CHAPITRE XI
Coup d’œil sur le présent. Situation de la France telle que la révolution l’a faite. Périls de eette situation.
Les vainqueurs de juillet se seraient décidés pour la république , si meme , fidèles à leur cri de combat , ils n’avaient pas maintenu l ordre monarchique avec les conditions d’hérédité et de légitimité qui en forment le caractère distinctif. Les triomphateurs donnèrent la préférence à un juste milieu entre les deux seuls systèmes possibles de gouvernement qui existent au monde ; et Ton voit aujourd’hui les tristes oeuvres du monstre politique enfanté par leur ambition.
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On se demande comment il se fait que le fruit de la victoire ait échappé à ceux qui ont combattu et vaincu par l’insurrection. Ceci est l’histoire de tous les mouvemens politiques où les masses populaires sont en jeu. On parle beaucoup de l’instinct admirable du peuple, des belles choses qu’aurait produites l’intervention directe du peuple , si des intrigans politiques ne fussent pas venus mettre leur action molle et intéressée à la place de son action généreuse et forte. Mais pouvaitil en être autrement? Le peuple jamais ne faisant rien qui ne lui soit inspiré par une direction quelconque, la même direction qui de longue main l’avait animé au combat devait se retrouver à l’issue de la victoire pour la tourner tout entière à son profit. Le peuple n’est jamais moteur : il est toujours instrument; instrument dont l’intrigue politique se sert , et qu elle brise à son gré.
Sous Louis XI, les seigneurs puissans de la féodalité territoriale entreprirent contre le roi une guerre que l’on décora pompeusement du nom de guerre du bien public, et dont le succès n’aurait servi qu’à river les fers de ceux qui combattaient sous les bannières féo- * dales. C’est aussi au nom du bien public que nos seigneurs de la féodalité industrielle ont entrepris une révolution faite, a-t-on dit, par le peuple et pour le peuple , et qui n’a produit que l’asservissement et la misère du peuple.
Il n’y avait de salut pour la France que dans la conservation du système monarchique existant au mois de juillet i8oo. Mais ce système renversé, il faut bien
convenir que la république valait encore mieux que cette bizarrerie politique qu on lui substitua ; car la république , par un développement subit des forces morales et matérielles qui lui appartiennent, se fût du moins livrée à une tentative de succès qui eût mis à couvert l’honneur du pays. Il y aurait eu quelque force relative dans un système de gouvernement qui eût employé à se soutenir le principe même de son origine ; les générations françaises, poussées à la guerre
pour la défense de l insurrection chez les peuples étrangers, auraient pu jeter quelque éclat sur cette révolution que le gouvernement du 7 août s’est plu à dépouiller de tous ses prestiges. Ce gouvernement, lié à l’ordre monarchique par sa forme et comme enchaîné à l’insurrection populaire par son principe , ne pouvait rencontrer que des entraves là où la république , toute déconsidérée qu elle sent par le souvenir de ses crimes, eût trouvé du moins encore quelques chances de succès.
Après F événement de juillet , des esprits inquiets profitant dans d’autres Etats de lentraînement révolutionnaire pour armer des populations contre leurs gouvernemens , des insurrections plus ou moins violentes éclatèrent en Belgique , en Italie , en Pologne , en Allemagne; quelques points de la frontière ou des cotes d’Espagne furent envahis par Mina et ses amis politiques; et ces démonstrations , qui devaient servir le gouvernement éclos de la révolution de juillet , ne firent au contraire qu’augmenter ses embarras. Placé entre la double crainte d irriter la révolution qui
l’avait fait et de déplaire aux couronnes qui l avaient reconnu, il a encouragé les insurrections par des manœuvres secrètes et flatté les cabinets par des complaisances inconnues jusqu à lui, se montrant ainsi à la fois déloyal par position et faible par nécessité.
