‹ De l'insurrection et de la légitimité;Chapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Possibilité pour la France de sortir des périls de la situation actuelle.

Il semble qu’il y a chance de salut pour la France avec la légitimité , par cette raison seule que les gouvernemens de fait qui lui sont contraires n’y peuvent rien.

Un journal de la révolution a dit , qu’il n’y avait

plus d entrainement , et que la France était dans la voie d une troisième restauration, ou d une autre Convention. Ce journal ajoute qu il préfère la Convention, sans alléguer aucun motif à l appui d’une préférence , évidemment dictée par le simple désir de rester, autant que possible , dans le mouvement révolutionnaire. L’orgueil , qui fait que 1 liomme renoncedifficilement à une opinion , est un des plus graves obstacles qui se rencontrent dans la route laborieuse des améliorations politiques.

En raisonnant dans la double hypothèse du National , il y avait lieu d’examiner cependant d’où venait le mal et quel pouvait en être le remède. Et s il avait été reconnu que la singulière et fâcheuse position où se trouve le pays vient surtout de cette diversité de prétentions au pouvoir si naturellement éveillées par l’absence d’une autorité prépondérante et régulatrice , il n eut pas été difficile de trouver comme le seul moyen de mettre un terme aux maux et aux dangers de la patrie, la restauration de cette autorité légitime, incontestée , qui seule jusqu’ici a pu donner la réalité des biens dont les divers gouvernemens de fait n ont jamais présenté que l’illusion; illusion oppressive et trop souvent ensanglantée , dont le triste souvenir n’a pas encore désenchanté tous les esprits , mais a du moins armé des plus invincibles répugnances la masse de la nation. Placée dans l alternative rigoureuse que pose le National , il ne serait donc pas tout -à-fait im possible que la France eût la faiblesse de préférer la tyrannie de la restauration avec sa sécurité parfaile,

sa liberté réelle et sa prospérité incontestable , à la liberté de la Convention avec ses chaînes et ses bourreaux.

On a dit qu il n’y avait point de forme politique qui n’eût une chance de succès. Sans doute , toute forme politique peut être bonne , selon l’application qui en est faite ; maïs tout principe politique n’est pas également bon. Lorsque le principe qui donne la vie à l’Etat est écarté, il n’y a nulle stabilité pour l’Etat, quelles que soient d’ailleurs ses formes de gouvernement. Il n’y a qu’un principe politique éminemment utile , c’est celui d’un pouvoir souverain constitué à perpétuité; on concevra toujours difficilement qu’un principe privé de ce caractère puisse s’appliquer à l’existence essentiellement perpétuelle d’une nation. Un trône héréditaire dans la famille dont l’antique exïs'tence s’identifie le mieux avec l’antiquité nationale, tel est, d’après les instructions de l’histoire , les leçons de l’expérience et la connaissance la plus délicate du cœur humain , le véritable droit public des nations. Les diverses modifications apportées dans les gouvernemens des peuples à ce principe naturel et conservateur, n’ont jamais été que de plus ou de moins malheureuses exceptions.

Dans ces derniers temps , il s’est écoulé entre la proclamation de la république en i 792 jusqu à la révolution de i83o, environ trente-huit années, dont douze appartiennent aux diverses constitutions de la république, dix à l’empire et seize à la restauration. La raison de vitalité , même en ces jours frappés du ver-

tige révolutionnaire, est donc pour le pouvoir légitime. Après la chute successive de cesgouvernemens, à l’exception de quelques ambitions et de quelques coteries intimement liées à leur existence , les masses se sont invariablement montrées ou indifférentes, ou même contraires à leur rétablissement , tandis que toutes les fois que le pouvoir légitime est tombé , on a vu, presque à l’instant même , amis et ennemis , effrayés des adversités présentes et de l'incertitude de l’avenir, éprouver de concert les nécessités de sa restauration. En ce moment , écoutez les aveux de la tribune , interrogez les masses populaires , allez jusqu’aux hommes qui ont Vaincu en juillet , et même à quelques uns de ceux qui jouissent aujourd’hui, mais en tremblant, des fruits de la victoire ; et jugez. Présente , lalégitimité ne montrait que les inconvéniens d’un pouvoir régulier, si graves pour une certaine population aux yeux de laquelle d’habiles comédiens politiques parviennent si aisément à déprécier le mérite d’une action gouvernementale conservatrice de l’ordre ; absente, elle se fait regretter par le souvenir des biens qu elle procurait, comparés aux maux dont on est accablé. Comme on voit l’Iliade remplie de l’absence d’Achille, ainsi la France en ce moment est tonte pleine de l ahsence de la légitimité.

Dans tout ce qui se passe , dans tout ce qui se fait , pas un acte, pas un incident qui ne rappelle un souvenir, pas un souvenir qui n amène une comparaison, pas une comparaison qui n excite un regret et qui n’éveille une espérance. Le bien-être de l’individu,

la liberté du citoyen, la tranquillité , la sécurité , la prospérité publiques, l'honneur du pays, la gloire du nom français , l’indépendance nationale , rien , dans cette immense fluctuation d’intérêts ou de droits généraux , ou personnels, incessamment blessés, ou mis en péril , n’enfante une douleur, ou une crainte , sans réveiller au même instant la pensée d’un sauveur et d’un consolateur.

Les intérêts , meilleurs juges que les passions , sem blent avoir identifié leur existence avec celle du principe monarchique. A la Bourse , où les hommes sont généralement révolutionnaires , les écus sont royalistes. La prise de Varsovie a fait hausser les fonds à Londres où l’opinion financière est presque radicale. Sur toutes les places de 1 Europe , notamment sur la nôtre , on voit des hommes ennemis des monarchies calculer avec une attention invariable le mouvement de la baisse et de la hausse des fonds , sur l’échelle des contrariétés, ou des espérances monarchiques. Bien n’y fait, ni ia nature , ni la portée ordinaire des événemens , mais seulement le caractère plus ou moins royaliste dont ils sont empreints Les capitaux suivent dans la progression la plus régulière toutes les chances favorables aux pouvoirs légitimes pour y conformer scrupuleusement les bases du crédit. Ainsi, l’on a vu la guerre à la révolution d Espagne faire hausser les fonds , et la paix d'Haïti les faire baisser; et je ne sais quel député révolutionnaire a dit que le canon russe tonnant sur la capitale pour la soumettre à Henri V, enrichirait à coup sûr les joueurs à la hausse.

