CHAPITRE XII
Impuissance du gouvernement du 7 août pour sortir la France des périls de la situation actuelle. Suite et complément du Chapitre qui précède.
M. de Chateaubriand a dit « que cette monarchie « arrivée par hasard, comme on retourne une carte
« qui devient un atout, pouvait acquérir force dans « l’Etat : i 0 par les qualités personnelles du monarque ;
« 2° par un baptême de gloire ; 3° par une sanction « nationale après l’événement (i).
Quant aux qualités personnelles et au baptême de gloire , ce seraient de simples accidens incapables de rien produire de permanent. L’ordre politique peut bien vivre au jour le jour par d heureux accidens ; mais il ne peut se constituer que par les principes.
La gloire militaire , et aussi la terreur des échafauds , peuvent donner une consistance temporaire à un pouvoir de fait. Bonaparte était fort embarrassé de son usurpation , lorsque la prise d’Ulm et la victoire d’Aus terlitz vinrent donner le baptême de sang à sa jeune autorité. La Convention avait retrempé quelque temps la sienne dans le sang de ses victimes. Louis-Philippe ne peut affermir sa position par les échafauds qui s’élèveraient contre sa royauté pour la niveler. Il le pourrait par la gloire , mais seulement par une gloire qui lui serait personnelle; car s’il venait à conquérir par le génie d’un autre , cet autre serait le maître de la France. Voilà pourquoi probablement Louis-Philippe cherche à contenir les républicains qui lui ont fait le trône vacant , mais dont l’action est dissolvante de toute espèce de royauté , et à éviter la guerre où il ne se sent pas prédestiné à jouer le premier rôle.
Ce qui fait la force des couronnes , l’hérédité est
(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. 49 et 5o.
devenue pour celle de Louis-Philippe une cause de faiblesse et de mort; l’hérédité attachée à cette couronne étant en opposition avec la forme d’élection indéfinie qui l’a adjugée. L’hérédité de la couronne ici n’étant pas la conséquence du principe qui a donné la couronne , comment le gouvernement qui porte en lui ce germe invincible de dissolution , pourrait-il sauver le pays dont le sort repose en ses mains , puisque lui-méme est destiné à périr?
La monarchie légitime s’est perdue par la centralisation administrative. La révolution de 1 83o a faussé la succession royale ; mais c’est toujours le même pouvoir administratif qui gouverne. Ses nombreux directeurs, chefs de division, chefs de bureau et sous-chefs , sont comme autant de petits rois exerçant, dans leurs attributions respectives, le pouvoir le plus despotique sur la France entière. Ceux d’entre ces petits souverains dont les attributions sont plus centrales , tiennent lin rang de suzeraineté parmi leurs co-potentats. Tel était le caissier Kessner, que 3NL Louis , ministre des finances, ne pouvait destituer sous peine de ri être pas bon à jeter aur chiens , et que M. Casimir Perrier lui -même s’est cru obligé en quelque sorte de justifier, comme pour nous apprendre jusqu’à quel point la puissance minisrielîe , si haute et si souveraine ostensiblement, est subordonnée à cette puissance inamovible des bureaux qui domine tout en France. Aussi à peine a-t-on connu dans la grande ville l’embarras où se trouvait le caissier du trésor de I Etat, pour avoir simplement soustrait de sa caisse tout au plus la valeur des contributions annuelles
de quelques centaines de villages , qu’une souscription ouverte à l’intention de cette espèce de grand Lama de la souveraineté administrative , a produit à linstant un hommage de plus d’un million , qui en peu de jours aurait obtenu le plus considérable accroissement , si la pudeur publique , raffermie par des voix éloquentes, n’était venue subitement mettre un terme au scandale de cette servile ferveur.
La révolution , en permettant à la centralisation administrative de se montrer avec l’allure révolutionnaire qui lui est naturelle, n’a fait que la rendre plus souveraine encore. Et comme cette souveraineté est essentiellement oppressive et nullement protectrice , comme elle a tout ce qu’il faut pour dominer , mais rien de ce qui pourrait défendre le peuple assez malheureux pour subir son joug de plomb , elle produit ce résultat inévitable de rendre plus odieux et plus faible tout ensemble , par ses actes , le gouvernement au nom duquel , grâce à une identité parfaite d’origine , elle exerce son usurpation tyrannique avec moins de contrainte et plus d’autorité.
Les révolutionnaires qui personnellement sont en dehors des places attaqueront bien les hommes qui composent b administration , parla raison toute simple qu’ils n’en font point partie ; mais ils se garderont parfaitement de toucher à l’arche sainte de leur religion politique , cette centralisation administrative , hors de laquelle , en effet , point de salut pour la révolution. Les plus remarquables de ce parti sont arrivés au pouvoir, et ils ont consacré le triomphe de ce des-
potisme central qui fait toute leur force. Oseriezvous dire qu’après tant de promesses de liberté , les communes soient plus libres quelles ne l’étaient sous la restauration , et que les citoyens ne le soient pas moins ? M. Lafitte , ce tribun du peuple , n’y a pas plus fait que M. Guizot, et sur ce point surtout il y a eu accord admirable dans le conseil du i3 mars entre le carbonaro M. Barthe, le publiciste positif M. Casimir Périer , et l'homme aux grandes régénérations politiques, M. de Montalivet. M. Odilon-Barrot , M. de Salverte, ou tout autre , arrivant aux affaires, seraient condamnés à les traîner dans la même voie ; car les difficultés ne sont pas dans les hommes , mais dans la position meme qui n est pas tenable. Les révolutionnaires sont invinciblement attachés à la centralisation administrative comme à la vie de la révolution que l’émancipation sage et réelle de la France étoufferait. Bien d étonnant en conséquence que la force de cette centralisation , déjà si grande sous une restauration dont elle était ennemie et qui se serait sauvée en s’en débarrassant , soit immense sous l’empire d’une révolution qui , à peine de mort subite , ne peut s’en séparer, et que cette force monstrueuse ne déborde le pouvoir impuissant , élevé le 7 août comme une sorte d éditeur responsable des œuvres du véritable souverain. La suite inévitable de cette confusion introduite dans les rapports de l’obéissance et du commandement n’est pas difficile à prévoir. Lorsque , sous la monarchie légitime , par 1 edet du déplacement des conditions respectives de la responsabilité et de l’inviolabilité , il n’y
eut plus de roi en France , il n’y eut plus de sujets , et la monarchie légitime fut renversée ; aujourd’hui que la faiblesse de la royauté instituée le 7 août et la force croissante de la centralisation révolutionnaire , ont porté des membres de l'assemblée souveraine, dans le système législatif actuel , à proclamer solennellement qu’il n’v a plus de sujets, la conséquence rigoureuse est qu’il n’y a plus de roi.
Un des plus notables embarras, et malheureusement une des plus grandes nécessités, du moins apparentes, d’un gouvernement à qui l’on conteste et qui lui meme agit comme n’ayant pas cette autorité du droit qui , en désespérant toutes les prétentions , annihile toutes les résistances, c’est la police telle que les défiances révolutionnaires l’ont faite de nos jours. Cette gangrène politique qui tue de son fétide contact tout ce qu elle touche , a pris naissance dans ces temps dérisoirement appelés ère cle la liberté , où des comités d’espionnage s’élevèrent du sein d’assemblées soi-disant nationales qui ne prétendaient à rien moins qu’à la régénération politique et morale du monde.
