INSTITUTION PRÉPARATOIRE A L'ÉCOLE NAVALE
Établie sur le vaisseau VOrion, en rade de Brest, Dirigée par M. Loriol.
Paris, rue yeuve-Saiiite-Geneviève, 9 eM i , près la place de l'Estrapade.
Le grand nombre de jeunesgens qui se destinent à la carrière de la marine avait engagé le gouvernement à créer une école préparatoire de marine à Angoulême, qui fut supprimée par ordonnance du 7 décembre 1830 et annexée au collège de Lorient. Ce dernier établissement, dirigé par M. Gérono, a obtenu chaque année de nombreux succès. Le besoin d'une école semblable se faisant sentir à Paris, M. Gérono, qui a quitté le collège de Lorient, s'est associé à M. Loriol pour organiser une École spéciale préparatoire de marine dans laquelle les élèves trouvent toutes les ressources (pii peuvent leur assurer l'entrée dans celle carrière.
objet et durée de renseignement.
L'enseignement , dont la diu'ée est de trois ou quatre
422 DE l'instruction publique W
aimées, comproiid radthmétique complète , la géométrie élémentaire et la trigonométrie , les préliminaires de géométrie descriptive , les éléments d'algèbre jusques et y compris les deux premiers degrés, les éléments de J statique, le latin, le français, l'anglais et le dessin. Les * élèves reçoivent aussi des leçons d'histoire et de géographie, qui les préparentaux cours professés sur ces sciences à l'École navale.
Les élèves passent des examens hebdomadaires devant des professeurs étrangers à l'établissement et qui tiennent dans l'instruction publique le rang le plus distingué. Ces examens offrent plusieurs avantages : ils excitent parmi les élèves une louable émulation; ils les familiarisent avec les examens définitifs qu'ils auront à soutenir ; enfin, ils permettent de constater sans cesse la force et le progrès des études.
Conditions d'admission.
Les conditions d'admission sont réglées par le directeur.
Connaissances prcalables.
Les élèves qui ont atteint leur douzième année au moment de leur entrée à V Institution préparatoire , et qui n'ont devant eux que trois ou quatre années d'études pour arriver à l'École navale ^ doivent savoir lire, écrire et posséder les premiers éléments de latinité.
Déboursés.
Le prix de la pension est de i ,000 fr. ( 300 fr. pour chacun des trois premiers trimestres , et dOO fr. pour le quatrième). Il comprend, outre les leçons mentionnées
' On n'est reçu à l'École navale que jusqu'à seizn ans. (Voir page 416.)
EN rUANCL. 425
plus liant, les leçons de dessin, de langues anglaise et allemande.
Deux autres divisions, qui ne reçoivent chacune que quinze élèves environ, complètent cette institution, liéservées aux jeunes gens qui se destinent à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, elles sont également soumises aux examens hebdomadaires que nous avons mentionnés. Les élèves qui n'auraient pas été admis à l'École navale, ou ceux qui, par la volonté de leurs parents, auraient été détournés de la marine, peuvent, en consacrant seulement deux années aux mathématiques spéciales dans l'une de ces deux divisions, se présenter aux Écoles de Saint-Cyr et Polytechnique à l'âge où leurs condisciples terminent seulement leur cours de mathématiques élémentaires.
ADMINISTRATION PUBLIQUE
Il faudrait élablir des éducations publiques où se formeraient des hommes d'élat par l'élude de l'histoire , des langues vivantes , du droit public , des intérêts des nations et de tout ce qui pourrait les rendre propres aux affaires. On ne verrait plus alors dan* les empires de ces ministres créés à la hâte par la faveur, qui ne présentent au public que des talents supposés et qui ne connaissent leurs devoirs que par leurs bévues.
Bacon.
ADMliMSTRATIOxN PLBLIQL K ,
EDUCATION' POLITIQUE. — FOXCTIONXAIKES.
CONSIDÉKATIONS DE CI,ASSE ET DE FORTUNE. — LeS Cmplois
|du gouvernement, les fonctions publiques, quel que soit d'ailleurs leur ordre, ont été longtemps et ne sont peutêtre encore même à présent généralement donnés qu'à la faveur par l'esprit de parti. C'est un grand mal dont reflet se fait sentir jusqu'aux entrailles du pays. Quand les gouvernements trient les liommes qu'ils emploient en raison de leurs opinions ou d'étroites considérations do famille, au lieu de les choisir en raison de leur capacité, ils démoralisent la nation , ils l'insurgent, ils augmentent les abus, ils gaspillent les richesses dont ils disposent, et ne se maintiennent temporairement que par l'arbitraire ou par la corruption.
