‹ De l'instruction publique en HollandeChapitre 9 sur 59 · UTRECHT · texte numérisé non relu

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naires de la faculté des lettres , M. Groenewoad , professeur de littérature hébraïque et orientale , M. Yisscher, professeur de littérature nationale, M. Van Goudoever, professeur de littérature latine, et M. Van Heusde , professeur de littérature et de philosophie grecque. M. Visscher a interrogé en hollandais. J'ai compris qu'il était question de déterminer les auteurs et répoque de différents écrits du moyen âge, par exemple V Imitation de Jésus-Christ, que le candidat et le juge ont attribuée, sans hésiter, à notre Gerson. Les trois autres.juges ont interrogé en latin, et le candidat a répondu dans la même langue. M. Van Heusde lui donna à expliquer un morceau du Banquet, Le jeune homme était préparé, car il avait apporté une édition de ce dialogue. Il traduisit en latin le passage indiqué et rendit compte des diverses difficultés grammaticales. Il s'exprimait médiocrement , mais correctement , et ses réponses étaient assez exactes. M. Van Heusde lui fît , dans son exquise latinité et avec une aisance incroyable, des questions sur l'époque probable où le Banquet avait été composé , sur le but du dialogue, le caractère des différents discours et la vraie pensée de Platon. Les réponses du candidat , en général très-brèves, prouvaient qu'il avait sérieusement étudié l'ouvrage sur lequel on l'interrogeait. M. Van Goudoever présenta successivement à l'élève une page de Cieéron et un morceau de poésie latine ; et à propos du De Offieiis, le savant professeur ne manqua pas d'interroger le candidat sur les sources de ce traité , sur Panaetius et sur les stoïciens, si chers et 01 familiers à l'érudition hollandaise. Le candidat

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s'en tira assez bien. Le professeur d'hébreu prit le dernier la parole et tint le candidat sur la sellette plus longtemps que les autres, vraisemblablement parce que ce candidat se destinait à la théologie. L*examen sur rhébreu et sur l'exégèse sacrée était le point principal de la séance. Ce dernier juge poussa le jeune homme assez vivement. Xlelui-ci ne répondit pas trop mal , au moins quant au latin. Tout à coup la porte s'ouvrit, et l'huissier vint dire à haute voix : Hora^ l'heure est écoulée. Les assistants, qui étaient douze ou quinze et qui semblaient des étudiants comme le candidat, se retirèrent ainsi que moi; quelque temps après on fit rentrer le candidat , et il fut déclaré admis. Dans mon opinion , ce candidat es lettres répondit à peu près comme répondrait un bon candidat à notre licence es lettres dans la partie orale des épreuves ; et l'examen auquel j'ai assisté à Utrecht est plus fort que celui de notre baccalauréat , non pas précisément par la diflSculté des auteurs à expliquer, mais par la durée de l'épreuve et par la nécessité de répondre en latin. Le candidat d'Utrecht était un peu plus âgé que les nôtres , et paraissait plus mûr dans ses études. Mais je ne sais s'il aurait pu répondre d'une manière satisfaisante sur tout le programme de notre baccalauréat es lettres, encore moins sur le programme de VJbiturienten -examen de la Prusse, dernier pro<gramme qui est infiniment plus fort que le nôtre, par cela seul qu'il contient des épreuves écrites ^ I) est

1 Mémoire sur rinstruction secondaire en Pmsse , p. 62

I II, imi ., I .,,-UJJilr UIJ

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absolument indispensable de réviser notre baccalauréat es lettres. Si Ton veut qu'il résume fidèlement les études du collège dans leur ensemble , comme on y a mis des mathématiques et de la physique , il faudrait y mettre pour la littérature , outre des explications d'auteurs grecs et latins , une composition , un thème grec, ou du moins une version latine, ou, ce qui serait plus sûr, un thème latin ^.

Je demandai à M. Yan Heusde si Texamen de ce candidat es lettres durait quelquefois moins d'une heure, u Jamais ; cela ne se peut pas ; c'est l'huissier et l'horloge qui règlent , d'après la loi , la durée de l'examen. — Le candidat , reçu aujourd'hui , représente-t-il la moyenne ou l'élite de vos candidats? — Un peu plus que la moyenne. Sans être très-remar* quable , nous le trouvons tout à fait bon. — Lui avaiton communiqué d'avance les questions? — Non ; mais il savait, comme vous le saviez vous-même, les auteurs sur lesquels il serait interrogé. — Les examens de candidature es lettres , pour ceux qui se destinent à la littérature proprement dite, sont-ils plus difficiles que celui-là? — Oui; car pour le grec, il faut expliquer deux auteurs, un prosateur et un poëte; et de plus , on doit répondre sur la logique et sur la métaphysique. »

Je puis représenter l'examen auquel j'ai assisté, comme représentant la candidature es lettres à peu près dans sa force moyenne , et je déclare qu'un pareil

1 Mémoire sur rinstruction secondaire en Prusse , p • 62

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examen ne peut être taxé de faiblesse , et qu*on ne peut le soutenir, comme Ta fait devant moi le candidat dTtrecht , sans avoir fait de très-bonnes études grecques et latines. Si donc on exigeait un pareil examen , bien entendu, sauf Fhébreu , pour l'immatriculation , avec quelques éléments de sciences exactes , d'histoire et de géographie , il n'y aurait rien à désirer, et la Hollande aurait notre excellente institution du baccalauréat es lettres; ses écoles latines y gagneraient ; son instruction secondaire privée serait bien forcée de se mettre au niveau des écoles latinest ou de renoncer absolument à préparer à l'université , et les cours de l'université en première année pourraient être plus élevés. Mais , dans ce cas , il faudrait mettre, pour ceux qui se destinent à la littérature , une épreuve intermédiaire entre l'immatriculation et le doctorat es lettres, c'est-à-dire quelque examen qui répondit à notre licence.

J'ai vu aussi à Utrecht les bâtiments de l'université. Ils ne sont pas fort considérables , la plupart des professeurs ayant, selon l'usage allemand, leurs auditoires chez eux. Il y a pourtant un certain nombre de salles publiques, mais dont la plus grande ne peut contenir plus de cent à cent cinquante élèves , et c'est un auditoire bien suffisant si les cours sont ce qu'ils doivent être , sérieux et substantiels. La bibliothèque de l'université n'est pas dans le même bâtiment que les salles des cours ; elle occupe , ainsi qu'à Leyde et la plupart du temps en Allemagne , à Munich et à Berlin, un bâtiment séparé, parfaitement disposé, et où toutes les matières sont rangées dans le plus bel ordre.

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M. Van Heusde est le directeur de cette bibliothèque. Dans tout bâtiment d^université en Hollande , comme en Allemagne , est une belle salle pour le sénat académique , et une salle plus belle encore pour ce qu*on appelle les promotions , nos examens pour le doctorat. La salle des promotions, à Utrecht , est vraiment imposante , et il est ridicule qu'à la Sorbonne nous n'en ayons pas une semblable pour les facultés des lettres et des sciences. Dans la salle du sénat académique sont suspendus à la muraille les portraits de tous les professeurs de l'université d'Utrecht, dans les différentes facultés , depuis sa fondation jusqu'à nos jours. Excellente et noble coutume de conserver les images des hommes qui ont bien mérité de l'université , et qui me rappelle une autre coutume , ou plutôt une règle de chaque université hollandaise, de publier chaque année ses annales , qui contiennent les divers actes des cinq facultés, les programmes des cours, et les sujets de prix donnés par l'université, avec les dissertations qui ont remporté les prix. Par Ili, le monde savant peut juger si une université remplit ou non sa mission. Ces annales deviennent ainsi , dans un pays , les annales mêmes de la science. Certainement , on peut dire que les annales des trois universités de Groningue , de Leyde et d'Utrecht * forment , avec les mémoires de l'Institut royal, à Amsterdam, un corps

1 Je dois à la munificence de Taniversité d'Utrecht une collection complète de ses Annales depuis 1815 , où j'ai rencontré plus d*une dissertation précieuse pour l'histoire de la philosophie ancienne.