Cette police instituée pour prévenir le crime , le couve avec amour sous son aile provocatrice. Une fois qu’elle a mis ses agens sur le pavé de la politique , leur métier est de chercher des conspirations partout , et leur malheur est de n’en voir nulle part ; aussi inhabiles à saisir la piste des véritables complots, qu’ingénieux à découvrir ceux qu’ils ont pris soin de façonner eux-mêmes. Payés pour trouver et pour dénoncer des conspirateurs, ils en font et ils les dénoncent. Privés
de leur salaire s’ils n’ont pas travaillé , ils travaillent ; et bientôt les prisons ne sont plus assez vastes pour contenir les malheureux qu’un mot hasardé , ou une démarche équivoque , provoquée par de perfides manœuvres , ont livré à la merci des plus infâmes délations. Il faut de toute nécessité quil y ait conspiration perpétuelle contre l’Etat pour qu’ils vivent ; et ils sont décidés à vivre : véritables vampires qui se nourrissent des pleurs et du sang de victimes humaines.
Les gouvernemens assez malheureux pour se croire obligés de mettre enjeu de tels instrumens et d’affronter de tels résultats , périssent par l’excès des précautions qu’ils emploient pour se sauver. Le gouvernement du y août , né de l’insurrection , était condamné à ce supplice qu’il subit avec des circonstances particulières à un système politique qui , balancé entre le bien qu’il voudrait opérer et le mal qui est dans sa nature , est à la fois déshérité de l’énergie du crime et de la force de la vertu.
Les forces matérielles de cette police perfectionnée , comme ils s’en vantent, à la suite d’une révolution qui avait tant en horreur la police , se composent de gendarmes sous l’uniforme et le nom de gardes municipaux , et d’une fourmilière de sergens de ville qui manient admirablement l’épée dans des émeutes où le sang des citoyens a plus d’une fois rendu témoignage de leur habileté. On sait fort bien que tout gouvernement doit se garder ; mais on peut se douter qu’un gouvernement dont la police , montée sur le pied de guerre le plus formidable , est obligée presque tous les
mois à soutenir un duel avec le peuple , n’est pas toutà-fait aussi assuré du bien-être du pays et de sa propre existence , que les paroles de ceux qui dirigent sa marche semblent quelquefois l’indiquer. Les paroles séduisent tant que l’illusion dure ; mais cette illusion qui a égaré des masses aujourd’hui détrompées , s’est évanouie pour faire place à la pins triste réalité. Les actes seuls en ce moment de souffrance ont de la valeur; et ces actes qui devraient soulager la détresse publique , viennent ajouter aux douleurs de la misère les horreurs d’existences individuelles incessamment exposées aux défiances et aux attentats d’un pouvoir faible et soupçonneux. Dans cette grande capitale flagellée de toutes manières par cette révolution qu’elle a faite , ou laissé faire, ou secondée , à chaque coin de rue vous rencontrez un agent public de cette inquisition politique dont les agens secrets vous accostent, ou vous visitent, armés d’un sourire qui engage à la confiance et qui apprête tout doucement la délation.
Un homme tout-à-fait inconnu dans le monde politique a été mis à la tête de cette police de Paris dont les mouvemens se font sen'ir dans la France entière. On ne connaissait M. Gisquet que par un marché de fusils anglais, payés vingt-neuf francs cinquante centimes et ne valant pas dix francs ; ce qui a causé à l’Etal une perte considérable. Je conviendrai tant qu’on voudra que M. Gisquet a fait un marché consciencieux, pourvu qu’on veuille bien m’accorder qu’il n’a pas su faire un bon marché. M. Gisquet sera donc
le plus honnête homme du monde ; mais il en sera
aussi le plus inhabile : singulière recommandation pour avoir élevé M. Gisquet à un poste qui exige au moins autant d’habileté que d’honnêteté , quoique l’honnêteté ne soit pas de trop !
Le gouvernement du 7 août n’est pas heureux en fusils ; et c’est apparemment pourquoi les expéditions de l’ordre public ont lieu en général à l’arme blanche. Ecoutons M. Casimir Périer parlant fusils au sujet de l’insurrection lyonnaise , où l’on a vu une immense population soulevée par le besoin de vivre et l’amour du travail.
« Il faut, dit-il, enseigner aux hommes que les sou- « venirs de juillet mal compris ont enivrés, que le fusil « des trois journées était consacré par la loi qu’il « vengeait, et que celui des deux jours de Lyon « est flétri par la révolte contre les lois qu’il a vio-
lées (ih »
La lôi n’avait pas plus chargé le fusil des trois journées que celui des deux jours du soin de ses vengeances. La loi , M. Périer le savait mieux que personne , 11e charge pas du soin de ses vengeances le fusil de l’insurrection. L’insurrection de Lyon ne violait pas d’autre loi que celle que l’insurrection de Paris avait violée avant elle, l’obéissance due à l’autorité publique. Il y a eu révolte là comme ici : là , pour avoir une liberté qu’on avait; ici, pour obtenir du pain qu’on n’avait pas. L’insurrection considérée comme le plus
(1) Commun ica lion du gouvernement , du 17 décembre i85i. Moniteur du 18.
saint des devoirs sort du discours de M. Périer armée d un fusil intelligent, capable de distinguer les cas d’obéissance ou d’insurrection, comme le ferait un docteur. Voilà cependant où les meilleurs esprits sont conduits quand ils sont engagés dans une fausse route.
M. Casimir Périer a dit encore : « L’armée a donné « dans cette circonstance un grand exemple , une utile « leçon. Honneur à elle d’avoir prouvé que si un gou- « vernement parjure ne trouvait pas d’épées françaises « pour soutenir la violation des lois, un gouvernement « national pouvait compter sur elles pour défendre les « institutions du pays contre qui que ce fût (i)!*»
Ce n’est pas ce que M. Périer appelle les institutions du pays qui a été attaqué à Lyon ; c’est la faim qui s’est insurgée contre la misère. S’il y avait eu attaque contre ce gouvernement national qui n’émane pas de la nation , s il y avait eu quelque couleur politique dans l’insurrection lyonnaise, peut-être les suites en auraient été bien différentes. M. Périer se trompe d’une manière étrange en un autre point qui intéresse l’honneur du pays : les épées françaises n’ont pas toutes manqué au gouvernement dont la chute a éclaté en juillet i83o comme un dénouement devenu presque inévitable à la comédie jouée pendant quinze ans pour amener cette grande catastrophe , dont les conséquences pèsent bien plus douloureusement sur la France que sur cette royale famille victime trop naïve d’une
v' i) Communication du gouvernement, du ly décembre i83i. Moniteur du 1 8.
intrigue de théâtre. L'uniforme français a couvert dans les trois journées plus d’un noble cœur fidèle à son serment; et cette garde royale, qui a si honorablement suppléé par sa valeur guerrière à l’insuffisance du nombre et du commandement, s’est illustrée par un dévouement accompagné de l’estime de ceux qui , en ces jours de deuil pour la France, eurent l’honneur de se mesurer avec ses généreux bataillons.
