CHAPITRE XX
Du choix îles hommes préposés par le pouvoir à l'administration et à l’organisation du pays.
Le choix des hommes destinés à devenir les auxiliaires et les conseillers du pouvoir importe surtout quand il s’agit, au moment où les institutions organiques sont mortes, d’administrer et de "constituer le pays.
En 1824, dans mon Appel d'intérêt public au Gouvernement contre le Ministère , je disais : « C’est autour « de ce gouvernement source de tant de biens , c’est « autour de ce trône garant perpétuel des institutions « conservatrices et tutélaires , que nous appelons tous « les Français à se réunir ; c’est là que toutes les pré- « tentions doivent se confondre , que toutes les haines « doivent s’éteindre , que la révolution enfin doit venir « expirer avec le ministérialisme , le dernier de ses « oeuvres. » Charles X avait dit avant moi , quand il était héritier présomptif de la couronne : « Plaçons- « nous au milieu de nos amis et donnons la main à
« tout le monde. » Charles X serait sur son trône plein de gloire et de majesté, si les dépositaires de son autorité souveraine , et antérieurement les ministres de Louis XVIII , eussent développé l’utile et généreuse politique contenue dans cette sage maxime. On fit tout le contraire.
Les avenues du pouvoir furent en général fermées
aux royalistes et aux hommes d une Certaine portée d’esprit et de caractère. On ne demandait pas aux hommes médiocres de cœur et même de tête que l’on prenait dans les rangs plus ou moins prononcés de la révolution , de revenir à des principes en harmonie avec le pouvoir, mais seulement d’être dociles aux caprices ministériels. Un royaliste parlait-il de son dévouement éprouvé dans des temps difficiles comme d’un gage de son utilité personnelle dans quelque poste où il aurait pu servir le roi , on lui répondait avec un dédain stupide , « il n’est plus question de dévouement »;’et, quelques mois après, juillet i83o arrivait pour attester qu’en effet il n’était plus question de dévouement. Le dévouement au trône ayant été proscrit , ne se trouva plus qu’éparpillé pour défendre le trône aux jours du péril; et la royauté sans appui tomba d’elle-même devant la révolution qui se donna les airs d’avoir vaincu le royalisme , éloigné dès longtemps du champ de bataille politique par les faux systèmes des gouvernans.
Au préjcepte royal de Charles X on avait substitué une politique tout opposée. La fausse application de la maxime , « Quiconque ri est pas contre nous est pour nous » , a perdu la monarchie , les ministres s’étant imposé la loi de regarder en général comme les seuls amis de la royauté ceux de ses ennemis qui voulaient bien consentir à ne pas lui faire trop mauvaise mine et à se rendre les serviteurs non du roi , mais des ministres. Il y eut une exclusion systématique des royalistes qui étaient moins maniables , au profit des révo-
lutionnaires qui, dans leur comédie de quinze ans, trouvèrent fort commode d’acheter la chute du pouvoir au prix de quelques faux semblans de zèle très propres à seconder la perfidie , ou à flatter la présomption de ses dépositaires. Comment des ministres du roi, en conscience, auraient-ils pu se refuser à traiter avec les plus tendres égards ces Cassius, ces Brutus au petit pied de notre temps , qui voulaient bien consentir à se montrer les bons amis de la royauté, jusqu’au moment où il leur plairait de rompre l’amitié par l’insurrection ou par le poignard?
D’après cette habile politique , il fut clairement démontré que , le 12 février, Louvel était pour le duc de Berri ; le 1 3 seulement il fut contre. Aussi la police éminemment politique de cette époque se garda-t-elle bien de s’assurer la veille de cet homme, c’eût été véritablement se livrer à un acte désobligeant envers un ami des Bourbons ; et le ministre régulateur des destinées du royaume s empressa-t-il , non seulement de relâcher l’ami Louvel arrêté quelques jours avant son crime , mais encore , par une conséquence bien naturelle, de destituer un peu plus tard 1 officier de paix qui s était permis cette impolitique arrestation. Le lendemain du meurtre on proclama , non comme un fait, puisqu en si peu de temps il avait été impossible de se livrer aux vérifications nécessaires, mais sans doute comme un principe , que faction du meurtrier si profitable à un parti était un crime isolé. Cela devait être : le crime consommé, personne, du moins jusqu’au jour où fon a pu en recueillir le fruit, n’a-
vait intérêt à se montrer contre la famille royale ; donc tout le monde était pour; donc Louvel était seul coupable , puisque seul il s’ était manifesté contre . Il n’y a pas un mot à dire à cela : « Quiconque n \ est pas contre moi est pour moi , » répond à tout ; c’est le sans dot de l’Avare.
Après les cent jours , les partisans de la faction qui avait déserté la cause royale, n’ayant pas l’envie, parce qu’ils en avaient perdu le moyen, de persister dans leur défection, se déterminèrent à accepter leur grâce. Ils vinrent tous faire leur soumission , ne pouvant plus faire autre chose; tous reconnurent la suprématie du pouvoir légitime : aussi le conseiller le plus éminent du pouvoir légitime , reconnu pour être le plus fin diplomate du monde , s’empressa-t-il de dire au roi : « Tous ces gens-là ne sont pas contre vous, comme « vous le voyez , donc ils sont pour vous >»; et un régicide fut immédiatement installé dans les conseils de la couronne , et le soin de la conservation de la personne royale et de la sécurité publique lui fut spécialement attribué.
