CHAPITRE XIV
Impuissance de l’Empire.
M. de Chateaubriand a dit :
« La république repoussée , une race nouvelle non « promue à la couronne , restait le choix entre deux (f espèces de légitimité : le duc de Bordeaux , héritier « dune grande race; le duc de Reichstadt, héritier « d’un grand homme. Ces deux légitimités qui , à diffé- « rentes distances dans les temps, avaient une source « semblable, l’élection populaire, pouvaient convenir « également à la France. Ce que l’antiquité conférait « au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le pui- « sait dans l illustration paternelle. Napoléon avait « marché plus vite que tout une lignée : haut en- - « jambé , dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siè- « clés derrière lui (i). »
(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille', page in.
M. de Chateaubriand écrivant en 18 14 sur les folies impériales qu’il semble aujourd'hui avoir oubliées, disait du a faux grand homme (i), » comme il l’appelait : a II semble que cet ennemi de tout s’attachât « à détruire la France par ses fondemens. Il a plus u corrompu les hommes, plus fait de mal au genre u humain , dans le court espace de dix années , que « tous les tyrans de Pvome ensemble depuis Néron « jusqu’au dernier persécuteur des chrétiens (2). »
Il ne peut être question de faux grand homme en parlant d’un tel homme. En Italie , Bonaparte était
déjà un grand homme dans un âge où les plus grands
guerriers ne sont encore que des héros. IJ y a une part de la vie de Napoléon qui signale le grand homme , une autre qui montre le grand homme déchu. On peut assigner le terme de la première et le commencement de la seconde au tripotage politique pour la couronne impériale , qui fut marqué par l’exil de Moreau , la strangulation de Pichegru, et le sang du duc d’Enghien. Le grand capitaine apparut encore un instant sons Ulm et aux champs d’Austerlitz, et reparut plus tard sous les murs de Paris , en 1 8 1 4* Mais , en général , Napoléon Bonaparte , prince des héros et des législateurs jusqu’à la fin du consulat, ne fut plus sous l’empire que l eselave couronné des chambellans.
Bonaparte , général en chef de 1 armée d Italie et consul, est un être à part; Napoléon, empereur,
(1) De Buonaparte et des Bourbons i pag. 48-
(2) Ibid. ; pag. 17.
tombe dans le vulgaire des princes. Comparez-îe à un seul de ces rois Capétiens dont on prétend qu’il aurait éclipsé toute la race, à un roi Bourbon, à Louis XIV, et jugez.
Au premier revers de cette fortune qui continuait à montrer dans l’empereur, sinon la réalité, du moins 1 apparence de la grandeur du général Bonaparte , le génie de Napoléon, qui n’avait pu résister à tant de prospérité, s éclipsa, laissant la France dans une situation plus critique que les conquêtes réunies de la république et de 1 empire ne l avaient faite prospère. La légitimité, gage de paix pour l’Europe, ne put qu’amortir par son influence les suites amères de cet
immense désastre dû à F ambition effrénée et à l’im¬
prévoyance d’un seul homme. Pour affaiblir la boute de ce grand échec qui pèse sur sa gloire , qu’on ne vienne point renouveler l’excuse banale de trahisons trop souvent présentées, si ce n’est comme les seules, du moins comme les principales causes de ce vaste naufrage. Il y a eu trahison, soit; mais on ne trahit jamais que les faibles , ceux qui sont déjà trahis par la fortune , ou par leur génie. Jamais l’Âiiemagne n aurait pensé à se soustraire au joug qui pesait sur ses peuples et sur ses princes , si Napoléon n’avait pas été déchu par d’autres circonstances du haut rang de gloire et de splendeur où il s’était élevé ; jamais cette défection n’aurait produit une chute aussi complète, si le grand homme , monté au plus grand degré de la fortune , avait eu la sagesse de songer que l inconstante déesse pouvant un jour lui être infidèle , il était bon
de se ménager d'avance quelque moyen qui pût servir à détourner les terribles effets de ses caprices.
