‹ De l'insurrection et de la légitimité;Chapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Impuissance de la république.

On ne peut se dissimuler que , si la république eût été proclamée immédiatement après les trois journées, un certain éclat d’opinion ne se fût attaché à cette création politique. Cette vive exaltation qui venait de saisir de jeunes têtes et les masses populaires de quelques grandes villes eût enfanté des armées , s’il y avait eu un gouvernement qui eût sympathisé avec de telles émotions. Un appel armé fait au nom de la liberté et de l égalité par la république française à l’insurrection générale de l’Europe , aurait trouvé chez bien des peuples où il existe des hommes amoureux d’une nouveauté dont ils ignorent le caractère et méconnaissent les effets , un écho dont le retentissement eût plus ou moins remué les trônes. Si les rois s’étaient laissé déconcerter un instant par ces bouillantes attaques , si , dans ce grand conflit de toutes les passions et de toutes les intelligences , quelque homme de génie eût surgi du sein des assaillans,

peut-être des succès fort embarrassans pour les mo-

narchies seraient-ils venus couronner leur audace.

Toutefois, dans cette lutte entre l’ordre et l’anarchie, la république de i83o privée des élémens de force qui n’avaient pu empêcher la chute de celle de

î 792 , aurait fini par être encore plus promptement réprimée. Pour s’assurer du degré de faiblesse qui se serait fait nécessairement remarquer dans la seconde relativement à la première , il n’y a qu’à établir une courte comparaison entre les deux époques.

Avant la première révolution , l’esprit de secte et de démoralisation philosophiques avait répandu sur notre malheureuse France des semences de désordre entretenues par le mépris calculé des souvenirs et des coutumes antiques et par la manie délirante des plus dangereuses innovations. La corruption du caractère national qui des classes élevées était descendue dans les rangs inférieurs, avait égaré presque tous les esprits et perverti presque toutes les âmes. C’était un torrent de fausses doctrines et de funestes illusions dont il était presque impossible d’arrêter le cours , dont l’expérience seule pouvait faire justice , et qui devait s’épuiser par sa propre violence. La voix de quelques sages dont le cœur était resté pur, dont l’Ame avait conservé toute sa force et l’esprit toutes ses lumières , fut impuissante pour contenir le débordement des idées trompeuses et des prétentions insensées qui agitaient la multitude. Affranchie de toute contrainte morale par l’affaiblissement du frein religieux , devenue étrangère aux principes de son gouvernement, sans déférence pour l’autorité , sans respect pour le pouvoir, la France de 1789 passa rapidement du doute à l’indifférence , de l’indifférence à la haine , de la haine à la révolte, et la révolution fut faite.

Formée des erreurs les plus entreprenantes et des

passions les plus redoutables, celte révolution inquiète et audacieuse se répandit comme une lave brûlante sur T Europe étonnée , entraînant dans un ébranlement presque général ces trônes qui , n’ayant pas su réprimer ses premiers écarts , ne purent se défendre de ses derniers excès.

Au sein d’une multitude en délire , à côté de quelques ambitieux habiles à profiter du mouvement général dans l’intérêt de leur fortune , au milieu du sang et des larmes dont la France était, inondée , apparaissaient comme une phalange formidable d’esprits destructeurs » de véritables enthousiastes de la liberté et de l égalité , champions généreux de l’anarchie , apôtres candides de la licence, qui furent désorganisateurs par conviction et cruels par entraînement ; âmes fortement trempées pour les grands crimes et les gigantesques actions , et dont le moule est dès long temps brisé. Les succès effrayans de cette première révolution s’expliquent par le délire public né de l’abandon des vieilles doctrines et par la bonne foi avec laquelle la masse de la nation , égarée par de fausses lumières , entra dans la carrière sanglante où l’avait entraînée l’appât magique des choses nouvelles. Toute la puissance morale, toutes les forces matérielles de la nation, furent mises en jeu par ce mouvement frénétique imprimé aux esprits; et l’Europe déconcertée par un événement .capital là où elle n’avait vu qu’un accident de peu d importance , succomba temporairement sous les coups d innombrables armées, sans cesse recrutées au dedans par la terreur des échafauds et ren-

dues invincibles au dehors par l’enthousiasme de la liberté.

De telles époques sont rares dans la vie des nations. Il faut que tout soit venu à point pour les produire ; et quand elles ont eu leur cours , il ne reste plus rien que d imparfait et d’usé dans les éiémens constitutifs de leur existence évanouie. C’est précisément parce qu’il a existé en 1792 une république forte , du moins pour un temps, qu il 11e pouvait y avoir qu’une république faible en i83o.