On trouva cette politique si belle , qu’âu régicide près, trop difficile à cacher même sous le masque des quinze années , les ministres qui vinrent successivement après celui-ci, jugèrent, chacun à leur tour, qu’il était impossible d’en trouver une meilleure. Ainsi , sauf quelques exceptions dont il y aurait encore à scruter les motifs , il n’y eut guère d’appelé aux fonctions publiques, sous l’un et l’autre règne de la restauration , que des ennemis qui devaient la trahir,
ou des indifférons qui au jour du péril devaient l’abandonner. Ils ne sont pas contre vous ; vite qu on les aide à s’insinuer dans toutes les places , à s’emparer de tout le pouvoir. Ils sont si modérés , et ces royalistes, avec leur malheureux instinct qui leur signale les dangers de la monarchie , sont si exaltés et si fatigans , qu’en vérité le choix ne saurait être douteux. Le choix ne fut pas douteux , ni le sort qu’il présageait à la monarchie non plus.
Si on avait commencé par entourer le roi de royalistes et qu’ensuite on eût appelé auprès de ce trône si convenablement entouré , au sein de l’administration toute saturée d’esprit monarchique , les hommes de talent pris dans les opinions dissidentes, qui auraient reconnu la nécessité de se dévouer aux principes du gouvernement , il est certain que jamais la révolution de juillet ne serait venue affliger la France, ni troubler l’Europe. Un gouvernement qui caresse les doctrines et les hommes qui lui sont contraires et qui dédaigne les principes et les hommes qui sont à lui , éloigne tout le monde et ne convertit personne. Ses ennemis trouvant dans une telle position de quoi servir à la fois leurs sentimens et leurs intérêts , restent ses ennemis ; et ses amis frappés de découragement , sans moyens d ailleurs pour le défendre , le laissent dans un état d isolement qui met son existence à la merci de la circonstance la plus insignifiante. Un gouvernement, au contraire, qui sait récompenser, punir et pardonner selon la justice et avec une indulgence exempte d’irritation comme de faiblesse, a pour
se défendre le dévouement invincible de ses amis et attire à lui ses ennemis; car naturellement on aime à se rallier à la force. Un tel gouvernement n’éloigne personne et finit par convertir tout le monde , chacun étant porté à se faire l’ami d’un pouvoir fidèle à ses amis. ,
La justice est le nécessaire de la politique, la générosité en est le superflu. Un gouvernement généreux envers ses ennemis avant de s’être montré juste à l’égard de ses amis , ressemble à ces dissipateurs qui se ruinent en donnant tout à leurs dispendieuses fantaisies et rien au paiement de leurs dettes. C’est pour s’être traîné sur la route fatigante des plus funestes déceptions que le pouvoir s’est perdu; il n’y avait que la vérité dans le choix des hommes comme la loyauté dans l’ application des principes qui pût le maintenir. On a voulu établir je ne sais quel système de bascule , sans avoir les élémens de ce jeu qui , même avec les circonstances les plus favorables , n’est pas sans danger. On conçoit la bascule de Catherine de Médicis entre les ligueurs et les protestans, également ennemis du roi ; c’était chercher à neutraliser deux maux l’un par l’autre. Mais la bascule entre les royalistes et les révolutionnaires , mise en branle par les ministres du roi au profit des révolutionnaires mieux disposés à se prêter à un balancement funeste à la monarchie que ces royalistes si récalcitrans , devait ne servir qu’à balancer et successivement à renverser le bien par le mal. La chute du pouvoir royal était au bout de ce
mouvement. Le moyen de mécontenter tous les partis,
c'est de les caresser tous ; et , dans ce système , tous les partis sont caressés , hors celui envers lequel , à raison de son dévouement honorable , on croit pouvoir se dispenser de tout ménagement.
Le moyen pour le pouvoir de contenter tout le monde , c’est de donner de la consistance à son propre parti et d’y attirer ainsi toutes les individualités. Dans cette politique recommandée par le bon sens, le pouvoir transigera avec les hommes , lorsque ceuxci ne représenteront plus les doctrines ennemies, mais avec les principes , jamais. En se livrant à une loyale application des paroles de Charles X, si malheureusement négligée sous son propre règne , le pouvoir n’aura qu’à se placer au milieu de ses ennemis et à donner ensuite la main à ceux qui viendront franchement à lui, et le salut de la France sera pleinement assuré.
Quant à ceux qui ont marqué dans la restauration et qui ont la foi politique , quelles que soient leqrs fautes , je ne repousse point l’homme, s il est habile, je l’appelle au contraire de toute la sincérité de mes vœux, pourvu qu il veuille bien appliquer son habileté, non à justifier ses fautes , mais à les réparer. Mais ce qu’il faut impitoyablement proscrire , ce sont les hommes de coterie , de quelque voile séduisant qu’ils s’enveloppent; les coteries étant tout simplement des agrégations d’hommes qui , dévorés d ambition et n’ayant pas individuellement assez de force et de vertu pour la satisfaire , se donnent , par l’union de leurs médiocrités respectives , une puissance d’intrigue qui
sert merveilleusement aux intérêts de chaque associé. La coterie est essentiellement exclusive , et ceux qui lui appartiennent ont trop à faire pour le service commun de leur chose privée , pour qu’il puisse leur rester la moindre pensée à l’usage de la chose publique. Entre les masses et de tels hommes il n’y a aucun point de contact , par conséquent aucun moyen de s’entendre ; et les révolutions les plus formidables ne sont au fond que des accidens produits par de funestes malentendus entre les gouvernails et les gouvernés.
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s CHAPITRE XXL
Considérations morales.
Les révolutions qui depuis i83o ont éclaté en Europe , si vives au moment de leur explosion , ne se sont que faiblement soutenues dans leurs succès; espèces de feux follets qui pâlissent au souvenir de ce foyer brûlant où s’alluma l’effervescence presque irrésistible de 89 et de 9 3. On dirait entre cette première révolution et l’insurrection fiévreuse d’aujourd’hui la différence qui existe entre une passion et un caprice.
