CHAPITRE IV
De l’état des esprits et de la situation du Gouvernement la veille de la publication des Ordonnances de juillet i85o.
Une liberté réelle que la France devait au pouvoir royal, et une vague crainte du despotisme inspirée par quelques actes des ministres, avaient malheureusement concouru à jeter dans les esprits une irritation portée jusqu’au délire par les manœuvres perfides d habiles conspirateurs. La France avait l’air d être magnétisée par quelque agent invisible qui la soumettait aux plus terribles agitations. Les masses les plus turbulentes de sa population étaient d autant plus exaspérées, qu elles concevaient moins pourquoi elles l’étaient. Certainement le chiffonnier et le commissionnaire n’avaient que faire de la Charte , et ce sont ceux-là qui se sont le plus opiniâtrément battus pour cette Charte à laquelle ils n’entendaient rien ; aujourd hui qu’ils’agitde
la misère qu’ils comprennent, ils restent à peu près tranquilles : ainsi est fait le cœur de l’homme.
Bien des gens avaient fait leur fortune sons la restauration, qui se sont montrés ses ennemis. Qu’ils détestentlespersonnes, soit; qu’ils abhorrent Charles X, à la bonne heure , puisqu’il est convenu , dans l’intérêt du bon ordre , que l’autorité conservatrice de l’ordre n’a pas le droit d’appeler la force publique à son aide : au moins aurait-ii fallu qu’ils se montrassent les amis du système de gouvernement qui les avait enrichis. Mais le pouvoir légitime avait oublié une chose, c’était de les avoir faits non-seulement nobles , mais les seuls nobles, après les avoir enrichis; et leur vanité n’avait pu lui pardonner un aussi grand crime. On s’agita dans l’ombre contre le criminel ; et un beau jour, quand il ne fallut plus qu’un souffle pour l’abattre , on ferma les ateliers , les manœuvres politiques reçurent le prix de la révolte , et le trône s’écroula.
La vanité des uns fut le moteur de ce mouvement désordonné ; l’aveuglement du plus grand nombre , l’instrument nécessaire ; et la France , la victime.
D’une autre part, l’état de faiblesse d’un gouverment qui s’était attaché à porter chaque jour quelque coup funeste à son existence , n’était plus un secret pour personne , excepté pour lui-même. Un caporal et quatre hommes suffiront , disaient les courtisans ministériels ; toutes les forces de la puissance publique n’y suffiraient pas , répondaient les masses factieuses : r événement a prouvé qui avait raison.
Dans les d iverses positions de l’ordre civil et militaire ,
ks ministères successifs de la restauration avaient introduit un certain esprit d’intérêt et de calcul , lorsque le choix des hommes préposés au maintien de l’Etat aurait dû être une affaire d’honneur et de conscience; et l’on voit ce que sont devenus, en général , la foi du magistrat , le dévouement du fonctionnaire , et la fidélité du guerrier.
On a dit des hommes qui n’étaient , généralement parlant , ni fonctionnaires , ni magistrats , ni même simples employés , parce qu’ils étaient royalistes : « Mais où donc se cachaient les royalistes lors des « glorieuses »? Les royalistes étaient où les avaient relégués les ministres de la restauration , en dehors du
gouvernement et de l’administration, et même, par suite des dégoûts dont on les avait abreuvés, en dehors de la politique. Toutes les fois qu’ils avaient essayé d’avertir, ou qu’ils avaient voulu défendre la royauté , on les avait repoussés comme alarmistes , ou baffoués comme pointus , souvent éconduits comme importuns, et presque toujours traités en ennemis. Mécontentés par l’injustice, affligés par l’ingratitude, démoralisés par l’insulte , voyant avec effroi les progrès du mal qui dévorait la monarchie et n’y pouvant rien , ils n’eurent qu’à se couvrir de leur manteau pour laisser passer un désastre qu’il ne leur avait été permis ni de prévenir ni de repousser, quoique l’orage qui est tombé sur ceux qui avaient méprisé leurs prophéties n’ait pas épargné les prophètes. La royauté a péri en i83o, bien plus encore par le découragemeut dont elle avait rempli lame froissée de ses amis, et
l’état d impuissance où elle les avait jetés , que par la haine et l’habileté de ses ennemis. » La France , « avais- je écrit en décembre 1826 , en est venue à ce « point d’indifférence , où une nation mécontente ou « fatiguée ne renverse pas les gouvernemens , mais « les laisse tomber ( 1 ). »
C’est dans cette situation ennemie ou indifférente de la France , c’est avec cette faiblesse infiltrée dans le moral de son gouvernement , que se fit le coup d’Etat. Il y avait un grand danger à faire un coup d’Etat dans de pareilles circonstances , un plus grand danger à le mal faire. Voyons comment on le fit.