Nous avons l'espérance qu'il viendra un jour, enfin , où les intérêts des nations ne seront plus sacrifiés aux intérêts de petites coteries; où les hommes instruits, expérimentés , ne manqueront plus aux fonctions publiques.
Le nombre des administrateurs capables n'est assurément pas en France égal à celui des emplois.
Diminuer le nombre des emplois et augmenter celui des bons administrateurs, tel est le progrès qui nous reste à faire.
11 y a de l'avenir pour les hommes qui se prépareront par les études sérieuses aux fonctions publiques. Cet avenir peut se Caire attendre longtemps, aussi ne le conseil-
^i28 DE l'instruction riBLlQUr
lerons-noiis qu'aux fils de familles aisées; mais il est infaillible, car la presse périodique et la tribune parlementaire sont deux moyens assurés de se faire distinguer dans la foule de ceux qui écrivent ou qui discourent sur les affaires publiques sans étude et sans expérience ; malheureusement le droit de ne s'occuper de politique qu'avec une telle compétence n'a pas encore des limites déterminées; c'est un des progrès qui restent à ftiire aux gouvernements représentatifs, l.es révolutions usent si vite les réputations usurpées!
APTiTiDE. — Esprit vaste. — Jugement sûr. — Présence d'esprit. — A'olonté ferme. — Caractère conciliant. — Haute moralité.
INSTRUCTION NATIONALE. — Premier et second degrés. INSTRUCTION PROFEssiONNKLLE. — Tout co qui cst nécessaire à l'instruction professionnelle des jeunes gens qui se destinent aux affaires publiques existe à peu de chose près, mais rien n'est coordonné, rien n'est obligatoire. Ainsi V Economie politique, que devraient savoir également le chef de bureau, le sous-préfet, le préfet, le (conseiller d'état, le professeur de l'Université, le magistrat , l'officier , le marin, le diplomate , le ministre , tous les fonctionnaires publics enfin , à quelque branche de l'administration qu'ils appartiennent, est professée au Collège de France, les mardi et samedi , par M. Michel Chevalier ; et au Conservatoire des arts et métiers, par M. Blanquiaîné.
La Philosophie est professée à la Faculté des lettres par M. Valette, suppléant de M. Laromiguière; par M. Porret, suppléant de M. Cousin; et par M. JoufTroy, suppléant de M. Royer-Collard.
V Histoire est professée au Collège de France, les lundi et jeudi , par M. Michelet ; à la Faculté des lettres , par M. Hacretelle et par M. Lenormant, suppléant de M. (îuizot. L'Histoire des législations comparées est professée au Collège de France , les mardi et samedi par M. Lherminier.
L'Histoire du droit de la nature et des gens est professée, les lundi et vendredi, au Collège de France, par M. de l'ortetz, et à la Faculté de droit de Paris, par M. P. Roj er- Collard.
Le Droit administratif est professé à la Faculté de droit de Paris, par M. le baron de Gérando, conseiller d'état.
L'Histoire du droit est professée à ]& Faculté de droit de Pciris, par M. Poncelet.
Le Droit constitutionnel français est professé à la Faculté de droit de Paris, par M. Rossi.
L'Eloquence française est professée à la Faculté des lettres, par M. Céruzcz, suppléant de M. Villemain.
La Géographie est professée à la Faculté des lettres paiV M. Guigniaut.
Au Collège de France, les jours et les heures des cours sont calculés de telle sorte que le même jour il est possible d'en suivre plusieurs.
Ainsi qu'on vient de le voir, les diverses branches de la science politique et administrative existent, mais elles sont disséminées; elles ne sont réunies nulle part en faisceau ; elles ne forment pas un corps systématique et gradué d'enseignement ; il n'y a point d'école royale ou spéciale d'administration; il n'existe pas une Faculté des sciences économiques , administratives et politiques , où les jeunes gens qui se destinent aux affaires publiques puissent faire leur justification de capacité et prendre leurs grades. Aussi, tandis que les Facultés des lettres, des sciences , de droit, de médecine, de théologie, placent une utile barrière , celle des examens , à l'entrée des carrières ouvertes à l'intelligence, la carrière administrative est-elle la seule dont les abords soient livrés sans défense aux prétentions de l'ignorance et à la présomption de l'incapacité.