En Pologne , des hommes braves , pour qui se battre est une fête , ont vaillamment combattu pour l’indépendance et non pour la liberté polonaise ; car dans cette lutte immortelle par la bravoure de l’attaque comme par l’intrépidité de la défense, tout ce qui était
serf est resté serf. L insurrection tout aristocratique et guerrière de la Pologne n’a donc rien de commun, du moins par son caractère , avec les mouvemens tout plébéiens qui ont agité d’autres contrées.
Les tentatives des révolutionnaires espagnols , tant de fois renouvelées , dans le principe sous le patronage de la révolution mère, et, s’il faut en croire des révélations non contestées, avec l’argent du roi qu’elle s’est donné , n’ont pas trouvé d’écho dans la nation espagnole que nos propagandistes nous représentent comme si opprimée , et sont venues se briser contre le gouvernement si dédaigné du roi d’Espagne.
11 a suffi de quelques bayonnettes autrichiennes pour étouffer cette échauffourée d’Italie qui devait révolutionner Rome et le monde ; et le drapeau tricolore planté , on sait comment, dans Ancône , a excité de si faibles sympathies , qu’il a fallu bien vite recourir aux formes les plus souples de la diplomatie pour donner à ce coup manqué une tournure qui dissimulât le moins mal possible la déconvenue de ses malencontreux auteurs.
La Belgique , si guerroyeuse et si fière dès son début , a fléchi bientôt à la première apparence d’atta que sérieuse de la part de la Hollande, et chaque jour, plus humiliée dans son indépendance et plus indifférente sur le succès d’une révolution dont elle sent toutes les misères, elle fait un pas de plus vers son inévitable restauration , où elle arrivera par la paix , ou par la guerre.
Quant à la révolution de France , qui a donné le
jour à toutes les autres, elle semble réunir à elle seule toute l’infirmité et tous les mécomptes de 1 esprit révolutionnaire du temps présent. A Evreux , dans une fête tout récemment donnée à M. Dulong , ami de M. Dupont de l’Eure et de M. de Lafayette , on lisait sur deux des transparens de l’illumination : « Qu a fait
POUR LE PEUPLE LA REVOLUTION DE JUILLET? — MlEUX VAUT LE POUVOIR ABSOLU Qu’üN SIMULACRE DE LIBERTÉ
sans honneur et sans sécurité (i). » Ainsi cette révolution , si libérale en promesses pour le peuple , n’a rien fait pour le peuple , elle a tout fait contre lui ; elle n’a produit qu un simulacre de liberté sans honneur et sans sécurité. Ce sont les vainqueurs de juillet qui le proclament en caractères de feu ; aveu éclatant et naïf des vices d’une situation politique qui n’est pas tenable. Admirons ici la singulière infatuation de l’esprit révolutionnaire qui à ce simulacre de liberté sans honneur et sans sécurité ne voit d’autre remède que le pouvoir absolu. Tout est borné dans ce cercle étroit des révolutions , qui ne va que de l’anarchie au despotisme , et jamais ne .s’étend jusqu'à ce pouvoir , non absolu, mais un, indépendant, perpétuel, qui seul produit la liberté.
Dans ces derniers temps, cet esprit révolutionnaire a pris une teinte de légèreté qui le rapetisse encore. Tout est de mode en ce siècle et surtout en ce pays frivole. L’engouement pour les Grecs a eu son temps; qui s’avise aujourd’hui de songer à la Grèce? Ce serait
(1) Voir le Courrier français du 20 niai i852.
presque de mauvais ton. Les Belges ont passé plus viw. Les Polonais dureront un peu plus , parce qu’ils sont de meilleur goût.
Quelques jours après la chute de Varsovie, on a chanté sur un théâtre , entre deux vaudevilles d’une gaieté folie , une cantate sur les Polonais et des couplets sur le deuil de la Pologne. Pour nos révolutionnaires de fantaisie tout est spectacle ; frivolité dans la douleur et même dans ce qu’on a la candeur de donner pour de l’indignation. L’émeute elle-même est un spectacle d’un nouveau genre où nos belles dames assistent pour montrer leur courage et recueillir des émotions. Le sang versé par le pavé républicain ou par la bayonnette du pouvoir vaut mieux encore pour remuer la fibre nerveuse que ces meurtres de théâtre où il n’y a vraiment que de l’illusion. Après une révolution qui est le dénouement d’une comédie, on adresse aux Chambres sur les matières les plus graves des pétitions en vers. (
« Légalité et la gloire, dit M. de Châteaubriand , « sont les deux passions vitales de la patrie. Notre gé- « nié, c’est le génie militaire (i). » Les faits malheureusement viennent démentir cette généreuse assertion. Les deux passions de notre âge , il faut bien avoir le courage de le dire en ces temps infortunés où il n’y a que la vérité qui puisse servir , les deux passions de notre âge sont la vanité et l’argent ; l’amour des disr-
(i) De la Restauration et de la Monarchie élective ; [>ag. 9
et 10
tinctions et des honneurs et la passion des richesses. Notre génie, c’est l’ambition; non cette ambition fondée sur le pur enthousiasme de la gloire qui ennoblit tout , sur ce désir brûlant de la célébrité qui conduit aux plus nobles actions ; mais cette ambition réduite aux petites dimensions des besoins personnels , qui se résout dans une existence gorgée d’or et engraissée d’égoïsme.
