CULTIVATEURS
Considérations de classe et de fortune. — L'agriculture en France n'a point d'intermédiaire entre la science incertaine et la routine opiniâtre ; pour qu'elle devienne plus productive et moins pénible , il faut en faire une industrie, en perfectionnant la pratique par l'instruction.
Ce que le cultivateur doit rechercher et désirer, c'est le moyen de reproduire davantage avec moins de peine : atteindre ce double but , tel est donc le résultat que doit se proposer l'instruction qui lui sera destinée.
L'état de cultivateur convient d'abord et spécialement à tous les hommes nés dans cette utile condition, que l'instruction élémentaire rendra progressivement moins pénible et plus lucrative en associant l'intelligence et la force.
L'état de fermier ou de régisseur est assurément un de ceux qui, avec le moins de risques, présentent l'avenir le plus assuré aux fils de cultivateurs qui s'y prépareront avec discernement et sans esprit de routine.
Par esprit de routine, il faut entendre également le dédain et l'engouement irréfléchi des méthodes nouvelles ; les rejeter ou les adopter sans examen , c'est agir dans les deux cas par esprit de routine.
Il suffit d'aller voir, pour ne citer que la France , quel degré de perfectionnement l'agriculture a atteint dans les départements du iNord , de la Drôme et de l'Isère, si l'on veut se convaincre des progrès qui lui restent à faire, et
20() I>E l'iNSTRICTION PrBI-IQlE
(le l'augmentation de produits dont elle est encore susceptible, puisque l'hectare de terre, première qualité, vaut, par exem])le, dans certains points de l'Ardèche 12,000 francs, et dans celui du Morbihan 400 francs. Quelque pénible que soit donc encore la condition des cultivateurs, leurs fils doivent se garder d'abandonner l'agriculture pour un métier, un art ou une profession quelconque, car ses chances de bénéfice sont précisément en raison dos progrès qui lui restent à faire.
Le travail et le pain manquent souvent aux ouvriers des villes , jamais à ceux qui n'abandonnent pas la terre. Les salaires des artisans sont plus élevés, mais les occasions de dépenses sont nombreuses, tandis que les besoins des cultivateurs sont bornés.
La confiance qu'il sera facile au jeune cultivateur né sans patrimoine d'inspirer, s'il sait mettre à profit l'instruction qu'il aura reçue et l'expérience qu'il aura acquise, lui tiendra lieu de capital. Il sera recherché de toutes parts, et les occasions ne lui manqueront pas d'assurer, par le travail et l'économie , le bien-être et l'éducation de sa famille , quelque nombreuse qu'elle soit ; car la condition de cultivateur a encore cet avantage sur celle de l'artisan des villes, c'est que le grand nombre d'enfants , qui pour ce dernier est un sujet d'inquiétude et de misère, fait le bonheur et la richesse de l'autre.
APTITUDE : Vigueur, bon sens et patience.
INSTRL'CTIOX NATIONALE : i'^'' Ct 2« dCgrés '.
iNSTULCTiON PROFESSIONNELLE. — Le programme de l'instruction élémentaire ou nationale , tel que nous l'avons composé, contient les principales connaissances nécessaires aux cultivateurs et régisseurs ; celle sur laquelle nous insisterons particulièrement comme indispensable, c'est
' li ne fuiit pas porilre de vue que celle iiislruclion est toujours supposée par l'auteur une dcile de IKlal et une obligation commune à tous les ci.oNcns.
l'étude de la tenue des livres, étude utile à toutes les classes et à tous les états. L'habitude où sont les cultivateurs de ne tenir aucun compte est peut-être ce qui s'oppose le plus au progrès de l'agriculture et du crédit en France. Le cultivateur est t<n fabricant de blé et d'autres denrées .• le plus petit fabricant ou commerçant est tenu par la loi d'avoir des registres en règle de ses opérations. 11 faut que les cultivateurs ainsi que les commerçants soient en état de tenir un compte journalier de leurs produits, recettes et ventes, ainsi que de leurs achats, dépenses et frais de toute nature. — Toute production doit avoir son compte comparé de frais et de produits, afin que tout cultivateur, au bout de l'année, puisse établir, sans illusions ni omissions, son doit et son avoir, et se rendre compte par chiffres — quelles ont été ses opérations le plus ou le moins productives, — quelles sont les dépenses susceptibles de diminution , — quelles sont les économies possibles, etc.
Un commerçant qui n'agit pas ainsi, qui ne diminue pas ses frais pour augmenter ses bénéfices, qui n'étudie pas sans cesse sa fabrication pour la rendre plus régulière, plus économique, plus productive, s'est bientôt ruiné. Les culti\atcurs sont aussi des commcrçunls eldes fabricants d'un genre de produits; ils doivent donc également raisonner, examiner et noter. En Angleterre, les fermiers sont de vrais négociants ; ils payent à jours fixes, ils ont des comptes courants chez leurs banquiers; mais aussi leurs livres sont en règle , car une comptabilité régulière est une des premières conditions à remplir pour établir son crédit.