Tel ne fut point Louis XIV. Plus grand dans l'adversité, cette pierre de touche de la grandeur humaine, qu il ne le fut jamais dans ses jours les plus prospères, vieux , presque isolé au milieu des tombeaux creusés à sa nombreuse famille par une mort prématurée , affligé par de longues défaites , seul avec son malheur contre l’Europe entière victorieuse , il sut , parla virilité de son âme , par la constance de son caractère , par la mâle noblesse de son attitude , conjurer les destins ennemis, et , s’élevant enfin par sa grandeur personnelle au-dessus de tant de calamités , conserver à la France les conquêtes dont il l avait enrichie dans ses jeunes années, et placer son petit-fils sur le trône d Espagne.
La France, véritablement constituée en corps de nation avec ses libertés réelles , maintenue dans un état presque constant de gloire et de prospérité par les Capétiens, a été surtout considérablement agrandie depuis l’avènement de la branche desBourbons; et Napoléon, qui avait pris cette France , déjà si noble et si grande sous ses rois, augmentée des conquêtes de la république, où il n’était pour rien , a si bien fait par ses fautes jusqu’en 1 8 1 4 si déplorablement aggravées en 1 8 1 5 , qu’après les Cent-Jours la France, restituée à Louis XVII l , s’est trouvée moindre que la France de Louis XV.
Que devient, d’après ces faits que l’impartiale histoire a inscrits au nombre des plus irréfragables véri-
tés , l’illustration paternelle dont on prétend faire au duc de Reichstadt un titre de légitimité , égal au droit de race qui constitue la légitimité d’Henri V? Que deviendrait-elle encore si , comme M. de Chateaubriand l’écrivait en 1814, le duc de Reichstadt n’était que le fils d’un j aux grand homme?
S’il pouvait y avoir une autre hérédité monarchique que celle venant du droit de naissance , Saint-Louis , Henri IV, et tant d’autres grands hommes de cette race toute française, suffiraient, considérés séparément, à fournir une illustration de famille éclatante , pure , prépondérante, à leur jeune descendant; s’il fallait l’illustration paternelle , l’agonie héroïque d’un père assassiné serait là pour répondre avec toute l’éloquence du génie , dans un sublime écrit , monument immortel élevé par le plus illustre de nos écrivains à la gloire touchante du duc de Berry.
Héritier de grand homme , ou de faux grand homme , je conçois cependant qu’il peut y avoir des gens en France disposés à préférer le duc de Reichstadt au duc de Bordeaux ; ceci dépend des sentimens ou peut-être des intérêts qui s’attachent à certains souvenirs. Mais ce que ma faible intelligence ne saurait comprendre , c’est que le duc de Bordeaux et le duc de Reichstadt puissent s’offrir à la même pensée comme deux légitimités existant au même titre et toutes deux egalement convenables à la France ; c’est qu’il puisse y avoir deux légitimités pour un même trône , deux droits pour un même objet. En matière politique , comme dans les affaires civiles, il n’y a qu’un
—* 1 % — ' ’ droit pour chaque chose indivisible ; tout le reste se compose de prétentions, qui peuvent quelquefois inquiéter et meme momentanément remplacer le droit, mais jamais le détruire.
Il n’y a qu’une légitimité pour un trône, celle qui repose sur l’héritage le plus ancien de la souveraineté. Admettre une prétention en concurrence de la légitimité consacrée , serait ouvrir la porte à toutes celles qui pourraient naître à l’infini des accidens divers de la politique. Ce serait entrer dans une sorte de saintsimonisme , que de subordonner le droit de régner sur un peuple aux capacités de la famille ; et encore le saint-simonisme est-il du moins conséquent dans son système d’élection, puisqu’il subordonne tout aux capacités individuelles.
Le droit que confère la naissance n’est pas de même nature que l’illustration puisée dans les vertus des ancêtres. Si le titre de descendant d’un grand homme donnait un droit à la couronne , il y aurait concurrence pour la royauté entre les descendans du grand Corneille , du grand Turenne, du grand Colbert, du grand Duguesclin , du grand d’Aguesseau , du grand l’Hôpital et de tant d’autres illustrations nationales qui depuis dix siècles ont fait l’honneur et la gloire de la France.
