CHAPITRE XIX
Obligation pour le pouvoir de raffermir avant tout le lien de
l’autorité.
La puissance morale qui s’attache à l’autorité et qui constitue la force la plus entraînante du pouvoir doit donc être religieusement garantie , si l’on veut que le pouvoir vive et que la liberté puisse s’établir. Pourquoi la restauration a-t-elle succombé? parce que l’opinion était faussée sur les principes; que tout, par l’application constante d’un faux système , se réduisait à des passions ou à des faits matériels , au lieu de se résoudre par les intérêts et de s’élever jusqu’aux droits. La restauration avait bien plus à rétablir son autorité morale qu’à renforcer sa puissance matérielle ; elle fit tout le contraire. Elle laissa les mœurs et les croyances publiques telles que la révolution les avait faites ; et quand plus tard elle a eu besoin de la force morale que
donnent les mœurs et les croyances , cette force lui a complètement manqué. Là où la fidélité et le dévouement l’auraient sauvée , elie a trouvé le parjure et F intérêt personnel escortés du sophisme qui l’ont perdue. Ce n’est point par disette de libertés, du moins de ces libertés générales , les seules connues du temps présent , que le pouvoir a péri ; c’est par défaut d’autorité qu’il a disparu , entraînant dans sa chute et les libertés générales qu’il avait fait éclore et le germe de ces libertés locales plus utiles et plus étendues dont le principe est en lui et n’est qu’en lui. L’autorité, cette force morale des gouvernemens, étant usée , le pouvoir s’est vu réduit à cette force brutale , à cette puissance matérielle , bien moins inhérentes à son caractère , et il a péri. Le pouvoir a été bien moins vai'hcu par la prépondérance des forces qui lui étaient ennemies , qu’il n’est tombé par l’absence fatale des forces qui lui étaient propres.
A l’issue de ces commotions politiques qui ébranlent la société jusqu’en ses fondemens, un roi plus que jamais a besoin d être roi. Qu’il frappe d’anathême la révolte, et chacun voudra n’avoir pas cessé d’être fidèle; qu’il fasse grâce au coupable , sans transiger avec le crime , et chacun rentrera tout doucement dans la voie de la plus parfaite innocence ; qu’il ne promette pas plus qu’il ne veut et qu’il ne peut tenir , et la force qu’il puisera dans le loyal accomplissement de ses promesses sera invincible ; qu’il n’accorde pas plus de libertés qu’il ne sera dans sa volonté et en sa puissance d’en donner, et ce qu’il instituera pour 1 orga-
nisation du pays sera inébranlable comme la vérité» Ces institutions que I on proclame pour amuser, dit-on, le peuple et qu on lui conteste à l’application , parce qu’à l’application on les reconnaît dangereuses et que souvent meme en les donnant on les a jugées inapplicables ou excessives, constituent le pouvoir en un état permanent d’hypocrisie politique qui le dégrade et qui le p*erd. il n’y a qu’un pouvoir fort qui puisse établir la sécurité de l’Etat et constituer ses libertés ; et il n’y a de force pour le pouvoir que dans la franchise et* la fermeté. Que le pouvoir joue cartes sur table , et la population tout entière s intéressera à son jeu; que tout le monde puisse voir clairement oii il va, et des millions de volontés ardentes et dévouées s’arrangeront pour le suivre dans la route qu’il se sera nettement tracée. Le devoir des rois est de conduire , le besoin des peuples est d’être conduits. Que le pouvoir se place donc loyalement en avant, et le peuple s’empressera de marcher à sa suite.
Il n’y a de souverain que lorsque toutes les condi iions de la souveraineté sont remplies , que lorsque le souverain a l’autorité nécessaire pour accomplir les devoirs dont il est responsable devant Dieu , sa conscience et la postérité. Un roi qui ne pourrait pas , un roi subordonné , un roi esclave , tel qu’on le rêve , ne serait qu’un embarras. Jouet des factions qui s’en serviraient comme d’un manteau étendu sur leurs usurpations et sur leurs crimes ; il disparaîtrait avili ait moindre souffle des orages politiques.