« En terminant cet exposé , ajoute l’organe du gou- « vernement du 7 août, nous nous plaisons à confir- « mer l’une des premières observations auxquelles ces « déplorables événemens ont donné lieu : c’est que « leurs causes, comme leurs conséquences, ont paru « généralement étrangères à toute pensée politique; et,
« sous ce rapport , c’est une force acquise à nos insti- « tutions : car il n’y a de fort aux yeux des hommes « que ce que personne ne songe à attaquer (1). »
Mais si aucune pensée politique n’apparaît dans les causes ni dans les conséquences de l’insurrection lyonnaise , pourquoi avoir dit que les institutions du pays avaient été défendues , et conséquemment attaquées ? Ce ne sont pas les institutions politiques , en tant que nous ayons véritablement des institutions en France , qui ont été attaquées à Lyon; c’est le gouvernement qui a été l’objet du ressentiment public dans cette insurrection de la faim , absolument étrangère aux combinaisons de la politique. Le gouvernement , attaqué
(1) Communication du gouvernement, du 17 décembre i83i. Moniteur du 18.
par Vinsurreclion lyonnaise, ne l a pas été parce qu’il était opposé à telle opinion que l’on aurait voulu faire prévaloir, mais parce qu’il était la cause de la misère qu’on ne pouvait pins supporter depuis cette révolution qui , en desséchant les sources avant elle si abondantes de la prospérité publique , a porté surtout un coup fatal à une foule de modestes et intéressantes existences individuelles , naguère alimentées par un travail honorable qui aujourd’hui leur manque. Les peuples affamés ne se soulèvent que pour avoir du pain ; les peuples heureux s’insurgent pour détruire ce qui fait qu’ils sont heureux , quand , fatigués de leur prospérité et n’en sentant pas le prix parce qu’ils la possèdent, ils aspirent à quelque chose d’inconnu qui les égare. Les peuples , en cet état , sont comme les grenouilles qui demandaient un roi ; après le soliveau inoffensif, leur vint la grue dévorante. En comparant ce que nous étions et ce que nous sommes, il faut Lien nous résoudre à convenir , malgré tout notre orgueil de peuple héros, que nous ne sommes guère qu’un peuple grenouille.
Si l’on ne songe pas à attaquer les institutions du pays, comme on nomme le simulacre qui en tient lieu, c’est probablement parce qu’il n’est pas naturel d’attaquer ce qui n’a pas d’existence ; et vraiment ces prétendues institutions , incomplètes, saupoudrées d’exceptions et faussées par une exécution arbitraire, sont à peu près comme si elles n’étaient pas. Ne pas songer à attaquer un système politique qui fait espérer à ses adversaires comme il fait craindre à ses amis qu’il
tombera de lui-même et sans que personne ait besoin de s’en mêler , indique moins la conviction que l’on aurait de cette force dont M. Périer a bien voulu lui faire honneur, que la conscience profonde de sa faiblesse. Et d’ailleurs , si personne ne songe à attaquer le gouvernement du 7 août , pourquoi les prisons de France, surtout à Paris , dans le Lyonnais, dans le midi, regorgent-ellçs de malheureux, accusés, ou simplement soupçonnés de conspiration contre ce gouvernement que l’on prétend si fort et qui est si faible, précisément parce que n’étant pas sérieusement attaqué , il ne s’en croit pas moins en butte aux attaques de tout le monde. Voué au suicide par un effet impérieux de sa position fausse et embarrassée , qui le condamne à tomber sous le coup de ses fautes inévitables, le gouvernement ne périra ,*ni par le fusil de l’insurrection , ni peut-être même par celui de la loi ; un beau jour le fusil Gisquet. éclatera dans ses mains , et tout sera dit.
Le gouvernement du 7 août tenant à l insurrection par son principe et à l’ordre par sa nature , est travaillé par un tiraillement perpétuel entre ce qu il devrait faire comme révolution et ce qui lui est interdit comme monarchie. Cette guerre qui s’agite sans relâche dans son sein, épuise ses forces et le livre sans défense à Faction dissolvante de^deux sortes d’adversaires , les républicains et les légitimistes, qui, quoique divisés par des opinions tranchantes , se réunissent dans les mêmes espérances pour la chute d’un système qui, n’étant ni république, ni monarchie, leur
est également antipathique par des motifs différens.
On s’est élevé contre cette expression d’un journal révolutionnaire au sujet des émeutes : « La rue con- « seille le trône. » Et pourquoi la rue ne conseilleraitelle pas un trône élevé de son exprès consentement sur les débris de celui qu elle a renversé ? La rue est dans son droit.
« La question , dit M. Dupin , est entre le pays et « les émeutes , entre la loi et la force , la civilisation « et la barbarie , et l’anarchie où I on voudrait nous « faire passer, pour voir si un nouveau tour de roue « imprimé à la fortune ne produirait pas de nouvelles « chances à ceux qui n’ont pas obtenu un bon nu- « méro (i). » Mais qu’y a-t-il donc là de si étonnant? Pourquoi M. Dupin qui a gagné au premier tour de roue de cette loterie , sans y mettre , voudrait-il priver les autres de la chance d’y gagner à un second, ou à un troisième tour, en y mettant ?
Après s’être donné à soi-même des brevets de héros comme pour se récompenser de 1 habileté que 1 on a mise à s’emparer des fruits d’une victoire pour laquelle on n’avait pas combattu, on prétend aujourdhui repousser les prétentions et réprimer 1 élan des vainqueurs ! Né de l’insurrection , on voudrait renier 1 esprit insurrectionnel ! Les choses de ce monde ne vont pas ainsi : une fois un principe , bon ou mauvais, admis , il faut se résoudre à subir toutes ses conséquences ;
(i) Discours de M ■' Dupin, Chambre des Députés du n i septembre 1 85 1 .
vouloir profiter d’un mouvement désordonné et pré tendre arrêter le désordre dans sa marche , est une présomption funeste dont nos triomphateurs ont pu déjà reconnaître le néant. Il faut qu’ici bas tout ait son cours , le mal que I on tolère , comme le bien que I on encourage , le mensonge que I on adopte pour des intérêts personnels , comme la vérité que I on proclame pour le bonheur des nations. Vous avez soulevé le flot révolutionnaire, et vos débiles mains voudraient l’arrêter! Seriez-vous des héros, vous ne seriez encore que des demi-dieux; et il n’appartient qu’à Dieu de dire à la mer ; Tu n iras pas plus loin.
Le flot révolutionnaire vous entoure, vous saisit, vous presse de toutes parts; il vous entraîne vers l’abîme où la France ne vous suivra pas. Les partis meurent , les coteries s’effacent , les opinions même s’évanouissent ; mais les nations sont immortelles : à 1 instant de leur plus vive détresse il ne faut pour les ranimer qu’un souffle de ce principe dont l’absence les frappe de langueur et dont la présence les vivifie.
« Faite, si Ion en croit le Moniteur, par fla loi et pour la loi » , cette révolution a menti à la nature de son gouvernement qui est Tordre , et au fond n’a été fidèle qu’à son principe qui est l’insurrection , quels que soient les efforts de ce gouvernement pour briser les liens du principe insurrectionnel où il est invariablement enchaîné , comme le fruit , tant qu’il a vie , est attaché à l’arbre qui l’a produit. En cherchant à se débarrasser de Tinsurrection comme d’un obstacle incessamment opposé à la stabilité de sa politique , le
gouvernement du 7 août vise au néant ; car où serait le principe de son existence , s’il cessait d’étre dans l’insurrection qui lui donna le jour? Cependant il n’en est pas moins en hostilité ouverte contre cette insurrection qui le gêne ; et celle-ci qui regarde la république comme sa conséquence naturelle , comme sa fdle légitime , et le juste milieu comme un rejeton équivoque jeté dans la famille pour en usurper les droits , lui rend guerre pour guerre avec toute l’amertume d’une mère trompée dans ses plus vives affections.