Ce serait une étrange et déplorable chose pour une nation, que le dépositaire légitime de l’autorité souveraine par droit de naissance put avoir à craindre, comme un compétiteur dont les droits seraient égaux aux siens, tout homme qui se recommanderait par de grands ser-
vices et quis’il lustrerait par des taiens extraordinaires.]! y aurait haine du pouvoir contre le génie ; circonstance fâcheuse pour la prospérité des empires. Cet inconvénient, si funeste aux états despotiques de l’Orient, existe là où le fait dominant est incessamment à la veille d’être détruit par un autre fait armé de la supériorité des moyens ou de l’avantage accidentel de quelque succès éclatant; il ne saurait affliger les nations moins barbares qui ont le bon esprit de se maintenir sous l’empire du droit. Là , tous les taiens et tous les services, concourant à la grandeur de l’Etat, et, par conséquent , à la gloire des rois , sont accueillis et honorés comme de précieux auxiliaires , et non repoussés et persécutés comme de dangereux ennemis. Ainsi s’explique le mot profond et non senti de Louis XIV, ce roi si magnifique envers les supériorités du talent : L’Etat, c’est moi.
Mais, dit-on, la légitimité du duc de Reichstadt découle , comme celle du duc de Bordeaux , de l’élection populaire.
Le droit qui constitue la légitimité du trône est nécessairement perpétuel, et par sa forme, puisqu’on y a attaché l’hérédité , et par sa nature , puisqu’il est créé pour le maintien de la société politique , dont la durée est indéfinie; il faut bien que la clef de la voûte dure autant que l’édifice qu’elle est destinée à maintenir. Tant qu’il existe un droit vivant d’hérédité royale , il n'y a pas moyen d’en créer un nouveau , ou bien il y aurait faculté d’en créer mille. L’élection populaire, que 1 on veut bien donner pour base au trône
impérial , n'a donc pu exister de droit , et elle n'a pas eu lieu de fait.
Qu on se rappelle , en effet , ce qui se passa pour cette élection, ou plutôt pour ce simulacre de ratification d une élection déjà faite et consommée par quelques hommes rassemblés à Paris sans mandat comme sans puissance pour donner la couronne. Moiméme , à peine adolescent ., pressé par d’officieux colporteurs de registres de donner mon vote sur cette grave question , j’eus l’honneur de l’écrire et de le signer , négativement à la vérité. Mais il était plus naturel de le donner affirmativement, et dans le nombre de ces donneurs de votes bénévoles se trouvaient des enfans hors d’état de comprendre ce qu’on leur demandait et des hommes qui n’étaient pas investis ou qui étaient privés du droit de cité ; car il ne fallait justifier d’aucune capacité politique, il suffisait de savoir écrire trois lettres et son nom. Otez tous ces votes ridicules , les votes doubles , et peut-être triples et quadruples, ceux des fonctionnaires publics et de leurs familles, y compris les cousins de tous les degrés, peut-être même les cousines, et voyez à quoi se réduiront les trois millions six ou sept cent mille votes affirmatifs, proclamés comme les élémens dune élection populaire. Ce qu’il y eut de très réel, ce furent les deux mille et quelques votes négatifs , qu il y avait quelque mérite à émettre en présence d’un trône qui venait de s’élever sur les cadavres du duc d’Enghien et de Pichegru, et qui déjà s’entourait de nouvelles Bastilles où gémissaient les plus courageux citoyens.
Admettons l’exactitude la plus absolue des votes et l entière loyauté , l’intelligence parfaite de ceux qui furent chargés par l’élu de relever clandestinement les résultats du simulacre de ratification que l’on veut bien décorer du titre magique d’élection populaire : il ne restera jamais que trois millions sept cent mille acceptais sur une population d’environ quarante millions d’âmes; nombre qui est loin déformer la majorité des votes populaires , en supposant que la simple majorité fût suffisante, dans le système de la souveraineté du peuple , pour la constitution d’un droit aussiimportant.
Lorsqu’on voulut rassembler les Etats-généraux , en 1789 , six millions de Français concoururent à l’élection des députés, et la France comptait tout au plus vingt-cinq ou vingt-six millions d’habitans. Sur la population augmentée de la république et des premiers jours de l’Empire , et lorsqu’il s’agissait d’une question d’hérédité du trône , présentée à l’acceptation du peuple en masse, c’est bien le moins de compter dix millions de Français ayant droit de vote ; et il n’y a eu que trois millions et demi environ de votes affirmatifs , et quels votes encore !