Le vice qui a tué les divers régimes de gouvernement de fait depuis quarante années , leur était inhérent. Tous ont péri par cette diversité de prétentions au pouvoir, qui a toujours contraint l’ usurpation du jour, pour se maintenir, à se faire oppressive de ces memes libertés dont elle semblait plus particulièrement destinée à garantir l’existence. La république y employa les échafauds; l’empire, la gloire militaire. Quand il n’y eut plus moyen pour la république de couper des tètes, et pour l’empire de guerroyer, il n’y eut plus ni empire , ni république. La monarchie légitime a en elle , au contraire, un principe de force qui lui est propre ; et les faiblesses qui trop souvent ont jeté un voile temporaire sur son existence, sont, non seulement étrangères , mais même tout à fait opposées à son principe.

Les gouvernemens de fait succombent, et pour être fidèles à leur nature , et pour s’y montrer infidèles ; aussi disparaissent-ils rapidement, quels que soient leurs efforts pour s’accrocher à quelque chose qui ressemble à de la force et pour s’y maintenir. Le gouvernement du droit n’a qu’à ne point s’armer de ses propres mains contre le principe qui fait sa force , et ce principe le fait vivre éternellement. Que d éclat, que de prestige de gloire et quelle succession de conquêtes n’a-t il pas fallu pour faire durer l’empire un peu moins de dix années! Combien n’â-t-il pas fallu de fautes commises par les dépositaires du pouvoir légitime pour le tuer! Encore seize années ont elles suffi à peine pour consommer cette sorte de suicide

politique. Qui oserait dire que la monarchie légitime n’existerait pas grande , forte , inébranlable , si on ne l’avait incessamment livrée à des influences et à des actes contraires à son esprit , si on ne s’était attaché avec une systématique persévérance à dégrader les doctrines qui lui étaient propres , à repousser les hommes qui lui étaient dévoués , à mettre en honneur tout ce qui devait la desservir, à jeter dans l’abandon , dans le mépris , dans le ridicule , tout ce qui pouvait la défendre ? Un gouvernement de fait trahi par les memes fautes n’aurait pas duré deux ans.

Ce n’est pas sans la plus vive douleur qu’on a lu ces dédaigneuses paroles : « Que voudrait ce vieux parti « royaliste, plein d’honneur et de probité, mais dont « l’entendement est comme un cachot voûté et muré, « sans porte , sans fenêtre , sans soupirail , sans aucune « issue à travers laquelle se pût glisser le moindre « rayon de lumière P Ce vieux et respectable parti « retomberait demain dans les fautes qu i! a faites « hier (i). »

M. de Chateaubriand ayant à sa suite ce vieux parti royaliste , disait , en 1819, dans le Conservateur : « Nous sommes les plus nombreux , les plus habiles et « les plus forts. » En i83o, lorsque les circonstances le servent si merveilleusement, comment ce vieux parti serait-il aussi bas qu’on se plaît à nous le représenter ’ Le parti royaliste, hélas! qui le sait mieux

(1) De la Restauration et de la Monarchie élective, par M. de Chateaubriand ; pag. 32.

que moi ? est comme tous les partis politiques , livré trop souvent à l’intrigue et à l’incapacité. Mais cette infirmité , sans doute fort déplorable , vient de quelques tristes exceptions et non de ia masse des vrais , des éclairés , des consciencieux royalistes ; ces derniers , et leur nombre est grand , sont prêts à tous les sacrifices , même à celui du plus juste ressentiment, pour obtenir le triomphe de leur noble cause , qui est celle de la France et du monde.

Quant aux fautes des royalistes , comment juger en politique un parti qui jamais n’est arrivé au pouvoir? Il ne suffisait point pour cela que des royalistes fussent devenus ministres sous la restauration ; il eût encore fallu qu’ils le fussent devenus pour le compte et qu’ils eussent agi dans les intérêts , selon les besoins et d’après les doctrines de leur parti : or, les divers ministères de la restauration , composés , ou non , de royalistes , ont-ils jamais été autre chose, sous une forme, ou sous une autre , que les adversaires inexorables des royalistes , les complaisans , ou les dupes de leurs ennemis et les complices obligés de cette longue conspiration qui s’est terminée par la chute du trône? Vous appelez vieux ce parti de 1 honneur, de la loyauté , de F ordre ; vieilleries enfumées que le siècle regarde volontiers avec dédain! Encore faut-il que ces vieilleries tant méprisées retrouvent la vigueur de la jeunesse , toutes les fois qu’il s agit de réparer les maux causés aux Etats par ces nouveautés à tournure plus leste et plus tranchante , qu'on appelle vanité , égoïsme , imprévoyance et présomption. Le royalisme est vieux

i SG —

sans doute ; mais qu’y faire ? Le royalisme est vieux comme la royauté , et la royauté est vieille comme le monde, yue ce vieux parti , où les masses sont si courageuses , si nobles et si dévouées, obtienne enfin une direction éclairée et généreuse qui le conduise , et il enfantera des miracles.

On dit aussi : « La légitimité est une religion dont « la foi est morte (i). » Je ne le pense pas. En dépit de quelques dissidences qui nous divisent avec M. de Chateaubriand , je suis assuré que cette foi vit encore dans son noble cœur; et il est en France bien des cœurs comme le sien. M. de Chateaubriand a dit au ministère Decazes : « S'il n’y a pas de royalistes, « faites en. » Eh bien! je dirai aujourd hui à M. de Chateaubriand : « Si la foi royaliste est morte , faites- « la revivre. » Le génie a pour ces sortes de résurrections au moins autant de puissance que des ministres. Combien une aussi éloquente parole n aurait elle pas de force , secondée par le mouvement des esprits qui tend chaque jour à regarder le fait comme plus impuissant et le droit comme plus indispensable pour la conduite des nations! Si, aujourd’hui, la légitimité excite un sentiment moins vif en apparence , elle s'ap puie sur une conviction plus profonde et plus générale de sa nécessaire intervention dans la grande affaire du salut des peuples, et, en général, elle est un besoin

(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. 1 4 5 .

non moins impérieux pour la raison de ses adversaires que pour le cœur de ses amis.