Un prétendu système politique exhumé pour la circonstance sous le titre de non-intervention , est venu imprimer à cette étrange diplomatie un caractère ridicule. Le droit d’intervention, refusé au roi de Hollande sur la Belgique , n’a pas même été contesté à
l’empereur de Russie sur la Pologne , et n’a été d’abord que faiblement débattu à l’égard de l’Autriche sur des Etats qui n’étaient pas soumis à sa puissance. Ce système, pompeusement offert par les ministres du juste milieu comme un moyen invincible de servir les peuples contre les rois , n a eu d autre conséquence que d’interdire tout concours de la part du gouvernement révolutionnaire de France en faveur des révolutions des autres pays , et de donner aux rois toute liberté de ramener les peuples insurgés à T obéissance par l’emploi de la force.
* Ainsi la Pologne a été écrasée par le canon russe ; Parme , Modène et les Etats Romains ont reçu sur leur territoire les troupes suzeraines de l’Autriche; partout les tentatives révolutionnaires ont été vigoureusement réprimées; et la révolution française est restée impassible spectatrice de la défaite successive de ces révolutions secondaires qui , bien que nées à 1 ombre de son aile , réchauffées par ses mystérieux encouragemens et nourries par ses subsides clandes-
tins, sont mortes tour à tour sous les coups de cette non-intervention qui , disait-on , devait être si favorable à f esprit révolutionnaire. La Belgique, que le gouvernement du juste milieu a consenti à laisser passer sous le joug d’un sous-préfet anglais , se meurt tous les jours, étouffée sous le poids de protocoles imaginés par les cabinets européens pour mystifier la révolution de juillet en la personne du gouvernement qu’elle a créé.
Partisan d’une opinion qui se fonde sur le respect de l’autorité , je suis loin de repousser de tels résultats ; Français, je les voudrais accompagnés de circonstances moins blessantes pour l’honneur français.
A genoux devant la force , le gouvernement du 7 août est hardi et fier devant la faiblesse. Aussi a-t-ij joui de la gloire singulière de voir le drapeau tricolore flottant sous les murs de Lisbonne ; admirable
contraste avec la restauration laissant à la France le
noble adieu du drapeau blanc arboré sur les remparts d’Alger! Et comme si l’on eût craint que ce triomphe si bas placé dont on s’est tant rengorgé aux yeux de la France ébahie , ne portât quelque ombrage aux susceptibilités de l’Europe , on s est bien vite empressé d’en faire amende honorable en écrivant à Londres la lettre la plus humble , que lord Grey a eu la cruauté de lire en plein parlement. Dans cette lettre , M. Sébastiani , chargé par le juste milieu de soutenir l hon neur de la France vis-à-vis les puissances étrangères , donne pleine et entière assurance que son gouvernement n’a pas même songé à profiter de la présence
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hostile de sa marine dans les eaux du Tage pour réclamer du Portugal la plus légère amélioration en faveur du commerce français. « Je ne doute pas , disait à peu « près à la même époque un membre de la Chambre « des Députés, de la bonne volonté des Anglais, mais « aune condition, c’est que nous n’acquerrons pas « une ligne de terrain, c’est que nous n augmenterons « pas en ascendant , ou en puissance , sous quelque rap- « port que ce soit. »
Après ce haut fait d’armes est venue l équipée d’Ancône , où le juste milieu, après avoir triomphé par surprise des soldats du pape , a sollicité et obtenu sa grâce du gouvernement pontifical , à la condition d’abandonner publiquement ces mêmes révolutionnaires italiens dont les premiers actes de cette expédition insensée avaient encouragé le zèle et protégé les espérances ; triste et honteux dénouement d’un incident politique qu’on dirait avoir été inspiré par une sorte de délire ! Le juste milieu a été évidemment joué dans cette circonstance par plus fin que lui. Il veut la paix à tout prix ; et , on peut le prédire sans beaucoup de crainte d’être démenti par l’événement, l affaire d’Ancône est un cul-de-sac au fond duquel se trouve la
guerre.