La division est partout dans l’échelle hiérarchique de la révolution , en bas , en haut , dans tous les degrés ; elle s’est introduite entre les diverses coteries révolutionnaires , parmi les individus , dans la famille ;
elle sépare l’intérêt du fds de 1 intérêt du père : or, que dit l Ecriture? Tout royaume divisé périra.
Aussi tout le monde désespère-t-il de ce gouvernement , ennemis , amis et lui-même.
Les démissions d’hommes honorables qui avaient foi dans son existence ont révélé la conscience généralement sentie de sa faiblesse.
A la tribune , un des grands promoteurs de la révolution , M. de Tracy a fait entendre des paroles qui n’ont pas besoin de commentaire : « Je le déclare , a- « t il dit , j’ai vu un des départemens des plus calmes , « des plus tranquilles , des plus dévoués ( à la révolu- « tion ) ; là on se demandait : Combien cela durera- « t il ? »
On trouve ce récit dans la Quotidienne :
« Dernièrement , à la Chambre , des membres du
« cabinet placés au milieu d un groupe de députés r « faisaient entendre de sinistres prédictions sur eux- « memes , assez haut pour qu on les recueillît dans les « tribunes publiques. Je m’attends à porter ma tête ' « sur l’échafaud, disait l’un des ministres, et l’un des “ premiers. Puis il ajoutait en se tournant vers des « députés de l’opposition : Mais vous me suivrez de « près. »
Depuis la révolution de juillet , le gouvernement de France n’est ni monarchique , ni républicain, ni constitutionnel mêlé de républicanisme et de monarchisme ; on dirait que c’est un gouvernement acéphale , véritable monstre dans la variété des gouvernemens. Le gouvernement du 7 août , en effet , semble avoir des mains pour saisir et des bras pour opprimer, mais pas de tête pour conduire.
Que l’on change de ministres tant qu’on voudra , on ne changera pas le système d’impuissance radicale dont les fautes , les embarras et les périls sont inhérens à cette révolution de i83o et conséquemment au gouvernement sans principe qui s’est élevé tout naturellement de son sein.
Condamné à périr, quel que soit le mérite individuel que l’on puisse se trouver disposé à reconnaître dans ses conducteurs , les terreurs dont le gouvernement du 7 août est travaillé lui commandent de ces mesures violentes et faibles qui blessent l’âme par leur dureté et 1 esprit par leur impuissance.
Tels sont les actes d’oppression contre les citoyens suspects d’avoir une opinion politique ; telle aussi est
la loi qui proscrit les Bourbons de la branche aînée comme Français , après les avoir frappés comme rois. On a pris la peine de contester dans de brillantes discussions le droit et F opportunité de cette proscription, comme si tout n’était pas souverainement inopportun dans une position qui n’est pas vraie , comme s’il y avait lieu à discuter le droit là où il est impossible * d’apercevoir autre chose qu’un fait avec toutes ses conditions et toutes ses exigences. C’est précisément parce qu’un fait qui pense n être que cela est tourmenté de l’idée de son ist\ puissance, qu’il éprouve avec un entraînement plus invincible le besoin de s’armer contre le droit. Fins le droit a de force morale , plus le fait qui lui est opposé est porté à lui ôter tout mouvement, à l’attaquer, à le combattre, aie tuer, s il est possible , dans les êtres augustes qui en sont les dépositaires; vieillard, ou enfant, peu importe ! Telle est la condition rigoureuse d’un fait de gouvernement en opposition avec le droit : il ne lui suffit pas d’avoir pris sa place ; il faut encore qu’il le détruise dans ses divers élémens, pour effacer l’obstacle qui semble seul l’empêcher de devenir droit non contesté à son tour. Il est inexorablement condamné à user de toutes les rigueurs de la puissance qu’il possède , afin de tenter îa conquête de l’autorité qui lui manque. La proscription dont Henri V est l’objet proclame son titre à la couronne :
« On sait son droit au trône, et ce droites! un crime. »
Et cependant la mort qu’on invoquait pour la pu-
nition de ce crime n’a pas été obtenue , parce que l’infirmité des circonstances s’y est refusée. En vain demandera-t-on, à l’aide de quelques bouffées d’énergie, toutes les conséquences de la révolution de juillet : on les aura peut-être toutes ; mais on ne les aura qu’au petit pied, on ne saurait les avoir autrement. Cette dernière révolution , sorte de caricature de l’ancienne , ne peut s élever ni à l’éclat des actions , ni à la hauteur des crimes de son gigantesque modèle. Possible que cette caricature se colorie de sang ; mais elle n en restera pas moins caricature. Si l’effroyable et magnifique spectacle d’une grande révolution se renouvelle quelque part, ce ne sera plus en France où le caractère politique est comme enseveli dans les fanges d’une corruption invétérée ; ce sera chez quelque peuple brut dont l’énergie ne trouvera pas un gouvernement assez fort pour en contenir et en régler les élans. La révolution de juillet est de trop bon ton pour n être pas condamnée au terre-à-terre de 1 anarchie. La faiblesse oppressive du gouvernement maladif qu elle a produit vient parfaitement correspondre au vice d’une telle origine.
Le Journal des Débats pronostique que « sans la paix et l’ordre, la révolution finira par le despotisme. » La belle découverte ! Plantez un poirier , vous aurez des poires ; vous avez semé l’anarchie , et vous prétendriez récolter autre chose que le despotisme!
Tous ces conseillers ou directeurs d’une révolution qui les embarrasse encore plus qu elle ne tourmente la France , quoique la France n’en soit pas médiocre-
ment tourmentée , aspirent , comme seul moyen de lutter contre les difficultés inextricables où cette révolution a jeté le pays, à fortifier le principe monarchique dans la royauté du y août. Pieste à examiner s’il est possible de fortifier un principe là où il n’existe pas , après avoir eu la prétention de le détruire là où il existe , et si l’hérédité de la couronne , arbitrairement transportée dans la branche cadette à l’exclusion de la branche aînée , est susceptible d’empreindre le principe monarchique qu’on lui a confié le soin de perpétuer, de toute la force nécessaire au bien du
pays-
Pour qu une hérédité royale puisse imprimer un caractère d’autorité au gouvernement d’un peuple accoutumé depuis tant de siècles à l’ordre de succession le mieux défini et le moins contestable , il faut tout ensemble que cette hérédité ne puisse être primée dans les esprits par une hérédité antérieure , que son origine émane de la volonté nationale et que la sanction dés âges soit venue la consacrer. Or , toutes c es conditions qui manquent essentiellement à la branche cadette élevée au trône en i83o, appartiennent précisément à la branche aînée frappée de déchéance par les mêmes hommes qui ont imaginé l’hérédité nouvelle.