Pour se faire une idée de toutes les connaissances qui seraient nécessaires au cultivateur qui voudrait raisonner tout ce qu'il ferait et entreprendrait , il faut suivre les opérations que demande une terre à défricher, un terrain à exploiter. La première chose à faire, c'est le choix du domaine, sa division, la destination de chaque partie : cela
seul demande qu'on possède les éléments de géométrie, de géologie, de physique, de chimie. Pour le cultiver, il faut des machines; pour les construire, quelques notions de mécanique sont nécessaires si on ne veut s'exposer à employer en vain une trop grande quantité de forces. Pour les travaux ordinaires, ces connaissances suffisent : la géologie et la chimie apprennent jusqu'à quel point il faut opérer un défoncement pour augmenter l'épaisseur de la terre arable; mais s'il est nécessaire de faire des irrigations ou des dessèchements , les éléments des machines hydrauliques deviendront nécessaires. La botanique et la physiologie végétale doivent seules décider du choix des plantes, du sol qui leur convient, dans quel ordre elles doivent se succéder, soit pour alléger les fatigues du terrain , soit pour lui faire acquérir même de la fertilité par certaines semences , en changeant les fourrages en engrais. Pour toutes ces opérations, l'emploi des animaux devient nécessaire : comment préférer les plus utiles à ceux qui le sont moins, ceux qui sont plus en rapport que d'autres par leurs besoins et leurs habitudes; comment les élever, les améliorer, les guérir, si on ne possède aucune connaissance de la zoologie, de l'hygiène animale, de la médecine vétérinaire ? Outre les éléments des sciences que nous venons d'énumérer, si l'agriculteur veut savoir quelle est l'habitation qui est la plus convenable à luimême , à ses animaux , à ses récoltes , il sentira le besoin de quelques notions d'architecture ; et il se convaincra aisément qu'il ne doit pas être étranger à la comptabilité lorsqu'il voudra se rendre compte de l'état de son établissement, et à la statistique commerciale lorsqu'il saura que cela lui donnera les moyens de trouver des débouchés plus favorables à ses produits.
Telles sont les connaissances que demande l'agriculture rationnelle. Quand on les compare aux habitudes de la plupart des cultivateurs , on ne doit pas être étonné de voir ce développement lent et insensible du premier des
EN lliANtE. 200
arts, de celui qui forme la base de la véritable richesse nationale.
Dès que l'instruction sera plus générale dans les campagnes, les rapports des habitants entre eux deviendront plus agréables.
L'homme aisé trouvera qu'il est aussi honorable d'être cultivateur qu'officier ministériel ou fonctionnaire public.
Alors l'argent ne manquera plus à l'agriculture.
Une louable émulation se fera sentir en tout : on sera glorieux de mener au marché un beau cheval, une belle génisse ; de là des améliorations progressives dans les races, et des profits assurés pour ceux qui y auront concouru par leur intelligence et leurs capitaux. Ce qui, dans l'état actuel, éloigne de la carrière agricole les hommes instruits et bien élevés, ce sont les relations peu agréables qu'ils sont obligés d'avoir avec des gens sans éducation, qui ne peuvent conclure un marché s'ils ne le terminent au cabaret.
Des cours d'économie usuelle et agricole, d'histoire naturelle, de droit rural, de gestion domaniale, s'ouvriraient à l'envi dans les communes si une bonne instruction agronomique rendait les propriétaires aptes à gérer eux-mêmes leurs domaines. 11 n'est aucun d'eux, aussitôt l'émulation excitée, qui ne s'empressât de consacrer ses loisirs à faire un cours aux cultivateurs de sa commune :
— à leur apprendre comment ils peuvent améliorer leur bien-être intérieur ; — construire plus rationnellement leurs habitations ; — préparer plus économiquement et l»lus sainement leurs aliments et leurs boissons; — augmenter le produit de leurs champs, — s'en rendre compte;
— gérer leurs fermes, placer leurs économies; — élever convenablement leurs enfants; — enfin se donner à peu de frais diverses jouissances dont ils sont privés moins souvent encore par la misère que par l'ignorance. Ces cours donneraient aux propriétaires instruits et aisés l'in-
'2ïi) VE l'iNSTKLCTION l'IBLlyti;
fluence dont il est désirable de voir en possession tous les hommes utiles et capables.
Les bons traités élémentaires, les journaux utiles, usuels, spéciaux et à bas prix , manquent encore en France ; mais ils ne manqueront plus dés que les écoles auront mis le nombre des lecteurs en rapport avec le chiffre de la population.
Pour lire avec fruit, le cultivateur n'aura qu'à rapporter toutes ses observations aux préceptes, qui se graveront sans efforts dans sa mémoire par l'application et l'épreuve qu'il sera appelé à en faire chaque jour. La pratique et la théorie, en se rectifiant mutuellement ainsi, doteront en peu de temps le plus simple cultivateur de cet esprit judicieux d'observation sans lequel il n'y a point de succès en agriculture.