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complet de Thistoire littéraire et scientifique de la Hollande. Chez nous, Y Histoire de l'Université de Paris, de Duboulay, n'est-elle pas Fhistoire même de la philosophie et de la science à Paris, au moyen âge? Il semblerait donc très-convenable que les cinq facultés de l'université de Paris , quand il y aura à Paris une université véritable, missent parmi les devoirs de leur recteur, de faire paraître Thistoire de l'université pendant le cours de son rectorat , à Taide des notes et des pièces que le doyen de chaque faculté lui remettrait. Oh ! quand nos cinq facultés formeront-elles un corps? quand auront-elles des délibérations' en commun? quand chaque faculté élira -t- elle son doyen? quand les facultés réunies éliront-elles leur recteur? Déjà M. Royer-CoUard , quand il était président de la commission de Finstruction publique , a demandé , en 1816, à la faculté des lettres, de désigner des candidats pour le décanat. Le savant géograplie , M. Barbier du Bocage, fut ainsi nommé, ayant été désigné par ses pairs. A^-on vu que ce mode de nomination ait bouleversé la faculté des lettres? L'institut de France nomme ses secrétaires, et c'est dans cette élection que ces secrétaires puisent leur pacifique autorité. Je fais donc des vœux , ou plutôt je les renouveller, car je les ai mille fois exprimés, pour que sur certains points de la France , à Rennes pour la presqu'île bretonne, à Caen pour la Normandie, à Dijon pour la Bourgogne, à Lyon et à Toulouse pour le Midi, à Douai pour le Nord , à Strasbourg pour la Lorraine et l'Alsace , on établisse successivement et peu à peu nos cinq facultés, liées les unes aux autres , nommant

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leurs doyens et leurs recteurs , ayant des assemblées en commun , et formant de grands centres scientifiques, rattachées, d'ailleurs, comme le sont aujourd'hui nos facultés spéciales , au gouvernement central de l'instruction publique , au conseil royal et au mi- 'nistre.

£n parcourant les portraits des professeurs de l'université d'Utrecht, j'ai rencontré parmi eux des personnages de ma connaissance , ce Regius ^ , ce Schooten ^ , qui introduisirent la philosophie de Descàrtes dans l'université naissante d'Utrecht, et ceYoet^, qui la combattit avec tant d'acharnement et de méchanceté , et qui essaya de persécuter Descartes en Hollande comme catholique , tandis que , plus tard , la catholique et jésuitique faculté de Louvain le condamna comme hétérodoxe , et qu'un moment, arrêtée par l'arrêt burlesque de Despréaux , l'autorité en France , après quelques hésitations , sur les instances des Jésuites , finit par proscrire officiellement le cartésianisme. Vains efforts ! Malgré Yoet et les siens (car il y a trois ou quatre portraits de différents membres de la famille Yoet dans la salle du sénat académique d'Utrecht), c'est en Hollande que s'éleva le plus intrépide disciple de Descartes , Spinos^ , que le Yoet du synode de Dordrecht ne put accuser de catholicisme , mais que les Yoet du judaïsme persécutèrent à leur tour. J'ai trouvé à Paris , à la Bibliothèque

1 Voyez mon édition de Descàrtes , Lettres, etc.

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du roi , et j^ai entre les mains Tavis motivé , probablement d'un conseiller d*État du roi Louis XIY, pour qu'on ne proscrive pas la philosophie de Descartes ; et cet homme grave , dont j'ignore le nom , en donne des raisons excellentes ^ J'ai trSlivé également à la Bibliothèque royale un arrêt du conseil, contre-signe Phelipeaux , rendu vraisemblablement sur les suggestions de quelque Père Letellier, lequel arrêt interdit renseignement de la philosophie cartésienne dans tous les collèges de l'Oratoire ; et c'est précisément d'un collège de l'Oratoire qu'est sorti cet autre disciple de Descartes , le Spinosa chrétien , le Platon de la philosophie moderne , le divin Mallebranche ! 0 vanité des persécutions en philosophie ! Le génie sans doute a ses erreurs , ses excès , ses périls ; mais il n'y a qu'un seul remède à tout cela ; ce remède est l'intervention d'un autre génie qui corrige son devancier, à condition d'être à son tour corrigé lui-même par celui qui le suivra. Toutes les tracasseries n'empêchèrent point Descartes de faire son œuvre , car cette œuvre était nécessaire et bonne. Malgré les Voet et les Letellier, il produisit Spinosa et Mallebranche , qui , en tirant des principes de leur maître des conséquences nouvelles , prolongèrent et agrandirent son influence , en dépit de tous les obstacles , même dans ce qu'elle avait de vicieux , jusqu'à ce que parut le grand Leibnitz , qui , sans intrigue de cour et sans ordre de cabinet , quoiqu'il fût le conseiller de deux ou trois monarques , arrêta le mouvement cartésien, et brisa le règne exclusif

> Fond Saint-Germain n» 399.

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de Descartes avec les armes mêmes de Descartes, c'està-dire le raisonnement 9 la démonstration. Un argument, un argument, voilà qui vaut mieux que mille arrêts ; mais l'argument de Leibnitz contre Descartes n'était pas à Tusage du Jésuite Letellier et du calviniste Yoet.

Voet et Descartes me ramènent à Utrecht. J*y ai trouvé surabondamment les traces du premier ; mais celles du dernier sont effacées. On ne sait pas bien où il logeait à Utrecht : on conjecture qu'il demeura quelque temps dans une petite maison située sur la promenade appelée aujourd'hui le Mail {Maliebaan). La Bibliothèque ne contient pas une seule lettre de lui ; mais j*espère être plus heureux à Leyde , et trouver dans les papiers d'Huygens quelque chose qui se rapporte à notre illustre compatriote.

Je ne veux pas poser la plume avant d'avoir fait un peu connaître au lecteur mon savant et aimable guide à l'école latine et à l'université dUtrecht, M. Van Heusde. Quand j'entrai en Hollande, M. Van Heusde était , avec M. Falck , l'homme avec lequel je désirais le plus m'entretenir. Je ne le connaissais que par ses écrits et par quelques lettres ; mais j'avais l'espérance et comme un pressentiment que je trouverais en lui quelqu'un selon mon esprit et selon mon cœur. J'attendais beaucoup , j'ai trouvé mieux encore. H. Van Heusde a commencé sa réputation par le Spécimen cri- Ucum in Piaianem <, qu'il publia dans sa jeunesse, sortant à peine de l'auditoire de Wyttenbach. Les Ini-

1 1 voL in-8o, 1803.