Il est en France des contrées entières pins particulièrement embrasées du feu sacré. Nommer la Vendée et les contrées qui F avoisinent, c’est avoir rappelé d’un mot ce que la sainteté de l’héroïsme a de plus magnanime , ce que l’amour de Dieu et du roi , le dévouement le plus pur au dogme religieux et légitime présentent de vie et de grandeur. S’il pouvait jamais arriver que la foi monarchique fût morte et que sa lumière fût éteinte dans le reste de la France , il y aurait toujours un coin sur cette terre consacrée où se conserverait l’étincelle qui en rallumerait le flambeau.

Après la Vendée vient ce généreux Midi, foyer brûlant où aussi le dévouement à l’autorité politique se vivifie au feu divin de la religion.

Pourquoi, dira t on, la Vendée est-elle tranquille en présence de cette armée qui occupe son territoire comme un pays conquis? Pourquoi le Midi reste-t-il insensible aux outrages que lui prodigue chaque jour une faible minorité? C’est que des peuples tels que ceux de la Vendée et du Midi ne s’émeuvent que pour les plus graves motifs. Ces mutineries contre la perception des impôts , ces attaques tumultueuses à la liberté et à la propriété qui sont presque toute l’histoire intérieure de la révolution de juillet, n’ont remué que la fraction révolutionnaire des populations , encouragée à ces désordres par la faiblesse d’un pouvoir né de l’insurrection; la partie royaliste y est restée entièrement étrangère.

Un peuple sans principes et sans frein se livre volontiers à des émeutes qui , par accident et non par sa force, prennent quelquefois le caractère et produisent les effets d’une insurrection. Les peuples religieux, les peuples forts , se mettent en mouvement , ils combattent pour mourir comme pour vaincre , quand ils en sont requis par F accomplissement d’un grand devoir. Un peuple dont le caractère n’est point dégradé par l’incrédulité est capable des plus hauts prodiges ; témoins l’Espagne et la Vendée.

Il existe quelque part une sorte de peuple tellement retombé dans la barbarie , qu’il ne croit plus en Dieu. Ce peuple brise les croix et profane les temples ; puis il va brûlant de petits cierges autour d’un luminaire , pour obtenir quelque chance heureuse dans des projets de la nature la plus immorale. Ce peuple n’est pas croyant; mais il est crédule. Il serait au désespoir qu’on pût le croire religieux ; mais il n’hésite pas à se livrer à toutes les faiblesses de la superstition. Ce peuple , réduisant tout aux intérêts matériels et ne connaissant que la force brutale , se soumet sans réserve à toute force matérielle qui lui est supérieure , mais ne se soumet qu’à elle. Ne comprenant le pouvoir que par l’oppression etn’eotendant la liberté que par la licence, il est , ou tyran , ou esclave ; jamais libre , ni fidèle.

Il reste aux peuples religieux , quand ils sont vaincus par les hommes , ou par les circonstances , une force morale où réside le principe assuré de leur rélia bilitation et de leur triomphe. L homme qui croit en un Dieu punisseur, mais aussi rémunérateur, est doué.

d’un courage moral qui étend à l’infini la grandeur de son courage physique. C’est sous l’invincible influence de cet enthousiasme divin que les paysans vendéens , élevés au-dessus de l’humanité par une ardente prière , s emparaient avec des hâtons pour seule arme de l’artillerie républicaine , et que plus tard on vit les soldats religieux de Souwarow dominer ou balancer la supériorité de la tactique française et la valeur jusque-là sans égale de nos guerriers.

On trouve dans le Siècle de Louis XIV cette phrase remarquable sur un officier général, parent de l’immortel archevêque de Cambray : « Son extrême dévo- « tion , y est-il dit , augmentait encore son intrépidité ; « il pensait que Faction la plus agréable à Dieu était « de mourir pour son roi. Il faut avouer qu’une armée « composée d’hommes qui penseraient ainsi serait <c invincible. » Dans ce brillant hommage rendu à l’intrépidité religieuse du neveu de Fénélon , et qui semble prévoir les prodiges de la Vendée et la magnanime défense de l’Espagne, Voltaire a consacré, par une vérité échappée à l’entraînement d’une conviction irrésistible , la force invincible des peuples croyans.

L’esprit religieux est le moteur le plus puissant des grandes et généreuses actions. Tout est facile à des âmes brûlantes de cette foi qui transporte les montagnes. Devant elle s’effacent et la timidité du sexe et la faiblesse de l’âge. A Marseille de jeunes filles , douces et modestes , animées de Fesprit de Dieu , s’élancent au devant des profanes agresseurs qui veulent s’emparer de la croix déposée en leurs faibles mains.