Le gouvernement du 7 août, commandé par les exigences de sa position, fut entraîné à solliciter la reconnaissance des puissances étrangères. Au lieu de la demander haut les armes , comme I aurait fait la république et comme 11’aurait pas eu besoin de le faire la légitimité maintenue , il se détermina tout naturelle-
ment à l’acheter par des sacrifices dont le temps seul pourra nous révéler l’importance et la nature. Nous savons presque déjà à quel prix a été mise l’équivoque amitié de l’Angleterre, si empressée d’accueillir, au péril meme de sa sécurité intérieure , le gouvernement révolutionnaire improvisé sur les débris du pouvoir légitime qui venait de se rendre coupable de la conquête d’Alger.
Les amitiés même les pins insignifiantes dans le mouvement ordinaire de la politique coûtent fort cher à des gouvernemens qui , par leur position fausse et embarrassée , ont besoin de tout le monde , soit pour leurs besoins présens, soit peut-être pour les nécessités de l’avenir. Que dire , par exemple , de cette somme de vingt-huit millions allouée aux Etats-Unis d Amérique , et dont la réclamation , repoussée par les divers ministres de la restauration après plusieurs examens approfondis , a été trouvée tout à coup d’une justice si parfaite par le gouvernement du 7 août?
Un jour, à la tribune de la Chambre des Députés , tout en pariant d’une certitude de paix avec l’étranger, fondée , disait-on , sur les garanties les plus irrécusables, on n’en a pas moins cru devoir faire un pompeux étalage d’une armée formidable, d’une réserve imposante , de trois cent mille gardes nationaux mobiles . et enfin de deux millions de gardes nationaux sédentaires. Les assurances qui fondaient la sécurité de la monarchie légitime étaient probablement d une autre nature : car la France n’était que faiblement gardée lorsque le drapeau blanc dirigeait ses phalanges guer
rières sur Alger; et cependant elle était fort tranquille sur la sûreté de son territoire. La paix n’était point pour elle une fiction; et cette paix, que le gouvernement du 7 août ne conserve tant bien que mal qu à force de soumissions dont le caractère national s’indigne , ne coûtait rien alors aux nobles susceptibilités de la France. Puis vantez-vous d’une paix qui dégrade et ruine la France , et qui chaque jour échappe de vos mains !
Si de la situation extérieure du pays on jette les yeux sur son intérieur , on est vivement affligé par le spectacle de l’oppression et de la misère. On dirait que le juste milieu, fidèle à son système de tristes compensations, veut se venger de son humble attitude au dehors par un excès d audace envers la France. Ces fiers triomphateurs , qui tremblent devant un protocole , se donnent vis-à-vis de notre belle patrie tous les airs d’une victoire qui ne leur appartient pas. On appelle la France vaincue; aussi la traite-t-on en pays conquis. Paris a conquis les provinces ; une coterie a conquis Paris.
Quarante-cinq mille hommes occupent la Vendée , dont on redoute jusqu’au nom ; Paris a pour garnison une armée tout entière ; et cette industrieuse ville de Lyon , où les ouvriers se sont insurgés, non pour faire un gouvernement , mais pour avoir du travail et un salaire équitable , a été envahie par une armée ayant à sa tête un ancien maréchal de 1 empire et l’héritier présomptif de la couronne des barricades.
On s’empare militairement du collège de Beau-
préau et de rétablissement paisible et bienfaisant , mais malheureusement religieux , de La Meilleraye.
On ne se contente pas d’attaquer la propriété par, les armes , on y emploie encore la machine législatrice : on fait une loi pour s’emparer du fonds commun de l’indemnité ; véritable conquête sur le droit de propriété par la révolution , puisque c’était en l’honneur de ce droit sacré que l’indemnité avait eu lieu. C est à proprement parler une contribution de guerre frappée sur l’ennemi.