Il n’est surtout que le temps pour consacrer dans
une famille le dépôt du principe monarchique ; le reste
n’y peut rien ou n’y suffit pas. Bien que rintronisation d’Hugues Capet eût été accompagnée de toutes les circonstances qui composaient alors la nationalité de
la France , la légitimité du titre de sa race ne prit véritablement racine dans les cœurs français que lorsque Philippe-Auguste , en* épousant la descendante des Carlovingiens , se fût en quelque sorte revêtu de la vénération que les peuples conservaient religieusement à la race des grands rois. C’est à dater de cet événement que les Capétiens devinrent véritablement rois. Or. si l’hérédité royale de 987 , dont I nstitution émanée de la volonté nationale représentée par les sept pairs du royaume de France, a été originairement empreinte de cette faiblesse relative, comment l’hérédité de i83o, telle qu’a prétendu l’instituer une fraction d’une assemblée qui, même dans son unanimité, eût représenté, non la France, mais tout au plus les soixante ou quatre-vingt mille électeurs qui F avaient élue pour des fonctions tout-à fait restreintes, pourrait-elle prétendre à cette force morale dont elle aurait tantbesoin pour se maintenir, en présence d’une hérédité bien plus ancienne et bien moins sujette à toute espèce de contestation, que ne létait, lors de 1 avènement d’Hugues Capet, celle des Carlovingiens dans la personne de son unique représentant déchu de ses droits à la couronne libre et indépendante de France par sa qualité de vassal d’un prince étranger? Ceci ne souffre même pas la discussion.
Dans sa communication déjà citée , du 17 décembre, au sujet de l’insurrection lyonnaise , M. Casimir Périer a dit : « Le jeune prince comme la monarchie de « juillet a vieilli dans cette épreuve. » M. Périer a été dans le vrai en donnant à connaître qu’un certain
air d’antiquité serait chose excellente pour la royauté du 7 août i83o; mais il s’est trompé s’il a pensé que les événemens y peuvent quelque chose. Le temps seul peut faire vieillir les monarchies et leur donner ce vernis d’antiquité qui les consacre «à la vénération des peuples. Une monarchie vieillie avant le temps serait comme un fruit pourri avant d’être mûr.
La faiblesse de cette hérédité si jeune et si frêle s’augmente encore par la considération de l’immense intervalle qui sépare la branche cadette du trône, en appréciant son droit dans ses rapports avec les règles préexistantes de l’hérédité ancienne qui remonte à Hugues Capet.
Dans les règles invariables de cette hérédité de neuf siècles , telle qu elle existait de droit et de fait en 1 83o, et que les divers membres de la famille des Bourbons, autres que les d’Orléans, peuvent fort raisonnablement penser qu elle existe encore de droit, Louis-Philippe , comme duc d’Orléans et prince du sang royal de France , vient non seulement après Charles X, le duc d’Angoulême , le duc de Bordeaux et leur descendance, mais encore après les nombreux Bourbons d’Espagne, de Naples et de Lucques, dont les diverses lignées priment la sienne dans Tordre de succession de la famille. Supposez Charles X, le duc d’Angoulême et le duc de Bordeaux de moins, eux et leur postérité éventuelle , la prétention à la couronne de France par Louis-Philippe serait encore contestée par une foule de princes dont les droits , dans l’ordre an-
cien de l’hérédité royale , le seul qu’ils reconnaissent , seraient évidemment supérieurs aux siens.
En raisonnant toujours dans le sens de cette vieille hérédité qui forme le droit commun de la race de Capet, on opposera, je le sais , la renonciation au trône de France faite par Philippe V, tant pour lui que pour ses successeurs , en vue du trône d’Espagne qu’il allait occuper. Mais la possession de la couronne de France, dans cet ordre antique de succession appelé légitime par ses adversaires mêmes , est un droit national et non un rlroit simple de famille , dont celleci , ou aucun des membres de celle-ci , puisse disposer à son gré. Le prince parvenu, ou appelé à la couronne dans son rang de naissance , peut bien renoncer pour lui à l’exercice de la royauté , mais il ne peut déshériter la nation du droit qu elle a de trouver son souverain tout fait dans les diverses branches de la race royale. Récemment Charles X et Louis XÏX ont pu déclarer qu’ils ne voulaient plus , ou qu’ils ne voulaient pas être rois , mais à la condition de respecter le droit à la couronne de leur héritier immédiat Henri V. Il n’était au pouvoir de personne de renoncer pour Henri V, mineur ; comment donc Philippe Y, dans l’exercice d’un droit national et non de famille , aurait-il pu renoncer pour ses descendans, qui n’étaient pas nés!5 11 était permis à Philippe Y, comme il l’a été depuis à Charles X et à Louis XIX , de s’affranchir personnellement de l exercice du pouvoir royal; mais il était aussi impossible à Philippe V, qu’il l’a été à Charles X et à Louis XIX, de disposer d’un droit d hérédité qui
appartient invariablement à la nation. Les descendans de Philippe Y sont donc aptes à recueillir avant la branche d’ Orléans le noble héritage de Saint-Louis , d’après l’ordre antique de l’hérédité royale , seule règle qu’ils puissent admettre pour le classement de leurs droits successifs , à la condition seulement, pour obéir aux exigences des traités qui lient l’Europe , de ne pouvoir réunir sur la meme tête une autre couronne à la couronne de France.
Henri V est sans doute un obstacle bien grave à la royauté de Louis-Philippe; Henri V de moins , l’obstacle serait bien plus redoutable. Le drcit d hérédité à la couronne de France, qui, dans cette hypothèse , s’ouvrirait en faveur de la descendance la plus directe de Philippe V , soutenu par des forces étrangères qui trouveraient de puissans auxiliaires dans nos divisions intestines , aurait des chances de succès que balancerait difficilement le gouvernement de Louis-Philippe. Que Louis Philippe et son gouvernement unissent donc leurs plus ferventes prières à celles de la France pour la conservation des jours d Henri V, dont l existence du moins fait empêchement à un tel conflit î
Diverses circonstances relatives à la position toute particulière du roi que la révolution a mis a sa tête , viennent encore affaiblir les ressorts si fragiles du gouvernement du 7 août.
Le plus grand vice de la mesure révolutionnaire portant révocation de la loi réparatrice qui ordonnait la célébration nationale du 21 janvier, jour de deuil et d’éternels regrets pour la France , est de se présen-
1er comme une sorte de flatterie envers le prince intronisé par la révolution , en vue du vote de mort que son père eut le triste courage de prononcer contre le juste couronné dont le 21 janvier vit tomber la tête. Sous le règne du fils d’un de ceux qui trempèrent dans ce grand crime, la victime devait être déshéritée de ce culte de larmes solennelles , où la nation trouvait quelque adoucissement à l’horrible catastrophe qui , en la privant du plus vertueux de ses rois, l avait livrée elle-* même sans défense au joug spoliateur et sanguinaire de ses assassins.