Mais, dira ton, « la Vendée, lorsqu elle était dans « toute sa puissance, a-t-elle transporté Louis XVII de « la tour du Temple au château de \ ersailles .r> Ce « quelle n'a pu faire pour l’orphelin captif, le pour- « rait-elle pour l’orphelin banni:’ Ces combats de « laboureurs, que Bonaparte appelait des combats de «« géans, ces neuf cent mille hommes égorgés n ont « consacré qu’un immortel mais inutile sacrifice (i). >» Le grand obstacle au triomphe définitif de la Vendée a été, on le sait, l’absence d’un chef unique qui aurait brisé les diverses prétentions au commandement et dont il eût été plus facile de réclamer le concours de Louis XVIi banni que de Louis XVII captif. L esprit casanier du paysan vendéen a aussi apporté quelque empêchement au succès final qu’on avait droit d’espérer de ses sublimes efforts. Mais si dans la première révolution les peuples du Midi eussent pris cette attitude d’opposition prononcée dont ils paraissent fortement animés aujourd’hui, cet inconvénient qui se trouve dans le caractère tout-à-fait local des héros de l’Ouest n aurait-ii pas été plus que pleinement compensé par le caractère opposé de leurs précieux auxiliaires f Les peuples du Midi, moins impassibles, plus aventureux que les Vendéens, plus propres à lattaque qu’à la défense , aimant par dessus tout les excursions hors de leur territoire et les périls des expéditions éloignées, auraient certes rendu le champ de bataille

(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille , par M. de Chateaubriand ; pag. 1 4 h .

pins dangereux à leurs communs ennemis en i étendant sur une plus grande surface. Avec la Vendée comme point principal de diversion et quelques autres résistances disséminées sur la surface du royaume , l élan des populations méridionales , secondé par 1 insurrection lyonnaise , ne se serait probablement arrêté que dans Paris , ce foyer des révolutions , ce chef- lieu d’une centralisation ruineuse et oppressive , si insupportable à la France entière. Pour peu qu il se fût rencontré de la misère et du mécontentement sur la voie d’une telle armée , sa marche aurait été difficilement contrariée , peut-être même ses rangs se seraientils accrus au moyen des masses au moins indifférentes, si ce n’est activement opposées à l’existence d’un ordre de choses contre lequel se serait élevé le cri de la détresse publique.

Que le Dieu protecteur de la France écarte la nécessité d’événemens où I on verrait encore des Français armés contre des Français! Mais prévoir qu’ils peuvent arriver ne saurait être un crime ; mais en signaler les élémens existans , afin que , dans ces temps difficiles , personne ne puisse se faire une illusion qui pourrait être fatale , est un devoir sacré envers la patrie. Pénétré de ces sentimens, j aborderai donc tous les faits en rapport avec ce grand conflit qui pourrait éventuellement mettre en péril la tranquillité de la France.

Et pour commencer par une vérité fort importante , que l’on ne s endorme point sur cette fausse croyance que Henri V, soit par lui , soit par la régence agissant

en son nom , puisse se croire obligé à ne rien tenter contre ceux qui retiennent une couronne dont il ne serait pas étonnant qu’il se crût le maître légitime. C’est en vain qu’on nous dit : « L’exemple tiré du « Béarnais n’est pas applicable à l’époque où nous

« sommes . il ne vint point dans sa propre cause

« troubler un royaume paisible ; loin de diviser les « Français , il les réunit (i). »

Peut-on considérer, on le demande, le royaume comme moins agité et surtout les Français comme moins divisés aujourd’hui que dans ce temps -là? Henri IV ne vint point dans sa propre cause , il vint au secours de son peuple malheureux ; mais Henri V ne pourrait-il se croire autorisé par les mêmes motifs à agir comme le fit Henri I\ ? En quoi l’exemple de l’aïeul serait-il inapplicable au petit-fils? Pour rendre le repos et le bonheur au pays , pour calmer les divisions entre les Français, Henri IV employa les divers moyens de persuasion et de force qu’il eut en son pouvoir; et c’est ainsi qu’il parvint à faire prédominer son droit devant lequel s’abaissèrent enfin toutes les prétentions et s’évanouirent toutes les haines.

Henri V armé du même droit en vertu duquel agissait Henri IV, et obligé au même devoir , ne peut-il penser aussi qu’il existe en France, aujourd’hui comme alors, indépendamment d’un peuple à concilier et d’un pays à sauver d’une crise funeste , des amis à secourir

(1) De la nouvelle proposition relative ail bannissement de Charles Xet de sa famille, par M. <le Chateaubriand; pag. 144.

et des auxiliaires à seconder? Craindrait-il pour une entreprise aussi juste et aussi noble à ses yeux de plus grandes difficultés que n’en rencontra son héroïque aïeul? Aujourd’hui il y aurait de moins la différence de religion , obstacle immense surtout au temps de Henri IV, et cette multiplicité de seigneuries et presque de souverainetés particulières , qui compliquait tant les résistances.

Ce qui s’opposait à l’exercice du droit de Henri IV était au moins aussi spécieux que ce qui s’oppose au droit de Henri V. Il y avait aussi en ce temps-là un roi, un oncle de Henri IV, intronisé par les hommes qui s’étaient rendus maîtres du pouvoir, et de plus une excommunication du pape contre Henri IV protestant; arme alors toute puissante et d’autant plus formidable , qu elle était maniée par la main du duc de Guise à la tète de ses ligueurs, au moins aussi redoutables que tous les révolutionnaires de nos jours ayant , si l’on veut , le héros des deux mondes jfôur général. Malgré tous ces désavantages de la position de Henri IV, son droit n’en fut pas moins considéré , dans l’ordre politique, comme n’ayant pas cessé un instant d exister ; et bientôt ce droit imprescriptible rendu à toute l’indépendance de son action, vint guérir et cicatriser comme par enchantement les plaies profondes de la patrie.

Henri IV réunit les Français par l’autorité de son droit et par la force de ses armes ,

« Et par droit de conquête et par droit de naissance. »

Bonaparte , comme Voltaire , reconnaissait hautement ce double droit, lorsqu’il faisait inscrire ces mots sur la colonne érigée en souvenir de la bataille d’Ivry : « Napoléon Bonaparte , premier consul , à la « mémoire de Henri IV , victorieux des ennemis de

« l’Etat, aux champs dlvry , le i4 mars i5qo. »

Dans cette guerre contre les ennemis de l’Etat, qui cependant occupaient une très grande partie de la France et Paris , avec toutes les formes de la puissance publique , Henri IV employa et le bras des Français fidèles et le secours de ses alliés.