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tia ^ philosophtœ platonicœ ont fait, pour les idées mêmes de Platon , ce qiie le Spécimen avait fait pour le texte. G^était déjà un lien naturel entre M. Yan Heusde et moi. Mais, ce que j'ignorais , c'est que, comme moi aussi , il est passionné pour l'instruction publique : c'est le Thiersch de la Hollande. Il a publié en hollandais des lettres , que l'on dit très-belles , sur l'étude des humanités , à peu près l'analogue de l'ouvrage de Thiersch : Ûber gelehrte Schulen, J'avais bien senti dans sa belle latinité un parfum d'atticisme , qui m'avait 6té toute crainte de rencontrer en M. Van Heusde un savant en us du seizième siècle. L'auteur de la lettre à Greuzer, qui est en tête des Initia, devait avoir de la grâce dans l'esprit; et, en effet, on n'est pas plus aimable que M. Van Heusde. C'est un homme qui connaît le monde , qui a voyagé en France, en Suisse, en Allemagne, qui est lié avec tout ce q^'il y a de mieux en Hollande , et son commerce y est du meilleur goût. M. Van Heusde est , selon moi , le philosophe par excellence , le vrai représentant de sa nation en philosophie , comme M. Falck me parait le patriote et l'homme d'État hollandais. Il y a en Hollande quelque chose, je ne veux pas dire de médiocre, mais de flegmatique , une certaine sagesse un peu lourde , un bon sens mêlé de si peu d'imagination , qu'en général rintelligence n'y prend pas cet essor hardi qui emporte si haut et souvent égare la philosophie allemande et la philosophie française. Une philosophie spéculative d'un caractère très-prononcé ne me parait

t 3 vol. in-8o, 1827-1836.

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pas sortir naturellement de ce sol. Spinosa y est un étranger et comme un accident. La gravité hollandaise fuit toute extrémité , et les systèmes sont aussi des extrémités dans leur genre. D'un autre côté , le goût de rérudition et de Fantiquité ayant , dans ces derniers temps , tourné les études vers les ouvrages de Platon , la partie socratique de ces ouvrages éveilla dans les esprits une sincère et vive sympathie. La philosophie de Socrate porte Tâme vers tout ce qui est bien et tout ce qui est beau , et en même temps elle n*a pas , ou plutôt elle ne parait pas avoir un caractère très -systématique; par ce double motif, elle convenait merveilleusement à la nature hollandaise , et elle devait être pour elle Tidéal de la philosophie humaine. De là Hemsterhuis , qui a été appelé le Socrate de la Hollande. M. Van Heusde est THemsterhuis de notre âge. Il est tout à fait de la même famille. Il vient de publier un ouvrage sur Técole socratique , en langue hollandaise. Deux volumes ont paru ; je désirerais vivement les connaître; et rAUemagne , qui traduit tout, jusqu*à mes écrits , devrait bien traduire ceuxlà. M. Van Heusde se propose de donner bientôt un troisième volume , où il s'expliquera nettement sur les principaux problèmes de métaphysique. Il m'a dit que de ses longues études platoniciennes il avait recueilli une foule de notes de toute espèce , philologiques, comme celles du Spécimen criHcum, et surtout historiques , où il a essayé à son tour de fixer la date approximative de la composition de chaque dialogue. Un jour, il arrangera toutes ces notes , et il en formera un ouvrage spécial.

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Nous avons beaucoup parlé de Schleiermacher; nous le connaissons bien tous les deux. J'ai dit très-franchement à M. Van Heusde que je regardais la traduction de Schleiermacher comme le plus grand travail du dix-neuvième siècle sur Platon , et Fauteur des InUia est lui-même de cet avis.

J'ai passé avec M. Van Heusde, à causer avec abandon de toutes choses, des moments qui me laisseront à jamais un doux souvenir. Quand je n'aurais connu que deux hommes en Hollande , M. Falck et M. Van Heusde , je ne regretterais pas ce voyage. L'un m'a fait comprendre l'esprit hollandais en politique; l'autre, ce qu'est et peut être la philosophie en Hollande.

Pour M. Van Heusde , le point fondamental en philosophie, c'est la méthode. La vraie méthode, c'est l'observation , l'expérience , l'étude de la nature humaine en soi-même et dans les autres, mais surtout en soi-même, le yv&Bi oeavrov de Soerate et de Platon. On peut juger si j'applaudissais à une telle profession de foi.

Mais parce qu'on débute par l'observation , on n'est pas condamné à rester dans le relatif et le contingent et dans la sphère des idées sensibles ou des idées qui se ramènent à celle-là ; on peut très -bien, par l'observation , s'élever jusqu'à l'absolu , et voici , me dit M. Van Heusde , comment je pose le problème de la philosophie : trouver a posteriori ce qui est en soimême a priori. A ces mots , je ne pus m'empêcher de l'interrompre, pour lui demander s'il avait lu <( mes Fragments philosophiques. — Je ne les connais pas encore. — Eh bien ! si jamais vous les rencontrez , vous y trouverez le programme d'un cours de philo-

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Sophie professé à Paris en 1818, où je suis tellement de votre avis sur le problème philosophique, en ce qui concerne la méthode , que je Texprime précisément dans les mêmes termes que vous : trouver a posteriori ce qui est en soi-même a priori, — Quoi ! dans ces mêmes termes? — Dans ceux-là mêmes , ni plus ni moins ; la même pensée nous a dicté le même langage ^ » Le bon M. Van Heusde avait d'abord un peu de peine à croire à cette parfaite identité de formules entre nous ; mais mon propre étonnement ayant dissipé ses doutes, il me prit en gré dès ce moment, et me traita avec autant de confiance que si nous nous fussions connus depuis dix ans. <{ En ce cas , me disait^il , nous sommes frères en philosophie. » Toutefois , avec le respect que je dois à mon aîné, oserai -je dire qu^au moins d'après nos conversations , je ne suis pas trèssûr que M. Van Heusde arrive en philosophie à des résultats bien déterminés. Il m'a dit que la philosophie n*est en elle-même ni une science ni un art, mais le lien commun des arts et des sciences; il faut la suivre et la transporter en toutes choses ; mais , pour en faire un système propre et indépendant , cela n'est pas possible ; et telle est , selon le philosophe d'Utrecht , la pensée de Socrate et de Platon. Selon moi , cela est plus vrai du premier que du second , dont la théorie des Idées est un système , ou bien il n'y a plus de système au monde. Les idées se mêlent à tout , et elles sont dans tout ; mais on peut aussi les considérer en elles-mêmes, dans leurs rapports et dans leur hiérar-

1 Fragmenté philosophiques , 2« édit., p. 286.

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chie ; et cette indépendance et en même temps cette hiérarchie est la philosophie de Platon proprement dite. Après tout, quand M. Van Heusde n'irait pas aussi loin qu'on peut aller dans la philosophie spécu* lative, il est au moins dans la bonne route , et tous ses pas portent sur un terrain solide; tandis qu*en Allemagne il y a aujourd'hui beaucoup d^écoliers qui se croient des maîtres , pour se précipiter d'abord dans des hypothèses à perte de vue. Fût -elle un peu moins haute , je préfère une philosophie plus humaine.

M. Van Heusde m'a parlé avec beaucoup d'estime de son collègue M. Schrôder, qui professe aussi la philosophie à l'université d'Utrecht. Il était d'abord kantien rigide; mais en faisant connaissance , dans la compagnie de M. Van Heusde , avec Socrate et Platon , il a peu à peu sacrifié aux Grâces , et pris une manière de voir plus large et plus éclectique. « Je suis éclectique aussi , )» me disait M. Van Heusde ; et je ne crois pas qu'en cela il ne fit qu'un acte de politesse envers moi. Mais je ne finirais pas, si je voulais ici raconter mes conversations avec M. Van Heusde. Pendant les trois jours que j'ai passés à Utrecht, nous ne nous sommes presque pas quittés. H a voulu m'accompagner lui-même à l'école latine, à l'université, et même dans une petite course à Zeist, chez les frères Moraves, dont l'institut est une fabrique ou plutôt une maison de commerce très -bien tenue. Je suis allé déjeuner chez lui dans une charmante maison de campagne, où il passe la moitié de l'année, entouré d'une nombreuse famille; et de là nous sommes allés rendre visite à M. le baron Van der Gapellen , ancien gouver-

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neur des Indes-Orientales , qui en a rapporté une riche collection javanaise , dont il fait les honneurs avec une grâce parfaite.