« Le duc de Pieichstadt, ajoute M. de Château- « briand, présentait en outre aux hommes de religion « et à ceux que le préjugé du sang domine , ce qui « complaisait à leurs idées : un sacre par les mains du « souverain pontife ; la noblesse par une fille des Cé-
« sars. Je l’ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le passé,
« son père l’avenir (i). »
Les hommes de religion ne se guident point dans leur politique par de telles considérations : ils obéissent au pape comme au chef de l’Eglise ; mais ne le reconnaissant pas comme le dispensateur de la puissance temporelle , ils lui refusent le droit de donner les couronnes. Pie \ il , se prêtant par faiblesse , dans un temps où son pouvoir spirituel même était chancelant, à un acte qui, sous un autre rapport, semblait rappeler cet âge reculé où le souverain pontife élevait et déposait des rois , était à la fois en arrière et en avant de son siècle. Aussi, tout en se faisant, autant qu’il était en lui , le complice de l’usurpation impériale , lui fut-il impossible d’imprimer à cette usurpation cette sanction morale qu elle réclamait. Bientôt il expia dans les persécutions et dans la douleur son inutile condescendance , ressemblant du moins à Saint- Pierre par l’amertume de ses larmes : flevit amarè. L’huile sainte versée sur la tête d’un usurpateur ne fait pas plus un sacre , que la bénédiction nuptiale donnée à deux êtres privés de la faculté de s’unir ne fait un mariage ; là où il y a empêchement dirimant, l’acte le plusreligieuxetle plussolennelneproduit rien.
Quant à ce qu’on appelle le préjugé du sang , sous le rapport du droit à la couronne, il ne saurait être sa-
(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. 52 et 55.
tisfaitchez lesFrançais parle fils d'une archiduchesse, qui ne serait que cela ; les princesses françaises ellesmêmes , et à plus forte raison les princesses étrangères, n’ayant la faculté de transmettre de leur chef à leurs enfans rien qui établisse aucune espèce de droit dans l’hérédité royale de France. Si Louis XVII vivait, il ne serait pas roi, parce qu’il serait le fils de Marie Antoinette , cette autre archiduchesse qui a laissé de si nobles et de si touchans souvenirs , mais parce qu’il serait le fils de Louis XVI. La mère du duc de Reichstadt ne lui a pas donné le passé, puisqu’en France le passé n’était pas à elle , pas plus que son père ne lui a donné l’avenir , car à peine avait-il pu lui donner le présent. Lorsqu en 1 81 1 , après avoir accrédité le bruit de la mort de Napoléon, Mallet requit du comte Frochot, préfet de la Seine , qu’il eût à préparer une salle pour recevoir le gouvernement provisoire, ce fonctionnaire, tout dévoué au régime impérial, se soumit à cette réquisition les larmes aux yeux et la douleur dans l’âme ; il ne lui vint pas même à l’esprit qu’il y avait aux Tuileries un fds qui pût succéder à son père.
Enfin , dit-on encore , « sous le duc de Reichstadl « le drapeau tricolore eût été emporté de nouveau par « les aigles qui planèrent sur tant de champs de ba- « taille... Le royaume redevenu empire eût retrouvé « une puissante alliance de famille en Allemagne , et « d’utiles affinités en Italie ( i ). »
(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; page 55.
Possible cependant que les utiles affinités du duc de Reichstadt en Italie eussent un peu nui à la sincérité de sa puissante alliance de famille en Allemagne ; à moins qu’on ne pense que , pour 1 amour du duc de Reichstadt, rAutriche eût bien voulu courir le risque de tout ce que les utiles affinités dont on parle eussent pu lui causer d’embarras pour ses possessions et son influence en Italie , auxquelles elle a un si grand intérêt que personne ne porte la moindre atteinte. Ce désintéressement chevaleresque eût été joli comme sentiment ; F Autriche a 1 habitude de se conduire par d’autres règles.
louant à la gloire militaire , que font ici les aigles, et l’ empire? Faut-il absolument être empereur et avoir de s aigles déployées en tête de ses bataillons pour être victorieux à la guerre ? Charles VII , Henri IV , Louis XIV, étaient tout simplement des rois, qui se permettaient de faire mieux que des empereurs. Le duc de Reichstadt n’aurait pu reproduire l’éclat de cette gloire sanglante et oppressive qu’à la condition d être animé de 1 humeur conquérante et d’être doué du génie guerrier de son père; et ces sortes de choses sont personnelles. Elles peuvent d’ailleurs éblouir les esprits , sans rendre les peuples ni plus heureux , ni meilleurs ; et 1 amélioration et le bonheur de l homme sont la grande lin de l’ordre politique.