Notre passion de l’égalité , c’est l’envie excitée par tout ce qui est au-dessus de nous et le mépris de ce qui est au-dessous. La gloire que nous chérissons est celle qui peut nous donner les moyens de nous élever et de nous enrichir. Sous la terreur, l égalité consistait dans le nivellement de toutes les supériorités de la naissance , de la fortune , des talens et de la vertu par l’échafaud; sous l’empire, la gloire, objet des sarcasmes d’une nation légère et railleuse , s’exprimait à l’armée par la fièvre ardente d’un avancement qui menait à la vanité des grades et à la jouissance des dotations. Il n’y avait de patrie , ni pour le civil qui dénigrait l’éclat de nos triomphes, ni pour le militaire qui, ne connaissant que l’armée , oubliait si souvent, dans la caractéristique ingénuité de son langage , qu’il appartenait à la nation : qui n'a vu , surtout dans les dernières années de l’empire , des Français s inquiéter de nos victoires et se réjouir de nos revers, et nos guerriers rentrant sur le sol de la patrie après quelque temps d’absence adresser à leurs compatriotes surpris cette étrange apostrophe, Vous autres Français ? Aujourd’hui, après une révolution faite . comme on l’a
dit , pour i amour de la liberté et de l égalité , on a faim avant tout de distinctions et d’argent. Voyez les nouveaux venus sur les hauts degrés de l’échelle sociale suer sang et eau pour garder leur rang , ceux qui occupent les degrés inférieurs s’évertuant pour les en déloger, et les retardataires qui sont au pied de l’échelle cherchant au moins à s’accrocher aux derniers échelons.
Il n’est pas vrai que notre génie soit le génie mili-
taire ; la France n’est point un soldat. La France est un joueur. Elle peut jouer à la gloire , comme elle joue à la Bourse, comme elle a joué à la révolution , parce qu’au fond de tout cela il y a toujours de l’argent pour quelqu’un , et qu’au bout de l’argent sont les honneurs. L’argent est tout, parce qu’il mène à tout et tient lieu de tout. La magie de F argent est telle, qu elle agit sur celui qui n’en a pas , au point d’en faire l’esclave même désintéressé de celui qui le possède. L’éclat même de la couronne se résout par l’argent. Que la royauté de juillet se décide à s’entourer d’un brillant appareil de cour qui annonce une grande dépense d argent, et la foule des courtisans abondera dans ses palais ; on saura au besoin se procurer quelque bonne raison pour effacer 1 épigramme de la veille par 1 hommage du lendemain. Lorsque apparut l’empire et son riche entourage , les hommes qui venaient de condamner l’usurpation du trône et le meurtre récent d’un Bourbon , éprouvant à la vue d’une cour dépensière et probablement généreuse l’irrésistible désir de courtisanner , imaginèrent de personnifier la
vertu dans Joséphine , qui servit ainsi de moyen tran-
sitoire à leurs opinions pour aller à l’usurpateur ; le moyen est assez bon , il peut encore servir.
La masse de la population n’est pas essentiellement guerrière ; la surabondance de cette population est disposée à entrer dans la voie des combats pour se faire un état en ce temps difficile et pour étancher cette soif de l’or et des honneurs dont les souvenirs des fortunes et des grandes dignités de l’empire semblent lui promettre la possession. La révolution , qui des plus ardens promoteurs de l égalité a fait des ducs , des princes et des rois ; l’empire , qui a si splendidement acquitté les plus folles exigences de l’ambition révolutionnaire , ont séduit toutes les imaginations , tourné toutes les têtes , et sont la cause réelle de la grande agitation des esprits durant cette restauration , qui , se bornant à consolider l’existence tranquille et libre de tous , ne promettait pas les bénéfices de ces grands bouleversemens de l’ordre qui profitent si merveilleusement à quelques uns.
Un homme de beaucoup d’esprit, M. de Martignac, a qualifié le dix-neuvième siècle de « l’époque où la civilisation est consommée. » Je croirais bien plutôt, moi , qu elle est finie , sauf à la recommencer en remontant au principe qui lui donna la vie et dont le successif développement servit à la perfectionner. La civilisation montée jusqu’au faîte dans le siècle de Louis XIV, descend depuis un siècle de f autre côté de l’échelle.
Au nom de M. de Martignac, qu’une mort préma-
turée vient de ravir à ses amis et à 1 avenir de la France* je ne puis résister au désir de rendre hommage à l acté de courage qui montra son caractère sous un si noble aspect, dans cetle circonstance difficile où l’exigence des passions politiques demandait des tètes que les nécessités régulières de la justice étaient loin de réclamer. La loi en vertu de laquelle on aurait pu juger les ministres de Charles X étant détruite et le seul tribunal dont ils fussent justiciables étant faussé , ce fut une violation manifeste de toutes les règles de la justice que ce procès sans base et sans formes légales , dont il ne reste plus que la pitié due au malheur des vaincus et la gloire de l’homme qui défendit les jours menacés de celui qui , en des temps prospères , fut son successeur dans la direction de la souveraine puissance.
Le siècle est travaillé , si je puis m’exprimer ainsi, d’une maladie d’actualité dont , comme on le voit , les meilleurs esprits et les plus élevés ne sont pas exempts. On s imagine que tout ce dont on fait tant de bruit au temps présent et qu’on décore des noms les plus pompeux a été absolument étranger aux temps qui ne sont plus, comme si la raison et la liberté avaient attendu l âge décrépit de nos déceptions et de nos folies pour faire leur première apparition sur la terre. La nation, pour les révolutionnaires , date de 1789, et beaucoup sont grandement tentés de la faire venir de i83o , notre éducation politique ayant fait de terribles progrès de l une à l’autre époque. On voudrait ainsi faire oublier un passé qui , par son esprit d’ordre et de liberté , indépendamment des abus qui le
déparaient et qu’il fallait détruire , condamne le désordre insensé du présent. Pour les révolutionnaires il n’y a pas de passé , et par conséquent pas d’avenir.