On voit bien d'où sortent les avocats, les médecins, les membres du corps enseignant; on sait par quelles études ils se sont préparés à l'exercice de leur profession,
quelles garanties ils ont dû fournir à la société avant d'obtenir sa confiance; mais on chercherait en vain dans les lois qui ont fixé ces garanties quelques dispositions applicables à l'administration publique; en un mot, à côté des Ecoles de droit et de médecine, à coté àeV Ecole normale, des Ecoles militaires de Saint-Cijr, de Saumiir , de La , Flèche, de Metz, de VEcole Polytechnique , de VEcoledes ponts et chaussées, de VEcole des mines, de VEcole navale, de VEcole du génie maritime, etc., on chercherait en vain une école spéciale d'administration publique fondée sur des bases analogues et entretenue par l'État.
La chaire de droit administratif, qui se trouve comprise dans le programme de l'enseignement de l'École de droit de Paris, ne saurait servir de réponse suffisante à qui s'inquiéterait de savoir où se forment non-seulement les conseillers de préfecture, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les préfets , mais encore tous les membres de ces vastes administrations centrales établies à Paris , et d'où part le mouvement imprimé aux administrations départementales.
Une aussi grave lacune dans notre système d'enseignement avait été reconnue et signalée par l'illustre Cuvier , d'accord sur ce point avec Bacon , dont nous avons rappelé l'opinion.
C'est ici le lieu de citer ce qu'à ce sujet un professeur distingué , M. Macarel , conseiller d'État , a écrit * sur la nécessité de créer à Paris une Faculté des sciences politiques et administratives , ou du moins une école spéciale -.
« Cinq ordres de Facultés offrent aux Français l'enseignement supérieur.
■ Élémenls de Droit poUliqne, pag. 5io.
■ Celte noie a servi de lexle à une letlre Ocrile , le •24 décembre isSa, ■A M. le minislre de l'inslruclion publique ; el dès l'année 1S29 la même idée avait été soumise à M. de Valimesnil , qui avait alors le portefeuille de ce ministère.
EN FRANCE. -iSl
« Dans l'Université de France, les Facultés
De Droit ,
De Médecine,
Des Lettres ,
Des Sciences physiques et mathématiques ,
De Théologie , (lij^tribuent aux jeunes gens l'enseignement des principes généraux de toutes ces diverses branches des connaissances humaines.
« Le pays retire un grand profit de ces institutions libérales ; mais , dans l'Université de France , nul enseignement ne tend à faire connaître les sciences poliliquea et administratives.
« Il existe bien , dans quelques académies , des cours de droit administratif; il y avait aussi naguère à Paris deux cours d'économie publique.
« Mais ces cours sont évidemment insuffisants pour former cette classe d'hommes qui se dévouent à la difficile gestion des intérêts généraux , et qui sont destinés à peupler soit les administrations diverses , soit les chambres législatives elles-mêmes.
« Cette autre institution me semble nécessaire à la France.
« 11 est probable qu'»m jour le pays sera doté d'une Faculté des sciences politiques et administratives , et qu'alors des grades, et par conséquent des justifications de capacité, seront exigés, tout au moins de ceux qui se présenteront pour remplir , sous la haute direction des ministres, les fonctions de membres du conseil d'Etat, d'administrateurs de tous les degrés , et les emplois de chefs de leurs bureaux , chefs des divisions , directeurs et autres.
« Les ministres auraient ainsi des auxiliaires beaucoup plus éclairés.
« Cette sixième Faculté pourrait comprendre les branches d'enseignement que voici :
i" Le Droit naturel, ou la Philosophie morale;
2° Le Droit international ;
3° Le Droit public général et positif;
4° L'Économie politique ;
5" La Statistique;
6° L'Administration générale.
On pourrait même y joindre des cours :
De Procédure administrative,
D'Éloquence parlementaire ,
D'Histoire du droit public français ,
D'Administration comparée.
a Ces derniers enseignements couronneraient en quelque sorte, pour ceux qui voudraient approfondir la Science sociale, les études dont cette sixième Faculté présenterait le bienfait.
« La durée de cet enseignement pourrait être de trois années.
« La première serait consacrée au droit naturel ( trois mois), au droit des gens (trois mois), au droit public (quatre mois).
« La seconde, à l'économie politique (trois mois), à la statistique (trois mois) , et au commencement de l'administration générale (six mois).
« La troisième serait tout entière à l'administration générale (dix mois).
« Les grades s'acquerraient , dans cette Faculté , par des études diverses.
« Pour celui de bachelier, il faudrait avoir suivi le cours durant deux années, et avoir appris le droit naturel, le droit public et l'administration générale.