On dirait que la révolution se croit d’autant plus obligée d’être tyrannique dans ses actes, quelle est plus libérale dans ses paroles , probablement par un effet de ces compensations politiques qui forment l’essence du système qu elle a laissé prévaloir. Ministres, législateurs, écrivains, tous, disent-ils, veulent assurer au plus grand nombre la plus grande somme possible de bien-être et de liberté ; et , dans la réalité , le plus grand nombre est opprimé , foulé , écrasé par quelques uns. On a une Charte appelée vérité, qui, par compensation sans doute, n’est qu’un mensonge per-
On lit dans une proclamation publiée par le préfet de Grenoble lors des premiers troubles arrivés dans cette ville , comme dans beaucoup d’autres , au sujet de l’impôt de quotité : « Si la loi impose à tous de « grandes charges , elles orit été nécessitées par le « besoin de défendre les institutions que la France « s’est données. » Üites-nous quelles sont ces institutions que la France n’avait pas avant la révolution de
i83o et qu’elle s est données depuis ; nous vous dirons, nous, celles qui ont été violées et celles que I on a perdues.
On a toujours des élections pour la formation de la Chambre des Députés ; mais ces élections ne sont plus libres. La salle où repose l’urne du scrutin est envahie , le scrutin violé, les électeurs jetés à la porte; et cet outrage à la majesté de la souveraineté électorale, intronisée parles principes du triomphe du 7 août:, reste impuni.
Quelques parties de la France ont la faculté d’élire leurs officiers municipaux et les chefs de leurs gardes nationales , et d’autres parties de cette même France vivent sous un régime d exception.
Dans les pays d exception, où le droit de conquête domine dans toute sa rigueur, les fonctions municipales et la garde des communes sont confiées aux hommes de la minorité ; et l’on appelle le gouvernement né de la révolution de juillet le gouvernement de la majorité, que dis-je ? de ). unanimité : car l’ambassadeur de Louis-Philippe à Londres , dans son discours de réception , a dit qu’il se présentait » au nom d’un roi élevé au trône par le vœu unanime du peuple français. »
Dans les pays admis au privilège par un caprice des triomphateurs , lorsque des élections sont régulièrement faites d après les lois tracées par les triomphateurs eux-mêmes , si ces élections blessent la politique ombrageuse de ceux qui sont le gouvernement , ou l’exigence irritable de ceux qui sont cause que le gou-
vernement pèse sur le pays, elles sont illégalement cassées ; témoin ce qui est arrivé à Montpellier et en il’ autres villes , où il existe des gardes nationales qui ne sont ni selon la loi ni meme selon les exceptions de la loi , mais uniquement selon l’arbitraire du gouvernement.
La liberté individuelle est outragée de la manière la plus odieuse et souvent la plus ridicule , car du sublime de l oppression au ridicule il n’y a qu’un pas. Deux vicaires ; à Lyon, vont porter dans leur paroisse les secours de la religion à de pauvres malades , et un gendarme leur demande leurs passeports ! ! î
On s’est fondé sur de prétendues conspirations qu’on veut à toute force appeler carlistes pour renouveler un système d’épouvantable mémoire , emprunté des temps les plus funestes de la France; on a prodigué les visites domiciliaires aux légitimistes et même aux républicains , à tout ce qui s’offre comme ennemi dans l’âme torturée des persécuteurs. À quoi ont abouti toutes ces vexations et toutes ces recherches qui rappellent si douloureusement les jours funèbres de la terreur , si ce n’est à montrer la réalité et la futilité de cette peur des conspirations , vautour impérissable qui dévore le juste milieu?
Lorsque ses agens se sont présentés , le 4 janvier, chez celui qui a écrit ces lignes , y ont-ils rien vu qui ne respirât l’amour le plus constant et le plus désintéressé du bien-être de la France ? Mais pensent-ils qu’il leur doive une bien vive reconnaissance pour cet examen impertinent de ses papiers les plus secrets , dont
une seule ligne jugée tant soit peu équivoque eût suffi pour le plonger dans ces cachots où déjà plus d’un prisonnier a trouvé la mort (i)?
La terreur massacrait ses victimes ; le directoire les envoyait périr lentement sons des climats meurtriers : la prison aujourd’hui est-elle destinée à tenir lieu de la déportation et de l’échafaud?