J'aurais bien voulu rester longtemps à Utrecht pour y resserrer et y goûter la nouvelle amitié que j'y formais ; mais il fallait poursuivre mon voyage , et visiter sérieusement Funiversi té de Leyde et les savants hommes qu'elle compte dans son sein, et que j'avais à peine entrevus à mon premier passage , en allant de la Haye à Harlem. Le 24 septembre , vers le soir, je montai donc en voilure pour Leyde , où j'arrivai en quelques heures.

£t)fht*

La ville. — L'inspecteur primaire, M. Blussé. — Une école française. — Une école intermédiaire. — Opinion de M. Bake sur le système des écoles latines. — Université deLeyde.Salledu sénat académique. — M.Mahne. M.Bake. M. Van Assen. — La bibliothèque. M. Geel et M. Uyleribroek. — Lettres inédites de Descartes. — Fragment inédit de Hnygens sur Descartes.

(â4— 26 SEPTEMBRE.)

J*ai visité Leyde deux fois : la première en allant de la Haye à Harlem , la seconde en venant dTtrecht.

Leyde est le cœur de cette partie de la Hollande qui est en deçà du Zuyderzée. Delft , la Haye , Harlem , Amsterdam et Utrecht lui composent une ceinture de villes florissantes. Elle est située à quelques lieues de la mer, au milieu du Rhin qui la traverse d*une foule de canaux , liés entre eux par de beaux ponts et ornés de quais plantés d'arbres magnifiques. Le Rhin y achève paisiblement sa carrière, qu'il commence à

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près de deux cents lieues , dans les montagnes des Grison^ ; il expire dans les sables , et à peine a~t-il la force de se jeter dans la mer à Katwyk : il faut Ty aider avec des écluses. Leyde était autrefois une place de guerre, et elle a soutenu un siège célèbre; aujourd'hui c'est une ville d'études, tranquille et silencieuse. Elle est traversée à peu près dans toute sa longueur par la grande rue, Breedestroat , qui forme une trèsagréable promenade. Ce n'est point la noble et sévère ligne droite de notre rue de Rivoli ou de Castiglione ; c'est une courbe légère qui , sans briser à chaque instant le point vue , le renouvelle fréquemment et charme Toeil par l'harmonie de la variété et de la grandeur. Sur la Breedestraat est l'hôtel de ville, où sont conservés plusieurs tableaux anciens dont le plus précieux est sans contredit le Jugement dernier de Lucas de Leyde; tableau d'autel à deux portes sur bois. La couleur en est vive et forte , la composition riche et bizarre ; et ce tableau m'aurait peut-être frappé sans le souvenir accablant du Jugement dernier de Michel- Ange. Les bizarreries de Lucas de Leyde paraissent un peu fades quand on a tu, même seulement dans une mauvaise lithographie, cette composition paissante où les tours de force du dessin le plus sûr sont mis au service de l'imagination ta plus hardie et souvent la plus gracieuse : il n'y a que les pages du Daate qui puissent se soutenir devant celles* là. La vieille église de Saint -Pierre est comme le musée de sculpture de la ville de Leyde. On y voit les tombeaux des hommes illustres de Leyde, entre autres celui de Boerhaave; et on pourrait presque lire l'histoire de

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l'nniyersité dans les inscriptions de ces mausolées ; le dernier est celui d'^un étudiant tué pendant la courte campagne de 1851 , le jeune Beekman. J*aurais dû aller Toir le musée javanais de M. le professeur Siebold; mais les antiquités javanaises de M. le baron Yan der CapeUen , à Utrecht , avaient suffi à ma curiosité en ce genre , et je laissai là bien volontiers les magots et les monuments , inintelligibles à mon ignorance, rapportés à grands frais des lies de TOcéan indien, pour des raretés d*un tout autre prix à mes yeux , les véritables richesses de la Hollande, c'est-àdire ses écoles.

J'ai visité à Leyde une école dite française et une école intermédiaire.

Je me suis trop peu arrêté à Técote française de Leyde pour en parler en détail; je dirai seulement que, comme celle d*Utrecht , c'est une école publique, et je ne saurais trop en féliciter la ville de Leyde ; car, s'il est vrai que la partie supérieure de Tinstruction primaire peut en général être livrée à des instituteurs privés, il importe aussi qu*il y ait au moins dans toute ville un peu considérable une école française publique : ce sont là les véritables gymnases de la classe industrielle et commerçante.

Au-dessous de Técole française, vient l'école intermédiaire , ainsi appelée parce qu'elle forme une sorte de milieu entre l'école française et l'école des pauvres. Mais cette dénomination est plus financière que scolastique; car Técole intermédiaire est une école élémentaire comme l'école des pauvres ; on n'y enseigne rien de pins que dans celle-ci ; on n'y apprend pas la langue

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française , enseigoement qui distingue ici l^école primaire supérieure et qui lui a donné son nom. Mais Técole intermédiaire est véritablement intermédiaire en ce sens qu^elle n*est pas gratuite, comme Test en général récole des pauvres , et qn*elle est loin de coûter anssi cher que Técole française. On y paye peu dechose, mais enfin on y paye quelque chose , et cela seul fait que la population qui fréquente ces écoles est déjà audessus de la classe tout à fait indigente , sans appartenir encore à la bonne bourgeoisie. L'enseignement y est le même que celui de Fécole des pauvres , mais il est plus soigné , et en général chaque division de Técole a des salles distinctes , ce qui est trés-favorable au bon enseignement. J*ai vu à Técole intermédiaire de Leyde , quant à la rétribution , une pratique trèssingulière et qui, dit-on, réussit : on n'y paye pas par mois, ni par semaine, ni même par jour, mais par temps d'école. Ainsi , de 9 heures du matin à midi , voilà le premier temps d'école ; de â heures à ÎS heures du soir , voilà le second. On paye , par chaque temps d'école , un cent et demi de Hollande , qui font trois centimes de France. Donner chaque demi-journée quelques centimes parait moins onéreux que d'en donner un bon nombre à la fois chaque semaine ou chaque mois. Les enfants qui fréquentent cette école payent ainsi en détail, par semaine , pour dix temps d'école , IS cents de Hollande , 6 sous de France ; c'est-à-dire un peu plus de 90 sous par mois.

A cette école intermédiaire est annexée une école du soir pour les enfants plus âgés qui ont déjà passé par récole , et qui , appliqués à un métier pendant le jour,

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viennent le soir renouveler ou fortifier leur instruction. Cette école du soir n*est pas gratuite non plus , et la rétribution est de 5 cents de Hollande (6 centimes de France) par séance*

Voici maintenant les détails de Torganisation de cette école, tels que je les ai vus moi-même en action dans la visite que j'y ai faite sous la conduite de M. Blussé , rinspecteur du district de Leyde, vieillard très -actif, qui depuis longtemps est ici à la tête de Téducationdu peuple, et qui a fondé tout le bien dont il jouit aujourd'hui avec une satisfaction très -méritée.

L*école intermédiaire de Leyde ne date que de 18âlS. Elle contient 480 enfants pendant le jour, et 150 le soir. Elle reçoit des filles et des garçons de toute communion religieuse, et même des juifs. Elle relève de la commission des écoles de la ville. La direction est confiée à un maître principal qui a sous lui des sous-maltres , des aides et quelques élèves de Técole qui , après avoir terminé leurs études , se proposent de devenir aides à leur tour et d'entrer dans la carrière de l'instruction publique. (Chaque division de l'école a son maître spécial.