« Pour le grade de licencié, on exigerait les études de trois années.
a Le doctorat enfin ne pourrait être obtenu qu'après avoir suivi, en outre, les cours du droit public et de l'administration comparée.
« Jl y a plus, au sortir de cette Faculté , les jeunes sur-
numéraires qui entreraient dans les services administratifs pourraient trouver , dans le sein de l'administration spéciale à laquelle ils se destineraient, un cours , spécial aussi , de la législation , des règlements et des usages de cette administration , ainsi que les jeunes élèves ingénieurs des mines , des ponts et chaussées et d'autres administrations trouvent actuellement des cours spéciaux dans chacun de ces services publics.
« Pour cela le gouvernement pourrait prendre des mesures efficaces , et je ne doute pas que chaque administration ne pût offrir dans son sein un bon professeur spécial.
« Ainsi se compléterait, pour les administrateurs français, l'instruction théorique la plus étendue qu'il serait possible.
« Celle de la pratique viendrait ensuite s'y joindre et rectifier par ses applications positives les idées fausses ou inexécutables.
« Tel pourrait être l'ensemble de ce bel enseignement. « 11 est, dans l'Université de France, des facultés qui en offrent de plus considérables. Ainsi la Faculté des sciences comprend l'enseignement de :
1^ L'Arithmétique;
2" La Géométrie ;
5" La Trigonométrie rectiligne;
4" L'Algèbre appliqué à la géométrie;
5» La Statique ;
6° Le calcul différentiel et intégral ;
T*' La Mécanique;
8" L'Astronomie ;
9" La Physique ; 10» La Chimie; 11" L'Histoire naturelle.
« Voilà par quelles vastes études un gouvernement libéral a voulu que de savants mathématiciens et physiciens pussent se former en France.
454 hE l'instruction publique
« Il est permis de croire qu'il ne serait pas moins utile de former des administrateurs et de préparer des hommes d'État.
c( La science du gouvernement des hommes n'a-t-elle pas été jusqu'ici trop négligée?
« Ne peut-elle pas être enseignée dans son ensemble^
« N'est-il pas possible qu'elle obtienne du succès?
« Les progrès rapides de la civilisation sojiiblent exiger cet enseignement.
« Il serait honorable pour la France de donner le premier exemple d'études méthodiques et complètes en ce genre.
« A mesure que les hommes s'éclairent sur leurs droits individuels, n'est-il pas nécessaire que les administrateurs du pays connaissent mieux aussi les droits de la société , dont ils sont les organes et les défenseurs?
« La presse périodique pose incessamment des principes.
« Il importe à la société que les doctrines véritablement utiles à sa conservation , à son bien-être, à son perfectionnement, soient publiquement enseignées, avec cette autorité dogmatique qui accompagne d'ordinaire les interprètes jurés des autres sciences.
« Il est donc facile de prévoir le bien qui résulterait de la nouvelle création que j'appelle ici de toute la force de ma conviction personnelle. »
Nous nous associons pleinement aux vœux exprimés par M. Macarel, et nous unissons volontiers notre voix à la sienne pour appeler la prompte réalisation d'idées qui ont pour elles l'imposante sanction de deux hommes tel* que Bacon et Cuvier.
Nous nous bornerons seulement, en passant, à insister fortement sur la nécessité de fréquents exercices d'improvisation. Le barreau a créé en faveur des avocats une sorte de monopole de la parole qui , dans nos assemblées électorales et législatives, dans nos conseils généraux et
municipaux, s'exerce souvent d'une manière fâcheuse au détriment d'hommes spéciaux , pratiques , capables, mais plus familiers avec l'expérience des affaires qu'avec l'art oratoire, et qui, trop souvent, se laissent intimider plus encore par l'assurance avec laquelle les gens de robe savent s'emparer de la parole , par l'aplomb et le sans-gène avec lesquels ils la gardent , que par l'art et le talent avec lesquels ils la manient.
De là le petit esprit procédurier qui perce généralement dans nos lois et leur ôte toute grandeur et toute durée ; de là leur côté étroit et faible ; de là une certaine manière exclusive et fâcheuse de ne traiter et de ne réglementer nos plus grands intérêts que sous un seul aspect; de là ■enfin la stérilité du système représentatif en France.