On entasse dans les prisons , et les gens d’esprit qui s’avisent d écrire dans des journaux et des brochures l’histoire de ce qui se passe sous leurs yeux , et quelques hommes de cœur dont l’existence seule , quoique inactive, est comme un cauchemar posé sur la poitrine tremblante du juste milieu. Les prisons se sont ouvertes aussi pour engloutir les malheureux à qui le dénuement le plus lamentable et le désir du travail ont fait jeter un cri de détresse. Les scélérats! ils n ont pas de pain, et ils s’avisent d’avoir faim!...
La liberté de la presse , si long-temps proclamée comme la sauve garde de toutes les autres libertés , pour laquelle surtout la révolution de i 83o a été faite , nous dit-on , n’existera bientôt plus que pour la forme. A la guerre systématique dont la Quotidienne, après elle la Gazeite de France et la plupart des feuilles départementales de la même couleur , notamment cette
(i) Loi) niai, nouvelle visite domiciliaire qui devait se terminer par mon arrestation. Désirant, dans l’intérêt de la publication de mon ouvrage que je venais de livrer a l'impression* soustraire ma personne aux douceurs du secret, j’avais eu le soin de m’absenter il y avait tout au plus une heure quand messieurs les perquisiteurs arrivèrent. Voir la Note à la fin.
excellente Gazette du Midi, sont constamment l objet, est venue se joindre , non réprimée par F autorité publique , la violence des émeutes qui a brisé les presses royalistes de Bordeaux et de Toulouse , et s’est portée , dans cette dernière ville , jusqu’à outrager impunément un accusé et son courageux défenseur dans le sanctuaire meme de la justice. Le National , la Révolution, surtout la Tribune, tous journaux représentant l’opinion des vainqueurs de juillet, aussi maltraités que nous autres pauvres légitimistes , semblent avoir fait élection de domicile dans le cabinet du juge d instruction. Depuis ce régime de liberté , chacun en France a la faculté d’user de la presse , à la condition de n’exprimer ni le républicanisme, ni le vrai monarchisme, les deux seules opinions qui existent dans le monde politique; il est permis aux Français de faire imprimer et de publier leurs opinions, pourvu qu’ils n’aient pas d opinions. On emprisonne les écrivains au moment où ne s’élèvent que de simples présomptions contre leurs écrits ; ce qui n’est ni dans les usages de la justice , qui jusqu’ici avait généralement voulu que les prévenus de cette sorte de délits se présentassent devant elle libres de leur personne , ni dans l’esprit de la liberté de la presse , qui se compose essentiellement de mesures répressives et n’admet aucune espèce d’action préventive. Un seul journal, la Tribune, a compté , je crois, jusqu’à trois ou quatre de ses rédacteurs frappés de cette véritable censure préalable , dont la reproduction sous la forme acerbe de l’emprisonnement provisoire est au moins singulière sous 1 em-
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pire de la Charte vérité ; et des mandats d’arrêt pour des crimes imaginaires ont été lancés contre des écrivains royalistes qui harcelaient ou qui menaçaient le gouvernement du 7 août de leurs publications importunes (1).
Ce que l’on appelle l’ordre légal n’a été jusqu’ici qu’une violation manifeste de toute légalité. Scrutateurs téméraires de la conscience et calomniateurs de la pensée , vous appelez hypocrite le catholique qui remplit le simple devoir d aller à la messe ! Mais vous, qui élevez des autels à la liberté et qui nous imposez l’esclavage , qu êtes-vous donc?
Le i3 février 1 8 3 1 , la reconnaissance inspire à un homme loyal, M. Valérius, la généreuse pensée de faire célébrer un service funèbre en commémoration de la mort désastreuse de son bienfaiteur, assassiné à pareil jour en 1820, pour le compte de la révolution, par le poignard de Louvel. Un peuple égaré envahit l’église où se célèbre cette touchante solennité ; il profane le sanctuaire ; il abat le signe sacré de la rédemption du monde ; il ravage la maison du premier pasteur de cette grande capitale : et le gouvernement n’intervient dans de tels excès que pour caresser les passions des profanateurs , et donner un brevet d’encouragement pour des profanations nouvelles qui bientôt viennent affliger plusieurs contrées de la France.