Si Louis -Philippe était monté sur le trône à son rang de naissance , les souvenirs du 21 janvier seraient venus se briser contre cette obligation d’être roi qui aurait sanctifié sa puissance dans la légitimité de son titre. Possesseur de la couronne de Louis XVI d’après cette règle inflexible d’hérédité à laquelle il n’aurait fait qu’obéir et qui avait fait Louis XVI lui-même roi, le fils de Louis -Philippe -Joseph , l’ancien général Egalité , le duc d’Orléans se serait évanoui pour ne laisser voir que le roi de France. Mais Louis-Philippe, roi des Français en vertu d’une élection qui a considéré la personne et non le droit de naissance , rappelle le duc d’Orléans avec tous les souvenirs attachés à ce nom. Ce n’est pas 8g , c’est g3 que la révolution de i83o a intronisé. Louis-Philippe l’a si bien senti, que ses paroles officielles, en tant qu elles se rapportent au passé , font exclusivement allusion à cette époque de g 2 et de g 3 presque aussi étrangère à notre gloire militaire rajeunie qu’à nos mœurs actuelles, où
il triomphait avec l’épée de Dumouriez et de Kellermann à Jemmapes et àValmy des rois de l’Europe, tandis que son père triomphait du roi de France sur la place de la Révolution avec la hache du bourreau.
Louis-Philippe saisissant la couronne échappée des mains de Charles X , le chef de sa race , son roi et son bienfaiteur ; Louis-Philippe venant prendre sur le trône de Louis XVI la place occupée par le frère et immédiatement destinée à la fdle de Louis XVI , a été condamné à un bien cruel supplice par cette révolution qui l’a fait roi , sans pitié pour les sentimens de reconnaissance et pour les devoirs de famille qui devaient si puissamment remuer son âme. Il y a dans cette position difficile du roi de la révolution de i83o une apparence solennelle d’ingratitude etune sorte de continuation du régicide , peu faites pour donner à son jeune pouvoir cette majesté et cette liberté d’allure monarchique propres à imprimer de la force à son gouvernement.
Un événement tragique arrivé dans le premier mois de lintronisation de Louis-Philippe est venu accroître la masse des inévitables embarras de son gouvernement.
On trouve le duc de Bourbon mort , et on dit qu’il
s’est tué. Mais la voix publique proclame qu’un Condé n’a pu se pendre ; et bientôt des circonstances inconnues dans le premier moment, et que le temps n’a pas tardé à révéler, viennent attester qu’un Condé ne s’est pas pendu ; mais que ses assassins , après lui avoir ôté la vie , l’ont accroché à son espagnolette pour faire croire au plus ignoble des suicides. Cependant un des
fils mineurs de Louis-Philippe , M. le duc d’Aumale , hérite de la victime , en vertu d’un testament qu’elle se proposait , dit-on , de révoquer.
Que l’on ne pense pas , d’après ce court exposé , procès-verbal modéré de l’opinion publique sur cet horrible événement, que je veuille me livrer, soit directement, soit même par induction, à des imputations odieuses. Rejetant avec mépris l’adage dont M. Dupin n’a pas craint de s’armer contre des hommes d’honneur dont le crime est d’être restés fidèles ♦
à leurs sentimens en dépit des rigueurs de la fortune , je ne dirai point ici comme il l’a dit de ceux qu’il appelle Carlistes, au sujet d’émeutes où ils ne sont pour rien : « Is fecit cui prodesi , celui-là a fait une « chose , qui en tire avantage. » Je déclare donc , dans toute la loyauté de mon caractère , que mon respect pour le sang royal et pour la vérité ne laisse dans ma pensée aucune place à l’idée que la royale famille , héritière des biens de la victime , puisse même être soupçonnée d’avoir eu part , soit directement , soit indirectement , à la catastrophe qui a mis la victime au tombeau.
Mais il n’en est pas moins vrai que cette mort est un assassinat, et que cet assassinat n’est point vengé. On a tué le duc de Bourbon ; mais qui l a tué? Qui? Cherchez , et vous trouverez.
La plus humble des familles de ce populeux royaume viendrait à être affligée par un événement tout-à-fait identique , qu’à l’instant le parquet serait assailli de plaintes pour éveiller la justice sur les circonstances
d’un tel crime , et pour l’exciter à la recherche et à la punition des assassins. En voyant l’assassinat commis sur la personne du duc de Bourbon , de l’oncle du prince qui tient les rênes du pouvoir, resté impuni , il n’y a rien d’étonnant que la sollicitude publique cherche avec effroi quels peuvent être les motifs d’une telle indifférence , et que cette sollicitude honorable dans son principe , mais peu réglée dans ses motivemens, s’égare dans ses vagues suppositions. Après cet élan naturel de l’opinion publique qui pose des faits et qui déduit des conséquences, vient la politique qui, voyant en scène des personnages en rapport avec ses combinaisons , ne manque jamais de mettre à profit toute faute qui les livre à la discrétion de leurs ennemis. Quel que soit donc , en réalité , le peu de fondement de tout ce qui peut être dit sur ce mystérieux événement , il n’en est pas moins de fait que , tant qu’on ne recherchera pas les auteurs du crime qui a privé la France d’un de ses princes et Louis-Philippe de son plus proche parent, les soupçons, plus terribles que la conviction même , s’élèveront aussi haut que soupçons puissent s’élever. Les deux époques où nous avons vu le trône de France occupé autrement que par droit de naissance , ont été marquées par un même signe funèbre dont le même sang a fait les frais. Le corps d’un Condé , fusillé dans les fossés de Vincennes, a servi de marche-pied à l’usurpation de Bonaparte ; pourquoi faut-il que Louis-Philippe , à peine entré dans la carrière du pouvoir royal , ait bronché contre le cadavre d’un antre Condé ?
Louis-Philippe a biffé ses armes , qui attestaient de sa royale origine. Il a renié son nom, en le livrant sans défense aux outrages 'd’une multitude ivre d’une victoire inespérée, et en permettant que l’administration , dont il est le chef suprême , effaçât ce nom auguste sur les murs d’une des principales rues de Paris. Il y a une quarantaine d’années , le Philippe dont la funeste célébrité est toute rouge du sang de Louis XVI, renia aussi son nom, avec plus de solennité; mais, du moins , il se donna un père : le cocher Montfort valait encore mieux que rien. Mais si Louis-Philippe et ses fils ne sont plus Bourbons , que sont-ils donc? C’est bien le moins qu’une famille qui a accepté la mission de gouverner à perpétuité les autres familles, ait un nom à enregistrer dans l’histoire et à transmettre à la postérité.
Au nombre des motifs qui, après les trois journées, excitèrent la sollicitude des bons Parisiens en faveur de la royauté de Louis-Philippe , il faut compter comme les plus déterminans, la réputation d’économie qu’il avait gagnée dans le maniement de ses affaires privées , et qu’on espérait lui voir soutenir avec éclat dans le réglement des dépenses publiques, et la ferme conviction où l’on était qu’un prince aussi économe et aussi bien renté n’aurait nul besoin du budget de l’Etat pour fournir aux dépenses si modestes de sa maison et aux frais d’une représentation royale que les habitudes du prince , d’accord avec le besoin des circonstances , devaient nécessairement restreindre.
Cependant les dépenses publiques ont augmenté
dans une proportion effrayante , et une nouvelle liste civile, -déchargée du poids d’une foule de services dispendieux dont l’ancienne était grevée, a mis à la disposition du roi économe, déjà si riche de ses biens de famille , un revenu disponible plus considérable que celui de l’ancienne liste civile. Depuis cette révolution , faite avec les passions aveugles du peuple sous le prétexte du soulagement du peuple , tout, dans la politique de cette France si grande et si généreuse , est venu se ré- * soudre en argent, même la couronne ; et le peuple n’a été soulagé que de son bonheur.