Pour être admis à cette école, ainsi que dans toutes

' les écoles du royaume, publiques ou privées, il faut

produire des certificats de vaccine. On ne reçoit aucun

enfant pour l'école du jour, au-dessous de six ans, pour

Fécole du soir au-dessous de dix.

Dans l'école du jour , les enfants qui manquent plus de six fois , et dans l'école du soir, ceux qui manquent plus de quatre fois aux heures de classe, sans avoir justifié de leur absence auprès du directeur , sont ren-

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voyés de Técole, préalablement par le directeur, ensuite et définitivement par la conmaission qui s'assemble chaque mois et prend connaissance de tout ce qui se rattache à Técole.

L'école estouverte une demi-heure avant que renseignement ne commence. Il commence te matin à neuf heures et un quart et finit à midi : l'après-midi, il commence, à deux heures et un quart, et finit à quatre heures et demie. Le soir, il commence au plus tard cinq minutes après sept heures , et se termine à neuf. L'en-* seignement commencé, Fécole se ferme, et personne ne peut plus y entrer.

Dès que la porte de l'école est fermée, on fait la collecte du prix d'écolage. Les écoliers qui ontoublié leurs centimes , sont obligés d'aller les chercher. L'argent ainsi ramassé est mis dans une boite fermée, et renvoyé à la fin de chaque semaine à la commission.

Les dépenses de l'école se font de la manière suivante : le conseil municipal se charge de l'entretien du local ; toutes les autres dépenses sont faites par la commission à l'aide de la rétribution d'école. On voit combien cette école , si utile à la ville, lui coûte peu.

La commission des écoles s'assemble tous les mois. A cette assemblée , le directeur fait un rapport sur les besoins de l'école pour le mois suivant, sur les enfants qui ont manqué trop souvent aux heures de l'école , sur ceux qui se conduisent mal et ne se laissent pas corriger par la seule punition permise , qui est l'éloignement de sa place ordinaire et la déportation sur un banc particulier où l'on reste oisif.

La propreté la plus sévère est de rigueur dans l'é-

LETBK. 149

cole. Les enfants qui viennent malpropres à Técole sont renvoyés sur -le -champ avec un avertissement sérieux à leurs parents. £n cas de récidive , le directeur fait son rapport à la commission.

L'école ouvre chaque fois par une prière ou un cantique ou par tous les deux. A la fin de Tannée , un examen solennel a lieu , et il est suivi d'une distribution de petits livres ou de gravures aux enfants qui se sont distingués par leurs progrès ou par leur conduite. Les membres du conseil municipal assistent, autant que possible , à cette solennité.

Il y a chaque année cinq semaines de vacances, que la commission divise et répartit pour le mieux.

L'école du jour a six classes , dans lesquelles renseignement est gradué de la manière suivante :

l'« classe ; Lire , épeler de tête , écrire sur Pardoise. — La numération. Histoire de la Bible. — Exercices d'esprit d'après Lohr, et exercices de mémoire au moyen de vers qu'on apprend par cœur.

IP classe : Mêmes objets : mais déjà on commence

à écrire sur du papier.

IIP classe : Mêmes objets : commencement du calcul de tête.

IV« classe : Mêmes objets : de plus l'arithmétique

théorique et pratique , et le chant.

V« classe : Mêmes objets : de phis la grammaire,

la géographie, et l'histoire du pays.

VP et dernière classe : Développement de l'enseignement précédent.

15Q LSTDE.

École du soir. — Quatre classes,

I'° classe : Lire , écrire , histoire de la Bible. II« classe : Lire , écrire , arithmétique et histoire

de la Bible.

111° classe : Lire, écrire sur du papier, rarithmétique théorique et pratique, la grammaire, rhistoire nationale, Thistoire de la Bible, la géographie, le chant.

l\^ classe : L'enseignement précédent avec des notions de physique et d'histoire générale.

J'aurais dû visiter l'école latine de Leyde, pour connaître aussi l'instruction secondaire dans cette partie de la Hollande ; mais le temps m'a manqué , le seul jour que j'eusse pu consacrer à cette visite étant un dimanche. Cependant c'est ici le moment de rapporter l'opinion de l'un des professeurs les plus habiles de l'université de Leyde sur les écoles latines en général. M. Bake est, avec M. Van Lennep d'Amsterdam et M. Van Heusde d'Utrecht, un des premiers philologues de la Hollande ; il a succédé à Wyttenbach dans la direction de la Bibliotheca critica; il a publié Posidonius ^ et Cleomedes '; et il travaille aujourd'hui à une édition critique du de legibus de Cicéron. Quand donc je lui parlai des écoles latines , je m'attendais à

1 Posidonii Rhodii reliquis doctrinae , Lugduni Batavorum, 1810.

2 Gleomedis circolaris doctrinae de sublimibus libri duo, Lugd. Bat., 1820.

trouTer en lui Topinion de son savant confrère d'Utrecht. A mon grand étonnement, M. Bake m'a exprimé une opinion toute contraire. Il s*est prononcé nettement contre le système exclusif des écoles latines et contre les idées de M. Thiersch ; il m*a déclaré qu'il était, ainsi que moi, pour le système des gymnases [Hrussiens , et il a fini par ces mots qui m'ont fort surpris et que je n'oserais pas répéter pour mon propre compte : « Monsieur, il faut tout refaire à neuf. » M. Bake m'a assuré qu'au fond il n'y a presque pas d'enseignement scientifique dans les écoles latines, que ce qu'on a ajouté en 1815 à l'ancien et exclusif enseignement du grec et du latin, contre lequel s'était élevé avec tant de raison M. Guvier , n'a jamais pu s'y rattacher et s'y fondre , que tout cela n'est (je me sers de ses paroles mêmes) qu'un replâtrage , des morceaux étrangers ajoutés à une vieille masure sans que le tout fit une maison habitable et régulière ; et il concluait sans cesse : il faut tout refaire à neuf. Je recommande à l'attention du gouvernement hollandais cette opinion d'un humaniste tel que M. Bake. Sans être aussi sévère, sans méconnaître tout ce qu'exige de justes ménagements une institution aussi ancienne , aussi accréditée et. aussi populaire que l'école latine, j'ai la profonde conviction que l'instruction secondaire est encore en Hollande fort au-dessous de l'instruction primaire, ce qui est précisément le contraire en France; or, cette infériorité de l'éducation des classes supérieures, peut à la longue produire les plus graves conséquences , et elle doit exciter au plus haut degré la sollicitude du gouvernement. Il ne suffit point d'être

un peuple instruit et houuète, tel que j*ai tu et reconau moi - même le peuple hollandais ; il faut aussi que du sein de ce peuple une forte instruction secondaire tire et produise une minorité d*hommes à la hauteur des connaissances de TËurope, capables de recruter utilement les postes élevés de la société et de conduire les affaires de TÉtat. Je le dis avec regret , mais je dois le dire : le système des écoles latines ne prépare guère que des professeurs et des théologiens. Je le sais , je heurte par là Tamour-propre et le préjugé hollandais ; mais je n'ai entretins défaire ma cour à personne, pas plus à la Hollande qu'à mon propre pays ; et je n*hésite pas à soumettre à Texamen de tous les hommes éclairés les quatre propositions suivantes : 1<> Changer le nom d'écoles latines en celui de gymnases qui est déjà fréquemment usité et qui est plus vrai. ^ Fortifier rétude des sciences et la combiner en une juste proportion avec celle des lettres qui doit rester Tétude principale ; surtout introduire renseignement obligé d'une ou deux langues modernes. 5° Faire concourir rÉtat dans la nomination , et , s*il est possible , dans le traitement des professeurs. 4<> Gomme on a des écoles normales pour former des maîtres d'école, de même établir auprès de l'université d'Utrecht ou de Leyde, à la place de quelques leçons pédagogiques insignifiantes, une école normale pour former des professeurs de gymnases ^

^ Sur ces quatre points consulter le Mémoire sur l'inêtruction secondaire en Prusse, et le document intitulé : École

normale.