« Si l’Europe , s’écrie M. de Chateaubriand , pre- « nait aujourd’hui les armes contre nous ; si, par mal- « heur, elle se servait du nom du duc de Bordeaux , « ce nom ne serait que le voile des projets les plus « sinistres. L’Europe victorieuse exigerait le démem- « brement de la patrie d’Henri V et la perte de toutes « les libertés nationales. Mes yeux ne verront pas « ce jour; il me resterait, j espère , encore assez de « force pour mourir dans les rangs de mes conci- « toyens; mais, avant de tomber, j’aurais combattu « l’étranger , eut-il apporté dans ses bras le dernier « rejeton de cette race à qui je dévoue ma vie (i). '> Et quelques mois avant il avait dit : « Aujourd’hui je « sacrifierais ma vie à l’Enfant du malheur ; demain , « si mes paroles avaient quelque puissance , je les em-

(1) Ve ta nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. ) 46.

« ploierais à rallier les Français contre l’étranger qui « rapporterait Henri \ dans ses bras ( i). *

La question n’est pas exactement posée. Il ne s agit pas de scruter les intentions ci es puissances étrangères, mais d’examiner le droit d’Henri V dans sa nature et dans ses effets. Ou Henri Y, dans l’opinion de M. de Chateaubriand, est souverain légitime de France, ou il ne l’est pas. S’il ne l’est pas, il faut que M. de Chateaubriand arme la France contre lui , de quelque façon qu il se présente. S’il l’est , M. de Chateaubriand, voué à la doctrine de la légitimité , lui doit le secours de son bras et de ses lumières, et aux auxiliaires de son pouvoir appui et bienveillance ; car un roi a le droit, sans doute, de faire acte d alliance avec qui bon lui semble , pour le bien de sa couronne et l’utilité de son peuple. Partisan chaleureux de la légitimité , M. de Chateaubriand repousserait l’étranger qui marcherait à la conquête du territoire ; il regarderait comme un ami F allié de son roi.

Heureusement qu aujourd’hui le moyen de la conquête paraît moins nécessaire que du temps d’Henri IV. Mais la position d’Henri V, quant à ses droits et à ses devoirs , n’en est pas moins tout-à-fait identique avec celle de son immortel aïeul. Il y a même quelque chose qui commande plus impérieusement la conservation dé ces droits et l accomplissement de ces devoirs royaux en ce qui touche Henri \ mineur; les obligations

(1) De la Restauration et de la Monarchie élective ; pag. 47

et 48.

prescrites à la tutelle, dans l’intérêt d’un pupille, étant rigoureuses, tandis que celles concernant une personne qui agirait pour son propre compte sont jusqu’à un certain point facultatives : et, pour remplir cette tâche qui lui est imposée par toutes les lois des nations, il n’y a certes pas moins d’énergie dans l’âme de la courageuse mère du jeune prince, qu il n’y en eut jamais dans le cœur d’aucun des héros de sa race.

« Je ne sais qu’un moyen, dit M. de Château- » briand , de ramener au foyer paternel l’enfant voya- « geur égaré sur la terre, la volonté des Français; « l’accord du peuple et des pouvoirs de l’Etat (i). »

Mais comment constater cette volonté? et quels sont ces pouvoirs? Ce qu’on appelle en ce moment les pouvoirs de l’Etat, à l’exclusion d’Henri \ , se compose de Louis-Philippe et de ses deux chambres. Si, par une sorte de miracle, ces pouvoirs- là étaient dans un accord parfait avec le peuple , ils sentiraient peu, selon toute apparence , le besoin d’une restauration de la branche aînée. 11 y aurait mauvaise grâce à penser autrement, au moins pour ce qui est de Louis-Philippe et de l'aîné de ses fils, après les assurances touchantes que ces deux princes ont bien voulu donner tant de fois de leur dévouement inébranlable au trône de juillet.

« Qu’il devienne , ajoute-t-on, le jeune homme le « plus éclairé de son temps ; qu’il soit au niveau des

(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. j46.

« sciences de 1 époque.... Que des voyages l'instruis « sent des moeurs et des lois ; qu’il ait traversé les « mers, comparé les institutions et les gouvernemens, « les peuples libres et les peuples esclaves; que, sim- « pie soldat, s’il en trouve l’occasion à l’étranger, il « s’expose aux périls de la guerre, car on nest point « apte à régner sur des Français sans avoir entendu sij- « fier le boulet : alors on aura fait pour lui ce que , « humainement parlant , on peut faire ( i ). »

Sauf les sciences de V époque, dont on ne se rend pas bien compte , et le boulet qu’il faut absolument avoir entendu siffler comme condition sine quâ non du droit de régner, il n’y a pas de mal à ce qu’Henri V soit instruit , brave et loyal ; et tous ceux qui ont eu le bonheur d’approcher du jeune prince , surtout dans ces derniers temps , se réunissent pour attester qu’il est en pleine disposition de porter à un degré supérieur ces éminentes qualités. Mais ceci serait encore impuissant à lui donner un droit à la couronne , si ce droit ne lui appartenait pas, indépendamment de son mérite personnel ; et ce droit, s’il est en lui, il a pleinement la faculté d’en revendiquer l’exercice , indépendamment de toute autre considération. En dehors de ce cercle rigoureux, comme on tomberait dans 1 élection , tous ceux qui auraient ou qui croiraient avoir des qualités supérieures seraient autant de prétendans à la couronne ; et que de prétentions ne naîtraient-elles pas de cet appel fait à toutes les vanités !

(r) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. ï 47

« On veut aujourd’hui , dites-vous , une monarchie « de raison et non de sentiment (i). » C’est-à-dire qu on veut la légitimité : car la légitimité s’attachant au droit de régner et non au sentiment qu’inspire le dépositaire invariable de ce droit, est essentiellement une affaire de raison. Le pouvoir de fait, au contraire , reposant sur l’opinion si fugitive que I on a des qualités réelles ou supposées de l’individu , n’est , à vrai dire , qu’une affaire de sentiment. La vérification d un droit de naissance est chose facile et décisive; mais rien de plus embarrassant et de plus chanceux que l’appréciation du mérite personnel.