Il n’y a que l’autorité qui puisse régir le monde , et
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mi pouvoir n’a d’autorité qu’à la condition d être sans rival dans l’esprit des peuples , soit pour la légitimité, pour la nationalité de son origine , soit pour cette autre nationalité qui lui vient de la sanction du temps. Les Etats politiques ne s’améliorent qu’à la condition d’exister, et ils n’existent qu’à la condition d’une autorité qui , par son influence morale , réprime toutes les passions et désespère toutes les prétentions ambitieuses. Que cette opinion qui se fonde sur la suprér matie de l’autorité , source féconde de tous les biens possibles dans l’ordre politique , obtienne un triomphe dégagé de toute fâcheuse illusion , et les vœux de tous les bons Français pour la réparation des calamités du pays seront exaucés. Rétablissez le pouvoir, et vous
aurez la liberté ; établissez autre chose que le pouvoir,
même ce que vous appellerez la liberté, et vous aurez l’empire des coteries avec tous les malheurs et toutes, les misères qui en découlent.
Les institutions politiques sont faites , non pour être exploitées par les factions , ou pour complaire à quelques caprices d’ambition ou de vanité personnelle , .mais pour servir les masses de la nation dans leurs intérêts réels. La première de toutes , celle qui donne la vie aux autres, le pouvoir doit veiller à ce que les institutions auxiliaires de son action suprême ne se manifestent qu’autant qu’elles viennent raffermir sa propre autorité. Ces institutions ne doivent arriver (pie successivement et comme par essais progressifs jusqu’à leur constitution définitive.
Dans le précédent chapitre on s’est borné à présen-
ter quelques indications sur ce que le pouvoir aurait à faire pour le bien de la France; maison n’a pas eu la prétention de tracer un plan d’organisation qui dût être exécuté dans toutes ses parties et d’un seul coup. D autres, plus aventureux , vont jusqu’à émettre le vœu que le rétablissement des vieilles libertés de la France précède et appelle la restauration même du pouvoir ; ou du moins voudraient-ils que , le pouvoir rétabli, à l’instant même l’ancienne constitution du royaume sortît tout arrangée de je ne sais quelle combinaison , pour prêter sa force au pouvoir. Tout ce que l’on se sera bâté de faire pour la liberté, dit-on, on l’aura fait pour le pouvoir. Tout ce que 1 on fera pour le pouvoir, dirai-je à mon tour, on l’aura fait pour la liberté; le seul moyen victorieux de produire la liberté, qui est l’effet , étant de rétablir au préalable dans toute sa plénitude le pouvoir, qui est la cause.
C’est sans doute une bonne politique que de vouloir le rétablissement de l’ancienne constitution française ; mais ce serait une folie, parce que ce serait tenter l’impossible, que de prétendre opérer ce rétablissesement dans les parties de cette constitution dont les élémens n’existent plus. Ce serait une grande chose que la restauration des Etats généraux ; mais ce fut déjà une chose dangereuse que leur convocation en 17^9 , selon l’ancienne composition qui les avait rendus autrefois si utiles, et qui alors, avec des situations toutes différentes , devait donner des résultats tout opposés. Les trois ordres ne se balançant plus , attendu la force extraordinaire acquise au Tiers et l’état de
iaiblessè extrême où étaient tombés, comme puissance matérielle et comme autorité morale , le clergé et la noblesse , il y avait quelque chose à faire de la part du pouvoir constituant pour établir, en se basant sur la nature des situations existantes, une balance plus juste dans la représentation des intérêts réels du pays.