La religion , cette base sacrée de la société politique , compagne inséparable du pouvoir légitime , alors étouffée en quelque sorte par le philosophisme du dix-huitième siècle et flétrie par les imprudences de pontifes imprévoyans, la religion en vain attaquée , a repris sur la masse nationale une autorité qui fait obstacle à de nouveaux débordemens , aujourd’hui que , retrempée dans le sang des martyrs , elle est vivifiée par la conscience de son utile intervention dans la conduite morale des peuples. Il y a bien encore de par le monde quelques grands esprits qui se jugent trop éclairés pour croire à son empire , quelques brutes populaires assez ignorantes pour méconnaître ses bienfaits; mais tout cela ne saurait faire que la nation soit impie. La nécessité du frein religieux est enracinée dans les cœurs français avec le besoin de l’ordre.

Dans l’autre révolution, l’égoïsme était seulement le partage de quelques habiles ; mais les masses s’avançaient consciencieusement dans cette vaste carrière de crimes affreux , mais aussi de succès éclatans , qui

frappèrent le monde d’admiration et d épouvante. La révolution de juillet a^une tout autre allure. De quelque masque imposant que veuillent se couvrir ceux qui tiennent encore à s’en montrer les partisans, il est de fait que , sauf de très rares exceptions , ils ne cèdent en général à aucune conviction qui les persuade , à aucun sentiment qui les entraîne , mais uniquement à quelque motif ou à quelque espérance de succès individuel qui les a séduits, ou à quelque fausse honte qui les retient. Le pur égoïsme , tel est le grand mobile de leurs actions.

11 y a quarante ans , la république que l’on connaissait par de brillantes théories, était devenue un objet de mode presque général en France. Alors elle attirait les esprits , elle échauffait jusqu’aux meilleures têtes : aujourd hui elle se présente à la pensée comme un fantôme destructeur qu’il faut repousser au prix des plus grands sacrifices; car elle a contre elle les souvenirs menaçans des cruautés , de l’oppression et des douloureux mécomptes qui ont déshonoré sa première apparition. Le gouvernement du y août ne se soutient guère depuis un assez long temps que par une force négative puisée dans cette haine et dans cette peur de la république, qui fatiguent les intérêts et tourmentent l’imagination.

L’esprit républicain de la révolution de 1 83 o, même à l’origine de cette révolution tronquée , n’ayant pas de base dans la masse de la nation, n’aurait jeté qu’un éclat éphémère ; cet esprit étant tout en superficie , son délire factice s’est rapidement évaporé ; à la

suite de quelques émeutes successivement décroissantes , il est aujourd’hui tombé dans le néant.

La république, à qui, en juillet i83o, il était si fa^ cile de s’établir, qui , six mois après , en décembre , pouvait encore , avec un peu de conduite , se substituer au gouvernement du 7 août, a perdu presque irrévocablement, par son apathie et le long étalage de son impuissance , les chances de succès que des circonstances fortuites lai avaient offertes. Aujourd’hui, plus que jamais sans racines dans la nation, privé de cet éclat d une victoire inattendue , qu’il pouvait si bien tourner à son profit , dégradé par le nombre et la nature de ses défaites , le parti républicain est un parti mort. Si quelque accident imprévu , si quelque circonstance produite par la faiblesse de ce qui existe , venaient à lui rendre la vie et à lui donner le pouvoir , ce pouvoir sans consistance ne vivrait pas. Une république française qui s’élèverait en ce moment sur les ruines du gouvernement du 7 août , exciterait les défiances du pays par la crainte, sinon par la réalité de ses violences , sans lui inspirer de la confiance dans sa force ; faible et languissante , elle trouverait à l’étranger les peuples sourds à son tardif appel et les rois en libre disposition de la combattre et en pleine mesure de la vaincre.

L’homme que les républicains de i83o ont accepté pour chef, et dont, faute de mieux , ils n’ont pas encore renié la suprématie , semble avoir été créé et conservé tout exprès pour être une marque vivante de l’impuissance du nouveau républicanisme. On a élevé

M. de Lafayette bien haut dans des écrits et dans des gazettes qui ont fait du moins preuve de zcle en essayant de mettre au monde un grand homme à l’usage de leur parti ; mais qu'est-ce que M. de Lafayette en présence des événemens?