Cette révolution , qui devait enfanter des miracles , a eu le champ libre pour produire tous les biens imaginables ; mais elle n en avait pas la puissance. Le gouvernement implanté sur les ruines qu elle a faites, aurait bien voulu trouver l’excuse de quelque conspiration à tout le mal que la France doit à ses œuvres , produit déplorable de cette position fausse et embarrassée où il est comme enchaîné. En fait de mouvemens politiques, il n’y a eu au fond que quelques émeutes ; encore , émeutes de ceux qui ont fait la ré volution contre ceux qui en ont mis exclusivement les bénéfices au compte de leurs intérêts personnels , petite guerre des vainqueurs contre les triomphateurs. L’émeute contre le gouvernement du 7 août, mis au monde par l’émeute, est purement affaire de famille; c’est une mère qui querelle son fils.
Lorsqu un pouvoir de fait succède à une autorité de droit, il n'en saurait être autrement. Là où l’on voit des hommes, la veille mêlés à la masse de la nation,
maîtres ic lendemain de la puissance publique, que de gens ne peuvent-ils pas espérer de s’en rendre maîtres à leur tour ! Chacun pèse le mérite des souverains du jour au poids de son propre mérite; et l’on ne doute pas de quel côté , à défaut même de la justice, la vanité fait pencher la balance. Dans un tel ordre, ou , pour mieux dire , dans un tel désordre de choses , il y a autant de factions que de prétentions, et presque autant de prétentions que d’individus. Avec un tel conflit d’opinions divergentes, qui, ayant pour mobile l’intérêt personnel , n’ont aucun principe pour guide , tout marche à 1 aventure dans une voie d’anarchie mortelle à la liberté , à la gloire et à la prospérité du pays, jusqu’à ce que le droit, devant lequel s’effacent les prétentions et se dissipe le désordre , vienne ramener l’ordre et tous les biens qui en découlent.
Quand une question politique aussi délicate que celle de l’institution d’un gouvernement n’a pas été décidée avec une autorité suffisante et que toutefois ce gouvernement existe entouré de la force publique pour empêcher que la discussion sur un fait aussi important se développe avec toute la liberté nécessaire , il faut bien reconnaître que cette question , qui de droit n’est pas décidée et qui de fait ne peut être complètement discutée , doit nécessairement s’agiter dans cet asile de la pensée inaccessible à l’action du pouvoir. De là les méfiances du gouvernement établi à l’égard des masses non convaincues et l’incertitude des masses par rapport au gouvernement. De là, sinon l’existence,
du moins lcsélémenset certainement la crainte redoutable de conspirations d’autant plus terribles à limagination, que l’imagination les soupçonne partout , précisément parce que la raison ne les aperçoit sérieusement nulle part.
Nous avons eu d’abord le mouvement en lair des tours de Notre-Dame annoncé de Paris à Londres dans tous ses détails par un correspondant ministériel comme ayant eu lieu le 3 janvier, tandis qu’il s’effectua tout doucement le 4 7 vingt-quatre heures environ après le départ de cette dépêche vraiment prophétique; vient ensuite le grand complot de la me des Prouvaires où l’on procédait chez un traiteur, non avec le poignard , mais le verre à la main , à la restauration d’Henri V par lé couronnement du buste de Robespierre ; et puis encore la très grande et très mystérieuse conspiration du bateau à vapeur le Charles Albert qui, si elle avait été quelque chose de sérieux, aurait retenti d’une façon autrement significative dans ces contrées si enthousiastes pour la branche aînée , et dont il ne restera que la honte imprimée sur le front du juste milieu de s’être emparé , à la manière des peuplades sauvages , d’un vaisseau forcé de relâcher sur une côte française. v
Ces conspirations péniblement imaginées comme des obstacles que le gouvernement du 7 août détruit avec une si curieuse facilité , sont présentées , on n’en doute pas , aux yeux de l’Europe comme une preuve de l’effervescence républicaine , de l impuissance du monarchisme et de la force du juste milieu.
« Sans nous , dit-on à l’oreille des diverses puis- « sances, la France révolutionnaire , la France répu- « blicaine viendrait encore se ruer sur l’Europe comme « en 9 3. Puisque nous vous rendons un service sans « lequel vous n’existeriez pas , laissez-nous donc où « nous sommes , et, dans votre interet non moins que « dans le nôtre , gardez-vous de nous affaiblir , affer- « missez-nous au contraire dans notre position. Quant « aux légitimistes, leur impuissance est écrite dans leurs « conspirations avortées; voyez la rue des Prouvaires « et les tours de Notre-Dame, où les carlistes étaient « masqués par les républicains, et le Charles Albert « dont les passagers étaient bien certainement des « carlistes. »
Le piège est trop grossier. L’Europe sait que de petites intrigues où les cent petits bras de la police s’aperçoivent de toutes parts ne sont pas des conspirations , et qu’une conspiration monarchique et nationale , ou ne serait pas essayée , ou éclaterait comme un succès. L’Europe sait que cette France, au nom de laquelle des minorités prépondérantes dans la capitale agissent en souveraines, n’aspire qu’à retrouver le gage de son repos et de sa sécurité après la tempête qui a si violemment changé ses destinées. L’Europe sait que cette France qu’on lui représentait en 1814, et plus tard encore en i8i5, comme si attachée à des systèmes dont le triomphe l’avait rendue si infortunée , a regardé , à l’une et à l’autre époque , plutôt comme libératrices que comme ennemies les armées étrangères envahissant son territoire ; et que Paris qu’on lui
peignait sous un aspect si formidable , est tombé deux fois , presque sans résistance , au pouvoir de cette invasion qui brisait le joug révolutionnaire. L’Europe sait que Paris est toute la France pour la dominer et l’asservir, et non pour résister à une invasion ; et que, parle vice toujours subsistant de notre organisation intérieure , Paris une fois au pouvoir de l’invasion , la France entière est envahie.
L’Europe sait tout cela , et sa conduite à l’égard de la France révolutionnaire est tracée par ses convictions et par ses souvenirs. Armée sur le pied de guerre, parce qu elle est en défiance de la révolution , elle fera la guerre , parce qu elle est irrésistiblement entraînée à la faire et parce qu elle a toutes les chances de la faire bonne. Ne pouvant conserver éternellement cette attitude formidable, si onéreuse à ses populations, le désarmement le plus prochain devient pour elle une nécessité. Mais, pour désarmer, il faut qu elle trouve dans la situation politique de la France un principe de sécurité impossible , malgré tout le bon vouloir du gouvernement du 7 août , avec une révolution qui a brisé un trône et proscrit une race royale. La conséquence rigoureuse est qu elle ne peut désarmer qu’au moyen d une nouvelle victoire sur cette révolution , si dangereuse quand on la tolère , si faible quand on se décide à l’attaquer de front. L’Europe, en un mot, combattra, parce que ce n’est que par la guerre qu elle peut avoir la paix dont elle a besoin.
La révolution de i83o s’est crue bien forte , parce qu elle a renversé un trône ; le gouvernement né de
cette révolution se croit bien puissant, parce qu’il s’est élevé sur un trône renversé. Singulière base pour appuyer un trône , que les débris d’un trône !