Quand la gloire militaire s emploie à faire respecter l’indépendance ou à servir les intérêts essentiels du pays, elle est un bienfait pour les nations; elle en est le plus épouvantable fléau, quand, poussée à l’excès
de la conquête , elle fait servir le malheur de tous à l’orgueil d’un seul et à la vanité de quelques uns. Le sang versé pour le salut de la patrie est un glorieux sacrifice qui élève plus qu’il n’attriste l ame ; répandu à profusion pour le caprice égoïste d’un homme qui escompte la vie des générations naissantes au profit de son ambition, il épouvante l’humanité et s’élève comme un cri vengeur vers le ciel pour invoquer une justice qui jamais n’est en vain réclamée. Sur ces champs de bataille où « l’ambition sanglante , inquiète, égarée » , amoncèle ses victimes , cette gloire coupable apparaît dans sa hideuse nudité ; et alors on ne la chante pas , on la maudit : on garde les palmes triomphales pour Philippe-Auguste , sauveur de la France à Bovines; on les refuse aux victoires barbares d’Attila.
Toute puissance, selon sa nature, aune destinée qui lui est propre. Supposons le fils de Napoléon sur le trône de France , son pouvoir aura une tendance nécessaire à suivre la route belliqueuse tracée par les souvenirs paternels. Si le jeune empereur se laisse aller à cette pente , à l’instant il éveille les défiances de l’Europe. S’il a le génie et les.talens de son père, aurat-il comme lui, pour comprimer la résistance européenne , cette terrible pépinière d’aventureux soldats et d’habiles capitaines dont leffervescence républicaine avait favorisé le prodigieux enfantement , et qui devinrent entre les mains de Napoléon de si formidables auxiliaires de ses desseins ? Aura-t-il surtout l’usage exclusif de cette tactique par grandes masses qui a maintenu la supériorité de l’empire , jusqu’au
jour où l’Europe, instruite par ses défaites, opposa enfin une défense en rapport avec la nature de l’attaque? Napoléon II guerroyeur ne resterait pas deux ans sur ce trône , que son père , avec cette immensité de moyens étrangers meme à son génie et dont le fils serait privé , a occupé à grand peine pendant dix années.
Si , au contraire , Napoléon II s’avisait de vivre en prince casanier, abandonné à l’instant par les napoléonistes et les républicains napoléonisés , qui s’empresseraient d’aller joindre dans la masse des mécon-
tens les républicains opiniâtres et les légitimistes , il lui resterait juste les hommes et la position du juste milieu ; et l’on peut calculer la conséquence.
Peut-on se dissimuler que parmi tous ces hommes de l’empire , même chez un bon nombre de ses généraux, il n’y ait plus, ou moins du chambellan? Et serait-ce la chambellaneriè , qu’on me passe le mot, qui pourrait quelque chose pour la naissance et surtout pour le maintien de la restauration impériale?
L’impuissance de l empire pour sortir la France des périls où l’a plongée la révolution de i83o est palpable ; l’impossibilité de la restauration du régime impérial est radicale. Le napoléonisme , qui n’est plus même un parti, est devenu un objet de déclamations à l’usage de tous les partis. Les souvenirs de l’empire chaque jour plus légers ne vont plus au fond des esprits et s arrêtent à la surface.
La duchesse de Saint-Leu, si dévouée au fils de Napoléon, était à Paris, logée non loin de la colonne,
au moment où quelque fantaisie napoléoniste se ma nifesta par des adorations bientôt calmées par F artillerie hydraulique du comte de Lobau, ci-devant aide de-camp du grand homme ; et il n’y eut pas la plus légère émotion. Gens de toutes les opinions, supposez la duchesse de Berry logée entre les Tuileries et l’Élysée-Bourbon , et à deux pas de sa demeure des groupes dévoués à son bis ; descendez au fond de vos âmes, répondez dans toute la sincérité de vos consciences , et dites si vous pensez que quelques gouttes d eau éteindraient le feu qui animerait une telle scène. B a suffi de la simple apparence de la mère du duc de Bordeaux sur la mer Méditerranée pour mettre en émoi et les triomphateurs d août et ceux des vainqueurs de juillet restés encore fidèles à leur chimère.