Da ns de populeuses cités , où la liberté du culte catholique est violée par des poignées de perturbateurs.
(1) Voir la Note a la fin.
les assaillans , qui auraient dû être punis, reçoivent la plus scandaleuse approbation des autorités chargées de réprimer et même de prévenir leurs écarts; et le blâme est déversé sur les fidèles, outragés dans l’exercice de leur culte , et sur les prêtres insultés.
En traversant un village près de Narbonne , dans l’église où se trouvent seulement quelques femmes, un sous-officier fait boire son cheval au bénitier; et ce crime reste impuni.
A Cherbourg, au moment où l’on céièbre le plus saint des mystères , l’église est envahie par une troupe turbulente qui vocifère des cris de dérision, de haine et de mort; et ce crime reste également impuni.
En livrant ainsi la religion sans défense à ses aveugles ennemis, en donnant cette noble curée à l’anarchie , on a cru affranchir le gouvernement des exigences anarchiques; et l’on n’a fait qu’une tentative vaine , on l’espère , pour enlever à l’ordre sa base la plus large et la plus sacrée.
Ils veulent être libres , et ils ne savent pas respecter dans les autres la liberté qu ils invoquent pour euxmêmes; ils veulent être forts, et ils ne savent pas être justes. Aussi leurs actes sont -ils dans une opposition perpétuelle avec leurs doctrines; aussi ce prétendu gouvernement de force et de liberté repose-t-il sur des contradictions qui attestent sa faiblesse , sur des exceptions qui tuent toute liberté, et sur des violations qui lui substituent la plus odieuse tyrannie.
La sûreté des personnes, F inviolabilité des propriétés, la sainteté du domicile , sont attaquées par la vio-
lence ; et 1 autorité reste impuissante et muette devant d’aussi graves excès.
A Tarascon , des citoyens paisibles et sans armes sont massacrés. À Nismes , des catholiques , et dans le nombre on cite des enfans , sont assassinés en plein jour ; des femmes sont immolées au pied de la croix , murmurant une dernière prière pour leurs meurtriers. A Sommières, on tue un jeune homme dans les bras de sa mère. A Montpellier, des rassemblemens tumultueux vont de nuit faire le siège des maisons. Partout où ces graves désordres , qui font trembler la civilisa tion et frémir la nature , ont été commis , les masses inoffensives violentées , les parens des victimes sacrifiées au Moloch révolutionnaire ont en vain fait retentir leurs plaintes; justice leur a été déniée. Heureux encore les opprimés, lorsqu’ils n’ont pas été jetés dans les cachots pour satisfaire à l insolence de leurs oppresseurs !
L habitant de la capitale aurapeine à croire à de telles horreurs. Telles sont pourtant les calamités qui ont affligé la plupart des départemens de la France depuis cette révolution de juillet qui devait mettre dans leur plus bel éclat l’ordre public et la liberté.
Tandis qu’à Paris on fait jeter à la Seine l’arbre tricolore , comme un signe de terreur et de sang , à Dijon, à Grenoble, à Cahors , dans une foule d’autres villes , cet arbre est planté par tolérance , par permission, et même quelquefois en présence des autorités , et avec toute la pompe des fêtes nationales. Dans le midi , où il rappelle tant de massacres , où sa
vue blesse la masse de la population , il s’élève comme une provocation flagrante sur presque toutes les places publiques.
A Tarascon , il y a un arbre de la liberté dont les rameaux s’étendront loin sans doute , car il a été arrosé de sang innocent; à Nismes , il est fécondé du sang des femmes tuées au pied de ia croix ; il s élève à Sommières non loin du lieu où le jeune l\émézy tomba indignement assassiné.
Aussi quels fruits amers un tel gouvernement ne retire-t-il pas de sa tyrannique faiblesse ?