ÉTABLISSEMENTS D'INSTRUCTION SPÉCIALE
II y a en France trois écoles agronomiques , rLvsTiiLT DE Grkj.non , I'Institut de Roville et I'Institlt agkicole DE Grand-Joian ; mais le prix qu'y coûte l'enseignement les rend trop difficilement accessibles à la classe des fils de cultivateurs.
A l'exception des écoles vétérinaires d'Alfort , de Lyon et de Toulouse , la classe intéressante et nombreuse des fils de cultivateurs n'a donc pas de moyens d'instruction qui lui soient spécialement destinés !
Cette lacune , qui suffirait pour expliquer le déclassement de la population rurale et l'état stationnaire de l'agriculture en France, exige impérieusement qu'on la comble par la création d'écoles d'agriculture et d'horticulture gratuites ou à bas prix, d'écoles d'arboriculteurs, de bergers , de postillons et de charretiers , d'éleveurs de bétail, etc.
11 est à regretter que l'Institut agricole de Coëtbo, (}ui
a\ait été fondé en 1855 dans le département du Morbihan par l'auteur de ce livre, n'ait pu se soutenir sur ses bases primitives , et qu'il ait rencontré pour obstacles des intérêts personnels inconciliables avec la haute pensée de désintéressement et de bien publie qui avait présidé à son établissement.
L'Institut agricole de Coëtbo dilTérait des histiluts de Hoville, de Grignon et de Crand-Jouan par les points suivants :
La pension et l'instruction y étaient gratuites. — A Hoville , la seule faculté d'y suivre les cours théoriques se paie 500 francs.
L'Institut gratuit agricole de Coëtbo ne s'était pas proposé d'être une ferme-modèle d'une exploitation productive, telle que celle de Grignon, mais seulement d'être une école normale pratique de professeurs agricoles , au sein de laquelle auraient pu venir puiser les départements et les propriétaires qiù auraient désiré former des établissements ruraux.
Les élèves n'y suivaient pas seulement des cours, ils exécutaient tous les travaux extérieurs de culture, et étaient chargés de tous les soins intérieurs, tels que pansement des animaux, service des étables, etc. Ilsavaicnt pour champ d'expérience trois cents hectares, et pour travaux d'hiver, la conversion des productions du sol en produits manufacturés.
L'Institut agricole de Coëtbo différait de celui d'IIoffwil par les points suivants :
Aucune distinction, aucune inégalité n'était admise entre les élèves, soit dans les soins dont ils étaient l'objet, soit dans les études, soit entin dans la répartition des travaux à l'intérieur ou à l'extérieur.
Les élèves , tous égaux , étaient tous appelés successivement à vérifier par la pratique, — dans des conditions préalablement étudiées et éclairées par la théorie , — la valeur des méthodes et des instruments nouveaux reconi-
212 UE LI.NSTRLCMO.N l'LULlULE
mandés par les autorités agricoles de la France et de l'étranger.
L'Institut agricole de Coëtbo s'était proposé pour but de former un corps d'ingénieurs agricoles , en état de diriger les travaux des plus importantes exploitations ; car ils devaient apprendre par la pratique, aidée de la théorie, quels sont :
Les modes de culture les plus productifs;
Les instruments les plus utiles ;
Les perfectionnements qui restent encore à subir à la fabrication des boissons ;
Le mode de préparation des aliments le plus économique et le plus sain ;
Les moyens de convertir sur place avec avantage les productions brutes du sol en produits manufacturés de commerce, pour diminuer les frais de transport, éviter les déchets, et utiliser les résidus;
Les meilleures méthodes de reproduction et d'amélioration de races chevalines, bovines, bétes à laine, porcs, animaux de basse-cour, etc.;
Les pratiques les plus expéditives pour ajouter, soit à la force, soit à la valeur des bestiaux, et prévenir les accidents et les maladies;
Les procédés de travail les plus rationnels, c'est-à-dire les moins pénibles et les plus lucratifs.
En faisant à son instruction le sacrifice de deux années de son temps au moins, et de trois années au plus, chaque élève devait s'assurer un avenir honorable, et jouir d'un présent utilement employé, auquel il n'avait point à pourvoir.
Ses besoins étaient convenablement prévus et satisfaits; de plus, s'il se distinguait par son travail, des primes d'encouragement lui étaint décernées aux frais de l'Institut.
L'institut agricole de Coëtbo avait été fondé sur cette conviction, qu'il resterait peu de conquêtes à demander à
EN FKANCE, 213
r imagination des hommes si l'on rassemblait sur un même point, pour les expérimenter et les faire concourir entre eux, les procédés de culture, les instruments aratoires en usage dans toutes les localités de France et de l'étranger, où ils sont différents; afin d'établir, par la comparaison, — leur supériorité spéciale ou relative; — de constater avec certitude et publicité quels sont, dans des conditions déterminées, les productions exotiques qui doivent remplacer les produits indigènes, — les instruments les plus économiques, les procédés les plus productifs.