CHAPITRE I
Ce que l’on fit contre le système vrai de la politique et même contre le système de l’insurrection. Gouvernement du 7 août.
Entre les deux seuls systèmes politiques qu il soit possible d’appliquer aux nations , ce fut un juste milieu qui prévalut. Le pouvoir fut transporté dans une autre lignée ; et comme l’hérédité fut établie dans la lignée nouvelle telle qu elle existait depuis plus de huit siècles dans l’ancienne , il ne resta plus , dans l’esprit des peuples qui n’avaient pas été consultés pour cet étrange dérangement de la puissance royale , qu’à vérifier entre les deux hérédités celle qui avait en sa faveur l ancienneté du titre , pour lui en attribuer la légitimité. Ceci est une vérité que se sont empressés de reconnaître les promoteurs les plus dévoués du pouvoir de fait substitué brusquement , dans le mois d’août i83o, par une élection dont le caractère est de toutes parts conteste , au pouvoir de droit, au pouvoir légitime qui régissait la France.
« Quant au choix du prince », a ditM. Dupin, l’un
des grands électeurs de l’hérédité nouvelle, « nous « nous plaisons à le reconnàître et à le proclamer ; il « n’a été appelé, ni par un droit divin que personne « ne s’est avisé d’invoquer, ni par légitimité , ou pré- « tendu droit de naissance (i). »
La légitimité du trône, selon M. Dupin , est donc ce droit qui s’attache à l’hérédité par la naissance dans un ordre déterminé : le duc d Orléans n’a pas été choisi parce qu’il était le duc d Orléans , mais parce qu’il était le plus capable ; il n’est pas roi de droit, roi légitime , à raison de sa naissance, mais roi de fait, à cause de sa capacité.
Mais si le droit est héréditaire , il n’en est pas de même de la capacité qui souvent même n’est pas viagère; or, quelle conséquence de constituer pour la perpétuité des siècles ce qui , dans le calcul des probabilités ordinaires , ne doit pas durer la vie d’un homme î Si cette capacité individuelle du père, qui , selon M. Dupin , a exclusivement déterminé l’élection de l’hérédité royale de i83o , ne passait point au fds, que deviendrait une hérédité uniquement fondée sur le mérite de la personne et nullement sur son droit de naissance , sur la légitimité du titre héréditaire? Et si cette capacité individuelle , si éminente quand elle a brillé tout à coup aux regards émerveillés des grands électeurs qui se sont hâtés de la mettre à la tête de la
nation, venait à baisser, si elle n’était pas viagère , il
fi) Discours de M. Dupin à la Chambre des Députés , séance du 8 novembre i85o.
y aurait donc lieu à constituer le pouvoir en d’autres mains , en vertu du caractère de l’élection qui a entendu donner au pays un roi intronisé , non par légitimité , ou prétendu droit de naissance, mais simplement en considération d une capacité qui n’existerait plus !
Bien plus, comme dans ce même discours d’où l’on vient d’extraire quelques paroles, M. Dupin dit aussi que nous vivons sous « un gouvernement représentatij ,
« où il suffit que le gouvernement ait pour organes des « hommes qui représentent le droit commun»; comme, en effet , c’est en vertu de cette prétendue représentation du droit commun qu’une fraction d’une Chambre législative , morte tout entière par le fait d’une dissolution constitutionnelle , a substitué à une vieille dynastie et à une vieille Charte une dynastie et une Charte nouvelles T toutes les fois qu’une fraction d’une Chambre des Députés morte ou vivante , mais secondée par les circonstances, jugera convenable de déconstituer et de reconstituer l’Etat , elle ne fera qu’appliquer les principes de l’honorable M. Dupin , et agir d’après des antécédens victorieux; et l’on ne sera pas moins fondé à dire de chacun de ces potentats , que le facile système de la représentation du droit commun nous prépare pour l’avenir ce que IM. Dupin , dans le discours déjà cité, dit de l’élude i83o : « Voilà le roi « que la nation a entendu investir de ses pouvoirs. »
M. Dupin déclare que le roi qu’il a fait n’est pas du tout légitime, et il s’en réjouit; M. Guizot a l’air de démontrer que ce même roi est quasi-légitime , et
il s cn réjouit aussi. Avant cette révolution qui a mis sur le chandelier de telles lumières , on s’entendait assez bien sur ce qui semblait nécessaire au bien de la France. On voulait généralement le roi légitime avec les conséquences naturelles d’un gouvernement monarchique et national. Aujourd’hui, les uns veulent que le roi soit à peu près légitime, d’autres qui! ne le soit pas du tout ; ceux-là voudraient se donner, avec le roi de la révolution , la monarchie de la restauration ; ceux-ci une démocratie avec les formes discrètes de la monarchie ; la moins déraisonnable entre ces diverses erreurs , à raison de son esprit de conséquence relative , est celle qui voudrait la république pure dans les formes et pour le fond. La masse de la nation , dans ce désordre de toutes les infirmités du cœur et de toutes les vanités de l’esprit, voudrait bien retrouver un peu de repos , de bien-être et de véritable liberté pour le présent, avec quelque garantie de sécurité pour l’a-
venir.