Selon nous, un gouvernement éclairé et prévoyant ne saurait trop encourager, par tous les moyens en son pouvoir, l'ouverture et la multiplication de cours d'improvisation, et tous les exercices quelconques ayant l'art de la parole pour objet. Nous avons dit (Introduction, page?) pour quels motifs et dans quels intérêts nous demandions que l'instruction élémentaire cessât d'être le privilège de quelques-uns, pour devenir l'obligation de tous; c'est par les mêmes considérations d'ordre social que nous voudrions également que tous ceux qui ont appris à lire apprissent à parler , afin que l'art d'exprimer sa pensée, cessant d'être une difficulté générale, ne fût plus le privilège d'une profession, mais simplement le libre et facile exercice d'une faculté de l'esprit.
D'autres considérations non moins importantes militent encore en faveur du prompt établissement d'une Faculté des sciences économique, administrative et polilique.
N'est-ce pas un des plus fâcheux spectacles que de voir toutes les avenues des administrations publiques encombrées de solliciteurs sans titres légitimes et, le plus souvent, sans autres droits que leurs prétentions? Le seul
436 DE l'instruction M'BLIQI:E
moyen efficace d'en diminuer le nombre ne serail-il pas de les soumettre à des conditions sévères d'examen et de concours? L'instruction publique, regardée attentivement d'une certaine hauteur, présente cet avantage qu'elle donne les moyens de contenir et de classer les ambitions qu'elle multiplie. Le jour où toutes les ressources qu'offre par elle-même l'instruction publique seront apparues à un homme d'État doué d'une volonté ferme et d'un jugement sûr, ce jour-là une nouvelle hiérarchie sociale sera créée ; l'ordre aura fait place à la déplorable confusion au milieu de laquelle nous nous agitons ; alors ce sera le degré d'instruction qui déterminera les droits politiques et les aptitudes administratives, qui posera des barrières infranchissables aux prétentions exagérées et aux candidatures déplacées ; alors ce seront la spécialité et la variété de l'enseignement qui maintiendront le niveau entre toutes les professions ; alors, au nom de sa conservation, le gouvernement comprendra qu'il doit s'imposer à lui-même la loi absolue de n'employer jamais que les hommes les plus capables et les plus instruits, qui se seront montrés tels dans les examens et dans les concours auxquels ils auront été successivement soumis; alors, du même coup, les fonctionnaires publics se trouveront former nécessairement l'élite de la nation , et les médiocrités ambitieuses seront naturellement exclues et repoussées dans la foule, parle fait même de leur propre ignorance; alors le gouvernement s'élèvera par la considération de ses agents, alors il fera ce qu'il ne fait pas; le gouvernement gouvernera, et le pouvoir acquerra enfin l'autorité morale sans laquelle son existence précaire est toujours menacée par le conflit des ambitions personnelles.
Combien est-il de médiocrités, d'incapacités même, qui n'aspirent à obtenir des fonctions publiques que parce que la carrière de l'administration leur paraît livrée à qui veut s'y jeter et qu'on y arrive de plein saut? Cette façon de l'aborder sans études préalables, sans épreuves,
sans garanties, doit nécessairement encourager les prétentions les moins fondées; il ne manque pas de gens qui, voyant les aspirants aux fonctions administratives dispensés de toute préparation, de tout noviciat, s'imaginent que si nos lois se taisent sur ces conditions d'admission, c'est qu'elles ne sont nullement nécessaires. Ils vous diront qu'avec du bon sens on n'a pas besoin d'études spéciales pour devenir un excellent préfet; que l'administration n'est rien autre cbose qu'un contact continuel avec les bommes, et que les questions de personnes n'exigent que du tact et de la prudence ; quant aux questions de choses et aux intérêts matériels confiés à l'administration départementale, ils en feront bon marché, et ne douteront pas qu'une expérience de quelques mois ne suffise pour initier au maniement de toutes ces affaires un homme doué d'intelligence et de sagacité.
De là les préventions pour de vieilles traditions, l'asservissement à la routine, l'inhabileté trop fréquente à traiter des questions dont l'examen exigerait une instruction solide; de là enfin ce peu de confiance qu'inspire l'application des principes les mieux démontrés de la science économique et ce préjugé encore si répandu parmi nous contre ce qu'on appelle les théories, comme si une théorie digne de ce nom n'était pas le résumé et l'analyse fidèle des faits d'où dépendent tous les autres.