« Si Ion ne voit dans Henri V, dit-on encore, « qu’un enfant revendiquant un sceptre par la seule « raison qu il est le fils de son père, c’en est fait de « lui (2\ >►

Mais à quel titre Henri V réclamerait-il le trône , s’il ne le réclamait pas en vertu du droit qui lui vient de l’hérédité royale , de cette hérédité qui s’identifie avec l’existence nationale , pour former l’autorité la moins contestable et, par conséquent, la plus forte et la plus utile qui puisse régir un peuple? Un jeune prince vif, aimable, spirituel, exciterait puissamment l’ intérêt et la sympathie , mais pas au point d’en faire un roi , si on ne reconnaissait en lui le droit d’être roi. C’est uniquement parce qu’il est le fils de son père , qu Henri \ a des chances de succès pour la pos-

(i) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de s a famille ; pag. 14.2.

'2) Ibidem; pag. 142 et J 45.

session de fait de ce trône où il ne saurait avoir la prétention de s’asseoir qu’en vertu de son droit de naissance. C’est seulement à ce titre d’aîné de la ligne la plus ancienne dans cette hérédité royale dont le titre de souveraineté remonte au berceau de la monarchie, et se confond avec la vie et la constitution du pays , qu’il peut avoir lieu de se croire fondé à revendiquer la couronne, et qu’il peut espérer d’en ceindre son front. Toute prétention élevée hors de cette ligne tracée par la raison et la sagesse / serait de la présomption et de la folie.

Je pense tout-à-fait comme M. de Chateaubriand quand il dit , « qu’au temps où nous vivons les idées « les plus fortes et les mieux conduites tueront les au- « très et régneront (i). » Oui, sans doute, les plus fortes , les plus vraies , c’est-à-dire les seules vraies , les seules fortes ,; celles qui reposent sur l’inflexibilité des principes, triompheront; elles triompheront plus ou moins vite , plus ou moins bien , selon qu elles seront mieux ou moins bien conduites.

Ce serait un pauvre triomphe que celui dont M. de Chateaubriand semble entrevoir l’éventualité dans ces paroles appliquées à Henri V : «* Enfin , si la Provi- « dence inclinait vers lui la volonté des Français, il » ne doit reparaître au milieu d’eux que comme le « premier citoyen, sans garde, sans cour, sincère ami « des institutions qu’il aurait jurées (2). »

t 1) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille; pag. 1 4 3 et 1 44 •

(2) Ibidem; pag. i \S.

Ce serait une triste condition pour le jeune Iiomme le plus éclairé de son temps , pour le guerrier qui se serait rendu apte à régner en entendant siffler le boulet, de recevoir cette dédaigneuse investiture d’une royauté précaire , des mains d’hommes la plupart vierges de combats et surtout moins éclairés que le jeune homme le plus éclairé ! La pire de toutes ces dures conditions serait de ne reparaître sur le sol de la patrie que comme sincère ami des institutions qu’il aurait jurées et qu’il n’aurait point faites.

Mais qui établira ces institutions dont il faut que Henri Y soit le sincère ami , quoique obligé de les accepter, avec serment de les observer, comme condition préalable de son retour? Emaneront-elles de ces Chambres et de ce gouvernement , de ces pouvoirs de l’Etat , dont l’accord avec le peuple , constituant , se lon votre doctrine, la volonté des Français, est « le « seul moyen que vous sachiez de ramener au foyer « paternel l’enfant voyageur égaré sur la terre ? » Mais comment des pouvoirs qui n’auraient pu se constituer eux-mêmes , puisqu ils seraient contraints de se retirer devant un autre ordre de choses, pourraient-ils constituer les institutions présentées au serment d Henri v ? Comment Henri V , dont l esprit devrait briller des plus vives lumières, « que des voyages au- « raient instruit des mœurs et des lois, qui aurait « traversé les mers, qui aurait comparé les institutions « et les gouvernemens , les peuples libres et les peu- « pies esclaves , » serait-il condamné à soumettre un, jugement: politique aussi admirablement formé à 1 o-

pinion d’hommes dont les oeuvres législatives et administratives, mélange indigeste de mesures exceptionnelles et d’actes contradictoires , tantôt descendant jusqu à la faiblesse, tantôt visant au despotisme , sont si peu faites pour inspirer cette confiance absolue qui, du moins, serait indispensable pour justifier, jusqu’à un certain point, un aussi étrange abandon? Comment Henri V , agissant en vertu d’un titre exclusif de toute puissance qui prétendrait lui être supérieure , accepterait-il la loi de pouvoirs de fait dont if ne saurait admettre l’autorité , et qu’il condamnerait comme les usurpateurs de ce qu’il regarderait comme son droit?

Les institutions ne produisent d’utiles résultats que lorsqu’elles apparaissent avec le caractère et f autorité qui leur sont propres. La royauté , de toutes les institutions la plus grande , la plus capable de produire la prospérité et la sécurité des peuples , ne renaîtrait que pour périr dans une nouvelle commotion plus fatale encore au pays-, si elle se montrait privée des conditions de puissance et de majesté qui forment son essence, et en abjurant le principe de souveraineté qui fait sa force. A quoi bon un mannequin politique à qui l’on donnerait le titre de roi sans lui en laisser l’autorité , si ce n’est à couvrir du manteau royal les baillons de l’anarchie ? On croit que , si après les trois journées Henri V avait été proclamé, cette proclamation royale , faite au nom et pour le compte de l’insurrection triompbanle , eût sauvé la France; et l’on est dans une grave erreur.