Des troubles plus ou moins graves ont éclaté à Perpignan , à Narbonne , à Béziers , à Lodève, à Castres, à Pézénas , à Ronfleur, à Mozannes , à Angers , à Valogne , à Orange , à Strasbourg , à Grenoble , à Lyon et dans une infinité d’autres communes. Partout l autorité s’est montrée plus ou moins faible , et sur quelques points elle a été méconnue ; à Lyon et dans les derniers mouvemens de Grenoble elie s est vue forcée à battre en retraite.
A Brest, on ne veut point reconnaître un général envoyé pour commander la ville ; les noms des ministres inscrits sur une bannière sont brûlés par le peuple en insurrection , et le ministère retire son délégué. A Toulon, on demande tumultueusement la mise en accusation de ces mêmes ministres. A Paris , indépendamment des émeutes ordinaires et extraordinaires qui viennent , de temps à autre , parcourir les rues et provoquer un plus grand développement de forces militaires, un commissaire de police, revêtu de ses
insignes , est blessé cl un coup de bâton et de deux coups de pierre , au milieu d’une simple rixe qu’il veut apaiser. Qu’est-ce , en effet , qu’une tête de commissaire de police devant le peuple que l’on vient de faire souverain ?
On vient accuser précisément les amis de l’ordre de tout ce désordre. « Is Jecii cui proclesi , s’écrie M. Du- « pin , celui là a fait une chose , qui en tire avantage. » Ne serait-il pas plus simple de demander compte de tous ces mouvemens insurrectionnels à la position embarrassante d’un gouvernement dont lexistence même est un encouragement solennel à l’insurrection qui est le titre original de sa puissance ? Sans autorité morale sur les esprits, la crainte qu’il éprouve assez naturellement de périr par le moyen même qui lui a donné la vie , lui fait voir partout des conspirateurs ligués pour le détruire ; et cette méfiance, en le rendant oppresseur et tracassier, s’augmente encore par le mécontentement qu’il inspire par ses actes.
L’accompagnement le plus lamentable des terreurs du gouvernement du 7 août, est la misère qui dévore la France.
Dans nos cités les plus florissantes , la hideuse banqueroute a saisi presque en masse ses victimes, pour les offrir en holocauste sur l’autel révolutionnaire. L’industrie est paralysée, le commerce presque anéanti, la circulation faible et languissante , tous les canaux de la prospérité publique desséchés, et, au sein de ce désastre général, souvent les ouvriers restent sans pain sur ce pavé qu’ils remuèrent un jour pour le jeter à la
lête d’un gouvernement bienfaiteur du pays. Cette révolution, qui devait aboutir à toutes les gloires et à toutes les félicités du monde , se résume par ce cri douloureusement caractéristique : a bas la misère !
« A Paris « , dit un journal qui s’appelle la Révolution, « deux cent mille citoyens sont obligés de recou- « rir à la charité publique pour ne payer le pain que « quatre sous la livre, et dans ce nombre soixante « mille qui attendent du travail du jour la nourriture « du jour! Et le travail ne vient pas!... »
M. Dupin , de son côté , porte à cinq Cent mille francs par jour la somme que dépensaient les étrangers dans la capitale avant la révolution. En ajoutant les dépenses des Français riches qui ont fui Paris , quelques-uns la France, et les économies nécessaires auxquelles d’autres se livrent en ces temps de calamités, on peut certainement élever à plus d’un million par jour le déficit que la révolution est venue imposer à la capitale qui a fait la révolution ; déficit qui rejaillit dans une proportion déplorable sur les produits agricoles et manufacturiers du royaume , et sur la masse de la circulation générale.
M. Dupin , d’accord avec une proclamation publiée par le préfet de police le 19 septembre, signale les émeutes comme la cause de ce malaise. Ne serait-ce pas plutôt le malaise qui serait la cause des émeutes? L’insurrection lyonnaise elle-même , qui certes présentait un caractère autrement redoutable que les émeutes, n’avait pas de but politique, ainsi que le gouvernement a été contraint de le déclarer; cette
insurrection , qui accuse bien plus haut qu’un mouvement politique les fruits amers d’un système radicalement vicieux, a éclaté sous les auspices de cette immortelle devise inscrite sur sa bannière : Vivre en travaillant , ou mourir en combattant . 11 faut donc bien se résoudre à reconnaître la misère comme la cause principale et peut-être unique de ces mouvemens qui agitent le pays et qui inquiètent le gouvernement né d’une révolution qui avait pris la France dans l’état le plus prospère.