Enfant gâté d’une république naissante, qui, elle aussi, avait intérêt à lui faire une réputation pour s’en servir , il y a quarante-trois ans , il fut placé par les circonstances sur la route qui devait le conduire à devenir le premier homme de la nation ; il en fut le dernier par ses œuvres. ïl pouvait à son gré , ou fonder une république , ou sauver le trône ; il laissa défaire le trône et n osa point faire la république. Il avait à choisir entre Monck et Cromwel ; il resta Lafayette.

Dormeur régicide du 5 octobre , fugitif royaliste de Tannée républicaine trois ans plus tard , il expia , pendant quelque temps , dans les prisons monarchiques de l’Autriche , loin du territoire de la république qui l’eût dévoré, les caprices et l’irrésolution de sa politique.

Cette double leçon fut perdue pour lui et pour le monde républicain. La révolution de i8do qu’il n’avait pas plus faite que l’autre , le trouva tout aussi disposé que l’autre à se mettre en tête du mouvement, pour lui imprimer les hésitations de son caractère. La dernière , dans sa faiblesse , a pleinement subi cette flasque impulsion , que la première , dans sa force , avait rejetée ; et la meilleure des républiques a été incarnée par une niaise parole dans la personne du duc d Orléans,

comme peur satisfaire à la double nature qui est dans 1 homme vulgairement appelé le héros des deux mondes.

M. de La Fayette a au meme degré la velléité de la république et le besoin de la monarchie. Démocrate à talons rouges , républicain enfourché sur un cheval blanc, il se passe une révolution comme une fantaisie et se réserve un roi comme une nécessité : et à force de vouloir obtenir, pour sa commodité particulière , la monarchie et la république, il finit toujours par ri avoir ni république ni monarchie. Un homme d esprit appelait IM. de Lafayette la veille de tout le monde et le lendemain de personne. Cette sévère sentence a reçu depuis son exécution : M. de Lafayette qui pouvait être le lendemain de Charles X, a été conduit à n être que la veille de Louis-Philippe.

Le parti républicain, dit-on, pourra se donner d’autres chefs; mais ces chefs où sont-ils? En admettant qu’il y eut des chefs , où serait , au point où sont venues les choses , le parti lui-même ? Supposons que I on trouvât et les chefs et le parti , comment raison-

' •'• Vf*- ,

nablement espérer pour la nouvelle république quelques chances de ces éclatans succès que la première , après les avoir obtenus, ne put maintenir avec toutes les forces morales et matérielles qu elle possédait et que celle-ci n’aurait pas , et en présence de rois qu elle avait frappés de stupeur, et que celle-ci trouverait en garde , non-seulement pour réprimer , mais pour prévenir ses attaques?

Je ne vois pas de parti républicain , quoiqu’il y ait

des républicains. Dans le nombre il en est qui croient de la meilleure foi du monde à la possibilité d une république française, pure comme celle de Rome dans ses plus beaux jours , alors que circonscrite dans son territoire et simple dans ses mœurs , elle vivait par la force des vertus individuelles de ses citoyens. La république est le gouvernement d hommes qui n ont pas besoin d’être gouvernés. Un peuple dont les vices n’étaient pas encore nés et dont les passions étaient réglées par le respect des dieux , pouvait à la rigueur se gouverner lui-même. La république , telle que la rêvent quelques âmes généreuses, a donc pu exister quelque temps chez ce peuple , tant qu’il est resté vertueux et qu’on a vu ses magistrats les plus puissans se nourrir de légumes cuits sans apprêts dans des vases grossiers , et récoltés dans des champs cultivés de leurs propres mains. Mais elle devint impossible , elle tomba dans des désordres publics qui la poussèrent rapidement sous le joug du despotisme , du moment où le luxe, introduit par la conquête et par une civilisation perfectionnée , eut corrompu la masse de la nation. 11 fauta la république, pour exister, l’innocence des mœurs et la tempérance ; le moyen qu elle puisse se faire jour dans un pays où il y a des bagnes et Tortoni !

Que les républicains de bonne foi soient donc bien pénétrés de leur impuissance et de leur insuffisance comme parti ; et , persuadés que leur théorie purement exceptionnelle dans la vie des peuples , est tout-à-fait inapplicable dans l’état de nos mœurs et avec la masse et le mélangé de notre population , ils se réserve-

ront pour le temps où, le pays revendiquant l’appui de tout ce qui porte un cœur français , il leur sera permis d’offrir au pouvoir qui seul peut veiller utilement au salut de la France, l’hommage honorablement accueilli de leurs talens et de leur patriotisme.

Page 1