LKTDK. 1S3

Si je roulais traiter ici tout au long de Tuniversité de Leyde, il me faudrait répéter à peu près ce que j*ai dit de celle d'Utrecht. C*est absolument la même organisation et les mêmes usages. Je ne reproduis ici qu^une seule observation , c^est qu'il manque à Leyde comme à Utrecht Finstitution allemande des docteurs agrégés. Il faut le dire : il y a dans les universités d*U< trecht et de Leyde , dans les professeurs et dans les étudiants, avec les plus estimables habitudes de régularité et de tranquillité studieuse , un peu de routine , une certaine absence de mouvement et de vie, qui rendraient fort utile rétablissement d*un corps, sans cesse renouvelé, déjeunes docteurs auxquels serait accordée, après de fortes épreuves, la permission d'enseigner sans honoraires de FËtat, et à leurs risques et périls, à côté des professeurs ordinaires, dont le temps refroidit quelquefois le zèle. Je ne doute pas qu'une pareille institution n'imprimât un mouvement salutaire à ces vieilles et respectables universités, et ne créât auprès de chacune d'elles une pépinière de jeunes savants qui tiendraient sans cesse en haleine l'esprit des étudiants, assureraient les progrès de la science et l'avenir de l'enseignement.

Ici comme à Utrecht , j'ai visité les bâtiments de l'université, les salles des cours, dont la grandeur est proportionnée aux besoins de l'université qui compte au plus 7 à 800 étudiants, la salle dite des promotions, qui est fort belle et où les examens de docteurs ont toute la publicité et l'éclat sévère qu'ils méritent, enfin la salle du sénat académique , où sont rangés par ordre chronologique tous les professeurs de l'université de

Leyde. Niebuhr exprime quelque part la profoude impression que lui firent les portraits de Gronovius , de Perizoniusetde tant d*autres savants hommes de cette université , auxquels Thistoire romaine est si redevable. Je ne trouvais pas en philosophie d^aussi illustres souvenirs dans la salle académique de Leyde; cependant j'y fus aussi bien vivement frappé de cette longue suite de portraits vénérables qui présentent tant de veilles , tant d'efforts utiles à Tesprit humain , soit par un enseignement de plus de deux siècles , soit par des écrits marqués au coin d'un savoir incontestable.

Dans cette courte visite à l'université de Leyde, j'ai regretté de n'avoir pas rencontré deux hommes dont il m'aurait été très -agréable de faire la connaissance ; l'un , M. Peerlkamp , auteur d'une excellente mono*graphie de Musonius Rufus ^ , aujourd'hui professeur de littérature latine, et très -connu par une édition d*Horace , où il ne se gêne pas pour enlever à Horace et déclarer indignes de lui et apocryphes une foule de vers et même d'odes jusqu'ici en possession de l'admiration des siècles ^; l'autre, M. Thorbèke, auteur d'une très-bonne dissertation sur la différence des sceptiques et de la nouvelle Académie ^ , professeur à la faculté de droit et qui y enseigne avec le plus grand suc-

1 G. Musonii Rufi, philosophi stoici, reliquiae et apophthegmata , Harlemi, 1822.

3Q. Horatii Flacci carmina recensait Peerlkamp, Harlemi, 1834.

3 De eo quod in dogmaticis expugnandis inter academicos et scepticos interfuit. Lugd. Batav., 1821 .

LEYBE. 15S

ces l'histoire politique moderne. En revanche , j'ai eu on grand plaisir à m'entretenir avec M. Mahne, l'auteur de la monographie d'Aristoxène ^ , un des élèves chéris de Wyttenbach, qui a écrit la vie de son mattre et publié sa correspondance et plusieurs de ses ouvrages posthumes. Il se propose , m'a-t-il dit, de mettre au jour d'autres ouvrages encore inédits de Wyttenbach, entre autres, une histoire de la philosophie, intitulée : Historia doctrinarum , laquelle ne fera pas moins de trois gros volumes. Cet écrit ne peut manquer d'être précieux, au moins pour l'histoire de la philosophie ancienne.

Mais l'homme de Leyde que j'ai le plus vu, quoique bien peu , à mon gré , est M. Bake , dont j'ai déjà parlé. M. Bake peut avoir une cinquantaine d'années. Nous avons causé d'instruction publique et de philosophie ancienne. Son opinion sur les écoles latines de Hollande a d'autant plus d'autorité et mérite d'autant plus d'attention, qu'outre ses leçons de littérature grecque et latine , il fait un cours de pédagogie , scholas pœdagogicas, dit le programme affiché à la porte de funiversité. Je me suis plaint à lui qu'il eût abandonné la Bibliotheca critica nova, le seul ouvrage par lequel nous pouvions savoir à Paris ce qui se faisait en Hollande. 11 m'a dit qu'il n'était pas impossible qu'il parût bientôt une publication périodique du même genre , sous les auspices et par les soins de plusieurs recteurs d*écoles latines , qui en ce moment se concertent à cet

1 Diatribe de Aristoxeno , philosophe peripatetico, Amstelodami , 1793.

|$6 LBTDK.

égard. Pour lui, il est enfoncé dans la préparation de son édition du de leqibus. Il a été lui-même à Milan collationner les manuscrits de Cicéron. Il m^a parlé avec la plus haute estime des travaux de Madwig de Copenhague sur diverses parties de Cicéron et sur plo-^ sieurs passages de Lucrèce ^ Madwig, m*a-t-il dit, m'a convaincu que la célèbre édition de Lucrèce de Wakefield laisse encore beaucoup à désirer. Sans adopter tou* tes les hypothèses de M. Peedkamp, M. Bake fait grand cas de son travail, qu'il regarde comme le plus important qui ait été entrepris sur Horace depuis Bentley.

Enfin je ne veux pas quitter l'université de Leyde sans remercier le savant et aimable jurisconsulte, M. Van Assen, des agréables moments que j'ai passés à causer avec lui de toutes choses , dans les courts intervalles de mes visites aux écoles et de mes recherches à la bibliothèque.

Cette bibliothèque, qu'il me reste à faire connaître, était le principal objet de ma seconde visite à Leyde. Le catalogue imprimé de ses manuscrits ^ m'avait donné des espérances , qui , grâce à Dieu , n'ont pas été tout à fait vaines.

Le bibliothécaire de Leyde est M. Geel , connu de tous les amis de la philosophie ancienne par VHistoria critica sophistarum ^. C'est un homme plein d'esprit

^ Madwigii opuscula academica.

2 Catalogua librorumtam impressorumquammanuscriptorum bibliothecae publicae universitatis Lugduno-Batavae« Lugd. Bat., 1716.