Quand, pressé par l’Europe conjurée contre l’excès de son ambition , Napoléon tenta d’organiser une défense nationale , ce fut aux souvenirs des temps anciens qu’il s’adressa. Cet appel improvisé ne réussit point , mais du moins il constata la nécessité de la force morale dans la vie et pour le salut des empires. La force matérielle seule serait impuissante. Napoléon n’a vécu que par la force morale de sa restauration religieuse et de son rappel aux idées d’ordre. Lorsque cette force qui n’était pas en lui fut usée par le temps et par les fautes inhérentes au vice originel de sa po sition , il disparut.
Quand l’autorité de la morale publique est méprisée par les rois et par leurs conseillers , quel peut être le destin des Etats livrés au hasard des combinaisons humaines ? Quel triste avenir pour des nations dont la force morale est infirmée parleurs défenseurs naturels ? Quelle terreur ne vient-elle pas saisir les âmes généreuses , les esprits heureusement ou malheureusement
prévoyans en présence de ce désordre fatal où l’on voit les hommes réputés les plus sages , conseiller, commander en quelque sorte une transaction publique entre les principes et les événemens, et les plus honorables prêcher le parjure comme un devoir ? où l’on voit les partisans du principe de vérité politique , se mêler au jeu d’une doctrine de souveraineté du peuple , qui n’est pas dans leurs croyances?
Restons Français; sachons nous conduire par les principes vrais analogues à nos opinions généreuses , et non par un faux dévouement à des doctrines qui nous sont étrangères. Gardons-nous d’étouffer les élans de cette franchise naturelle qui ne permet pas à la noble ardeur de notre caractère national de mettre de la différence entre nos pensées et nos actes ! On se confie à une hypocrisie qui perd, parce qu elle flétrit; mieux vaut à tous égards cette franche loyauté qui sauve et qui honore. Impatiens de notre salut , nous voudrions 1 obtenir à tout prix : mais la vertu ne se sauve qu’avec les conditions qui lui sont propres ; le crime , car c’est un crime que le parjure , et le vice , car c’est un vice que l’hypocrisie , ne peuvent rien pour elle.
•Enfans privilégiés de la Providence, enfans gâtés que rien n’avertit et que rien n’éclaire , nous sommes insensibles à ses plus solennels avertissemens. Nous méprisons à la fois et les leçons d’une expérience si
I éloquente quand on veut bien ne pas la méconnaître , et le cri de notre conscience si persuasive quand nous ne fermons pas l’oreille à ses inspirations. Les événemens les plus expressifs frappent nofcs sens et semblent à peine effleurer nos convictions.
u Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles? »
Un fils naissant pour le salut de la France sur la
! tombe de son père assassiné ; la France insensible à ce bienfait, la France négligente à expier les crimes d’une première révolution, punie par une révolution nou-
velle , où chacun , dans le triomphe encore plus que par la défaite , est en mesure de recevoir le prix de ses œuvres : quelles plus sublimes leçons le ciel pouvait-il donner à la terre ? Je lis quelque part que l’abrogation de la touchante cérémonie du 21 janvier a été résolue à la majorité de deux cent dix-huit voix sur deux cen t cinquante votans... Louis XVI n’avait donc pas assez expié par son douloureux sacrifice les fautes politiques commises au nom de ses ancêtres ?... Les souvenirs historiques expliquent les terribles décrets de cette Providence qui punit, mais aussi qui soutient et qui console.
Richelieu , au nom de Louis XIII , favorise de toute la puissance de sa politique les menées séditieuses qui
conduisent Charles Ier à l’échafaud. Mazarin , au nom
de Louis XIV, prodigue les respects les plus étranges à Cromwel dont plus tard’la cour de France porta le deuil , et pour complaire à F assassin de leur père , il chasse du territoire français les fils de la victime royale, petits-fils de Henri IV comme Louis XIV, dont deux depuis furent rois d’Angleterre sous les noms de Charles II et de Jacques il. Par une sorte de grâce , sur cette terre où régna si glorieusement le grand et bon roi qui lui donna le jour, Henriette de France , veuve de Charles Ier, a la triste faculté de traîner sa misérable existence dans un état d’abandon et de dénuement qui fait pitié.
À peine un siècle et demi s’est écoulé , un descendant de Louis XIV et de Louis XIII subit le sort de
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Charles Ier, et les autres , dont deux depuis rois, de France sous les noms de Louis XVIII et de Charles X,
deviennent errans et proscrits sur la terre étrangère, comme le furent Charles II et Jacques II. Et afin que rien ne manque à la similitude des deux catastrophes, dont l une est si évidemment une expiation de l’autre, Charles X détrôné est reçu au château d’Holyrood comme Jacques II le fut au château de Saint- Germain.
La coupe du châtiment pour la descendance du grand roi semble être épuisée ; il ne lui resterait donc plus à espérer que des consolations pour tant de malheurs et des récompenses pour les vertus de ses martyrs... Mais pourquoi Dieu, appui et juge des rois, a-t il permis que le fils d’un de ceux qui ont concouru à la mort tragique de cette victime sans tache , de Louis XVI , soit monté sur le trône du frère et de la fille de la victime ?... Ceci est un secret de la Providence qui ne fait rien en vain et dont le temps finit
toujours par dévoiler tous les mystères.
« Le roi Jacques fut chassé du trône, dit Voltaire, « par son gendre et par sa fille.... Quand j’appelle cette « entreprise criminelle , je n’examine point si la na- « tion, après avoir répandu le sang du père, avait tort « ou raison de proscrire le fils , et de défendre sa reli- « gion et ses droits; je dis seulement que, s’il y a quel- « que justice sur la terre, il n’appartenait pas à la « fille et au gendre du roi Jacques de le chasser de sa
maison (i). » Voltaire aurait pu ajouter que Guillaume mourut de mort violente , que le remords con-
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(i) Siècle de Louis XI P. Ciiap. 1 6.
duisit Marie au tombeau , et que ce n’est point leur postérité qui est assise sur le trône d’Angleterre. La postérité des Stuarts , avant de s’éteindre , serait certainement rentrée en possession de la couronne , sans le motif de la religion , le seul obstacle réel qui se soit opposé à sa restauration définitive.