11 n'en est point ainsi en Allemagne. Depuis longtemps l'économie politique, la caméralistique (science de l'administration et des finances), y sont professées partout dans des chaires spéciales, et l'assiduité à ces cours, la preuve des connaissances que l'on y a acquises, sont exigées de tous les candidats aux emplois qui rendent ces notions nécessaires. — Ces candidats sont soumis à des examens dont le résultat plus ou moins favorable leur ouvre ou leur ferme l'accès aux places dans toutes les branches de l'administration publique, de même que, chez nous, l'instruction également constatée des étudiants leur
458 DE l'iISSTULCTIO.N PLULlyt'E
ouvre la carrière de renseignement, celle du barreau et celle delà médecine. C'est aussi parmi les élèves les plus instruits des universités que, de l'autre coté du Rhin, les grands et les riches propriétaires vont chercher pour leurs domaines des administrateurs habiles.
En France, au contraire, la science administrative jouit de peu de faveur; elle a pour déprédateurs tous ceux qui trouvent plus commode de la nier que de l'acquérir; mais aussi quelles luttes continuelles le gouvernement n'est-il pas condamné à soutenir contre tant de ridicules candidatures qui, fortes du silence de la loi, espèrent trouver les ministres désarmés comme elle! Ces garanties d'instruction, de moralité, d'expérience, qu'aucun règlement n'exige des candidats, le gouvernement est bien forcé de les imposer lui-même toutes les fois qu'il craint de voir sa confiance s'égarer dans des mains inhabiles ou infidèles; c'est son intérêt comme son devoir de suppléer par une vigilance sévère à l'imprévoyance de la loi; mais le ministre le plus vigilant n'est jamais à l'abri des surprises. Responsables de la conduite de leurs agents, sans doute les ministres ont besoin, dans leurs choix, d'une grande latitude ; mais des garanties de capacité n'imposeraient aucune entrave à la liberté des choix et allégeraient assurément la responsabilité ministérielle, en donnant aux administrations secondaires plus de chances d'infaillibilité.
Le décret impérial du 26 décembre 1809, qui règle l'instruction des auditeurs au conseil d'État, avait organisé un stage administratif. (,)uaranfe auditeurs étaient attachés aux différents ministères; cent vingt étaient répartis entre le ministère de la police, — la direction générale des revues et de la conscription, — l'administration des ponts et chaussées , — celle de l'enregistrement et des domaines, — celle des douanes, — celle des eaux et forêts, — celle des droits réunis, — celle des vivres, — celle des postes, — celle de la loterie, — celle des pou-
(1res, — le conseil des prises, — le conseil des mines, — la caisse d'amortissement, — la préfecture du département de la Seine, — la préfecture de police (art. 9 et 11).
Ainsi, cent soixante auditeurs recevaient, dans le sein des diverses administrations spéciales établies à Paris, une instruction qui les préparait à occuper, après le surnumérariat, des postes plus ou moins importants dans les divers services auxquels ils avaient été attachés. C'était, à vrai dire, la pépinière de l'administration centrale.
L'administration départementale avait aussi la sienne. Près du préfet de chaque département était placé un auditeur (jui avait le titre et remplissait les fonctions de souspréfet de l'arrondissement chef-lieu (art. 15). De plus, un auditeur en service extraordinaire était attaché aux préfets des trente et un départements les plus importants; l'état de ces départements était joint au décret qui réservait la faculté d'en augmenter le nombre, ainsi que celui des auditeurs, si les circonstances venaient à l'exiger (art. lt>).
Ces jeunes auxiliaires de l'administration départementale remplissaient, sous la direction des préfets, un vérital)le noviciat. Ils étaient à la disposition de ce magistrat, qui pouvait les charger de remplacer provisoirement, en cas de mort, de vacance, de congé ou de tout autre empêchement légitime, les sous-préfets des départements, et leur confier, en outre, l'instruction de toute affaire contentieuse, qu'elle exigeât ou non des déplacements dans l'intérieur du département (art. 17). Chaque année, les préfets devaient rendre compte au ministre (]v l'intérieur du service des auditeurs placés près d'eux (art. 18j.
Enfin, d'après l'art. 20, le quart des sous -préfectures qui viendraient à vaquer devait être accordé à des auditeurs.
Va\ combinant le plan proposé par M. Macarel avec les dispositions du décret de 18U9, on arriverait à donner ainsi aux jeunes gens qui se destinent à la carrière des
fonctions publiques une instruction théorique et pratique qui serait à la fois une garantie de l'habitude du travail qu'ils auraient contractée, et une preuve de l'aptitude administrative qu'ils auraient acquise.
L'établissement de la hiérarchie administrative serait un grand pas de fait vers l'établissement de la hiérarchie sociale et de l'aristocratie nouvelle, telles que nous les comprenons, tout intellectuelles et sans autres privilèges ni démarcations qu'une aptitude éprouvée, qu'une supériorité reconnue, que des services incontestés et que des droits incontestables.