« Proclamé par le gouvernement avec les change- « mens nécessaires à la Charte , dit M. de Château- « briand, Henri V eût été reconnu dans toute la « France (i).... On avait un enfant qu’on eût élevé « dans les idées du temps , façonné aux opinions et « aux besoins de la patrie. On aurait fait tons les « changemens que I on aurait voulu à la Charte et aux « lois (2).... Il était toujours temps de faire ce qu’on « a fait le 6 août (3). »

«- Mais ce n’était donc pas pour l’amour de la Charte qu’on, se battait en juillet, puisque le premier acte des vainqueurs devait être de changer cette Charte dont le nom avait servi de ralliement dans le combat ! On jouait donc la comédie même les armes à la main ! Façonner le jeune roi aux besoins de la patrie , rien de mieux; mais l’élever dans les idées du temps, c’est une autre question ; car si ces idées sont celles qui triomphèrent en juillet et dans le mois suivant, et que nous n’avons eu que trop le moyen de juger à l’application , comment , avec ces impuissantes idées , dont on lui eût saturé l’esprit , Henri V aurait-il pu se former à 1 accomplissement de ses devoirs de roi , en supposant que cette couronne faiblement posée sur sa tête eût résisté au mouvement rapide des changemens constitutionnels et législatifs opérés par la volonté des

(1) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. 58.

(2) De la Restauration et de la Monarchie élective ; pag. 55.

(5) Ibidem ; pag. 07.

vainqueurs ou des triomphateurs ? Dans cette position tumultueuse , où toutes les ambitions se fussent agitées pour se saisir d’un pouvoir qui eût appartenu à tout le monde , excepté à son maître légitime , les prétextes n’auraient pas manqué pour faire au plutôt « ce qu’on a fait le 6 août, » ou quelque chose d’approchant; et au milieu de cette nouvelle commotion politique , ou des circonstances qui F auraient préparée , aurait-il été absolument impossible de voir les malheurs de l orphelin royal aggravés par une perte plus décisive que celle de la couronne ?

Il fallait une scission franche entre la révolution triomphante et la légitimité abattue , afin que le droit ne fût point dégradé , et aussi pour que chacun pût mettre à profit les leçons que la chute d’un trône devait donner au monde. Les fautes révolutionnaires , abritées sous le manteau de l’autorité légitime , auraient été mises invariablement sur son compte , jusqu’au moment où elle aurait été sacrifiée comme victime expiatoire des maux produits en son nom. Comme les choses ont été faites , nous savons du moins aujourd’hui jusqu’où peut aller l’infirmité de la révolution , et ce que vaut la légitimité ; double circonstance qui avance singulièrement notre éducation politique , et qui peut faciliter les moyens d assurer désormais le bonheur de la France.

La révolution a fait des promesses d’une liberté presque sans limites ; et pas une de ses lois politiques qui n’ait son exception , pas d’exception qui n ait son commentaire , pas de commentaire qui ne vienne

se résoudre en quelque acte oppressif. On a feint de représenter, d’un autre côté, le roi de France et les royalistes comme les adversaires nés des libertés publiques ; la simple comparaison de ce que nous voyons avec ce qui n’existe plus que dans nos souvenirs , est la réfutation chaque jour plus victorieuse de cette bizarre pensée , que les prêcheurs révolutionnaires étaient parvenus à graver dans certains esprits comme

un article de foi politique. Jamais la France n’a joui

d une liberté plus étendue et surtout plus réelle que sous cette restauration tant décriée, aujourd’hui si regrettée et saluée à son aurore par les acclamations d’un peuple délivré.

À-t-on oublié qu’à cette mémorable époque , dans tout le royaume , on vit les masses des populations se proclamer royalistes en haine de la tyrannie , et que surtout dans ce généreux Midi, où l’on conserve avec amour le souvenir des institutions romaines, le culte du royalisme retrempa son impérissable existence dans le

sentiment le plus pur des véritables libertés populaires?

Chez ces peuples où la liberté ne s’échappe pas en vains mots , mais où elle se résout en des institutions réelles dont la tradition vit dans tous les cœurs , ne soyez point surpris de voir tous les regards se tourner avec douleur vers cette lignée de princes légitimes dont les habitudes séculaires furent toujours si propices aux libertés de la France. Ces peuples n’ont pu oublier que , libres par la légitimité , ils furent toujours esclaves par la révolution. En se voyant dépouillés, depuis la révolution de i83o, sous une Charte

appelée vérité , de leur part commune dans les libertés générales que le royaume devait à la restauration, ils se rappellent tout naturellement que leurs vieilles franchises municipales, reconstituées et si religieusement respectées par le pouvoir légitime , leur furent ravies , en 1791 , par ce prétendu pouvoir régénérateur qui ne régénéra que la féodalité sous les formes les plus redoutables , en inféodant la France à Paris et Paris à quelques tyrans soulevés du sein de la révolte. Cette complication de faits et de souvenirs n’est pas bien propre certainement à ébranler la constance de leurs affections , ni à diminuer la vivacité de leurs répugnances. Les peuples royalistes aiment la liberté avec l’ordre qui seul peut leur en assurer la possession. Ils ne pensent point qu’il n’y ait d’autre alternative en politique que la licence , ou le despotisme ; la monarchie remontée à son véritable esprit, produisant, par la perpétuité de son existence protectrice , la sûreté des existences , des libertés et des propriétés , est à leurs yeux un moyen invincible de sauver le monde des excès du pouvoir absolu et des écarts de l’anarchie.

En France, le roi légitime, ce roi qui ne meurt jamais, dont l’autorité se trouve si naturellement placée hors de toute contestation par l’antiquité toute nationale de son origine , est sans contredit ce qu’il y a de plus inhérent à l’existence et aux besoins politiques du peuple français. Entourez ce trône des véritables libertés de la France, de ces immunités nationales où les intérêts aristocratiques et démocrati-

ques , particuliers à chaque province , à chaque commune , à chaque corps , à chaque individu , sont si naturellement garantis et protégés , et vous aurez vraiment ce trône populaire entouré d’institutions républicaines que la révolution de juillet a promis et qu elle ne peut donner. Ces promesses qui semblent du délire , quand la révolution les annonce et surtout quand elle essaie de les accomplir, ne sont pour le pouvoir légitime qu’une conséquence toute simple du principe de souveraineté , de force perpétuelle qui est en lui et qui n’est qu’en lui.