3 I11-80. Traject. ad Rhenum, 1825.

et d'actÎTité, et qui a eu La bonté de s^enfermer avec moi pendant tout un dimanche dans la bibliothèque, pour me la faire connaître en détail. Celle-ci est à la fois très- belle, très -bonne et très- commode : elle est divisée comme celle de Goettingue et comme celle d'Utrecht en autant de salles qu'il y a de grandes divisions bibliographiques : la théologie , la médecine , la jurisprudence, la philosophie, etc. On s'établit dans chacune de ces salles, qui sont plus ou moins grandes selon les matières qu'elles renferment, et on y travaille tout à son aise, entouré des livres dont on a besoin. Non-seulement les étudiants y sont admis un certain nombre de jours de la semaine ; mais on leur prête des livres,comme à Goettingue et partout en Allemagne, sur leur signature , et sous la garantie d'un de leurs professeurs. ^

Cette bibliothèque contient d'excellents portraits. J'y ai vu avec un plaisir extrême ceux des Dousa , les fondateurs et les promoteurs de l'université de Leyde. M. Geel a commencé par me montrer les manuscrits curieux, entre autres un vieux manuscrit français avec les plus belles vignettes. Ce sont de petits tableaux d'un coloris admirable où il y a déjà de la composition et même du dessin. Je les signale à M. le comte de Bastard pour sa belle collection des peintures, des manuscrits du moyen âge. M. Geel m'a fait ▼oir avec orgueil le fameux manuscrit de Suidas, que M. Gaisford a fait collationner pour son édition , et dont les bonnes leçons sont maintenant imprimées. Il voulait me montrer aussi le manuscrit d'Olympiodore sur le Phédon qui a servi à Wyttenbach , mais j'avais

liSS LBTDE.

VU en Italie bien des manuscrits d'Olympiodore , et nous en avons d'excellents à Paris ^ J'ai donc prié M. Geel de me mettre en présence du véritable trésor de la bibliothèque de Leyde, je veux dire les papiers de Huygens. Mais cette riche collection ayant été mise à la disposition de M. Uylenbroek , qui en a déjà tiré S vol. in-4<', il fallut s'adresser à ce professeur qui eut Tobligeance de venir lui-même à la bibliothèque me faire les honneurs des manuscrits de son illustre compatriote. Là, j'ai vu de mes yeux, touché de mes mains une foule de lettres de Leibnitz , de cette écriture ferme et serrée qui n'est pas tout à fait celle de son siècle. Ces lettres ^ sont pleines de révélations littéraires du plus haut intérêt; par exemple, elles nous apprennent que Leibnitz avait composé sur les Principes de Descartes le même travail que sur V Essai de Locke. Adressées à Huygens, elles se rapportent surtout aux mathématiques et à la physique ; mais Leibnitz ne s'y retient pas toujours, et il lui échappe de loin en loin de ces traits ingénieux et profonds qu'il semait à pleines mains autour dé lui avec la profusion et la négligence du génie. Dutens n'a pas connu ces lettres, et, en les publiant, M. Uylenbroek a rendu à l'esprit humain un signalé service. J'en témoignai ma vive reconnaissance au savant éditeur qu'un article du Journal des Savants ^ avait découragé au point qu'il avait à peu près renoncé à continuer sa publication

1 Voyez le Journal des Savants, 1834.

^ ^Christiani Hugenii.... Ha^^œ comitum, 1833. 9 Année 1854, pag. 291.

commencée. Mais Tarticle en question, qui m^était encore présent , loin de faire voir l'inutilité de la publication de M. Uylenbroek, en démontre au contraire rimportance, puisqu'il lui emprunte tant de lumières nouvelles sur la grande découverte du calcul différentiel, sur la fameuse querelle de Leibnitz et de Newton, et sur la cause ou Tinstrument de cette querelle , ce Fatio de Duilliers , qui s'était mis entre ces deux grands hommes pour les brouiller, à peu près comme Sorbière entre Gassendi et Descartes. Enfin, c'est précisément de ces papiers qu'est sortie la célèbre note d'Huygens avec les lettres de Leibnitz qui la confirment, sur le dérangement d'esprit éprouvé par Newton; document qui est la base principale de la discussion qui s'est élevée à ce sujet entre le docteur Brewster et le savant et ingénieux auteur de l'article. D'ailleurs qui peut douter que la correspondance des grands hommes ne soit la source la plus sûre des renseignements certains sur leur vie , sur leur caractère , sur Tordre de leurs travaux , et sur celui du développement de leur génie? Ainsi la correspondance de Leibnitz et celle de Descartes sont , aux yeux de tout ami de l'histoire, des monuments d'un prix infini. La correspondance d'Huygens n'a pas , il est vrai , la même importance; car Huygens est déjà un homme spécial ; sa gloire et ses travaux appartiennent exclusivement aux mathématiques , tandis que Descartes et surtout Leibnitz embrassent le champ entier des connaissances humaines , et sont encore plus grands comme philosophes que comme géomètres. L'horizon d'Huygens est loin d'être aussi vaste. Il y a pourtant dans ses

160 LBTDK.

papiers, et surtout dans ceux que M. Uylenbroek n*a pas encore publiés, bien des choses précieuses pour rhistoire de la philosophie , et je les aurais trèsvolontiers transcrites; mais IMntérét de M. Uylenbroek pour ces papiers paraissant se ranimer, je me contentai de lui dire que m'abstenir de copier de telles pages, c'était lui imposer l'obligation de les publier. Je le priai seulement de me permettre de rechercher et de noter ce qui se rapporterait directement à Descartes , qui avait été lié avec Huygens et toute sa famille. En parcourant ces manuscrits, qui sont très- volumineux, nous tombâmes sur un petit paquet que M. Uylenbroek n'avait jamais examiné , et qui contient des remarques sur la vie de Descartes par Baillet. Ces remarques n'étaient destinées qu'à relever les erreurs de l'ouvrage de Baillet relativement à la famille de Huygens. Elles sont d'abord très -minutieuses; mais peu à peu elles s'élèvent, et elles se terminent par un morceau sur Descartes , sur son caractère et sur ses travaux, qui me parait digne d'être médité et rapproché de plusieurs passages analogues de Leibnitz. En ma qualité d'éditeur de Descartes, je demandai à M. Uylenbroek la permission de copier au moins ce petit morceau, en ne lui dissimulant pas l'intention de le publier. Il me l'accorda, et, pour plus de bonne grâce, il voulut absolument que je le tinsse de sa main. Mais il me fit observer que ce morceau était très-défavorable à Descartes, et que, d'après moi-même, il était d'une sévérité voisine de l'injustice. « Oui , lui répondis-je , mais il est sur Descartes et de la main de Huygens ; par conséquent je ne me crois pas le droit de le dérober à

LBTDB. 161

la connaissance du public devant , lequel se débat le grand procès de Tappréciation parfaite des grands hommes. C'est une pièce de ce procès ; il la faut publier^ quelque usage qu'on en fasse , et qu'elle tourne à rhonneur de Descartes ou contre lui. »

Cependant, je ne pouvais me persuader qu'il n'y eût pas à Leyde quelques lettres inédites de Descartes luimême. Il avait habité longtemps Endegeest , maison de campagne à côté de Leyde, sur la route de Harlem. Il avait été lié non- seulement avec les Huygens , mais avec beaucoup d'autres savants hommes et de Leyde et de toute la Hollande. Je priai donc M. Geel de vouloir bien me communiquer le recueil de toutes les lettres inédites que contient la bibliothèque. Ces lettres ne sont pas cataloguées. Je parcourus plusieurs paquets, entre autres , les deux gros volumes du legs de Pappenbroek. Je rencontrai un bon nombre de lettres inédiles de Bayle, de Grotius, de Gassendi, de Heinsius, des Juniûs, deux lettres françaises deMersenne, enfin, plusieurs morceaux autographes de Descartes. Je reconnus immédiatement sa main et sa signature. Je tombai d'abord sur un billet fort insignifiant à son horloger, mais écrit en hollandais , dans le plus mauvais hollandais , à ce que me dit M. Geel, qui a eu la bonté de me copier et de me traduire ce petit morceau : il est de Tannée 1643. Je trouvai ensuite deux autres lettres plus intéressantes de cette même année, Tune en français, l'autre en latin, toutes deux adressées à M. Colvius , à Dordrecht , et se rapportant à la querelle de Descartes et de Yoet, avec une réponse de M. Colvius, correspondant de Descartes , qui ne nous était pas connu 1. 14

162 LBTDE.

jusqu*ici. Ce sont là les seules petites découvertes cartésiennes que j'ai faites en Hollande , où je suis convaincu qu'un plus long séjour me mettrait sur la voie de découvertes tout autrement précieuses.

