirigées, quant au fond, sur le même plan ; de tels succès doivent prouver suffisamment qu'il n'en est point de préférable. Tout ce qu'on peut ajouter de raisonnable , c'est que, dans le changement ou l'amélioration qu'on a cru devoir y faire , ou a voulu pousser loin les sciences exactes comme plus utiles à l'état , ce qui fait que nous aurons plus de savans; et qu'on a fort négligé la morale et la religion , d'où il résultera que nous aurons moins de vertu (i). Toute prévention à part, il faut convenir cependant que les sentimcns religieux ne sont pas incompatibles avec les plus beaux talons et la hauteur du génie. Tant de grands hommes en offrent la preuve qu'il est inutile de citer ceux qu'a produits l'école célèbre de Port-Royal , et
(1) L'institution des écoles normales est peut-être la conception la plus heureuse pour l'accroissement et l'amélioration de l'instruction publique ; et cet établissement pourrait devenir le plus important et le plus utile, si l'on daignait enfin s'occuper do donner des bases pures et éprouvées à l'enseignement dans tous les genres.
de mettre en compte ces missionnaires de l'Inde que leur robe seule empêchait d'être de l'académie des sciences.
C'est l'éducation publique qui façonne les hommes de toutes les nations. Tous les législateurs se sont occupés de ce point comme de première importance. Nous avons vu en France les universités chargées de l'enseignement public. Le dix-huitième siècle a produit d' excellons ouvrages sur cet objet. 11 n'en est pas de meilleur que celui du vertueux et célèbre Rollin. Les bases en sont parfaites , et la méthode en est excellente : peut-être y aurait-il quelques modifications à y apporter relativement à la marche de l'esprit humain et au changement des circonstances 5 quelques moyens de perfectionner les méthodes , de varier l'objet des études et de mieux diriger l'emploi du temps. Il existe encore plusieurs anciens professeurs qui seraient bien en état de fournir de très-bonnes réflexions à ce sujet. Les fruits de l'éducation publique donnent une récolte annuelle et nationale qu'on peut assimiler a celle des fruits de la terre : celle-ci est toujours plus ou moins abondante en raison composée de la qualité du terrain , du soin de la culture , du choix de la semence et des observations du cultivateur : pour en assurer l'avantage , c'est l'expérience qu'il faut consulter et non les académies.
Je ne saurais terminer ce chapitre sans dire nettement ma pensée sur l'importance et la nécessité de donner à tous les établissemens d'instruction la seule base qui puisse garantir ;» l'ordre social et à la félicité publique une véritable stabilité. Cette base est la morale forte-
ig8 de l'instruction.
ment cimentée par les principes religieux. Rivarol a dit, en une seule phrase qui est en mémo temps une très-belle image, ce qu'on peut dire de plus profond et de plus judicieux à ce sujet : « Le corps politique est comme un arbre -, à me- » sure qu'il s'élève, il a autant besoin du ciel que » de la terre. »
Tout ce que nous avons vu de déplorable tient à l'oubli de ce principe , et la philosophie moderne qui tendait ouvertement à la destruction de toute autorité, a bien senti que, pour la renverser , il ne s'agissait que d'affaiblir d'abord sourdement et de rompre ensuite avec effort les liens qui semblaient l'attacher et la maintenir avec plus de solidité : vers le milieu du dix-huitième siècle cette manœuvre a commencé -, la
fin en a vu la catastrophe épouvantable
Mais l'esprit philosophique suit constamment sa marche et travaille sans rétrograder. En accordant qu'il lui faut un siècle pour venir à bout de son ouvrage , on peut calculer que , dans cinquante ans , ce qu'on appelle aujourd'hui la France aura cessé d'être ce qu'elle était,... si le retour aux vrais principes ne ramène pas l'ancien ordre dans les établissemens d'instruction et dans l'éducation piiblique.
Les progrès dans les sciences n'y font rien du tout ,• ce ne sont pas les sciences qui soutiennent un gouvernement. Les lumières peuvent éclairer un désastre , mais ne l'empêchent pas.
L'effet des grandes révolutions politiques ressemble à celui des éruptions de volcans : il se fait sentir à d'énormes distances , et renverse ou déplace tous les ouvrages des hommes. Les monumens littéraires sont entraînés par ces ef-
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froyftbles bouleversemens , et les muses dispersées cherchent un climat tranquille et un ciel protecteur. Si les connaissances que l'esprit humain peut réunir dans tous les genres doivent être successivement le partage de toutes les nations civilisées •, si , comme nous l'avons remarqué , tel est l'ordre de leurs destinées sur ce globe, le tour du nouveau monde doit enfin arriver •, et , vu l'état actuel des choses , on peut conjecturer , sans beaucoup se compromettre , qu'avant quelques siècles nous aurons l'avantage d'être regardés comme anciens par les habitans des deux Amériques , et que nos productions littéraires seront à leur égard ce que sont pour nous celles des Grecs et des Romains.
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