C’est pour les rois surtout que Dieu a écrit ces grandes leçons. Ce Dieu par qui régnent les rois ne leur a pas donné l’exercice de la souveraineté dans le gouvernement des nations pour l’assouplir aux tortueuses combinaisons de quelques projets d ambition frivole et passagère ; il Fa remis en leurs mains , sous une responsabilité dont le compte sera sévère , pour le bonheur et la conservation des peuples. L’esprit de conquête des rois a secondé une première révolution des peuples qui a ébranlé le monde. L’esprit de conquête qui envahit les Etats par la diplomatie ou par les armes , se lie à l’usurpation qui s’empare des couronnes par les conspirations et par la révolte ; Fesprit de conquête n’est que l’usurpation déguisée sous des formes brillantes.
Que , par des considérations d’agrandissement personnel , les rois laissent affaiblir sur un point le principe de leur pouvoir, qu’ils le dégradent par d’éclatantes injustices, par une oppression solennelle du faible par le fort , et ils le verront se briser dans leurs mains. Qu’ils lui accordent au contraire un appui qui, loin de l’avilir et de l’abaisser, le glorifie et l’exalte aux yeux des peuples , et ils auront acquis en force tout ce qu’ils auront donné en bonne foi , en désinté-
ressèment, eu justice, en loyauté. Cette politique n’est pas aussi fine à l’esprit ; mais elle est intelligente à l’âme. Un essai même incomplet qu’on en fit en 1 8 1 4 , au milieu des plus grandes fautes , eut un succès assez grand pour engager à s’y attacher; on préféra revenir à l’ancienne routine invariablement occupée des intérêts , jamais des droits : c’est aux rois à juger ce qui leur vaut mieux et à leurs peuples , de ce qui a perdu les peuples et les rois , ou de ce qui les a sauvés.
Que les maîtres du monde y prennent garde ! la dégradation de l’ordre social, si elle n’était arrêtée dans sa marche dévorante serait bien plus reprochable aux rois dépositaires des moyens , et par conséquent chargés des devoirs de conservation générale , qu’aux peuples investis du droit d’être conservés. Ce serait bien plus dans les cabinets des princes qui peuvent tout par eux-mêmes , que dans les conseils de l’usurpation et dans les conciliabules des conspirateurs
S où il n’y a de puissance que par la faiblesse ou l’imprévision du pouvoir, qu’il faudrait aller chercher la source des maux qui accableraient le monde. Si nous consultons les souvenirs sanglans d’une effroyable époque , nous verrons les infortunes terribles dont toutes les têtes couronnées ont été frappées , dont toutes les nations ont ressenti les coups , grandir sous des in- | fluences royales qui , dans la présomptueuse habileté de leurs conseils, ont impitoyablement sacrifié les principes conservateurs de tous les trônes à des projets d'usurpation partielle sur un trône ébranlé. Ombre sainte du roi martyr, levez vous , et montrez à côté
des coupables qui exécutèrent le régicide les complices qui laissèrent tomber le triangle homicide sur votre tête sacrée ! Fuissans de la terre qui pouviez empêcher le crime , voyez ce que le 21 janvier a fait des droits des souverains !...
La force régicide ménagée et caressée par les rois
de l'Europe est venue faire peser la puissance de ses
armes sur leurs capitales envahies, et la révolution faite homme s’est assise tour à tour sur leurs trônes délaissés.
L’Angleterre elle -même , mise à l’abri par son isolement, garantie par ses Hottes, défendue par la puissance de ses subsides , s’est vue au moment de succomber dans cette vaste commotion qu elle avait provoquée et dont la profonde sagacité de Pitt n’avait pas prévu tous les périls.
Le duc de Wellington, en i83o, a cru pouvoir faire impunément de la révolution par sa politique extérieure en s empressant de reconnaître avec les formes les plus amicales le pouvoir révolutionnaire qui venait de chasser et de remplacer le roi de France coupable de l’expédition malheureusement trop heureuse d’Alger; et, quand il a voulu, de concert avec le roi d Angleterre et la chambre des pairs , mettre un terme à l’effervescence intérieure que cette complaisance politique envers la révolution française avait fomentée , il s’est trouvé en face d’une formidable insurrection devant laquelle il vient d’être obligé de reculer avec le roi et cette chambre des pairs , naguère presque souveraine dans la constitution du pays , aujourd’hui tombée
dans le néant politique. Il n’y a en ce moment en Angleterre d’autre souverain que la multitude ; qu’un Cromwel , un Mirabeau , un Robespierre , ou un Bonaparte, ou la monnaie d’un de ces hommes, paraisse, et tout ce vain simulacre qui reste encore de pouvoirs constitutionnels est à l’instant renversé.
La Prusse a expié pendant six années d’occupation et d’outrages son mouvement de retraite devant cette révolution de 92 qu elle allait vaincre et le triste courage qui la porta à devenir la première l’alliée d’une république qui venait de faire tomber la tète d’un roi.
« Magistrat inflexible en ses mâles arrêts,
« L'histoire écrit toujours et n’effàce jamais (1). «
Un roi qui aurait toujours présent à la pensée le jugement perpétuel et les souvenirs instructifs de l’histoire , commettrait peu de ces fautes immenses qui deviennent les causes funestes des malheurs des peuples et des infortunes inévitables de leurs propres auteurs. Les rois, en général, ne semblent pas assez pénétrés de l’importance de leurs actes; ils paraissent souvent négliger leurs propres souvenirs qui leur seraient de grandes et d’utiles leçons.