La monarchie légitime conservée eût maintenu la paix , la gloire , la prospérité matérielle , et fini par inévitablement produire toutes les véritables libertés du pays; la république eût obtenu des chances de combat; la paix et la guerre devenaient également impossibles au gouvernement du 7 août. Poussé par la vanité de paraître fort et retenu par la conviction de sa faiblesse , il entraîne à pas rapides la révolution qu’il représente vers une fin sans gloire et sans dignité. 11 craint la guerre , et il a raison. Mais d’où vient qu’il craint la guerre et qu’il l’aura? De ce qu’il effraie par son principe, sans pouvoir se rendre redoutable par se? actes. D’où vient que, malgré cette armée dont il
la couvre , la France s’agite dans tous les sens, non par des mouvemens combinés de conspirations, mais par l’effet de l’irritation profonde qui règne dans les masses? De ce que l’esprit insurrectionnel, qui est l’âme dont il a été créé , l’empêche de produire l’ordre , pour lequel on a eu la prétention de l’instituer.
Le 7 août , lorsque ce gouvernement est venu poindre sur l horizon politique, son journal le plus caractéristique , le Journal des Débats , s’est écrié avec le plus singulier enthousiasme : « Enfin nous voilà sortis du provisoire. « Et c’était précisément ce jour-là qu’on y entrait. En arrangeant une manière de gouvernement qui n’avait rien de définitif, on ne faisait qu’échanger, en effet , contre un état provisoire l’état Iran-
sitoire où l’on était depuis les trois journées. Aussi a-t-on eu les divers caractères du provisoire , 1 emprisonnement , le budget et le reste ; et tous ses tristes effets , une augmentation considérable de dépense sans motif utile , l’oppression , la misère , et cette fatale incertitude dans les affaires extérieures comme dans celles de l’intérieur, qui, ôtant toute sécurité pour le présent , laisse tout à craindre pour l’avenir.
Les légitimistes ne conspirent pas contre un gouvernement /rappé de ce vice radical dont ses perpétuelles terreurs démontrent qu’il sent tout le danger. Appelés à profiter de ses fautes et destinés à les réparer, qu’ont-ils besoin de se livrer à des complots superflus pour le détruire? Ils n’ont donc aucun intérêt à se faire conspirateurs, et tout leur commande de ne pas l étre. Mais opprimés par l’exception , traités en ilotes par ce gouvernement défiant et persécuteur qui n’a pas sans doute la prétention de les attirer à lui en leur prodiguant les vexations et les outrages, une sage politique , conforme à la plus exacte équité , leur fait une loi de lui refuser l’utile appui de leur concours. C’est ainsi qu’à Montpellier on a vu les habitans refuser en grand nombre de concourir à l’élection des députés , parce qu’un pouvoir oppresseur avait frappé d’une réprobation arbitraire les élections pour la garde nationale ; c’est ainsi qu’à Marseille , après une violation brutale du scrutin restée impunie, sur deux cent quarante-huit électeurs inscrits, dont cinquante présens, trente-huit nomment un député qui n’accepte pas. A un gouvernement dont la stricte justice envers
eux est de la persécution , les légitimistes ne doivent que la stricte obéissance.
Si les légitimistes , et même les républicains , justifiant les soupçons du juste milieu , s’avisaient sérieusement de tramer des complots pour le renverser, franchement pourrait-il résister aux efforts des deux opinions qui se partagent la France politique? En dehors de cette immense majorité qui , fortifiée par l’expérience des tristes résultats de juillet , veut la monarchie avec toutes ses conditions conservatrices, et de cette minorité chaleureuse qui s’égare dans 1 inapplicable et brillante théorie de la souveraineté du peuple, qu’y a-t-il autre chose que des ambitions personnelles toutes pantelantes d’égoïsme et quelques honteux intérêts de coterie prêts à s’évanouir au souffle du moindre événement? Résignez-vous donc à perdre cette terreur, en partie réelle, en partie factice, des conspirations , qui vous rend inquiets et persécuteurs ; car s’il y avait des conspirations , vous n’existeriez pas. Il n’y a d’autres conspirateurs contre vous que vous-mêmes : veillez sur vous ; c’est le seul moyen qui vous reste d’essayer de vivre, et de vous préparer une fin dépouillée de ces irritations que des persécutions sans but comme sans motif soulèvent contre vous au fond des cœurs.
Ce qui manque essentiellement dans un gouvernement né de l’insurrection , c’est la liberté , pour laquelle, dit-on, il fut surtout constitué. L’esprit d’insurrection s’empresse toujours de consacrer en théorie les doctrines de la liberté , mais il lui est invariable-
tnent interdit d’arriver à la pratique. La liberté ne peut fleurir qu’à l’ombre d’un pouvoir légal qui la protège. Et comment un pouvoir contesté , un pouvoir que personne ne possède avec autorité , parce que tout le monde y prétend, pourrait-il être suffisamment protecteur? Trop faible pour se défendre luimême , comment serait-il assez fort pour garantir ce qui n’est pas lui? En butte à tous les traits de cette liberté fâcheuse qui sert à exprimer l’aigreur et la vivacité des prétentions qui menacent incessamment son existence , comment ne serait-il point porté à la traiter en ennemie? Telle est la marche de l’esprit insurrectionnel ; il s’agite dans l’anarchie , pour tomber dans le despotisme , si même , comme nous le voyons aujourd’hui avec un gouvernement qui, révolutionnaire par son principe et monarchique par sa forme , est contraint d’opposer un simulacre d’ordre à l’action insurrectionnelle , et au principe monarchique une sorte de tolérance du désordre , l’anarchie et le despotisme ne s’unissent pour accabler le pays sous leur double fardeau.
Ainsi l’on a vu, il y a quarante ans, la portion certes la plus recommandable de la population française , celle des honnêtes gens, embastillée sur les ruines de la Bastille , sous le régime de la liberté ; des représentai du peuple s’élevant en despotes sur la France tremblante , sous l’empire de l égalité ; et bientôt les formes mêmes de cette égalité et de cette liberté disparaissant sous le sabre d’un soldat, dont la gloire gigantesque , après avoir un instant ébloui et châtié le
monde, s’est comme engloutie tout à coup dans les abîmes du vaste Océan. Instrument des vengeances célestes , une fois sa tâche accomplie , il a été brisé.
Mais les événemens instruisent en vain la terre. La vanité de l’homme n’écoutant que ses fallacieuses inspirations , est sourde à leur éloquence. On dirait la main de Dieu frappant d’aveuglement le monde, et ne lui rendant la lumière que lorsqu’il veut mettre un terme à ses châtimens.
Hélas ! il faut que nous ayons été grandement coupables, car nous sommes sévèrement punis, et les écailles épaissies sur nos yeux ne sont point tombées. Il n’est que le temps et la nécessité , ces deux maîtres du monde , ces deux grands redresseurs des fautes humaines , qui puissent nous éclairer pleinement sur nos erreurs et nous ramener au bien par l’excès du mal. Le gouvernement éclos sous l’aile de la révolution de i83o comme un de ces accidens qui arrivent parfois dans l’histoire des peuples pour leur instruction , remplit sa mission redoutable avec des circonstances
qui rendront sans doute la leçon profitable . Mais
son rôle ne va pas plus loin. En vain de temps à autre essaie-t-il de substituer à l’anarchie, à l’oppression , à la misère, à l incertitude, qui tourmentent la France et qui détendent les ressorts de sa propre autorité , quelque chose qui ressemble à de l’ordre , à de la liberté , à du bien-être, à de la sécurité ; il îïe peut.