Durant le long espace écoulé entre la dernière tenue effective des Etats généraux et 1789, la magistrature , cette gardienne quelquefois sévère , mais toujours incorruptible, des lois du royaume, était devenue une puissance qu il eut été sage de faire intervenir
dans les élémens de la représentation nationale. Le
tiers-état lui-même, en se renforçant, s’était naturellement divisé en plusieurs classes que la sagesse aussi commandait de distinguer pour en faire des corps diffère ns. Si , au lieu de renfermer la composition des Etats généraux du royaume dans le cercle insuffisant et factice d’une noblesse et d un clergé réduits à T impuissance , et d’un tiers-état qui à lui seul formait toute la représentation , le pouvoir eut composé les nouveaux Etats des grandes divisions naturelles formées dans l’ensemble de la nation par le temps et le jeu successif des mœurs et des lois nationales , il y aurait eu véritablement des corps organes d'intérêts existans et déterminés, pour aider le pouvoir dans 1 œuvre nécessaire de la restauration de la société politique. En suivant la vieille organisation faite pour un âge et pour des besoins qui n étaient plus , on n introduisit au contraire qu une sorte de représentais individuels dont les opinions sans frein renversèrent tout sans pouvoir
rien édifier. Des Etais généraux où auraient figuré , en des corps différens , le clergé , la noblesse , la magistrature , la bourgeoisie et un dernier ordre où l’on aurait fait entrer la représentation des maîtres artisans et des cultivateurs , se seraient naturellement conduits comme d’utiles auxiliaires du pouvoir, parce qu’ils auraient véritablement représenté le pays dans les situations diverses de ses besoins réels.
Aujourd’hui il n’y a pas meme ces apparences d’élémens représentatifs, qui donnèrent lieu à la funeste méprise d’où naquit la fatale convocation des Etats de 1789 dans l’ancienne forme représentative qui ne représentait plus rien, .le vois bien des évêques et des prêtres, mais pas de clergé' dans le sens politique; des nobles, mais pas de corps de noblesse ; j’aperçois encore moins le tiers-état.
Se déciderait-on à vouloir des Etats généraux basés sur les situations diverses et réelles de la population ? A la bonne heure. Mais où sont Jes bases de tels Etats généraux dans un pays où il n’y a plus depuis plus de quarante ans que des situations d’individu à individu ? Encore est-il de toute nécessité de former ces situations collectives qui manquent à l’état présent de la France , avant de songer à leur représentation. O11 a vu comment cette formation pouvait s’opérer au moyen de l’agglomération des divers intérêts dans des corps dotés par le pouvoir constituant de lois particulières , de privilèges , en harmonie avec leur importance respective.
Comme le privilège serait impuissant, s’il n’était
que proclamé sans être constitué sur une situation réelle et indépendante , il ne saurait y avoir lieu à reproduire cette institution prétendue politique , vainement affublée par des constitutions toutes modernes de titres antiques dont la majesté ne sert plus qu’à faire ressortir l’impuissance. Cette institution est celle que Bonaparte décora du nom de sénat , fastueuse caricature du patriciat de Rome , et que par courtoisie , depuis i8i4, on nomme la pairie. Sous quelque régime constitutif qu’on veuille asseoir les destinées de la France , la pairie est morte. Il n’y a rien de plus dangereux que de vouloir constituer dans la politique ce qui n’existe pas dans la nature des choses. Or, en France il n’y a plus de pairs de France , rien qui rappelle ces vieux temps où le roi , l’un des grands pairs du royaume , était le premier parmi ses pairs ; il y a simplement des notables , des inégalités supérieures dans le nombre des inégalités variables dont se compose la société.
La magistrature exerçant gratuitement ses vénérables fonctions, comme je l’ai indiqué plus haut, et telle qu’on peut l’instituer peu à peu sur la plus haute échelle au moyen de ces grandes notabilités, pour qui la dignité serait tout et l’argent rien , serait certainement plus élevée à ses propres yeux et dans l’estime de la nation, plus imposante et moins docile au jeu des événemens, que ne le fut dans les momens de crise cette pairie salariée , impuissante à soutenir et même à renverser un trône , et qui n’a pu que le laisser tomber. La pairie n’a pas plus soutenu la restauration
que le sénat n’avait soutenu lempire. Comme il ne peut y avoir de pair sans vassaux et sans une haute puissance féodale , toutes choses éteintes depuis longtemps , pas plus qu’il ne saurait y avoir de sénateur sans un grand patronage dont l’esprit et les élémens sont tout-à-fait étrangers à nos mœurs , ces institutions n’étant que nominales , ont dû s’éclipser devant l’épreuve des événemens comme des fantômes sans réalité. Dans un système réel de gouvernement il n’y a plus rien à faire de la pairie. L’introduire dans les élémens d’une organisation politique émanée du principe constituant, serait attacher le pouvoir àun cadavre.