La légitimité est revêtue d une puissance qui brise les résistances les plus fortes de la politique. « Au con- « grès de Châtillon , dit M. de Chateaubriand, il n é- « tait pas question d’appeler Louis XVIH ; après la « bataille de Waterloo, il était question de l’exclure ;

» « ce fut par une nécessité politique que l’autorité re- « vint aux enfans de Saint-Louis (i). » Certainement que ce fut par une nécessité politique : il n’y avait pas de raison pour que ce fut par sentiment ; le sentiment n’est pas diplomatique. Cette même nécessité politique, qui fut plusieurs fois la sauvegarde de la France , le serait sans doute encore dans quelque moment de crise dont on 11e peut que faiblement apercevoir les circonstances. Serait-ce en vain que la Providence aurait préservé et comme mis en réserve l’honneur de la couronne qui brillasurles fronts magnanimes de Saint-

0) Delà nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille ; pag. ] 46.

Louis, d’Henri IV et de Louis XIV, et qui repose sans taclie sur un front innocent ?

Qu importent , quand cet honneur est à couvert, des actes de proscription impuissans, aux yeux des princes légitimes , pour ébranler leurs droits , et qui ne peuvent plus atteindre leur personne! Ces actes, quels qu’ils soient, ne rendront pas plus dure la condition de la branche aînée , et peut-être , à certains égards, cette condition en sera-t-elle meilleure. A quoi bon , pour un roi dépouillé du trône , la triste liberté de reparaître sur cette terre de la patrie où un autre donne des lois , si ce n est à lui fournir le moyen de reconnaître la justice de sa propre dégradation? Dans une telle situation le bannissement est pour les vaincus la seule position honorable. M, de Chateaubriand termine ainsi sa plaidoirie dans une cause dont certainement les augustes bannis n’avaient intérêt à charger personne : « Par un hasard singulier, en « défendant les Bourbons j’ai défendu les Bonapartes, « sans me douter que cette dernière famille serait at- «< taquée. Heureux si cet écrit exerçait quelque in- » fluence sur la législature , si on laissait , comme je <* le demande , les héritiers de Henri IV et de Napo- « léon libres de revoir leur patrie (i) ! »

Il est douteux que cette parité de position entre les Bourbons et les Bonapartes flatte beaucoup les légitimistes , et même les napoléonistes , les prétentions à

(1) De la nouvelle proposition relative au bannissement do Châties X et de sa famille ; pag. 1 55.

- Sio8

ta couronne étant essentiellement exclusives. Un prince qui accepterait un asile dans le pays qu’il jugerait avoir le droit de gouverner, pour y vivre sous l’empire d’un gouvernement qu’il regarderait comme 1 usurpateur de sa puissance , serait un lâche. Je ne pense pas que les napoléonistes tiennent beaucoup à une telle faveur pour le duc de Reichstadt ; les légitimistes la repousseront bien certainement pour Henri V.

Que ceux qui ont prononcé la déchéance de trois rois se croient aussi le droit de les proscrire ; qu ils appellent du nom de carlistes les partisans présumés d’Henri V ; il n’est pas impossible que Henri Y, lui aussi, se croie le droit de ne pas souscrire à une telle sentence , et qu’au sein de la douloureuse situation où les proscripteurs ont jeté laFrance, quelque chance favorable ne soit ouverte en faveur de celui qui aura le pouvoir de guérir les plaies de la patrie.

Il y aura bientôt dix-huit ans, lorsque la France , épuisée par les convulsions de la république et fatiguée du joug et des charges de l’empire 7 se livra haletante à l’invasion étrangère , un vieillard accablé sous le poids des ans et des infirmités, paraissant tout-à-coup entre la nation envahie et l’étranger, assura l’indépendance compromise de la patrie et releva ses libertés depuis long-temps abattues. La force de ce vieillard n’était pas dans sa personne , elle n’était pas non plus dans linfluence de sa famille; les souvenirs de l’une et de l’autre appartenaient à des générations presque éteintes. Cette force était dans son droit; et devant ce droit unique , dont les bienfaits héréditaires

et la puissance féconde se retracèrent au même instant dans tous les esprits , on vit s’incliner toutes les prétentions, s’évanouir toutes les dissidences et se dissiper, comme aux rayons d’un soleil doux et réparateur, les nuages qui obscurcissaient l’horizon de la France.

Ce qu’a pu faire un vieillard en de telles circonstances , un enfant , emblème heureux de l’espérance , ne le pourrait-il dans quelque circonstance équivalente : Il le pourrait d’autant mieux , que les générations sont pleines de son souvenir, et que la conscience de son droit qui vit dans tant de cœurs, n’a besoin peut-être que du plus faible incident pour être réveillé dans tous les autres.

Sa minorité, que l’on semble redouter comme un inconvénient, concourrait encore à augmenter la force de sa position. Les minorités royales sont fortes de leur faiblesse même. Louis XIV, majeur, eût subi probablement le sort de Charles Ier : à une époque de vertige politique et dans le voisinage d’un pays où l’on décapitait un roi , il en fut quitte pour le tumulte

de la Fronde; le moyen de faire son procès et de couper la tête à un enfant! Peut-être que Louis XVI, s’il eût été mineur quand il succéda à son aïeul , serait encore assis sur le trône de France. Le sceptre dans la main d’un enfant, le gouvernement de l’Etat au pouvoir d’une mère , intéressent et n’effraient pas. Les résistances sont moins brutales , les coups portés à l’autorité moins profonds , le dévouement que l’on apporte à leur service plus touchant et plus vif, la conciliation des esprits surtout plus facile; considé-

ration tonte puissante en un temps de restauration.

Je n’irai pas plus avant dans cette recherche des raisonnemens et des faits qui m’ont paru se rattacher à la possibilité du salut de la France. J ai dit ce que ma conscience ne me permettait pas de taire en un sujet aussi grave , tout en respectant, comme je le devais , des convenances dont une obéissance nécessaire au gouvernement qui de fait régit la France, m’imposait la stricte obligation. J’ai été aussi loin que je le pouvais, et aussi, je pense, que je le devais, dans le champ des probabilités politiques ; le reste est le secret de la Providence.

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