La révolution de i83o , on vient de le dire , n’est guère qu’une sorte de caprice , un feu follet , par comparaison avec cette passion qui anima la première
révolution , avec ce foyer brûlant où s’alluma le feu •
,'ï) M. le vicomte de Léamnont.
destructeur de q3 ; et cependant, si I on n’y prenait garde , le caprice pourrait devenir passion, le feu follet, un vaste incendie capable d’embraser le monde.
La vérité déguisée sous une enveloppe qui en affaiblit les traits , mais qui flatte ceux à qui elle s’adresse , doit être agréable , mais peut n être pas utile. Dans l’état critique des malades que j’ai voulu traiter, j’ai cru qu’un tel remède serait inefficace et pourrait devenir dangereux; j’ai donc pensé qu’il valait mieux présenter ici la vérité sans déguisement comme une boisson plus amère , mais ayant la vertu de guérir.
11 n’y a que la vérité qui puisse concilier et ramener les esprits, en éclairant sur les opinions et sur les faits. Le vrai de la politique n’est pas de démontrer que toutes les opinions sont bonnes, mais bien de montrer par les raisonnemens et par les faits quelle est la bonne. En politique , comme dans tout le reste , rien n’est beau que le vrai. Ce serait une chose fausse et mauvaise que de confondre la fusion des opinions avec l’union des personnes. Union avec les hommes , toujours; transaction sur les principes, jamais. Le seul moyen de soulager un malheureux affligé de la cataracte , c’est, de lui rendre la vue , si c est possible ; ce serait un étrange moyen de le guérir de son infirmité que de lui persuader qu’on est aveugle comme lui.
Mais pour opérer de ces cures , qui sont difficiles et non impossibles en politique, il ne suffit pas d’avoir le sentiment du royalisme , il faut en avoir la foi et s en tenir à la rigueur du dogme , sous peine de tomber dans l’hérésie et par conséquent dans l’impuis-
sance politique. Des hommes bien intentionnés et pleins d’esprit ont voulu s’écarter de cette orthodoxie dont la pureté lumineuse semble plus nécessaire que jamais pour diriger et sauver le monde ; qu’y ont-ils gagné ? On a pris ce qu’il y avait d’équivoque dans leurs doctrines tronquées au prbfit du mal , et tout ce qu’il y avait de bon a été perdu.
Une des grandes idées du temps se fonde sur la haute vénération que l’on doit à des docteurs presque imberbes. Flattez la jeunesse; elle est si modeste! Mettez-vous sous sa tutelle ; elle est si expérimentée ! Cette candeur de l ame , cette générosité du cœur , que plus qu’un autre j’aime dans les jeunes gens, sont des trésors inappréciables dont plus tard malheureusement on est trop dénué. Mais ces heureuses qualités qui font voir le monde , non tel qu’il est , mais tel qu’il devrait être , entraînent vers des théories qui supposent la vertu partout et qui sont inapplicables avec les vices dont le monde est gangrené. Jeune , on fait peu de cas de l’autorité qui gêne souvent pour des enfantillages et dont on a moins besoin pour des choses réelles. Un jeune homme aime la liberté et conçoit peu la nécessité du pouvoir qui lui semble une gêne pour la liberté ; quand l’âge vient mûrir son ex périence , il s’aperçoit qu’il n’y a pas de liberté possible , dans nos mœurs , sans un pouvoir armé de l’autorité morale et de toutes les forces de l’Etat pour la produire et la protéger, et que ce pouvoir qui lui semblait une gêne pour la liberté est un frein nécessaire pour la licence.
— Myi — -
Quels mécomptes déjà ces jeunes hommes , si candides et si purs , n’ont-ils pas eu à dévorer ! Les deux dernières années leur vaudront peut-être dix ans d’ expérience : ce qui est un bonheur pour la patrie et un malheur pour eux.
Le peuple n’a pas- moins été joué que les jeunes gens par ses flatteurs. Ils Font proclamé souverain , et la misère qu’ils ont produite l a fait esclave. En lui attribuant une souveraineté qui ne lui appartient pas et don,t il ne saurait que faire , ses flatteurs devenus ses tyrans lui dénient la liberté qui lui appartient. Je veux que le peuple soit libre , et non qu’il soit souverain. .le ne veux pas qu’on lui promette une souveraineté impossible , mais bien qu’il jouisse de la liberté qui lui est due.
En fait de souveraineté , M. Royer-Collard a sa doctrine. La raison , dit-il , est la souveraine du monde. Ne dirait-on pas que le monde s’est mis quelque peu en insurrection contre sa souveraine ? Toutefois, quelle que soit la force de l’erreur et de la déraison en ce temps de désordre , la raison finira par avoir raison ; et le triomphe de cette souveraine du monde , dans le sens moral , signalera la renaissance des prospérités et des libertés de la patrie par l’inévitable résurrection de ce pouvoir souverain , dans le sens politique , source unique et féconde de la vie sociale.
Il y a une chose que l’on ne tue pas , c est le temps. Faites des révolutions; torturez les gens d’honneur par votre inquisition politique ; assassinez même les générations par l’échafaud , comme au temps de la terreur,
ou par l’esprit de conquête, comme aux jours de l’empire ; le temps survivra toujours pour amener le triomphe du droit qui répare tout et qui répare vite. Les mouvemensde réaction en prospérité sont admirables, surtout en h rance. Supposez de moins la cause de la misère et de plus la cause de la prospérité , et vous verrez tous les élémens du bien public et privé se répandre avec une merveilleuse rapidité et comme par enchantement sur ce pays favorisé du ciel , mais trop souvent gâté par les passions des hommes.
‘ .le ne puis terminer sans dire quelques mots de l’effroyable et bizarre procès criminel intenté à M. Albert Berthier de Sauvigny, comme du fait qui peutêtre caractérise le mieux la situation présente.