Puisqu’il n’y a dans les sommités sociales que des notabilités , le pouvoir, quand il sera en mesure et en disposition de restaurer l’Etat , devra donc commencer par appeler des notables auprès de lui. Il trouvera dans une telle convocation l’avantage immense et jusqu’ici maladroitement ou fort peu recherché , de connaître les besoins réels des diverses parties du royaume par l’organe de leurs supériorités respectives , tandis que, s’ils étaient appelés ou consultés en une telle circonstance , ces prétendus pairs de France qui n’ont jamais été au fond que les pairs de Paris , où ils ont leurs habitudes , leurs affections et leurs plus grands intérêts , ramèneraient tout naturellement la politique aux idées de centralisation.
Le pouvoir, instruit des besoins respectifs des localités par les notables , aura auprès de lui un conseil d’Etat chargé de débattre ces divers intérêts spéciaux et de les mettre en rapport avec les intérêts généraux
du pays. Ce conseil d’Etat qu’on n’aura pas été contraint à composer de médiocrités imposées par des intrigues de chambres législatives ou de coteries administratives , mais que le pouvoir aura mis un soin scrupuleux à organiser au moyen des plus hautes intelligences du pays, devra former un corps tout- à -fait indépendant de l’action ministérielle et ne reconnaissant d’autre supérieur que le pouvoir lui-même , juge souverain de ses travaux. Les actes produits par l’action du pouvoir constituant ainsi éclairée , serviront à fonder une constitution , non pas improvisée et légèrement posée sur le sable mouvant de quelques exigences capricieuses, mais progressivement enracinée dans les intérêts les plus réels du pays. Ainsi , et non autrement , s’élèvera peu à peu sur ses vrais et immuables fondemens l’édifice majestueux de la constitution générale et municipale du royaume.
Les dures leçons que la France a tant de fois reçues et qu elle subit encore , commencent à porter leurs fruits. Ce n’est plus aujourd’hui l’apparence , c est ia réalité d’une bonne constitution qu elle veut. Les esprits éveillés par le sentiment des misères privées et des infortunes publiques , ont une tendance qui plus que jamais les entraîne irrésistiblement vers cette autorité , source unique de ces libertés et de ces prospérités fécondes après lesquelles chacun aspire. La nécessité qui fut le motif déterminant de la création du pouvoir à l’origine des sociétés politiques , est aussi le mobile qui ramène les nations sous le joug nécessaire de l’autorité.
Un gouvernement sage à qui le dépôt de cette au torité réparatrice sera confié , devra avant tout agir de telle sorte , que le but du pouvoir qui est la conservation de la propriété et de la liberté soit rempli , que son caractère qui est la justice ne soit point dégradé , quel que soit d’ailleurs le mode de confection de l’instrument appelé loi destiné à régler l’action de l’ordre , moyen par lequel le pouvoir maintient la société politique. Obtenez , par l’affermissement du pouvoir, une parfaite sécurité pour le pays ; puis faites des lois dans l’intérêt public , et l’on sera peu enclin à vous chicaner sur la forme.
Le pouvoir devra être vigilant comme un bon père de famille qui fait le bien de ses enfans et qui 11e s'en laisse pas dominer. Si vous en faites un Géronte de comédie qui pleurniche le sentiment à tort et à travers , il sera joué par les plus mauvais sujets de la famille , au préjudice des bons. Que le pouvoir qui est le principe de toute l’action sociale soit instruit des nécessités nationales par la voie la plus simple et la plus éclairée , qu’il soit fort pour agir et pour protéger, et les conséquences les plus utiles au bien de la patrie se déduiront naturellement de ses actes. C’est dans la force du pouvoir, c’est dans la puissance féconde de son autorité que se trouvent la garantie et la sauvegarde certaines des prospérités et des libertés de. la nation