A Monsieur Colvius, ministre de la parole de Dieu , à Dordrecht.

Monsieur,

Les nouvelles du ciel que vous m'avez fait la faveur de m'escrire m'ont extrêmement obligé ; elles m'ont esté extrêmement nouvelles et je n'en avois point ouy parler auparavant ; mais on m'a escrit depuis de Paris que M. Gassendi , qui est héritier de la bonne et célèbre lunette de Galilée, ayant voulu chercher par .son ayde ces 5 nouvelles planètes autour de Jupiter, a jugé que ce n'estoient que des estoiles fixes que le bon père capuchin aura pris pour des planètes, de quoy on pourra aysement découvrir la vérité , et les 4 planètes, desia cy-devant découvertes autour de Jupiter ont donné tant d'admiration que les cinq autres ne la peuvent gueres augmenter.

J'estois en la description du ciel et particulièrement des planètes lorsque vostre lettre m'a esté rendue ; mais estant sur le point de déloger d'icy pour aller demeurer auprès d'Alcmaer op de hœfoii i'ay loué une maison ; et ayant entre les mains, un mauvais livre de philosophia Cartesiana que vous aurez peut estre veu et dont on dit que M. Toetius est l'autheur, i'ay quitté

le ciel pour quelques iours, et ay brouillé un peu de papier pour tascher à me défendre des iniures qu'on me fait en terre , et ie m'assure que tous ceux qui ont de rhonneur et de la conscience trouveront ma cause si iuste que ie ne craindray pas de la soumettre à rostre jugement , bien que i'aye affaire à un homme de rostre profession , et ie tous supplie de me croyre ,

Monsieur ,

Vostre très humble et obéissant serviteur,

Desgartes.

D'Endegeest, ce 20 avril 1643.

Réponse de A, Colvius à Descartes.

Nobilissime yir,

Accepi apologeticum scriptum tuum, legi illud etdolui. Quid enim aliud potui in acerrimo certamine amicorum meorum?quorum unum semper propter eminentem cognitionem in philosophicis, alterum propter theologicam aestimavi. Hactenusvosfuistis antistites Dei et naturae , qui optima et facillima via nos ad summum ens illiusqueproprietates ducere debent genus humanum. Quam vero horrendum utrumque atheismi crimine accusari, idque ab iis qui atheismum maxime detestantur ! nie te atheum speculativum, quales nullos rêvera esse affirmât, probare conatur, sed sine rationeetcharitate , quae saltem non cogitât malum nec est suspicax. Tu illum conaris probare atheum practicum, horresco

164 LETOE.

referens, hominem fatilem, perûdum, mendacissimam et diabolicom. Si talis , quomodo iam cathedram aut sttggestuin ascendere aadebit ? quomodo magîstratus eam tolerare ampiius poterit ? quomodo ex ipsius ore populus et studiosa iaventus sacra haurire poterit? ad quid hiBC scripta prosunt , nisi ut omnis eruditio omnium risui exponatur, et doctos quam maxime insanire omnes rêvera judicent , qui nihil sapiunt in propria causa? Vereor ne in respondendo leges charitalis D. Yoetio prxscriptas observaveris : non enim solum neminem primo lœdere nec factis nec verbis nec scriptis debemus , sed nec reddere malum pro malo ad explendam vindictam; et quaecumque a malevolo animo procedunt , plus auctorem quam alium Isedere soient : quae a voluntate procedunt, utvere ais, rêvera nostra sunt. Quantopraestaret utrumqae certarepro gloriaDei, ostendendo nobis eius potentiam, sapientiam et bonitatem ex libro naturae , et veritatem , iustitiam et misericordiam ex libro S. Scripturœ ! Cur autem tantum vitia, infirmitates in oculos et mentem vestram incurrunt , et virtutes egregiasque dotes non videtis , aat videre non vultis ? Cur ille in te non videt subtile et vere mathematicum ingenium, in scribendo modestiam sine alicuius ofTensione , promissa maxima , qu«e elicei^eautsaltem patienter nobiscum expectare debuit? Cur tu non laudas in eo diligentiam indefessam, mulr tijugam cognitionem linguarum et rerum , vitœ modestiam, quœ infestissimi hostes eius in eo fatentur? Charitas cooperit multitudinem peccatorum : sine ea sumus aquilœ et serpentes in aliorum vitiis intuen* dis ; et tamen sine charitate nihil sumus. Quseso ,

LETOE. 16S

YÎr samme, da mundo quœ tamdia promîsisti, et omitte fixas iilas tetricas , qaœ ingénia praeclarissima inficere. soient et sunt remorœ bon» mentis. Vides qnam h«c procédant ab animo vacuo ab omni maie* volentia , ut me arctiori affecta constringas. Vale. Dordraci, 9 Junii 1643.

ClarUnmo et prœstantissimo viro A. Colvio tkeologiœ doctoriR. Descartes S, D.

Non ita mihi complaceo ut nihil a me fieri existimem , qnod merito possit reprehendi ; et tanta teneor cupiditate errores meos cognoscendi , nt etlam iniuste reprehendenles , quibus non est animus malus , mihi soleant esse pergrati. £t sane dubitare non debes, quin litterœ quas a te accepi ,* summopere me tibi devinciant. £tsi enim in illis quaedam mea reprehendas , in quibus non mihi videor valde peccasse, ac me comparas cura homine a quo quam maxime differre velim , quia tamenab animo peramicosimulqueingenuoet pio profectas esse animadverto, non modo ilIas libehter legi, sed etiam reprehensionibus tuis assensus sum. Dolendum est quod non omnes homines commodispublicis inserviant , et aliqoi sibi mutuo nocere conentur; at iustam defensionem me» famsB suscipere cogebar, et uni forsam nocere ut pluribus prodessem. Transgressus sum leges charitatis ; at credidi me ad eas erga illum non magis teneri qaam ergaethnicum et publicanum, quia audiebam ipsum nec fratrum suorum nec ettam

166 LIYDI.

magistratuum precibus flecti potuisse. Non celebravi eias egregias dotes , vel non vidi : nam indefessos labores , memoriam , et qualemcumque doctrinam , tamquam instrumenta vitiorum timenda in eo esseputavi , non laudanda ; vitœ vero probitatem et modestiam prorsus non vidi. Petis etiam cui bono? ego bonum pacis quaesivi ; nimis enim muiti adversarii quotidie in me insurgèrent , si nullas umquam iniurias propnisarem. Non dico quid de eo iam flet , neque enim scio ; sed eius domini super hac re videntur relie deliberare, ut ex celebri eorum programmate forte notasti. Quid vero ad illud respondeam , in chartis hic adiunctis si placet leges , et scies eo pluris me facere virtutes tuas , quo aliorum vitia magis arersor. Yale.

Egmundx op de Hoef, 5 julii 1643.

Lettre de Descartes, au sieur G. Brandt, horloger, demeurant à Amsterdam.

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