M. de Berthier parcourant en cabriolet les rues de Paris , rencontre sur les pas de son cheval Louis-Philippe avec deux dames et un autre cavalier , allant à pied du Palais -Royal aux Tuileries. Le cheval de M. de Berthier était lancé , M. de Berthier n a pas le talent du cocher , ce qui sans doute est un malheur quand on mène un cabriolet , mais ce qui n est pas tout-à-fait un crime ; ce ne fut donc qu’ après quelques efforts que le conducteur, plus effrayé que les augustes piétons, serrés un instant d’assez près, parvint enfin à passer outre sans plus de mal.
C’était là un accident fort ordinaire dans cette grande ville de Paris et fort simple ; mais lorsqu’on sut , après quelques recherches, que le propriétaire était M. de Berthier, ce fut un événement. Toutefois,
comme il n’y avait pas le plus léger motif d’une pour-
suite criminelle, le juge, après tous les interrogatoires et toutes les investigations possibles, rendit à M. de Berthier une liberté qu’on s’était empressé de lui ravir.
Le lendemain on rapporta dans le public une réponse que M. de Berthier aurait faite à une question du juge, et dans laquelle on vit une plaisanterie qui fit beaucoup rire le faubourg Saint- Germain et même la Chaussée-d’Antin , mais qui par le piquant de l’application devait déplaire grandement en un certain lieu. M. de Berthier fut arrêté une seconde fois ; entre sa mise en liberté et cette seconde arrestation , il ne s’était rien passé que cette plaisanterie dont l’esprit de M. de Berthier est bien capable , mais que peut-être il n’avait pas dite. Ce fut donc pour une plaisanterie qui courait la ville et qu’on lui attribuait , que M. de Berthier fut de nouveau jeté en prison et qu une nouvelle instruction sur l’aventure du cabriolet , où il n’y avait pas d’autres élémens de conviction que dans la première , le conduisit impitoyablement sur les bancs de la Cour d7 Assises, pour s y voir condamné à la peine des parricides. Or , voici ce que c est que la peine des parricides.
« Le coupable condamné a mort pour parricide , « sera conduit sur le lieu de l’exécution, en chemise , " nu-pieds, et la tête couverte d’un voile noir. Il sera « exposé sur l’échafaud pendant qu’un huissier fera « au peuple lecture de l’arrêt de condamnation ; il « aura ensuite le poing droit coupé , et sera immédia- « tement exécuté à mort. »
Et tout cela pour ne savoir pas conduire un cheval de cabriolet, ou plutôt pour avoir dit pourquoi on ne savait pas conduire.
L’avocat général qui portait la parole pour invoquer cette terrible vengeance , a lui-même reculé devant sa monstrueuse disproportion avec l’imperceptibilité de l’offense. Il ne se serait nullement chargé , a-t-il dit solennellement à l’audience , de soutenir de telles conclusions , s’il n’avait été assuré d’avance que l’offensé , usant de son droit de grâce , rendrait nul l’effet de la sentence dont elles seraient suivies.
La France , l’Europe , le monde entier ont retenti des sévères paroles de M. Berryer, dont toute la plaidoirie , remarquable par la rigidité des réfutations et des avertissemens , a imprimé à cette affaire unique dans les fastes de la politique et de la justice un caractère qui ne s’effacera pas.
Une réflexion se présente , et c’est uniquement pour l’importance de cette réflexion que j’ai parlé de cette étrange affaire. Supposons qu’un jury frappé de quelque préoccupation , ou moins éclairé , acceptant la singulière transaction indiquée par M. l’avocat général et si énergiquement flétrie par mon éloquent ami, eût donné un verdict de condamnation , que serait-il arrivé P
L offensé aurait fait grâce Mais c’était là que les difficultés commençaient.
L’exécution de l’arrêt tuait M. de Berthier, mais, puisqu’il était innocent , elle ne le déshonorait pas ;
la grâce, au contraire, s’il l’eût acceptée, acceptation qui aurait équivalu à l’aveu de sa culpabilité, ne le tuait pas , mais le déshonorait. M. de Berthier aurait donc refusé cette grâce qu’on lui aurait préparée de longue main pour la lui infliger comme une tache d’infamie ; telle était son intention bien formelle , si la faiblesse des hommes eût amené sa condamnation.
Mais alors , habiles gens , qu’auriez-vous fait devant cette vertu qui n’aurait pas voulu se faire crime pour
vous servir:
Auriez-vous persisté à lui faire subir la clémence de l’offensé? Du fond de son cachot, ou au sein de la liberté que vous lui auriez rendue et qu’il aurait acceptée , non comme une grâce dont il n’aurait pas voulu, mais comme une justice que vous ne pouviez lui refuser, il aurait écrasé du poids de son caractère ceux qui vainement auraient voulu lui imposer le déshonneur, et qui , après avoir demandé sa tête , n’auraient pas osé la prendre.
D auriez-vous tué après avoir obtenu une condamnation sous la parole solennelle que vous ne le tueriez pas P Alors vous l’auriez assassiné; il fût devenu par vos mains la première victime éclatante de cette révolution, comme le furent de la première , il y a quarante-trois ans, son grand père et son bisaïeul , massacrés sur les marches de î’Hôtel-de-Ville? Epouvantable coïncidence! Mais ce sang généreux, versé par l’impuissance , eût produit des miracles. La conduite impassible de ce légitimiste , qui n aurait pas voulu ac-
cepter la vie au prix d’une lâcheté, eût été le germe fécond d une force invincible pour la légitimité. La loyauté est l’essence même du parti de l’honneur: elle est pour les royalistes une forteresse inexpugnable ; n’en sortons pas.