Dans notre pensée, la hiérarchie et l'égalité ne s'excluent pas; elles se fortifient au contraire mutuellement : il est vrai que par l'expression d'égalité nous n'entendons pas une surface unie comme le niveau d'un lac; encore moins l'action d'un rustre qui renverse un passant en lui disant : «îs'ous sommes égaux. » >'ous définissons l'égalité : — la liberté du concours, c'est-à-dire que tous soient admis à soutenir leurs prétentions ; mais ce n'est pas à dire que tous soient aptes à les justifier. Ainsi, deux concurrents cessent d'être égaux lorsque la présomption de l'un a montré son infériorité sur l'autre. — Un homme sans moralité et sans instruction n'est pas l'égal d'un homme moral et instruit, mais il aurait pu l'être.
Les hommes qui ne conçoivent pas l'égalité sociale ainsi entendue se rejettent alors sur l'égalité naturelle, qu'ils croient mieux comprendre ; mais, à notre avis, sur ce point comme sur l'autre, ils ne raisonnent pas plus juste, car la nature n'est ni moins arbitraire ni moins variée que la société dans les avantages qu'elle dispense.
Enfin, selon nous, l'égalité absolue, c'est le libre et rentier développement des facultés humaines et des supériorités sociales, c'est l'application inflexible de ce principe essentiellement conservateur et progressif, que toutes les supériorités de fait soient reconnues de droit.
CONCLUSION
Le jour où la Cliarle fut donnée, l'inslruclion universelle fui promise, car elle fui nécessaire.
r.OYER-COLLARD.
Exiger d'un jeune homme des connaissances si diverses pour l'admettre dans une carrière , c'est risquer de priver l'Ktat des grands hommes que cette carrière pourrait produire un jour : car, par une bizarrerie de l'esprit humain , tel est un grand médecin ou un grand jurisconsulte, qui n'a jamais su apprendre une division complexe.
Napoléon.
Il ne s'agit pas de substituer l'éducation professionnelle à l'éducation classique, il s'agit simplement de mettre à côté de l'éducation classique l'éducation professionnelle, d'établir par conséquent différentes éludes correspondantes à la diversité des professions sociales.
Saim-Makc-Girardi.\. il/o/ii<e«r, 5 juin 1838.
CONCLUSION
La France a les principaux éléments d'un bon système d'instruction publique, mais il manque aux vastes établissements qu'elle possède un lien, une direction, un but ; ils sont assez nombreux, mais ils ne sont pas assez variés; aussi leur ensemble laisse-t-il dimportantes lacunes à combler. L'unité et l'uniformité ne doivent pas être prises l'une pour l'autre. L'unité est le fondement de toute hiérarchie, l'uniformité en est au contraire l'exclusion.
L'instruction publique se compose en France de trois degrés :
1° Enseignement pnmffîr<?;
2" Enseignement secondaire;
3° Enseignement supérieur.
Mais cette division , systématique en apparence, n'est qu'arbitraire dans la réalité ; elle ne se fonde sur rien de solide, elle ne correspond à rien de ce qui est dans la société; ce sont trois embranchements qui n'aboutissent pas.
444 DE l'instruction t>UBLlQLË
Au lieu de trois degrés, nous proposons d'en réduire le nombre à deux, mais complets l'un et l'autre :
4° Enseignement élémentaire, — général, — national;
2° Enseignement complémentaire , — spécial , — professionnel, laissant à choisir, pour chacun de ces deux degrés, entre l'une des trois dénominations, que nous n'avons ainsi agglomérées qu'afin de mieux préciser notre pensée et d'en rendre le sens abstrait plus facile à saisir.
Nous demandons que d'abord tous les Français , déclarés successivement par deux chartes égaux devant la loi , reçoivent gratuitement une instruction judicieusement déterminée, et qui soit une pour tous; — plus ou moins variée dans son programme, selon les exigences du temps, mais invariablement d'accord avec l'esprit des institutions politiques qu'elle doit toujours avoir pour but et pour effet de perpétuer et de consolider; — qui soit le point de départ commun de toutes les carrières diverses; — qui soit enfin pour chacune d'elles ce qu'est le centre d'un cercle à ses rayons.