Far le fait du gouvernement sans ressort qu’elle a été condamnée à se donner pour instrument, et dont on vient de rappeler d’une manière incomplète les œuvres forcément funestes au bien-être , à la gloire et aux libertés de la patrie , cette révolution n’a été , en définitive , et elle ne pouvait être qu’une dérisoire et ruineuse mystification pour ses vrais partisans , encore plus qu’un objet de répulsion , chaque jour plus justifiée , pour ses ennemis naturels.
On s’était batiu, dit-on, dans les trois journées pour la liberté , et on a les visites domiciliaires , l’emprisonnement provisoire et l’oppression érigée en système de gouvernement ; pour la sainteté des lois, et le culte est outragé , le sanctuaire de la justice violé , le domicile des citoyens attaqué, des hommes, des femmes, des'enfans publiquement assassinés , et tous ces attentats, enfans hideux de l'anarchie, couverts de limpunité la plus révoltante ; pour la gloire , et l’on a l’humiliation et les protocoles , le drapeau de la France révolutionnaire sous les murs de Lisbonne, les hon-
teuses misères de la surprise désavouée d’Ancône , peut-être la perte d'Alger, cette noble conquête de la restauration; pour l’économie, et l’on paie, en une seule année , un surcroît de dépenses de plus de six cents millions ; pour la prospérité du commerce et de l’industrie , et l’on est dévoré par la banqueroute et la misère ; pour la paix publique , et l’on a partout les germes brûlans d’une guerre intestine , une armée dans la Vendée et presque un nouveau siège de Lyon. On a fait la révolution pour obtenir tout le bien qu’on avait ; et elle nous a donné tout le mal qu’on n’avait pas.
Ce gouvernement impuissant , qui a manqué à toutes les promesses d’une révolution également sans racines et sans portée , et qui réellement était dans l’impossibilité radicale de les tenir, ne se soutient que par une coterie de convention qui ne répond à aucun système réel , qui ne s’empreint d’aucune pensée politique. Le développement onéreux de ses forces militaires semble jusqu’ici avoir eu pour but plutôt de maintenir la soumission au dedans , que de faire respecter le pays au dehors. La France, ainsi conduite, a toutes les charges de la guerre avec les humiliations d’une paix contrainte. Divisée, affaiblie, sans moteur puissant qui l anime , sans direction entraînante qui pût lui imprimer quelque mouvement énergique au jour du combat, elle resterait sans force en présence d’une invasion étrangère , avec le secours incomplet d'une armée dont le dévouement à Louis- Philippe , aussi grand, si l’on veut, que celui de l’armée de Waterloo à Napoléon , ne serait pas appuyé , dans la situation
de la France telle que la révolution de juillet et le gouvernement du 7 août Font faite , spr les ressources fécondes d une union nationale. Naguères nos armées victorieuses marchaient à la prise de Berlin et de Vienne , et plus récemment à la conquête d’Alger ; aujourd’hui les troupes françaises entrent mèche allumée dans Grenoble , sont campées dans la Vendée , et s avancent militairement sous les murs de Lyon : quels lamentables changemens et quels effrayans souvenirs! Il y a neuf ans , nos guerriers , sous les ordres d’un valeureux descendant de Louis XIV , traversaient les Pyrénées, et obtenaient en Espagne un triomphe utile à la France et sympathique avec l’esprit du gouvernement qui la régissait; la révolution de juillet a mis en mouvement des peuples qui espéraient dans les secours du gouvernement du 7 août , et qui ont succombé pour 11e les avoir pas obtenus. On accuse Charles X pour avoir fait tirer sur quelques masses insurgées contre son pouvoir; en résultat, le gouvernement de Louis-Philippe a déjà fait mitrailler des nations , armées pour la cause révolutionnaire qui a fait roi Louis -Philippe.