Ainsi conçue , l'instruction élémentaire serait alors ce <iu'est, dans un autre ordre d'idées et pour un autre âge, la garde nationale ; le service du soldat citoyen acquitterait la dette de l'enfant. L'école et le corps-de-garde se compléteraient ainsi l'un par l'autre; tous deux auraient l'égalité pour fondement, l'élection pour principe, le tambour pour rappel.
Si nous insistons autant sur ce point, c'est qu'il n'en est aucun qui se recommande plus fortement à l'attention du gouvernement que le défaut absolu de concordance de nos établissements d'instruction publique avec iiotre régime municipal et nos institutions politiques; c'est qu'aussi longtemps que cette concordance ne sera pas établie, nous n'aurons pas d'éducation nationale; et par éducation nationale nous entendons la fin dont les moyens sont l'enseignement public.
S'il y 9Yait en France une éducation nationale, c'est-à-
KN FRANCr:. 4fô
(lire si l'enseignement public avait l'instruction des entants pour point de départ, et le gouvernement des hommes pour but; s'il était ce cpiil doit être, isolément un tout harmonieux, collectivement l'un des principaux rayons du foyer politique, sans nul doute l'esprit de division et de parti serait chaque année moins puissant ; les principes actuellement en lulte s'accorderaient au moins des trêves ; le plus fort finirait par étoufTer l'autre dans le berceau de l'enfance; et si le plus puissant des deux n'était pas le meilleur, mieux vaudrait encore, à notre avis, la souveraineté du principe démocratique, tempérée par de sages institutions, que la perpétuité de l'anarchie morale au milieu de la(iuelle nous nous agitons, sans pouvoir rien fonder qui ne soit aussitôt ébranlé et détruit, qui ne soit incohérent, qui, au lieu de diminuer le désordre, ne l'augmente.
Entre le principe démocratique et l'élément aristocratique le gouvernement français n'a plus la faculté du choix, A tort ou à droit, légitimement ou non, la possession de fait et l'avantage du nombre appartiennent maintenant à la démocratie. Que le gouvernement en prenne donc son parti et se range enfin du côté du plus fort, non pour lui obéir, mais pour le diriger. Qu'il se persuade qu'on ne règne ni moins dignement ni moins longtemps par la confiance que par la force.
L'autorité est de deux natures.
Quelque bien armé qu'il soit, le soldat est moins sûr du prisonnier qu'il garde que le guide ne l'est du voyageur qui le suit.
Toutes les conditions de la souveraineté sont changées.
L'hérédité est bien encore un principe, mais elle n'est plus un droit incontesté.
S'élever et se tenir constamment à la hauteur de leur tâche est donc une nécessité impérieuse dont il faut que désormais se pénètrent toutes les royautés qui voudront durer, quelle que soit la force ou la fiction qui les pro-
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iiO DE l'instruction PUBLIQUE
tége; car si la multitude est facile à égarer par la passion, il est juste de reconnaître aussi qu'elle n'est pas moins accessible à l'enthousiasme , qu'elle se laisse rapidement séduire par le grand, le juste et le beau; que si elle exige impérieusement qu'on lui cède lorsqu'elle a la conscience de son droit, elle aime qu'on lui résiste avec fermeté dès qu'elle en doute. — Se faire aimer et estimer d'elle a toujours été le plus sûr et le plus facile moyen de la gouverner.
Ainsi, par le développement indéfini du principe démocratique, nous touchons à l'avènement d'une souveraineté et d'une aristocratie nouvelles. Voilà ce qu'il faut prévoir de loin , en portant désormais son attention un peu moins sur les casernes, un peu plus sur les écoles.
Faisons donc asseoir sur le même banc tous ceux que la loi appellera, dans quelques années, à coucher sur le môme lit de camp.
Puisque la doctrine de l'égalité doit prévaloir, ne vautil pas mieux qu'elle s'apprenne à l'école communale qu'au corps-de-garde municipal?
Puisque l'élection est le principe sur lequel repose uotre constitution politique, pourquoi n'y pas préparer l'enfance, n'y pas soumettre la jeunesse, en combinant son application dans une juste mesure avec l'autorité du maître?
Puiqu'au nombre de nos institutions populaires nous avons placé la garde nationale, pourquoi ne pas soumettre nos écoles et nos collèges au régime militaire, qui a deux avantages : celui d'apprendre à obéir, et celui d'appreiulre à commander?
Craindrions-nous le développement exclusif de l'esprit militaire? Une telle crainte serait une inconséquence dans un pays où la loi appelle, à peu d'exceptions près, tous les citoyens à servir dans les rangs de la garde nationale. D'ailleurs, la répulsion générale qui existe contre le ser-